diff --git a/core/src/editor_buffer/mod.rs b/core/src/editor_buffer/mod.rs index cb2c75a..957f0d9 100644 --- a/core/src/editor_buffer/mod.rs +++ b/core/src/editor_buffer/mod.rs @@ -1,6 +1,6 @@ use std::path::PathBuf; -use crate::{Point, TextBuffer}; +use crate::{Point, TextBuffer, TextBufferWriter}; mod command; pub use command::{Command, Movement, Unit}; @@ -12,7 +12,11 @@ pub struct EditorBuffer { filepath: Option, } -pub enum CommandResponse {} +#[derive(Debug)] +pub enum CommandResponse { + Success(String), + Failure(String), +} impl EditorBuffer { /// Create new empty [EditorBuffer] @@ -35,8 +39,35 @@ impl EditorBuffer { } } - fn open_file(&mut self, _filepath: PathBuf) -> CommandResponse { - todo!() + fn open_file(&mut self, filepath: PathBuf) -> CommandResponse { + match std::fs::File::open(&filepath) { + Ok(mut file) => { + let mut buffer = TextBuffer::new(); + match std::io::copy(&mut file, &mut TextBufferWriter::new(&mut buffer)) { + Ok(bytes_read) => { + let msg = format!( + "Read {bytes_read} bytes from \"{}\"", + filepath.to_string_lossy() + ); + self.filepath = Some(filepath); + self.cursor = Point::default(); + self.buffer = buffer; + CommandResponse::Success(msg) + } + Err(err) => CommandResponse::Failure(format!("{}", err)), + } + } + Err(err) => { + if err.kind() == std::io::ErrorKind::NotFound { + CommandResponse::Failure(format!( + "File not found: \"{}\"", + filepath.to_string_lossy() + )) + } else { + CommandResponse::Failure(format!("{}", err)) + } + } + } } fn save_file(&mut self, _filepath: Option) -> CommandResponse { @@ -67,3 +98,46 @@ impl EditorBuffer { todo!() } } + +#[cfg(test)] +mod tests { + use super::*; + use crate::TextBufferReader; + use std::io::Read; + + #[test] + fn load_file_loads_expected_contents() { + let test_file_path: PathBuf = [ + env!("CARGO_MANIFEST_DIR"), + r"test_data/Les_Trois_Mousquetaires.txt", + ] + .iter() + .collect(); + let expected_text = std::fs::read_to_string(&test_file_path).unwrap(); + let mut target = EditorBuffer::new(); + assert!(matches!( + target.execute(Command::OpenFile(test_file_path)), + CommandResponse::Success(_) + )); + + let mut buffer_bytes = Vec::new(); + TextBufferReader::new(&target.buffer) + .read_to_end(&mut buffer_bytes) + .unwrap(); + let buffer_text = String::from_utf8(buffer_bytes).unwrap(); + assert_eq!(&expected_text, &buffer_text); + } + + #[test] + fn load_file_reports_error_with_missing_file() { + let test_file_path: PathBuf = [env!("CARGO_MANIFEST_DIR"), r"test_data/Not_a_File.txt"] + .iter() + .collect(); + let expected_message = format!("File not found: \"{}\"", test_file_path.to_string_lossy()); + let mut target = EditorBuffer::new(); + match target.execute(Command::OpenFile(test_file_path)) { + CommandResponse::Failure(s) => assert_eq!(expected_message, s), + _ => panic!(), + } + } +} diff --git a/core/test_data/Les_Trois_Mousquetaires.txt b/core/test_data/Les_Trois_Mousquetaires.txt new file mode 100644 index 0000000..9d157b6 --- /dev/null +++ b/core/test_data/Les_Trois_Mousquetaires.txt @@ -0,0 +1,32690 @@ +The Project Gutenberg eBook of Les trois mousquetaires + +This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this ebook or online +at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, +you will have to check the laws of the country where you are located +before using this eBook. + +Title: Les trois mousquetaires + +Author: Alexandre Dumas + Auguste Maquet + +Release date: November 4, 2004 [eBook #13951] + Most recently updated: October 28, 2024 + +Language: French + + + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS MOUSQUETAIRES *** + +Les Trois Mousquetaires + +par Alexandre Dumas + + + + +Table des matières + + PRÉFACE + CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE + CHAPITRE II L’ANTICHAMBRE DE M. DE TRÉVILLE + CHAPITRE III L’AUDIENCE + CHAPITRE IV L’ÉPAULE D’ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D’ARAMIS + CHAPITRE V LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL + CHAPITRE VI SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS TREIZIÈME + CHAPITRE VII L’INTÉRIEUR DES MOUSQUETAIRES + CHAPITRE VIII UNE INTRIGUE DE COEUR + CHAPITRE IX D’ARTAGNAN SE DESSINE + CHAPITRE X UNE SOURICIÈRE AU XVIIe SIÈCLE + CHAPITRE XI L’INTRIGUE SE NOUE + CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM + CHAPITRE XIII MONSIEUR BONACIEUX + CHAPITRE XIV L’HOMME DE MEUNG + CHAPITRE XV GENS DE ROBE ET GENS D’ÉPÉE + CHAPITRE XVI OÙ M. LE GARDE DES SCEAUX SÉGUIER CHERCHA PLUS D’UNE FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS + CHAPITRE XVII LE MÉNAGE BONACIEUX + CHAPITRE XVIII L’AMANT ET LE MARI + CHAPITRE XIX PLAN DE CAMPAGNE + CHAPITRE XX VOYAGE + CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER + CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON + CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS + CHAPITRE XXIV LE PAVILLON + CHAPITRE XXV PORTHOS + CHAPITRE XXVI LA THÈSE D’ARAMIS + CHAPITRE XXVII LA FEMME D’ATHOS + CHAPITRE XXVIII RETOUR + CHAPITRE XXIX LA CHASSE À L’ÉQUIPEMENT + CHAPITRE XXX MILADY + CHAPITRE XXXI ANGLAIS ET FRANÇAIS + CHAPITRE XXXII UN DÎNER DE PROCUREUR + CHAPITRE XXXIII SOUBRETTE ET MAÎTRESSE + CHAPITRE XXXIV OÙ IL EST TRAITÉ DE L’ÉQUIPEMENT D’ARAMIS ET DE PORTHOS + CHAPITRE XXXV LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS + CHAPITRE XXXVI RÊVE DE VENGEANCE + CHAPITRE XXXVII LE SECRET DE MILADY + CHAPITRE XXXVIII COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON ÉQUIPEMENT + CHAPITRE XXXIX UNE VISION + CHAPITRE XL LE CARDINAL + CHAPITRE XLI LE SIÈGE DE LA ROCHELLE + CHAPITRE XLII LE VIN D’ANJOU + CHAPITRE XLIII L’AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE + CHAPITRE XLIV DE L’UTILITÉ DES TUYAUX DE POÊLE + CHAPITRE XLV SCÈNE CONJUGALE + CHAPITRE XLVI LE BASTION SAINT-GERVAIS + CHAPITRE XLVII LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES + CHAPITRE XLVIII AFFAIRE DE FAMILLE + CHAPITRE XLIX FATALITÉ + CHAPITRE L CAUSERIE D’UN FRÈRE AVEC SA SOEUR + CHAPITRE LI OFFICIER + CHAPITRE LII PREMIERE JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + CHAPITRE LIII DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + CHAPITRE LIV TROISIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + CHAPITRE LV QUATRIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + CHAPITRE LVI CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + CHAPITRE LVII UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE + CHAPITRE LVIII ÉVASION + CHAPITRE LIX CE QUI SE PASSAIT À PORTSMOUTH LE 23 AOÛT 1628 + CHAPITRE LX EN FRANCE + CHAPITRE LXI LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE + CHAPITRE LXII DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS + CHAPITRE LXIII UNE GOUTTE D’EAU + CHAPITRE LXIV L’HOMME AU MANTEAU ROUGE + CHAPITRE LXV LE JUGEMENT + CHAPITRE LXVI L’EXÉCUTION + CHAPITRE LXVII CONCLUSION + ÉPILOGUE + + + + +PRÉFACE + + +DANS LAQUELLE IL EST ÉTABLI QUE, MALGRÉ LEURS NOM EN _OS_ ET EN _IS_, +LES HÉROS DE L’HISTOIRE QUE NOUS ALLONS AVOIR L’HONNEUR DE RACONTER A +NOS LECTEURS N’ONT RIEN DE MYTHOLOGIQUE. + + +Il y a un an à peu près, qu’en faisant à la Bibliothèque royale des +recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par hasard sur les +_Mémoires de M. d’Artagnan_, imprimés — comme la plus grande partie des +ouvrages de cette époque, où les auteurs tenaient à dire la vérité sans +aller faire un tour plus ou moins long à la Bastille — à Amsterdam, +chez Pierre Rouge. Le titre me séduisit: je les emportai chez moi, avec +la permission de M. le conservateur; bien entendu, je les dévorai. + +Mon intention n’est pas de faire ici une analyse de ce curieux ouvrage, +et je me contenterai d’y renvoyer ceux de mes lecteurs qui apprécient +les tableaux d’époques. Ils y trouveront des portraits crayonnés de +main de maître; et, quoique les esquisses soient, pour la plupart du +temps, tracées sur des portes de caserne et sur des murs de cabaret, +ils n’y reconnaîtront pas moins, aussi ressemblantes que dans +l’histoire de M. Anquetil, les images de Louis XIII, d’Anne d’Autriche, +de Richelieu, de Mazarin et de la plupart des courtisans de l’époque. + +Mais, comme on le sait, ce qui frappe l’esprit capricieux du poète +n’est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or, tout +en admirant, comme les autres admireront sans doute, les détails que +nous avons signalés, la chose qui nous préoccupa le plus est une chose +à laquelle bien certainement personne avant nous n’avait fait la +moindre attention. + +D’Artagnan raconte qu’à sa première visite à M. de Tréville, le +capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son antichambre +trois jeunes gens servant dans l’illustre corps où il sollicitait +l’honneur d’être reçu, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis. + +Nous l’avouons, ces trois noms étrangers nous frappèrent, et il nous +vint aussitôt à l’esprit qu’ils n’étaient que des pseudonymes à l’aide +desquels d’Artagnan avait déguisé des noms peut-être illustres, si +toutefois les porteurs de ces noms d’emprunt ne les avaient pas choisis +eux-mêmes le jour où, par caprice, par mécontentement ou par défaut de +fortune, ils avaient endossé la simple casaque de mousquetaire. + +Dès lors nous n’eûmes plus de repos que nous n’eussions retrouvé, dans +les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms +extraordinaires qui avaient fort éveillé notre curiosité. + +Le seul catalogue des livres que nous lûmes pour arriver à ce but +remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-être fort +instructif, mais à coups sûr peu amusant pour nos lecteurs. Nous nous +contenterons donc de leur dire qu’au moment où, découragé de tant +d’investigations infructueuses, nous allions abandonner notre +recherche, nous trouvâmes enfin, guidé par les conseils de notre +illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, coté le n° +4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant pour titre: + +«Mémoires de M. le comte de La Fère, concernant quelques-uns des +événements qui se passèrent en France vers la fin du règne du roi Louis +XIII et le commencement du règne du roi Louis XIV.» + +On devine si notre joie fut grande, lorsqu’en feuilletant ce manuscrit, +notre dernier espoir, nous trouvâmes à la vingtième page le nom +d’Athos, à la vingt-septième le nom de Porthos, et à la trente et +unième le nom d’Aramis. + +La découverte d’un manuscrit complètement inconnu, dans une époque où +la science historique est poussée à un si haut degré, nous parut +presque miraculeuse. Aussi nous hâtâmes-nous de solliciter la +permission de le faire imprimer, dans le but de nous présenter un jour +avec le bagage des autres à l’Académie des inscriptions et +belles-lettres, si nous n’arrivions, chose fort probable, à entrer à +l’Académie française avec notre propre bagage. Cette permission, nous +devons le dire, nous fut gracieusement accordée; ce que nous consignons +ici pour donner un démenti public aux malveillants qui prétendent que +nous vivons sous un gouvernement assez médiocrement disposé à l’endroit +des gens de lettres. + +Or, c’est la première partie de ce précieux manuscrit que nous offrons +aujourd’hui à nos lecteurs, en lui restituant le titre qui lui +convient, prenant l’engagement, si, comme nous n’en doutons pas, cette +première partie obtient le succès qu’elle mérite, de publier +incessamment la seconde. + +En attendant, comme le parrain est un second père, nous invitons le +lecteur à s’en prendre à nous, et non au comte de La Fère, de son +plaisir ou de son ennui. + +Cela posé, passons à notre histoire. + + + + +CHAPITRE PREMIER +LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE + + +Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit +l’auteur du _Roman de la Rose_, semblait être dans une révolution aussi +entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde +Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de la +Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se +hâtaient d’endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque +peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers +l’hôtellerie du _Franc-Meunier_, devant laquelle s’empressait, en +grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de +curiosité. + +En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se +passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives +quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui +guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la guerre au +cardinal; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis, +outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y +avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et +les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois +s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les +laquais, — souvent contre les seigneurs et les huguenots, — quelquefois +contre le roi, — mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il +résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du +mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni +le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se +précipitèrent du côté de l’hôtel du _Franc-Meunier_. + +Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur. + +Un jeune homme… — traçons son portrait d’un seul trait de plume: +figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé, +sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d’un pourpoint de +laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance +insaisissable de lie-de-vin et d’azur céleste. Visage long et brun; la +pommette des joues saillante, signe d’astuce; les muscles maxillaires +énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le +Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné +d’une espèce de plume; l’oeil ouvert et intelligent; le nez crochu, +mais finement dessiné; trop grand pour un adolescent, trop petit pour +un homme fait, et qu’un oeil peu exercé eût pris pour un fils de +fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de +peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et +le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval. + +Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si +remarquable, qu’elle fut remarquée: c’était un bidet du Béarn, âgé de +douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non +pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas +que les genoux, ce qui rendait inutile l’application de la martingale, +faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les +qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et +son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait +en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il +y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency, +produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son +cavalier. + +Et cette sensation avait été d’autant plus pénible au jeune d’Artagnan +(ainsi s’appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu’il ne +se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu’il +fût, une pareille monture; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le +don que lui en avait fait M. d’Artagnan père. Il n’ignorait pas qu’une +pareille bête valait au moins vingt livres: il est vrai que les paroles +dont le présent avait été accompagné n’avaient pas de prix. + +— Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon — dans ce pur patois de +Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire —, mon +fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt +treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter +à l’aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et +honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, +ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. À la cour, +continua M. d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y +aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des +droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté +dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et +pour les vôtres — par les vôtres, j’entends vos parents et vos amis —, +ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C’est par son +courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu’un gentilhomme +fait son chemin aujourd’hui. Quiconque tremble une seconde laisse +peut-être échapper l’appât que, pendant cette seconde justement, la +fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux +raisons: la première, c’est que vous êtes Gascon, et la seconde, c’est +que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les +aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l’épée; vous avez un +jarret de fer, un poignet d’acier; battez-vous à tout propos; +battez-vous d’autant plus que les duels sont défendus, et que, par +conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n’ai, mon fils, +à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous +venez d’entendre. Votre mère y ajoutera la recette d’un certain baume +qu’elle tient d’une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour +guérir toute blessure qui n’atteint pas le coeur. Faites votre profit +du tout, et vivez heureusement et longtemps. — Je n’ai plus qu’un mot à +ajouter, et c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car +je n’ai, moi, jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres de +religion en volontaire; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon +voisin autrefois, et qui a eu l’honneur de jouer tout enfant avec notre +roi Louis treizième, que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux +dégénéraient en bataille et dans ces batailles le roi n’était pas +toujours le plus fort. Les coups qu’il en reçut lui donnèrent beaucoup +d’estime et d’amitié pour M. de Tréville. Plus tard, M. de Tréville se +battit contre d’autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois; +depuis la mort du feu roi jusqu’à la majorité du jeune sans compter les +guerres et les sièges, sept fois; et depuis cette majorité +jusqu’aujourd’hui, cent fois peut-être! — Aussi, malgré les édits, les +ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires, +c’est-à-dire chef d’une légion de Césars, dont le roi fait un très +grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas +grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Tréville gagne dix mille +écus par an; c’est donc un fort grand seigneur. — Il a commencé comme +vous, allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de +faire comme lui.» + +Sur quoi, M. d’Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée, +l’embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction. + +En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui +l’attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons +de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. Les adieux +furent de ce côté plus longs et plus tendres qu’ils ne l’avaient été de +l’autre, non pas que M. d’Artagnan n’aimât son fils, qui était sa seule +progéniture, mais M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé comme +indigne d’un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme +d’Artagnan était femme et, de plus, était mère. — Elle pleura +abondamment, et, disons-le à la louange de M. d’Artagnan fils, quelques +efforts qu’il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur +mousquetaire, la nature l’emporta et il versa force larmes, dont il +parvint à grand-peine à cacher la moitié. + +Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents +paternels et qui se composaient, comme nous l’avons dit, de quinze +écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville; comme on le pense +bien, les conseils avaient été donnés par-dessus le marché. + +Avec un pareil _vade mecum_, d’Artagnan se trouva, au moral comme au +physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l’avons +si heureusement comparé lorsque nos devoirs d’historien nous ont fait +une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins +à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d’Artagnan prit +chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. +Il en résulta qu’il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu’à +Meung, et que l’un dans l’autre il porta la main au pommeau de son épée +dix fois par jour; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire, +et l’épée ne sortit point de son fourreau. Ce n’est pas que la vue du +malencontreux bidet jaune n’épanouît bien des sourires sur les visages +des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille +respectable et qu’au-dessus de cette épée brillait un oeil plutôt +féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si +l’hilarité l’emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne +rire que d’un seul côté, comme les masques antiques. D’Artagnan demeura +donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu’à cette +malheureuse ville de Meung. + +Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du _Franc-Meunier_ +sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre +l’étrier au montoir, d’Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du +rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine, +quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux +personnes qui paraissaient l’écouter avec déférence. D’Artagnan crut +tout naturellement, selon son habitude, être l’objet de la conversation +et écouta. Cette fois, d’Artagnan ne s’était trompé qu’à moitié: ce +n’était pas de lui qu’il était question, mais de son cheval. Le +gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses qualités, et +comme, ainsi que je l’ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une +grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire à tout +moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller +l’irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui +tant de bruyante hilarité. + +Cependant d’Artagnan voulut d’abord se rendre compte de la physionomie +de l’impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur +l’étranger et reconnut un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux +yeux noirs et perçants, au teint pâle, au nez fortement accentué, à la +moustache noire et parfaitement taillée; il était vêtu d’un pourpoint +et d’un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur, +sans aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait la +chemise. Ce haut- de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, +paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés +dans un portemanteau. D’Artagnan fit toutes ces remarques avec la +rapidité de l’observateur le plus minutieux, et sans doute par un +sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une +grande influence sur sa vie à venir. + +Or, comme au moment où d’Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme +au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à l’endroit du bidet +béarnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes +démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de rire, et lui-même +laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l’on peut parler +ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette fois, il n’y avait plus de +doute, d’Artagnan était réellement insulté. Aussi, plein de cette +conviction, enfonça-t-il son béret sur ses yeux, et, tâchant de copier +quelques-uns des airs de cour qu’il avait surpris en Gascogne chez des +seigneurs en voyage, il s’avança, une main sur la garde de son épée et +l’autre appuyée sur la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure +qu’il avançait, la colère l’aveuglant de plus en plus, au lieu du +discours digne et hautain qu’il avait préparé pour formuler sa +provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité +grossière qu’il accompagna d’un geste furieux. + +— Eh! Monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce +volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous +rirons ensemble. + +Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier, +comme s’il lui eût fallu un certain temps pour comprendre que c’était à +lui que s’adressaient de si étranges reproches; puis, lorsqu’il ne put +plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et +après une assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence +impossible à décrire, il répondit à d’Artagnan: + +— Je ne vous parle pas, monsieur. + +— Mais je vous parle, moi!» s’écria le jeune homme exaspéré de ce +mélange d’insolence et de bonnes manières, de convenances et de +dédains. + +L’inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et, se +retirant de la fenêtre, sortit lentement de l’hôtellerie pour venir à +deux pas de d’Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance +tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé l’hilarité de +ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient restés à la fenêtre. + +D’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d’un pied hors du +fourreau. + +— Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton +d’or, reprit l’inconnu continuant les investigations commencées et +s’adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître aucunement +remarquer l’exaspération de d’Artagnan, qui cependant se redressait +entre lui et eux. C’est une couleur fort connue en botanique, mais +jusqu’à présent fort rare chez les chevaux. + +— Tel rit du cheval qui n’oserait pas rire du maître! s’écria l’émule +de Tréville, furieux. + +— Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l’inconnu, ainsi que vous +pouvez le voir vous-même à l’air de mon visage; mais je tiens cependant +à conserver le privilège de rire quand il me plaît. + +— Et moi, s’écria d’Artagnan, je ne veux pas qu’on rie quand il me +déplaît! + +— En vérité, monsieur? continua l’inconnu plus calme que jamais, eh +bien, c’est parfaitement juste.» Et tournant sur ses talons, il +s’apprêta à rentrer dans l’hôtellerie par la grande porte, sous +laquelle d’Artagnan en arrivant avait remarqué un cheval tout sellé. + +Mais d’Artagnan n’était pas de caractère à lâcher ainsi un homme qui +avait eu l’insolence de se moquer de lui. Il tira son épée entièrement +du fourreau et se mit à sa poursuite en criant: + +— Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe +point par derrière. + +— Me frapper, moi! dit l’autre en pivotant sur ses talons et en +regardant le jeune homme avec autant d’étonnement que de mépris. +Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou!» + +Puis, à demi-voix, et comme s’il se fût parlé à lui-même: + +— C’est fâcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majesté, qui +cherche des braves de tous côtés pour recruter ses mousquetaires! + +Il achevait à peine, que d’Artagnan lui allongea un si furieux coup de +pointe, que, s’il n’eût fait vivement un bond en arrière, il est +probable qu’il eût plaisanté pour la dernière fois. L’inconnu vit alors +que la chose passait la raillerie, tira son épée, salua son adversaire +et se mit gravement en garde. Mais au même moment ses deux auditeurs, +accompagnés de l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de +bâtons, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et +si complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant que +celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups, +rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué +d’être, redevenait spectateur du combat, rôle dont il s’acquitta avec +son impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins: + +— La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et +qu’il s’en aille! + +— Pas avant de t’avoir tué, lâche!» criait d’Artagnan tout en faisant +face du mieux qu’il pouvait et sans reculer d’un pas à ses trois +ennemis, qui le moulaient de coups. + +— Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces +Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu’il le veut +absolument. Quand il sera las, il dira qu’il en a assez. + +Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait +affaire; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. Le +combat continua donc quelques secondes encore; enfin d’Artagnan, +épuisé, laissa échapper son épée qu’un coup de bâton brisa en deux +morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque +en même temps tout sanglant et presque évanoui. + +C’est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la +scène. L’hôte, craignant du scandale, emporta, avec l’aide de ses +garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent +accordés. + +Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la fenêtre et +regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait +en demeurant là lui causer une vive contrariété. + +— Eh bien, comment va cet enragé? reprit-il en se retournant au bruit +de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant à l’hôte qui venait +s’informer de sa santé. + +— Votre Excellence est saine et sauve? demanda l’hôte. + +— Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c’est moi qui +vous demande ce qu’est devenu notre jeune homme. + +— Il va mieux, dit l’hôte: il s’est évanoui tout à fait. + +— Vraiment? fit le gentilhomme. + +— Mais avant de s’évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous +appeler et vous défier en vous appelant. + +— Mais c’est donc le diable en personne que ce gaillard-là! s’écria +l’inconnu. + +— Oh! non, Votre Excellence, ce n’est pas le diable, reprit l’hôte avec +une grimace de mépris, car pendant son évanouissement nous l’avons +fouillé, et il n’a dans son paquet qu’une chemise et dans sa bourse que +onze écus, ce qui ne l’a pas empêché de dire en s’évanouissant que si +pareille chose était arrivée à Paris, vous vous en repentiriez tout de +suite, tandis qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard. + +— Alors, dit froidement l’inconnu, c’est quelque prince du sang +déguisé. + +— Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l’hôte, afin que vous vous +teniez sur vos gardes. + +— Et il n’a nommé personne dans sa colère? + +— Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: «Nous verrons ce que +M. de Tréville pensera de cette insulte faite à son protégé. + +— M. de Tréville? dit l’inconnu en devenant attentif; il frappait sur +sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville?… Voyons, mon cher +hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous n’avez pas été, +j’en suis bien sûr, sans regarder aussi cette poche-là. Qu’y avait-il? + +— Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires. + +— En vérité! + +— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence.» + +L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande perspicacité, ne remarqua +point l’expression que ses paroles avaient donnée à la physionomie de +l’inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée sur lequel il était +toujours resté appuyé du bout du coude, et fronça le sourcil en homme +inquiet. + +— Diable! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m’aurait-il envoyé ce +Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d’épée est un coup d’épée, quel +que soit l’âge de celui qui le donne, et l’on se défie moins d’un +enfant que de tout autre; il suffit parfois d’un faible obstacle pour +contrarier un grand dessein. + +Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes. + +— Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas de ce +frénétique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, +ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il me +gêne. Où est-il? + +— Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage. + +— Ses hardes et son sac sont avec lui? il n’a pas quitté son pourpoint? + +— Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu’il +vous gêne, ce jeune fou… + +— Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel +d’honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites mon +compte et avertissez mon laquais. + +— Quoi! Monsieur nous quitte déjà? + +— Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l’ordre de seller mon +cheval. Ne m’a-t-on point obéi? + +— Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous +la grande porte, tout appareillé pour partir. + +— C’est bien, faites ce que je vous ai dit alors.» + +— Ouais! se dit l’hôte, aurait-il peur du petit garçon? + +Mais un coup d’oeil impératif de l’inconnu vint l’arrêter court. Il +salua humblement et sortit. + +— Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua +l’étranger: elle ne doit pas tarder à passer: déjà même elle est en +retard. Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que j’aille +au-devant d’elle… Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette +lettre adressée à Tréville! + +Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine. + +Pendant ce temps, l’hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la présence +du jeune garçon qui chassât l’inconnu de son hôtellerie, était remonté +chez sa femme et avait trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits. +Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui +faire un mauvais parti pour avoir été chercher querelle à un grand +seigneur — car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un +grand seigneur —, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à +continuer son chemin. D’Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et +la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l’hôte, +commença de descendre; mais, en arrivant à la cuisine, la première +chose qu’il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement au +marchepied d’un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux normands. + +Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la portière, +était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons déjà dit avec +quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une +physionomie; il vit donc du premier coup d’oeil que la femme était +jeune et belle. Or cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était +parfaitement étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan +avait habités. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux +bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants, +aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle causait très vivement +avec l’inconnu. + +— Ainsi, Son Éminence m’ordonne…, disait la dame. + +— De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir +directement si le duc quittait Londres. + +— Et quant à mes autres instructions? demanda la belle voyageuse. + +— Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de +l’autre côté de la Manche. + +— Très bien; et vous, que faites-vous? + +— Moi, je retourne à Paris. + +— Sans châtier cet insolent petit garçon?» demanda la dame. + +L’inconnu allait répondre: mais, au moment où il ouvrait la bouche, +d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte. + +— C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t- il, +et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui +échappera pas comme la première. + +— Ne lui échappera pas? reprit l’inconnu en fronçant le sourcil. + +— Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume. + +— Songez, s’écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son +épée, songez que le moindre retard peut tout perdre. + +— Vous avez raison, s’écria le gentilhomme; partez donc de votre côté, +moi, je pars du mien.» + +Et, saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval, +tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. +Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par +un côté opposé de la rue. + +— Eh! votre dépense», vociféra l’hôte, dont l’affection pour son +voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu’il s’éloignait +sans solder ses comptes. + +— Paie, maroufle», s’écria le voyageur toujours galopant à son laquais, +lequel jeta aux pieds de l’hôte deux ou trois pièces d’argent et se mit +à galoper après son maître. + +— Ah! lâche, ah! misérable, ah! faux gentilhomme!» cria d’Artagnan +s’élançant à son tour après le laquais. + +Mais le blessé était trop faible encore pour supporter une pareille +secousse. À peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles tintèrent, +qu’un éblouissement le prit, qu’un nuage de sang passa sur ses yeux et +qu’il tomba au milieu de la rue, en criant encore: + +— Lâche! lâche! lâche! + +— Il est en effet bien lâche», murmura l’hôte en s’approchant de +d’Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le +pauvre garçon, comme le héron de la fable avec son limaçon du soir. + +— Oui, bien lâche, murmura d’Artagnan; mais elle, bien belle! + +— Qui, elle? demanda l’hôte. + +— Milady», balbutia d’Artagnan. + +Et il s’évanouit une seconde fois. + +— C’est égal, dit l’hôte, j’en perds deux, mais il me reste celui- là, +que je suis sûr de conserver au moins quelques jours. C’est toujours +onze écus de gagnés. + +On sait que onze écus faisaient juste la somme qui restait dans la +bourse de d’Artagnan. + +L’hôte avait compté sur onze jours de maladie à un écu par jour; mais +il avait compté sans son voyageur. Le lendemain, dès cinq heures du +matin, d’Artagnan se leva, descendit lui-même à la cuisine, demanda, +outre quelques autres ingrédients dont la liste n’est pas parvenue +jusqu’à nous, du vin, de l’huile, du romarin, et, la recette de sa mère +à la main, se composa un baume dont il oignit ses nombreuses blessures, +renouvelant ses compresses lui- même et ne voulant admettre +l’adjonction d’aucun médecin. Grâce sans doute à l’efficacité du baume +de Bohême, et peut-être aussi grâce à l’absence de tout docteur, +d’Artagnan se trouva sur pied dès le soir même, et à peu près guéri le +lendemain. + +Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule +dépense du maître qui avait gardé une diète absolue, tandis qu’au +contraire le cheval jaune, au dire de l’hôtelier du moins, avait mangé +trois fois plus qu’on n’eût raisonnablement pu le supposer pour sa +taille, d’Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite bourse de +velours râpé ainsi que les onze écus qu’elle contenait; mais quant à la +lettre adressée à M. de Tréville, elle avait disparu. + +Le jeune homme commença par chercher cette lettre avec une grande +patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets, +fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse; +mais lorsqu’il eut acquis la conviction que la lettre était +introuvable, il entra dans un troisième accès de rage, qui faillit lui +occasionner une nouvelle consommation de vin et d’huile aromatisés: +car, en voyant cette jeune mauvaise tête s’échauffer et menacer de tout +casser dans l’établissement si l’on ne retrouvait pas sa lettre, l’hôte +s’était déjà saisi d’un épieu, sa femme d’un manche à balai, et ses +garçons des mêmes bâtons qui avaient servi la surveille. + +— Ma lettre de recommandation! s’écria d’Artagnan, ma lettre de +recommandation, sangdieu! ou je vous embroche tous comme des ortolans! + +Malheureusement une circonstance s’opposait à ce que le jeune homme +accomplît sa menace: c’est que, comme nous l’avons dit, son épée avait +été, dans sa première lutte, brisée en deux morceaux, ce qu’il avait +parfaitement oublié. Il en résulta que, lorsque d’Artagnan voulut en +effet dégainer, il se trouva purement et simplement armé d’un tronçon +d’épée de huit ou dix pouces à peu près, que l’hôte avait soigneusement +renfoncé dans le fourreau. Quant au reste de la lame, le chef l’avait +adroitement détourné pour s’en faire une lardoire. + +Cependant cette déception n’eût probablement pas arrêté notre fougueux +jeune homme, si l’hôte n’avait réfléchi que la réclamation que lui +adressait son voyageur était parfaitement juste. + +— Mais, au fait, dit-il en abaissant son épieu, où est cette lettre? + +— Oui, où est cette lettre? cria d’Artagnan. D’abord, je vous en +préviens, cette lettre est pour M. de Tréville, et il faut qu’elle se +retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire +retrouver, lui!» + +Cette menace acheva d’intimider l’hôte. Après le roi et M. le cardinal, +M. de Tréville était l’homme dont le nom peut-être était le plus +souvent répété par les militaires et même par les bourgeois. Il y avait +bien le père Joseph, c’est vrai; mais son nom à lui n’était jamais +prononcé que tout bas, tant était grande la terreur qu’inspirait +l’Éminence grise, comme on appelait le familier du cardinal. + +Aussi, jetant son épieu loin de lui, et ordonnant à sa femme d’en faire +autant de son manche à balai et à ses valets de leurs bâtons, il donna +le premier l’exemple en se mettant lui-même à la recherche de la lettre +perdue. + +— Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de précieux? demanda +l’hôte au bout d’un instant d’investigations inutiles. + +— Sandis! je le crois bien! s’écria le Gascon qui comptait sur cette +lettre pour faire son chemin à la cour; elle contenait ma fortune. + +— Des bons sur l’épargne? demanda l’hôte inquiet. + +— Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté», répondit +d’Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grâce à cette +recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette réponse quelque +peu hasardée. + +— Diable! fit l’hôte tout à fait désespéré. + +— Mais il n’importe, continua d’Artagnan avec l’aplomb national, il +n’importe, et l’argent n’est rien: — cette lettre était tout. J’eusse +mieux aimé perdre mille pistoles que de la perdre.» + +Il ne risquait pas davantage à dire vingt mille, mais une certaine +pudeur juvénile le retint. + +Un trait de lumière frappa tout à coup l’esprit de l’hôte qui se +donnait au diable en ne trouvant rien. + +— Cette lettre n’est point perdue, s’écria-t-il. + +— Ah! fit d’Artagnan. + +— Non; elle vous a été prise. + +— Prise! et par qui? + +— Par le gentilhomme d’hier. Il est descendu à la cuisine, où était +votre pourpoint. Il y est resté seul. Je gagerais que c’est lui qui l’a +volée. + +— Vous croyez?» répondit d’Artagnan peu convaincu; car il savait mieux +que personne l’importance toute personnelle de cette lettre, et n’y +voyait rien qui pût tenter la cupidité. Le fait est qu’aucun des +valets, aucun des voyageurs présents n’eût rien gagné à posséder ce +papier. + +— Vous dites donc, reprit d’Artagnan, que vous soupçonnez cet +impertinent gentilhomme. + +— Je vous dis que j’en suis sûr, continua l’hôte; lorsque je lui ai +annoncé que Votre Seigneurie était le protégé de M. de Tréville, et que +vous aviez même une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru +fort inquiet, m’a demandé où était cette lettre, et est descendu +immédiatement à la cuisine où il savait qu’était votre pourpoint. + +— Alors c’est mon voleur, répondit d’Artagnan; je m’en plaindrai à M. +de Tréville, et M. de Tréville s’en plaindra au roi.» Puis il tira +majestueusement deux écus de sa poche, les donna à l’hôte, qui +l’accompagna, le chapeau à la main, jusqu’à la porte, remonta sur son +cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu’à la porte +Saint-Antoine à Paris, où son propriétaire le vendit trois écus, ce qui +était fort bien payé, attendu que d’Artagnan l’avait fort surmené +pendant la dernière étape. Aussi le maquignon auquel d’Artagnan le céda +moyennant les neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme +qu’il n’en donnait cette somme exorbitante qu’à cause de l’originalité +de sa couleur. + +D’Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet sous +son bras, et marcha tant qu’il trouvât à louer une chambre qui convînt +à l’exiguïté de ses ressources. Cette chambre fut une espèce de +mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg. + +Aussitôt le denier à Dieu donné, d’Artagnan prit possession de son +logement, passa le reste de la journée à coudre à son pourpoint et à +ses chausses des passementeries que sa mère avait détachées d’un +pourpoint presque neuf de M. d’Artagnan père, et qu’elle lui avait +données en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre +une lame à son épée; puis il revint au Louvre s’informer, au premier +mousquetaire qu’il rencontra, de la situation de l’hôtel de M. de +Tréville, lequel était situé rue du Vieux- Colombier, c’est-à-dire +justement dans le voisinage de la chambre arrêtée par d’Artagnan: +circonstance qui lui parut d’un heureux augure pour le succès de son +voyage. + +Après quoi, content de la façon dont il s’était conduit à Meung, sans +remords dans le passé, confiant dans le présent et plein d’espérance +dans l’avenir, il se coucha et s’endormit du sommeil du brave. + +Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu’à neuf heures du +matin, heure à laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M. de +Tréville, le troisième personnage du royaume d’après l’estimation +paternelle. + + + + +CHAPITRE II. +L’ANTICHAMBRE DE M. DE TRÉVILLE + + +M. de Troisvilles, comme s’appelait encore sa famille en Gascogne, ou +M. de Tréville, comme il avait fini par s’appeler lui-même à Paris, +avait réellement commencé comme d’Artagnan, c’est-à-dire sans un sou +vaillant, mais avec ce fonds d’audace, d’esprit et d’entendement qui +fait que le plus pauvre gentillâtre gascon reçoit souvent plus en ses +espérances de l’héritage paternel que le plus riche gentilhomme +périgourdin ou berrichon ne reçoit en réalité. Sa bravoure insolente, +son bonheur plus insolent encore dans un temps où les coups pleuvaient +comme grêle, l’avaient hissé au sommet de cette échelle difficile qu’on +appelle la faveur de cour, et dont il avait escaladé quatre à quatre +les échelons. + +Il était l’ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la +mémoire de son père Henri IV. Le père de M. de Tréville l’avait si +fidèlement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu’à défaut d’argent +comptant — chose qui toute la vie manqua au Béarnais, lequel paya +constamment ses dettes avec la seule chose qu’il n’eût jamais besoin +d’emprunter, c’est-à-dire avec de l’esprit —, qu’à défaut d’argent +comptant, disons-nous, il l’avait autorisé, après la reddition de +Paris, à prendre pour armes un lion d’or passant sur gueules avec cette +devise: _fidelis et fortis_. C’était beaucoup pour l’honneur, mais +c’était médiocre pour le bien-être. Aussi, quand l’illustre compagnon +du grand Henri mourut, il laissa pour seul héritage à monsieur son fils +son épée et sa devise. Grâce à ce double don et au nom sans tache qui +l’accompagnait, M. de Tréville fut admis dans la maison du jeune +prince, où il servit si bien de son épée et fut si fidèle à sa devise, +que Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l’habitude de +dire que, s’il avait un ami qui se battît, il lui donnerait le conseil +de prendre pour second, lui d’abord, et Tréville après, et peut-être +même avant lui. + +Aussi Louis XIII avait-il un attachement réel pour Tréville, +attachement royal, attachement égoïste, c’est vrai, mais qui n’en était +pas moins un attachement. C’est que, dans ces temps malheureux, on +cherchait fort à s’entourer d’hommes de la trempe de Tréville. Beaucoup +pouvaient prendre pour devise l’épithète de _fort_, qui faisait la +seconde partie de son exergue; mais peu de gentilshommes pouvaient +réclamer l’épithète de _fidèle_, qui en formait la première. Tréville +était un de ces derniers; c’était une de ces rares organisations, à +l’intelligence obéissante comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à +l’oeil rapide, à la main prompte, à qui l’oeil n’avait été donné que +pour voir si le roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour +frapper ce déplaisant quelqu’un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de +Méré, un Vitry. Enfin à Tréville, il n’avait manqué jusque-là que +l’occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la saisir +par ses trois cheveux si jamais elle passait à la portée de sa main. +Aussi Louis XIII fit-il de Tréville le capitaine de ses mousquetaires, +lesquels étaient à Louis XIII, pour le dévouement ou plutôt pour le +fanatisme, ce que ses ordinaires étaient à Henri III et ce que sa garde +écossaise était à Louis XI. + +De son côté, et sous ce rapport, le cardinal n’était pas en reste avec +le roi. Quand il avait vu la formidable élite dont Louis XIII +s’entourait, ce second ou plutôt ce premier roi de France avait voulu, +lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires comme Louis +XIII avait les siens et l’on voyait ces deux puissances rivales trier +pour leur service, dans toutes les provinces de France et même dans +tous les États étrangers, les hommes célèbres pour les grands coups +d’épée. Aussi Richelieu et Louis XIII se disputaient souvent, en +faisant leur partie d’échecs, le soir, au sujet du mérite de leurs +serviteurs. Chacun vantait la tenue et le courage des siens, et tout en +se prononçant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les +excitaient tout bas à en venir aux mains, et concevaient un véritable +chagrin ou une joie immodérée de la défaite ou de la victoire des +leurs. Ainsi, du moins, le disent les mémoires d’un homme qui fut dans +quelques-unes de ces défaites et dans beaucoup de ces victoires. + +Tréville avait pris le côté faible de son maître, et c’est à cette +adresse qu’il devait la longue et constante faveur d’un roi qui n’a pas +laissé la réputation d’avoir été très fidèle à ses amitiés. Il faisait +parader ses mousquetaires devant le cardinal Armand Duplessis avec un +air narquois qui hérissait de colère la moustache grise de Son +Éminence. Tréville entendait admirablement bien la guerre de cette +époque, où, quand on ne vivait pas aux dépens de l’ennemi, on vivait +aux dépens de ses compatriotes: ses soldats formaient une légion de +diables à quatre, indisciplinée pour tout autre que pour lui. + +Débraillés, avinés, écorchés, les mousquetaires du roi, ou plutôt ceux +de M. de Tréville, s’épandaient dans les cabarets, dans les promenades, +dans les jeux publics, criant fort et retroussant leurs moustaches, +faisant sonner leurs épées, heurtant avec volupté les gardes de M. le +cardinal quand ils les rencontraient; puis dégainant en pleine rue, +avec mille plaisanteries; tués quelquefois, mais sûrs en ce cas d’être +pleurés et vengés; tuant souvent, et sûrs alors de ne pas moisir en +prison, M. de Tréville étant là pour les réclamer. Aussi M. de Tréville +était-il loué sur tous les tons, chanté sur toutes les gammes par ces +hommes qui l’adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu’ils +étaient, tremblaient devant lui comme des écoliers devant leur maître, +obéissant au moindre mot, et prêts à se faire tuer pour laver le +moindre reproche. + +M. de Tréville avait usé de ce levier puissant, pour le roi d’abord et +les amis du roi, — puis pour lui-même et pour ses amis. Au reste, dans +aucun des mémoires de ce temps, qui a laissé tant de mémoires, on ne +voit que ce digne gentilhomme ait été accusé, même par ses ennemis — et +il en avait autant parmi les gens de plume que chez les gens d’épée —, +nulle part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme ait été +accusé de se faire payer la coopération de ses séides. Avec un rare +génie d’intrigue, qui le rendait l’égal des plus forts intrigants, il +était resté honnête homme. Bien plus, en dépit des grandes estocades +qui déhanchent et des exercices pénibles qui fatiguent, il était devenu +un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins damerets, un +des plus alambiqués diseurs de Phébus de son époque; on parlait des +bonnes fortunes de Tréville comme on avait parlé vingt ans auparavant +de celles de Bassompierre — et ce n’était pas peu dire. Le capitaine +des mousquetaires était donc admiré, craint et aimé, ce qui constitue +l’apogée des fortunes humaines. + +Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste +rayonnement; mais son père, soleil _pluribus impar_, laissa sa +splendeur personnelle à chacun de ses favoris, sa valeur individuelle à +chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et celui du cardinal, +on comptait alors à Paris plus de deux cents petits levers, un peu +recherchés. Parmi les deux cents petits levers celui de Tréville était +un des plus courus. + +La cour de son hôtel, situé rue du Vieux-Colombier, ressemblait à un +camp, et cela dès six heures du matin en été et dès huit heures en +hiver. Cinquante à soixante mousquetaires, qui semblaient s’y relayer +pour présenter un nombre toujours imposant, s’y promenaient sans cesse, +armés en guerre et prêts à tout. Le long d’un de ses grands escaliers +sur l’emplacement desquels notre civilisation bâtirait une maison tout +entière, montaient et descendaient les solliciteurs de Paris qui +couraient après une faveur quelconque, les gentilshommes de province +avides d’être enrôlés, et les laquais chamarrés de toutes couleurs, qui +venaient apporter à M. de Tréville les messages de leurs maîtres. Dans +l’antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient les +élus, c’est-à-dire ceux qui étaient convoqués. Un bourdonnement durait +là depuis le matin jusqu’au soir, tandis que M. de Tréville, dans son +cabinet contigu à cette antichambre, recevait les visites, écoutait les +plaintes, donnait ses ordres et, comme le roi à son balcon du Louvre, +n’avait qu’à se mettre à sa fenêtre pour passer la revue des hommes et +des armes. + +Le jour où d’Artagnan se présenta, l’assemblée était imposante, surtout +pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai que ce +provincial était Gascon, et que surtout à cette époque les compatriotes +de d’Artagnan avaient la réputation de ne point facilement se laisser +intimider. En effet, une fois qu’on avait franchi la porte massive, +chevillée de longs clous à tête quadrangulaire, on tombait au milieu +d’une troupe de gens d’épée qui se croisaient dans la cour, +s’interpellant, se querellant et jouant entre eux. Pour se frayer un +passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes, il eût fallu +être officier, grand seigneur ou jolie femme. + +Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce désordre que notre jeune +homme s’avança, le coeur palpitant, rangeant sa longue rapière le long +de ses jambes maigres, et tenant une main au rebord de son feutre avec +ce demi-sourire du provincial embarrassé qui veut faire bonne +contenance. Avait-il dépassé un groupe, alors il respirait plus +librement, mais il comprenait qu’on se retournait pour le regarder, et +pour la première fois de sa vie, d’Artagnan, qui jusqu’à ce jour avait +une assez bonne opinion de lui-même, se trouva ridicule. + +Arrivé à l’escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les premières +marches quatre mousquetaires qui se divertissaient à l’exercice +suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le +palier que leur tour vînt de prendre place à la partie. + +Un d’eux, placé sur le degré supérieur, l’épée nue à la main, empêchait +ou du moins s’efforçait d’empêcher les trois autres de monter. + +Ces trois autres s’escrimaient contre lui de leurs épées fort agiles. +D’Artagnan prit d’abord ces fers pour des fleurets d’escrime, il les +crut boutonnés: mais il reconnut bientôt à certaines égratignures que +chaque arme, au contraire, était affilée et aiguisée à souhait, et à +chacune de ces égratignures, non seulement les spectateurs, mais encore +les acteurs riaient comme des fous. + +Celui qui occupait le degré en ce moment tenait merveilleusement ses +adversaires en respect. On faisait cercle autour d’eux: la condition +portait qu’à chaque coup le touché quitterait la partie, en perdant son +tour d’audience au profit du toucheur. En cinq minutes trois furent +effleurés, l’un au poignet, l’autre au menton, l’autre à l’oreille par +le défenseur du degré, qui lui- même ne fut pas atteint: adresse qui +lui valut, selon les conventions arrêtées, trois tours de faveur. + +Si difficile non pas qu’il fût, mais qu’il voulût être à étonner, ce +passe-temps étonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa province, +cette terre où s’échauffent cependant si promptement les têtes, un peu +plus de préliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs +lui parut la plus forte de toutes celles qu’il avait ouïes jusqu’alors, +même en Gascogne. Il se crut transporté dans ce fameux pays des géants +où Gulliver alla depuis et eut si grand-peur; et cependant il n’était +pas au bout: restaient le palier et l’antichambre. + +Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de +femmes, et dans l’antichambre des histoires de cour. Sur le palier, +d’Artagnan rougit; dans l’antichambre, il frissonna. Son imagination +éveillée et vagabonde, qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes +femmes de chambre et même quelquefois aux jeunes maîtresses, n’avait +jamais rêvé, même dans ces moments de délire, la moitié de ces +merveilles amoureuses et le quart de ces prouesses galantes, rehaussées +des noms les plus connus et des détails les moins voilés. Mais si son +amour pour les bonnes moeurs fut choqué sur le palier, son respect pour +le cardinal fut scandalisé dans l’antichambre. Là, à son grand +étonnement, d’Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui +faisait trembler l’Europe, et la vie privée du cardinal, que tant de +hauts et puissants seigneurs avaient été punis d’avoir tenté +d’approfondir: ce grand homme, révéré par M. d’Artagnan père, servait +de risée aux mousquetaires de M. de Tréville, qui raillaient ses jambes +cagneuses et son dos voûté; quelques-uns chantaient des Noëls sur Mme +d’Aiguillon, sa maîtresse, et Mme de Combalet, sa nièce, tandis que les +autres liaient des parties contre les pages et les gardes du +cardinal-duc, toutes choses qui paraissaient à d’Artagnan de +monstrueuses impossibilités. + +Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout à coup à +l’improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une espèce +de bâillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches moqueuses; on +regardait avec hésitation autour de soi, et l’on semblait craindre +l’indiscrétion de la cloison du cabinet de M. de Tréville; mais bientôt +une allusion ramenait la conversation sur Son Éminence, et alors les +éclats reprenaient de plus belle, et la lumière n’était ménagée sur +aucune de ses actions. + +«Certes, voilà des gens qui vont être embastillés et pendus, pensa +d’Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du +moment où je les ai écoutés et entendus, je serai tenu pour leur +complice. Que dirait monsieur mon père, qui m’a si fort recommandé le +respect du cardinal, s’il me savait dans la société de pareils païens?» + +Aussi comme on s’en doute sans que je le dise, d’Artagnan n’osait se +livrer à la conversation; seulement il regardait de tous ses yeux, +écoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour +ne rien perdre, et malgré sa confiance dans les recommandations +paternelles, il se sentait porté par ses goûts et entraîné par ses +instincts à louer plutôt qu’à blâmer les choses inouïes qui se +passaient là. + +Cependant, comme il était absolument étranger à la foule des courtisans +de M. de Tréville, et que c’était la première fois qu’on l’apercevait +en ce lieu, on vint lui demander ce qu’il désirait. À cette demande, +d’Artagnan se nomma fort humblement, s’appuya du titre de compatriote, +et pria le valet de chambre qui était venu lui faire cette question de +demander pour lui à M. de Tréville un moment d’audience, demande que +celui-ci promit d’un ton protecteur de transmettre en temps et lieu. + +D’Artagnan, un peu revenu de sa surprise première, eut donc le loisir +d’étudier un peu les costumes et les physionomies. + +Au centre du groupe le plus animé était un mousquetaire de grande +taille, d’une figure hautaine et d’une bizarrerie de costume qui +attirait sur lui l’attention générale. Il ne portait pas, pour le +moment, la casaque d’uniforme, qui, au reste, n’était pas absolument +obligatoire dans cette époque de liberté moindre mais d’indépendance +plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fané et +râpé, et sur cet habit un baudrier magnifique, en broderies d’or, et +qui reluisait comme les écailles dont l’eau se couvre au grand soleil. +Un manteau long de velours cramoisi tombait avec grâce sur ses épaules +découvrant par-devant seulement le splendide baudrier auquel pendait +une gigantesque rapière. + +Ce mousquetaire venait de descendre de garde à l’instant même, se +plaignait d’être enrhumé et toussait de temps en temps avec +affectation. Aussi avait-il pris le manteau, à ce qu’il disait autour +de lui, et tandis qu’il parlait du haut de sa tête, en frisant +dédaigneusement sa moustache, on admirait avec enthousiasme le baudrier +brodé, et d’Artagnan plus que tout autre. + +«Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c’est une +folie, je le sais bien, mais c’est la mode. D’ailleurs, il faut bien +employer à quelque chose l’argent de sa légitime. + +— Ah! _Porthos!_ s’écria un des assistants, n’essaie pas de nous faire +croire que ce baudrier te vient de la générosité paternelle: il t’aura +été donné par la dame voilée avec laquelle je t’ai rencontré l’autre +dimanche vers la porte Saint-Honoré. + +— Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l’ai acheté moi- même, +et de mes propres deniers, répondit celui qu’on venait de désigner sous +le nom de Porthos. + +— Oui, comme j’ai acheté, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse +neuve, avec ce que ma maîtresse avait mis dans la vieille. + +— Vrai, dit Porthos, et la preuve c’est que je l’ai payé douze +pistoles.» + +L’admiration redoubla, quoique le doute continuât d’exister. + +«N’est-ce pas, _Aramis?_» dit Porthos se tournant vers un autre +mousquetaire. + +Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui +l’interrogeait et qui venait de le désigner sous le nom d’Aramis: +c’était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à la +figure naïve et doucereuse, à l’oeil noir et doux et aux joues roses et +veloutées comme une pêche en automne; sa moustache fine dessinait sur +sa lèvre supérieure une ligne d’une rectitude parfaite; ses mains +semblaient craindre de s’abaisser, de peur que leurs veines ne se +gonflassent, et de temps en temps il se pinçait le bout des oreilles +pour les maintenir d’un incarnat tendre et transparent. D’habitude il +parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en +montrant ses dents, qu’il avait belles et dont, comme du reste de sa +personne, il semblait prendre le plus grand soin. Il répondit par un +signe de tête affirmatif à l’interpellation de son ami. + +Cette affirmation parut avoir fixé tous les doutes à l’endroit du +baudrier; on continua donc de l’admirer, mais on n’en parla plus; et +par un de ces revirements rapides de la pensée, la conversation passa +tout à coup à un autre sujet. + +«Que pensez-vous de ce que raconte l’écuyer de Chalais?» demanda un +autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais +s’adressant au contraire à tout le monde. + +«Et que raconte-t-il? demanda Porthos d’un ton suffisant. + +— Il raconte qu’il a trouvé à Bruxelles Rochefort, l’âme damnée du +cardinal, déguisé en capucin; ce Rochefort maudit, grâce à ce +déguisement, avait joué M. de Laigues comme un niais qu’il est. + +— Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sûre? + +— Je la tiens d’Aramis, répondit le mousquetaire. + +— Vraiment? + +— Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l’ai racontée à +vous-même hier, n’en parlons donc plus. + +— N’en parlons plus, voilà votre opinion à vous, reprit Porthos. N’en +parlons plus! peste! comme vous concluez vite. Comment! le cardinal +fait espionner un gentilhomme, fait voler sa correspondance par un +traître, un brigand, un pendard; fait, avec l’aide de cet espion et +grâce à cette correspondance, couper le cou à Chalais, sous le stupide +prétexte qu’il a voulu tuer le roi et marier Monsieur avec la reine! +Personne ne savait un mot de cette énigme, vous nous l’apprenez hier, à +la grande satisfaction de tous, et quand nous sommes encore tout ébahis +de cette nouvelle, vous venez nous dire aujourd’hui: N’en parlons plus! + +— Parlons-en donc, voyons, puisque vous le désirez, reprit Aramis avec +patience. + +— Ce Rochefort, s’écria Porthos, si j’étais l’écuyer du pauvre Chalais, +passerait avec moi un vilain moment. + +— Et vous, vous passeriez un triste quart d’heure avec le duc Rouge, +reprit Aramis. + +— Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! répondit Porthos en +battant des mains et en approuvant de la tête. Le «duc Rouge» est +charmant. Je répandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A- t-il de +l’esprit, cet Aramis! Quel malheur que vous n’ayez pas pu suivre votre +vocation, mon cher! quel délicieux abbé vous eussiez fait! + +— Oh! ce n’est qu’un retard momentané, reprit Aramis; un jour, je le +serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d’étudier la théologie +pour cela. + +— Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tôt ou tard. + +— Tôt, dit Aramis. + +— Il n’attend qu’une chose pour le décider tout à fait et pour +reprendre sa soutane, qui est pendue derrière son uniforme, reprit un +mousquetaire. + +— Et quelle chose attend-il? demanda un autre. + +— Il attend que la reine ait donné un héritier à la couronne de France. + +— Ne plaisantons pas là-dessus, messieurs, dit Porthos; grâce à Dieu, +la reine est encore d’âge à le donner. + +— On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec un rire +narquois qui donnait à cette phrase, si simple en apparence, une +signification passablement scandaleuse. + +— Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit Porthos, +et votre manie d’esprit vous entraîne toujours au-delà des bornes; si +M. de Tréville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi. + +— Allez-vous me faire la leçon, Porthos? s’écria Aramis, dans l’oeil +doux duquel on vit passer comme un éclair. + +— Mon cher, soyez mousquetaire ou abbé. Soyez l’un ou l’autre, mais pas +l’un et l’autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l’a dit encore +l’autre jour: vous mangez à tous les râteliers. Ah! ne nous fâchons +pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien ce qui est +convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez Mme d’Aiguillon, et +vous lui faites la cour; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine +de Mme de Chevreuse, et vous passez pour être fort en avant dans les +bonnes grâces de la dame. Oh! mon Dieu, n’avouez pas votre bonheur, on +ne vous demande pas votre secret, on connaît votre discrétion. Mais +puisque vous possédez cette vertu, que diable! Faites-en usage à +l’endroit de Sa Majesté. S’occupe qui voudra et comme on voudra du roi +et du cardinal; mais la reine est sacrée, et si l’on en parle, que ce +soit en bien. + +— Porthos, vous êtes prétentieux comme Narcisse, je vous en préviens, +répondit Aramis; vous savez que je hais la morale, excepté quand elle +est faite par Athos. Quant à vous, mon cher, vous avez un trop +magnifique baudrier pour être bien fort là- dessus. Je serai abbé s’il +me convient; en attendant, je suis mousquetaire: en cette qualité, je +dis ce qu’il me plaît, et en ce moment il me plaît de vous dire que +vous m’impatientez. + +— Aramis! + +— Porthos! + +— Eh! messieurs! messieurs! s’écria-t-on autour d’eux. + +— M. de Tréville attend M. d’Artagnan», interrompit le laquais en +ouvrant la porte du cabinet. + +À cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun se +tut, et au milieu du silence général le jeune Gascon traversa +l’antichambre dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine +des mousquetaires, se félicitant de tout son coeur d’échapper aussi à +point à la fin de cette bizarre querelle. + + + + +CHAPITRE III. +L’AUDIENCE + + +M. de Tréville était pour le moment de fort méchante humeur; néanmoins +il salua poliment le jeune homme, qui s’inclina jusqu’à terre, et il +sourit en recevant son compliment, dont l’accent béarnais lui rappela à +la fois sa jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire +l’homme à tous les âges. Mais, se rapprochant presque aussitôt de +l’antichambre et faisant à d’Artagnan un signe de la main, comme pour +lui demander la permission d’en finir avec les autres avant de +commencer avec lui, il appela trois fois, en grossissant la voix à +chaque fois, de sorte qu’il parcourut tous les tons intervallaires +entre l’accent impératif et l’accent irrité: + +«Athos! Porthos! Aramis!» + +Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons déjà fait connaissance, +et qui répondaient aux deux derniers de ces trois noms, quittèrent +aussitôt les groupes dont ils faisaient partie et s’avancèrent vers le +cabinet, dont la porte se referma derrière eux dès qu’ils en eurent +franchi le seuil. Leur contenance, bien qu’elle ne fût pas tout à fait +tranquille, excita cependant par son laisser-aller à la fois plein de +dignité et de soumission, l’admiration de d’Artagnan, qui voyait dans +ces hommes des demi- dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armé +de tous ses foudres. + +Quand les deux mousquetaires furent entrés, quand la porte fut refermée +derrière eux, quand le murmure bourdonnant de l’antichambre, auquel +l’appel qui venait d’être fait avait sans doute donné un nouvel aliment +eut recommencé; quand enfin M. de Tréville eut trois ou quatre fois +arpenté, silencieux et le sourcil froncé, toute la longueur de son +cabinet, passant chaque fois devant Porthos et Aramis, roides et muets +comme à la parade, il s’arrêta tout à coup en face d’eux, et les +couvrant des pieds à la tête d’un regard irrité: + +«Savez-vous ce que m’a dit le roi, s’écria-t-il, et cela pas plus tard +qu’hier au soir? le savez-vous, messieurs? + +— Non, répondirent après un instant de silence les deux mousquetaires; +non, monsieur, nous l’ignorons. + +— Mais j’espère que vous nous ferez l’honneur de nous le dire, ajouta +Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse révérence. + +— Il m’a dit qu’il recruterait désormais ses mousquetaires parmi les +gardes de M. le cardinal! + +— Parmi les gardes de M. le cardinal! et pourquoi cela? demanda +vivement Porthos. + +— Parce qu’il voyait bien que sa piquette avait besoin d’être +ragaillardie par un mélange de bon vin.» + +Les deux mousquetaires rougirent jusqu’au blanc des yeux. D’Artagnan ne +savait où il en était et eût voulu être à cent pieds sous terre. + +«Oui, oui, continua M. de Tréville en s’animant, oui, et Sa Majesté +avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les mousquetaires +font triste figure à la cour. M. le cardinal racontait hier au jeu du +roi, avec un air de condoléance qui me déplut fort, qu’avant-hier ces +damnés mousquetaires, ces diables à quatre — il appuyait sur ces mots +avec un accent ironique qui me déplut encore davantage —, ces +pourfendeurs, ajoutait-il en me regardant de son oeil de chat-tigre, +s’étaient attardés rue Férou, dans un cabaret, et qu’une ronde de ses +gardes — j’ai cru qu’il allait me rire au nez — avait été forcée +d’arrêter les perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque +chose! Arrêter des mousquetaires! Vous en étiez, vous autres, ne vous +en défendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nommés. +Voilà bien ma faute, oui, ma faute, puisque c’est moi qui choisis mes +hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m’avez-vous demandé la +casaque quand vous alliez être si bien sous la soutane? Voyons, vous, +Porthos, n’avez-vous un si beau baudrier d’or que pour y suspendre une +épée de paille? Et Athos! je ne vois pas Athos. Où est-il? + +— Monsieur, répondit tristement Aramis, il est malade, fort malade. + +— Malade, fort malade, dites-vous? et de quelle maladie? + +— On craint que ce ne soit de la petite vérole, monsieur, répondit +Porthos voulant mêler à son tour un mot à la conversation, et ce qui +serait fâcheux en ce que très certainement cela gâterait son visage. + +— De la petite vérole! Voilà encore une glorieuse histoire que vous me +contez là, Porthos!… Malade de la petite vérole, à son âge?… Non pas!… +mais blessé sans doute, tué peut-être… Ah! si je le savais!… Sangdieu! +messieurs les mousquetaires, je n’entends pas que l’on hante ainsi les +mauvais lieux, qu’on se prenne de querelle dans la rue et qu’on joue de +l’épée dans les carrefours. Je ne veux pas enfin qu’on prête à rire aux +gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, +adroits, qui ne se mettent jamais dans le cas d’être arrêtés, et qui +d’ailleurs ne se laisseraient pas arrêter, eux!… j’en suis sûr… Ils +aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en arrière… Se +sauver, détaler, fuir, c’est bon pour les mousquetaires du roi, cela!» + +Porthos et Aramis frémissaient de rage. Ils auraient volontiers +étranglé M. de Tréville, si au fond de tout cela ils n’avaient pas +senti que c’était le grand amour qu’il leur portait qui le faisait leur +parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient les lèvres +jusqu’au sang et serraient de toute leur force la garde de leur épée. +Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous l’avons dit, Athos, +Porthos et Aramis, et l’on avait deviné, à l’accent de la voix de M. de +Tréville, qu’il était parfaitement en colère. Dix têtes curieuses +étaient appuyées à la tapisserie et pâlissaient de fureur, car leurs +oreilles collées à la porte ne perdaient pas une syllabe de ce qui se +disait, tandis que leurs bouches répétaient au fur et à mesure les +paroles insultantes du capitaine à toute la population de +l’antichambre. En un instant depuis la porte du cabinet jusqu’à la +porte de la rue, tout l’hôtel fut en ébullition. + +«Ah! les mousquetaires du roi se font arrêter par les gardes de M. le +cardinal», continua M. de Tréville aussi furieux à l’intérieur que ses +soldats, mais saccadant ses paroles et les plongeant une à une pour +ainsi dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses +auditeurs. «Ah! six gardes de Son Éminence arrêtent six mousquetaires +de Sa Majesté! Morbleu! j’ai pris mon parti. Je vais de ce pas au +Louvre; je donne ma démission de capitaine des mousquetaires du roi +pour demander une lieutenance dans les gardes du cardinal, et s’il me +refuse, morbleu! je me fais abbé.» + +À ces paroles, le murmure de l’extérieur devint une explosion: partout +on n’entendait que jurons et blasphèmes. Les morbleu! les sangdieu! les +morts de tous les diables! se croisaient dans l’air. D’Artagnan +cherchait une tapisserie derrière laquelle se cacher, et se sentait une +envie démesurée de se fourrer sous la table. + +«Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vérité est que +nous étions six contre six, mais nous avons été pris en traître, et +avant que nous eussions eu le temps de tirer nos épées, deux d’entre +nous étaient tombés morts, et Athos, blessé grièvement, ne valait guère +mieux. Car vous le connaissez, Athos; eh bien, capitaine, il a essayé +de se relever deux fois, et il est retombé deux fois. Cependant nous ne +nous sommes pas rendus, non! l’on nous a entraînés de force. En chemin, +nous nous sommes sauvés. Quant à Athos, on l’avait cru mort, et on l’a +laissé bien tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas +qu’il valût la peine d’être emporté. Voilà l’histoire. Que diable, +capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompée a +perdu celle de Pharsale, et le roi François Ier, qui, à ce que j’ai +entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant celle de +Pavie. + +— Et j’ai l’honneur de vous assurer que j’en ai tué un avec sa propre +épée, dit Aramis, car la mienne s’est brisée à la première parade… Tué +ou poignardé, monsieur, comme il vous sera agréable. + +— Je ne savais pas cela, reprit M. de Tréville d’un ton un peu radouci. +M. le cardinal avait exagéré, à ce que je vois. + +— Mais de grâce, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son capitaine +s’apaiser, osait hasarder une prière, de grâce, monsieur, ne dites pas +qu’Athos lui-même est blessé: il serait au désespoir que cela parvint +aux oreilles du roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu +qu’après avoir traversé l’épaule elle pénètre dans la poitrine, il +serait à craindre…» + +Au même instant la portière se souleva, et une tête noble et belle, +mais affreusement pâle, parut sous la frange. + +«Athos! s’écrièrent les deux mousquetaires. + +— Athos! répéta M. de Tréville lui-même. + +— Vous m’avez mandé, monsieur, dit Athos à M. de Tréville d’une voix +affaiblie mais parfaitement calme, vous m’avez demandé, à ce que m’ont +dit nos camarades, et je m’empresse de me rendre à vos ordres; voilà, +monsieur, que me voulez-vous?» + +Et à ces mots le mousquetaire, en tenue irréprochable, sanglé comme de +coutume, entra d’un pas ferme dans le cabinet. M. de Tréville, ému +jusqu’au fond du coeur de cette preuve de courage, se précipita vers +lui. + +«J’étais en train de dire à ces messieurs, ajouta-t-il, que je défends +à mes mousquetaires d’exposer leurs jours sans nécessité, car les +braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses +mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main, +Athos.» + +Et sans attendre que le nouveau venu répondît de lui-même à cette +preuve d’affection, M. de Tréville saisissait sa main droite et la lui +serrait de toutes ses forces, sans s’apercevoir qu’Athos, quel que fût +son empire sur lui-même, laissait échapper un mouvement de douleur et +pâlissait encore, ce que l’on aurait pu croire impossible. + +La porte était restée entrouverte, tant l’arrivée d’Athos, dont, malgré +le secret gardé, la blessure était connue de tous, avait produit de +sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les derniers mots du +capitaine et deux ou trois têtes, entraînées par l’enthousiasme, +apparurent par les ouvertures de la tapisserie. Sans doute, M. de +Tréville allait réprimer par de vives paroles cette infraction aux lois +de l’étiquette, lorsqu’il sentit tout à coup la main d’Athos se crisper +dans la sienne, et qu’en portant les yeux sur lui il s’aperçut qu’il +allait s’évanouir. Au même instant Athos, qui avait rassemblé toutes +ses forces pour lutter contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba +sur le parquet comme s’il fût mort. + +«Un chirurgien! cria M. de Tréville. Le mien, celui du roi, le +meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon brave Athos va trépasser.» + +Aux cris de M. de Tréville, tout le monde se précipita dans son cabinet +sans qu’il songeât à en fermer la porte à personne, chacun s’empressant +autour du blessé. Mais tout cet empressement eût été inutile, si le +docteur demandé ne se fût trouvé dans l’hôtel même; il fendit la foule, +s’approcha d’Athos toujours évanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce +mouvement le gênait fort, il demanda comme première chose et comme la +plus urgente que le mousquetaire fût emporté dans une chambre voisine. +Aussitôt M. de Tréville ouvrit une porte et montra le chemin à Porthos +et à Aramis, qui emportèrent leur camarade dans leurs bras. Derrière ce +groupe marchait le chirurgien, et derrière le chirurgien, la porte se +referma. + +Alors le cabinet de M. de Tréville, ce lieu ordinairement si respecté, +devint momentanément une succursale de l’antichambre. Chacun +discourait, pérorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le +cardinal et ses gardes à tous les diables. + +Un instant après, Porthos et Aramis rentrèrent; le chirurgien et M. de +Tréville seuls étaient restés près du blessé. + +Enfin M. de Tréville rentra à son tour. Le blessé avait repris +connaissance; le chirurgien déclarait que l’état du mousquetaire +n’avait rien qui pût inquiéter ses amis, sa faiblesse ayant été +purement et simplement occasionnée par la perte de son sang. + +Puis M. de Tréville fit un signe de la main, et chacun se retira, +excepté d’Artagnan, qui n’oubliait point qu’il avait audience et qui, +avec sa ténacité de Gascon, était demeuré à la même place. + +Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermée, M. de +Tréville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme. L’événement +qui venait d’arriver lui avait quelque peu fait perdre le fil de ses +idées. Il s’informa de ce que lui voulait l’obstiné solliciteur. +D’Artagnan alors se nomma, et M. de Tréville, se rappelant d’un seul +coup tous ses souvenirs du présent et du passé, se trouva au courant de +sa situation. + +«Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais je +vous avais parfaitement oublié. Que voulez-vous! un capitaine n’est +rien qu’un père de famille chargé d’une plus grande responsabilité +qu’un père de famille ordinaire. Les soldats sont de grands enfants; +mais comme je tiens à ce que les ordres du roi, et surtout ceux de M. +le cardinal, soient exécutés…» + +D’Artagnan ne put dissimuler un sourire. À ce sourire, M. de Tréville +jugea qu’il n’avait point affaire à un sot, et venant droit au fait, +tout en changeant de conversation: + +«J’ai beaucoup aimé monsieur votre père, dit-il. Que puis-je faire pour +son fils? hâtez-vous, mon temps n’est pas à moi. + +— Monsieur, dit d’Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me +proposais de vous demander, en souvenir de cette amitié dont vous +n’avez pas perdu mémoire, une casaque de mousquetaire; mais, après tout +ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu’une telle faveur +serait énorme, et je tremble de ne point la mériter. + +— C’est une faveur en effet, jeune homme, répondit M. de Tréville; mais +elle peut ne pas être si fort au-dessus de vous que vous le croyez ou +que vous avez l’air de le croire. Toutefois une décision de Sa Majesté +a prévu ce cas, et je vous annonce avec regret qu’on ne reçoit personne +mousquetaire avant l’épreuve préalable de quelques campagnes, de +certaines actions d’éclat, ou d’un service de deux ans dans quelque +autre régiment moins favorisé que le nôtre.» + +D’Artagnan s’inclina sans rien répondre. Il se sentait encore plus +avide d’endosser l’uniforme de mousquetaire depuis qu’il y avait de si +grandes difficultés à l’obtenir. + +«Mais, continua Tréville en fixant sur son compatriote un regard si +perçant qu’on eût dit qu’il voulait lire jusqu’au fond de son coeur, +mais, en faveur de votre père, mon ancien compagnon, comme je vous l’ai +dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de +Béarn ne sont ordinairement pas riches, et je doute que les choses +aient fort changé de face depuis mon départ de la province. Vous ne +devez donc pas avoir de trop, pour vivre, de l’argent que vous avez +apporté avec vous.» + +D’Artagnan se redressa d’un air fier qui voulait dire qu’il ne +demandait l’aumône à personne. + +«C’est bien, jeune homme, c’est bien, continua Tréville, je connais ces +airs-là, je suis venu à Paris avec quatre écus dans ma poche, et je me +serais battu avec quiconque m’aurait dit que je n’étais pas en état +d’acheter le Louvre.» + +D’Artagnan se redressa de plus en plus; grâce à la vente de son cheval, +il commençait sa carrière avec quatre écus de plus que M. de Tréville +n’avait commencé la sienne. + +«Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous +avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin aussi +de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent à un +gentilhomme. J’écrirai dès aujourd’hui une lettre au directeur de +l’académie royale, et dès demain il vous recevra sans rétribution +aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos gentilshommes les +mieux nés et les plus riches la sollicitent quelquefois, sans pouvoir +l’obtenir. Vous apprendrez le manège du cheval, l’escrime et la danse; +vous y ferez de bonnes connaissances, et de temps en temps vous +reviendrez me voir pour me dire où vous en êtes et si je puis faire +quelque chose pour vous.» + +D’Artagnan, tout étranger qu’il fût encore aux façons de cour, +s’aperçut de la froideur de cet accueil. + +«Hélas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation +que mon père m’avait remise pour vous me fait défaut aujourd’hui! + +— En effet, répondit M. de Tréville, je m’étonne que vous ayez +entrepris un aussi long voyage sans ce viatique obligé, notre seule +ressource à nous autres Béarnais. + +— Je l’avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s’écria +d’Artagnan; mais on me l’a perfidement dérobé.» + +Et il raconta toute la scène de Meung, dépeignit le gentilhomme inconnu +dans ses moindres détails, le tout avec une chaleur, une vérité qui +charmèrent M. de Tréville. + +«Voilà qui est étrange, dit ce dernier en méditant; vous aviez donc +parlé de moi tout haut? + +— Oui, monsieur, sans doute j’avais commis cette imprudence; que +voulez-vous, un nom comme le vôtre devait me servir de bouclier en +route: jugez si je me suis mis souvent à couvert!» + +La flatterie était fort de mise alors, et M. de Tréville aimait +l’encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc s’empêcher +de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s’effaça +bientôt, et revenant de lui-même à l’aventure de Meung: + +«Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n’avait-il pas une légère +cicatrice à la tempe? + +— Oui, comme le ferait l’éraflure d’une balle. + +— N’était-ce pas un homme de belle mine? + +— Oui. + +— De haute taille? + +— Oui. + +— Pâle de teint et brun de poil? + +— Oui, oui, c’est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous +connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le +retrouverai, je vous le jure, fût-ce en enfer… + +— Il attendait une femme? continua Tréville. + +— Il est du moins parti après avoir causé un instant avec celle qu’il +attendait. + +— Vous ne savez pas quel était le sujet de leur conversation? + +— Il lui remettait une boîte, lui disait que cette boîte contenait ses +instructions, et lui recommandait de ne l’ouvrir qu’à Londres. + +— Cette femme était anglaise? + +— Il l’appelait Milady. + +— C’est lui! murmura Tréville, c’est lui! je le croyais encore à +Bruxelles! + +— Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s’écria d’Artagnan, +indiquez-moi qui il est et d’où il est, puis je vous tiens quitte de +tout, même de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires; +car avant toute chose je veux me venger. + +— Gardez-vous-en bien, jeune homme, s’écria Tréville; si vous le voyez +venir, au contraire, d’un côté de la rue, passez de l’autre! Ne vous +heurtez pas à un pareil rocher: il vous briserait comme un verre. + +— Cela n’empêche pas, dit d’Artagnan, que si jamais je le retrouve… + +— En attendant, reprit Tréville, ne le cherchez pas, si j’ai un conseil +à vous donner.» + +Tout à coup Tréville s’arrêta, frappé d’un soupçon subit. Cette grande +haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour cet homme, +qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait dérobé la lettre de son +père, cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie? ce jeune homme +n’était-il pas envoyé par Son Éminence? ne venait-il pas pour lui +tendre quelque piège? ce prétendu d’Artagnan n’était-il pas un +émissaire du cardinal qu’on cherchait à introduire dans sa maison, et +qu’on avait placé près de lui pour surprendre sa confiance et pour le +perdre plus tard, comme cela s’était mille fois pratiqué? Il regarda +d’Artagnan plus fixement encore cette seconde fois que la première. Il +fut médiocrement rassuré par l’aspect de cette physionomie pétillante +d’esprit astucieux et d’humilité affectée. + +«Je sais bien qu’il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l’être aussi +bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, éprouvons-le.» + +«Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien +ami, car je tiens pour vraie l’histoire de cette lettre perdue, je +veux, dis-je, pour réparer la froideur que vous avez d’abord remarquée +dans mon accueil, vous découvrir les secrets de notre politique. Le roi +et le cardinal sont les meilleurs amis; leurs apparents démêlés ne sont +que pour tromper les sots. Je ne prétends pas qu’un compatriote, un +joli cavalier, un brave garçon, fait pour avancer, soit la dupe de +toutes ces feintises et donne comme un niais dans le panneau, à la +suite de tant d’autres qui s’y sont perdus. Songez bien que je suis +dévoué à ces deux maîtres tout-puissants, et que jamais mes démarches +sérieuses n’auront d’autre but que le service du roi et celui de M. le +cardinal, un des plus illustres génies que la France ait produits. +Maintenant, jeune homme, réglez-vous là-dessus, et si vous avez, soit +de famille, soit par relations, soit d’instinct même, quelqu’une de ces +inimitiés contre le cardinal telles que nous les voyons éclater chez +les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous. Je vous aiderai +en mille circonstances, mais sans vous attacher à ma personne. J’espère +que ma franchise, en tout cas, vous fera mon ami; car vous êtes jusqu’à +présent le seul jeune homme à qui j’aie parlé comme je le fais.» + +Tréville se disait à part lui: + +«Si le cardinal m’a dépêché ce jeune renard, il n’aura certes pas +manqué, lui qui sait à quel point je l’exècre, de dire à son espion que +le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire pis que pendre de +lui; aussi, malgré mes protestations, le rusé compère va-t-il me +répondre bien certainement qu’il a l’Éminence en horreur.» + +Il en fut tout autrement que s’y attendait Tréville; d’Artagnan +répondit avec la plus grande simplicité: + +«Monsieur, j’arrive à Paris avec des intentions toutes semblables. Mon +père m’a recommandé de ne souffrir rien du roi, de M. le cardinal et de +vous, qu’il tient pour les trois premiers de France.» + +D’Artagnan ajoutait M. de Tréville aux deux autres, comme on peut s’en +apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien gâter. + +«J’ai donc la plus grande vénération pour M. le cardinal, +continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant mieux +pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites, avec +franchise; car alors vous me ferez l’honneur d’estimer cette +ressemblance de goût; mais si vous avez eu quelque défiance, bien +naturelle d’ailleurs, je sens que je me perds en disant la vérité; +mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m’estimer, et c’est à quoi +je tiens plus qu’à toute chose au monde.» + +M. de Tréville fut surpris au dernier point. Tant de pénétration, tant +de franchise enfin, lui causait de l’admiration, mais ne levait pas +entièrement ses doutes: plus ce jeune homme était supérieur aux autres +jeunes gens, plus il était à redouter s’il se trompait. Néanmoins il +serra la main à d’Artagnan, et lui dit: + +«Vous êtes un honnête garçon, mais dans ce moment je ne puis faire que +ce que je vous ai offert tout à l’heure. Mon hôtel vous sera toujours +ouvert. Plus tard, pouvant me demander à toute heure et par conséquent +saisir toutes les occasions, vous obtiendrez probablement ce que vous +désirez obtenir. + +— C’est-à-dire, monsieur, reprit d’Artagnan, que vous attendez que je +m’en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t- il avec la +familiarité du Gascon, vous n’attendrez pas longtemps.» + +Et il salua pour se retirer, comme si désormais le reste le regardait. + +«Mais attendez donc, dit M. de Tréville en l’arrêtant, je vous ai +promis une lettre pour le directeur de l’académie. Êtes-vous trop fier +pour l’accepter, mon jeune gentilhomme? + +— Non, monsieur, dit d’Artagnan; je vous réponds qu’il n’en sera pas de +celle-ci comme de l’autre. Je la garderai si bien qu’elle arrivera, je +vous le jure, à son adresse, et malheur à celui qui tenterait de me +l’enlever!» + +M. de Tréville sourit à cette fanfaronnade, et, laissant son jeune +compatriote dans l’embrasure de la fenêtre où ils se trouvaient et où +ils avaient causé ensemble, il alla s’asseoir à une table et se mit à +écrire la lettre de recommandation promise. Pendant ce temps, +d’Artagnan, qui n’avait rien de mieux à faire, se mit à battre une +marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires qui s’en +allaient les uns après les autres, et les suivant du regard jusqu’à ce +qu’ils eussent disparu au tournant de la rue. + +M. de Tréville, après avoir écrit la lettre, la cacheta et, se levant, +s’approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au moment même où +d’Artagnan étendait la main pour la recevoir, M. de Tréville fut bien +étonné de voir son protégé faire un soubresaut, rougir de colère et +s’élancer hors du cabinet en criant: + +«Ah! sangdieu! il ne m’échappera pas, cette fois. + +— Et qui cela? demanda M. de Tréville. + +— Lui, mon voleur! répondit d’Artagnan. Ah! traître!» + +Et il disparut. + +«Diable de fou! murmura M. de Tréville. À moins toutefois, ajouta- +t-il, que ce ne soit une manière adroite de s’esquiver, en voyant qu’il +a manqué son coup.» + + + + +CHAPITRE IV. +L’ÉPAULE D’ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D’ARAMIS + + +D’Artagnan, furieux, avait traversé l’antichambre en trois bonds et +s’élançait sur l’escalier, dont il comptait descendre les degrés quatre +à quatre, lorsque, emporté par sa course, il alla donner tête baissée +dans un mousquetaire qui sortait de chez M. de Tréville par une porte +de dégagement, et, le heurtant du front à l’épaule, lui fit pousser un +cri ou plutôt un hurlement. + +«Excusez-moi, dit d’Artagnan, essayant de reprendre sa course, +excusez-moi, mais je suis pressé.» + +À peine avait-il descendu le premier escalier, qu’un poignet de fer le +saisit par son écharpe et l’arrêta. + +«Vous êtes pressé! s’écria le mousquetaire, pâle comme un linceul; sous +ce prétexte, vous me heurtez, vous dites: “Excusez-moi”, et vous croyez +que cela suffit? Pas tout à fait, mon jeune homme. Croyez-vous, parce +que vous avez entendu M. de Tréville nous parler un peu cavalièrement +aujourd’hui, que l’on peut nous traiter comme il nous parle? +Détrompez-vous, compagnon, vous n’êtes pas M. de Tréville, vous. + +— Ma foi, répliqua d’Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, après le +pansement opéré par le docteur, regagnait son appartement, ma foi, je +ne l’ai pas fait exprès, j’ai dit: “Excusez-moi.” Il me semble donc que +c’est assez. Je vous répète cependant, et cette fois c’est trop +peut-être, parole d’honneur! je suis pressé, très pressé. Lâchez-moi +donc, je vous prie, et laissez-moi aller où j’ai affaire. + +— Monsieur, dit Athos en le lâchant, vous n’êtes pas poli. On voit que +vous venez de loin.» + +D’Artagnan avait déjà enjambé trois ou quatre degrés, mais à la +remarque d’Athos il s’arrêta court. + +«Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n’est pas vous +qui me donnerez une leçon de belles manières, je vous préviens. + +— Peut-être, dit Athos. + +— Ah! si je n’étais pas si pressé, s’écria d’Artagnan, et si je ne +courais pas après quelqu’un… + +— Monsieur l’homme pressé, vous me trouverez sans courir, moi, +entendez-vous? + +— Et où cela, s’il vous plaît? + +— Près des Carmes-Deschaux. + +— À quelle heure? + +— Vers midi. + +— Vers midi, c’est bien, j’y serai. + +— Tâchez de ne pas me faire attendre, car à midi un quart je vous +préviens que c’est moi qui courrai après vous et vous couperai les +oreilles à la course. + +— Bon! lui cria d’Artagnan; on y sera à midi moins dix minutes.» + +Et il se mit à courir comme si le diable l’emportait, espérant +retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas +avoir conduit bien loin. + +Mais, à la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes. +Entre les deux causeurs, il y avait juste l’espace d’un homme. +D’Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il s’élança pour +passer comme une flèche entre eux deux. Mais d’Artagnan avait compté +sans le vent. Comme il allait passer, le vent s’engouffra dans le long +manteau de Porthos, et d’Artagnan vint donner droit dans le manteau. +Sans doute, Porthos avait des raisons de ne pas abandonner cette partie +essentielle de son vêtement car, au lieu de laisser aller le pan qu’il +tenait, il tira à lui, de sorte que d’Artagnan s’enroula dans le +velours par un mouvement de rotation qu’explique la résistance de +l’obstiné Porthos. + +D’Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de dessous +le manteau qui l’aveuglait, et chercha son chemin dans le pli. Il +redoutait surtout d’avoir porté atteinte à la fraîcheur du magnifique +baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant timidement les yeux, il +se trouva le nez collé entre les deux épaules de Porthos c’est-à-dire +précisément sur le baudrier. + +Hélas! comme la plupart des choses de ce monde qui n’ont pour elles que +l’apparence, le baudrier était d’or par-devant et de simple buffle +par-derrière. Porthos, en vrai glorieux qu’il était, ne pouvant avoir +un baudrier d’or tout entier, en avait au moins la moitié: on +comprenait dès lors la nécessité du rhume et l’urgence du manteau. + +«Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se débarrasser +de d’Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous êtes donc enragé de +vous jeter comme cela sur les gens! + +— Excusez-moi, dit d’Artagnan reparaissant sous l’épaule du géant, mais +je suis très pressé, je cours après quelqu’un, et… + +— Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard? +demanda Porthos. + +— Non, répondit d’Artagnan piqué, non, et grâce à mes yeux je vois même +ce que ne voient pas les autres.» + +Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se laissant +aller à sa colère: + +«Monsieur, dit-il, vous vous ferez étriller, je vous en préviens, si +vous vous frottez ainsi aux mousquetaires. + +— Étriller, monsieur! dit d’Artagnan, le mot est dur. + +— C’est celui qui convient à un homme habitué à regarder en face ses +ennemis. + +— Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux vôtres, +vous.» + +Et le jeune homme, enchanté de son espièglerie, s’éloigna en riant à +gorge déployée. + +Porthos écuma de rage et fit un mouvement pour se précipiter sur +d’Artagnan. + +«Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n’aurez plus votre +manteau. + +— À une heure donc, derrière le Luxembourg. + +— Très bien, à une heure», répondit d’Artagnan en tournant l’angle de +la rue. + +Mais ni dans la rue qu’il venait de parcourir, ni dans celle qu’il +embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement +qu’eût marché l’inconnu, il avait gagné du chemin; peut-être aussi +était-il entré dans quelque maison. D’Artagnan s’informa de lui à tous +ceux qu’il rencontra, descendit jusqu’au bac, remonta par la rue de +Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien. Cependant cette +course lui fut profitable en ce sens qu’à mesure que la sueur inondait +son front, son coeur se refroidissait. + +Il se mit alors à réfléchir sur les événements qui venaient de se +passer; ils étaient nombreux et néfastes: il était onze heures du matin +à peine, et déjà la matinée lui avait apporté la disgrâce de M. de +Tréville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavalière la façon +dont d’Artagnan l’avait quitté. + +En outre, il avait ramassé deux bons duels avec deux hommes capables de +tuer chacun trois d’Artagnan, avec deux mousquetaires enfin, +c’est-à-dire avec deux de ces êtres qu’il estimait si fort qu’il les +mettait, dans sa pensée et dans son coeur, au-dessus de tous les autres +hommes. + +La conjecture était triste. Sûr d’être tué par Athos, on comprend que +le jeune homme ne s’inquiétait pas beaucoup de Porthos. Pourtant, comme +l’espérance est la dernière chose qui s’éteint dans le coeur de +l’homme, il en arriva à espérer qu’il pourrait survivre, avec des +blessures terribles, bien entendu, à ces deux duels, et, en cas de +survivance, il se fit pour l’avenir les réprimandes suivantes: + +«Quel écervelé je fais, et quel butor je suis! Ce brave et malheureux +Athos était blessé juste à l’épaule contre laquelle je m’en vais, moi, +donner de la tête comme un bélier. La seule chose qui m’étonne, c’est +qu’il ne m’ait pas tué roide; il en avait le droit, et la douleur que +je lui ai causée a dû être atroce. Quant à Porthos! Oh! quant à +Porthos, ma foi, c’est plus drôle.» + +Et malgré lui le jeune homme se mit à rire, tout en regardant néanmoins +si ce rire isolé, et sans cause aux yeux de ceux qui le voyaient rire, +n’allait pas blesser quelque passant. + +«Quant à Porthos, c’est plus drôle; mais je n’en suis pas moins un +misérable étourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare! +non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui n’y +est pas! Il m’eût pardonné bien certainement; il m’eût pardonné si je +n’eusse pas été lui parler de ce maudit baudrier, à mots couverts, +c’est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit Gascon que je suis, je +ferais de l’esprit dans la poêle à frire. Allons, d’Artagnan mon ami, +continua-t-il, se parlant à lui-même avec toute l’aménité qu’il croyait +se devoir, si tu en réchappes, ce qui n’est pas probable, il s’agit +d’être à l’avenir d’une politesse parfaite. Désormais il faut qu’on +t’admire, qu’on te cite comme modèle. Être prévenant et poli, ce n’est +pas être lâche. Regardez plutôt Aramis: Aramis, c’est la douceur, c’est +la grâce en personne. Eh bien, personne s’est-il jamais avisé de dire +qu’Aramis était un lâche? Non, bien certainement, et désormais je veux +en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici.» + +D’Artagnan, tout en marchant et en monologuant, était arrivé à quelques +pas de l’hôtel d’Aiguillon, et devant cet hôtel il avait aperçu Aramis +causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son +côté, Aramis aperçut d’Artagnan; mais comme il n’oubliait point que +c’était devant ce jeune homme que M. de Tréville s’était si fort +emporté le matin, et qu’un témoin des reproches que les mousquetaires +avaient reçus ne lui était d’aucune façon agréable, il fit semblant de +ne pas le voir. D’Artagnan, tout entier au contraire à ses plans de +conciliation et de courtoisie, s’approcha des quatre jeunes gens en +leur faisant un grand salut accompagné du plus gracieux sourire. Aramis +inclina légèrement la tête, mais ne sourit point. Tous quatre, au +reste, interrompirent à l’instant même leur conversation. + +D’Artagnan n’était pas assez niais pour ne point s’apercevoir qu’il +était de trop; mais il n’était pas encore assez rompu aux façons du +beau monde pour se tirer galamment d’une situation fausse comme l’est, +en général, celle d’un homme qui est venu se mêler à des gens qu’il +connaît à peine et à une conversation qui ne le regarde pas. Il +cherchait donc en lui-même un moyen de faire sa retraite le moins +gauchement possible, lorsqu’il remarqua qu’Aramis avait laissé tomber +son mouchoir et, par mégarde sans doute, avait mis le pied dessus; le +moment lui parut arrivé de réparer son inconvenance: il se baissa, et +de l’air le plus gracieux qu’il pût trouver, il tira le mouchoir de +dessous le pied du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fît pour +le retenir, et lui dit en le lui remettant: + +«Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fâché de +perdre.» + +Le mouchoir était en effet richement brodé et portait une couronne et +des armes à l’un de ses coins. Aramis rougit excessivement et arracha +plutôt qu’il ne prit le mouchoir des mains du Gascon. + +«Ah! Ah! s’écria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis, que tu +es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a +l’obligeance de te prêter ses mouchoirs?» + +Aramis lança à d’Artagnan un de ces regards qui font comprendre à un +homme qu’il vient de s’acquérir un ennemi mortel; puis, reprenant son +air doucereux: + +«Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n’est pas à moi, et +je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le remettre plutôt +qu’à l’un de vous, et la preuve de ce que je dis, c’est que voici le +mien dans ma poche.» + +À ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort élégant aussi, +et de fine batiste, quoique la batiste fût chère à cette époque, mais +mouchoir sans broderie, sans armes et orné d’un seul chiffre, celui de +son propriétaire. + +Cette fois, d’Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa bévue; +mais les amis d’Aramis ne se laissèrent pas convaincre par ses +dénégations, et l’un d’eux, s’adressant au jeune mousquetaire avec un +sérieux affecté: + +«Si cela était, dit-il, ainsi que tu le prétends, je serais forcé, mon +cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois- Tracy +est de mes intimes, et je ne veux pas qu’on fasse trophée des effets de +sa femme. + +— Tu demandes cela mal, répondit Aramis, et tout en reconnaissant la +justesse de ta réclamation quant au fond, je refuserais à cause de la +forme. + +— Le fait est, hasarda timidement d’Artagnan, que je n’ai pas vu sortir +le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied dessus, voilà +tout, et j’ai pensé que, puisqu’il avait le pied dessus, le mouchoir +était à lui. + +— Et vous vous êtes trompé, mon cher monsieur», répondit froidement +Aramis, peu sensible à la réparation. + +Puis, se retournant vers celui des gardes qui s’était déclaré l’ami de +Bois-Tracy: + +«D’ailleurs, continua-t-il, je réfléchis, mon cher intime de Bois- +Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l’être +toi-même; de sorte qu’à la rigueur ce mouchoir peut aussi bien être +sorti de ta poche que de la mienne. + +— Non, sur mon honneur! s’écria le garde de Sa Majesté. + +— Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y aura +évidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux, Montaran, +prenons-en chacun la moitié. + +— Du mouchoir? + +— Oui. + +— Parfaitement, s’écrièrent les deux autres gardes, le jugement du roi +Salomon. Décidément, Aramis, tu es plein de sagesse.» + +Les jeunes gens éclatèrent de rire, et comme on le pense bien, +l’affaire n’eut pas d’autre suite. Au bout d’un instant, la +conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, après +s’être cordialement serré la main, tirèrent, les trois gardes de leur +côté et Aramis du sien. + +«Voilà le moment de faire ma paix avec ce galant homme», se dit à part +lui d’Artagnan, qui s’était tenu un peu à l’écart pendant toute la +dernière partie de cette conversation. Et, sur ce bon sentiment, se +rapprochant d’Aramis, qui s’éloignait sans faire autrement attention à +lui: + +«Monsieur, lui dit-il, vous m’excuserez, je l’espère. + +— Ah! monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire +observer que vous n’avez point agi en cette circonstance comme un +galant homme le devait faire. + +— Quoi, monsieur! s’écria d’Artagnan, vous supposez… + +— Je suppose, monsieur, que vous n’êtes pas un sot, et que vous savez +bien, quoique arrivant de Gascogne, qu’on ne marche pas sans cause sur +les mouchoirs de poche. Que diable! Paris n’est point pavé en batiste. + +— Monsieur, vous avez tort de chercher à m’humilier, dit d’Artagnan, +chez qui le naturel querelleur commençait à parler plus haut que les +résolutions pacifiques. Je suis de Gascogne, c’est vrai, et puisque +vous le savez, je n’aurai pas besoin de vous dire que les Gascons sont +peu endurants; de sorte que, lorsqu’ils se sont excusés une fois, +fût-ce d’une sottise, ils sont convaincus qu’ils ont déjà fait moitié +plus qu’ils ne devaient faire. + +— Monsieur, ce que je vous en dis, répondit Aramis, n’est point pour +vous chercher une querelle. Dieu merci! je ne suis pas un spadassin, et +n’étant mousquetaire que par intérim, je ne me bats que lorsque j’y +suis forcé, et toujours avec une grande répugnance; mais cette fois +l’affaire est grave, car voici une dame compromise par vous. + +— Par nous, c’est-à-dire, s’écria d’Artagnan. + +— Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir? + +— Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber? + +— J’ai dit et je répète, monsieur, que ce mouchoir n’est point sorti de +ma poche. + +— Eh bien, vous en avez menti deux fois, monsieur, car je l’en ai vu +sortir, moi! + +— Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur le Gascon! eh bien, je vous +apprendrai à vivre. + +— Et moi je vous renverrai à votre messe, monsieur l’abbé! Dégainez, +s’il vous plaît, et à l’instant même. + +— Non pas, s’il vous plaît, mon bel ami; non, pas ici, du moins. Ne +voyez-vous pas que nous sommes en face de l’hôtel d’Aiguillon, lequel +est plein de créatures du cardinal? Qui me dit que ce n’est pas Son +Éminence qui vous a chargé de lui procurer ma tête? Or j’y tiens +ridiculement, à ma tête, attendu qu’elle me semble aller assez +correctement à mes épaules. Je veux donc vous tuer, soyez tranquille, +mais vous tuer tout doucement, dans un endroit clos et couvert, là où +vous ne puissiez vous vanter de votre mort à personne. + +— Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre mouchoir, +qu’il vous appartienne ou non; peut-être aurez-vous l’occasion de vous +en servir. + +— Monsieur est Gascon? demanda Aramis. + +— Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence? + +— La prudence, monsieur, est une vertu assez inutile aux mousquetaires, +je le sais, mais indispensable aux gens d’Église, et comme je ne suis +mousquetaire que provisoirement, je tiens à rester prudent. À deux +heures, j’aurai l’honneur de vous attendre à l’hôtel de M. de Tréville. +Là je vous indiquerai les bons endroits.» + +Les deux jeunes gens se saluèrent, puis Aramis s’éloigna en remontant +la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que d’Artagnan, voyant que +l’heure s’avançait, prenait le chemin des Carmes-Deschaux, tout en +disant à part soi: + +«Décidément, je n’en puis pas revenir; mais au moins, si je suis tué, +je serai tué par un mousquetaire.» + + + + +CHAPITRE V. +LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL + + +D’Artagnan ne connaissait personne à Paris. Il alla donc au rendez-vous +d’Athos sans amener de second, résolu de se contenter de ceux qu’aurait +choisis son adversaire. D’ailleurs son intention était formelle de +faire au brave mousquetaire toutes les excuses convenables, mais sans +faiblesse, craignant qu’il ne résultât de ce duel ce qui résulte +toujours de fâcheux, dans une affaire de ce genre, quand un homme jeune +et vigoureux se bat contre un adversaire blessé et affaibli: vaincu, il +double le triomphe de son antagoniste; vainqueur, il est accusé de +forfaiture et de facile audace. + +Au reste, ou nous avons mal exposé le caractère de notre chercheur +d’aventures, ou notre lecteur a déjà dû remarquer que d’Artagnan +n’était point un homme ordinaire. Aussi, tout en se répétant à lui-même +que sa mort était inévitable, il ne se résigna point à mourir tout +doucettement, comme un autre moins courageux et moins modéré que lui +eût fait à sa place. Il réfléchit aux différents caractères de ceux +avec lesquels il allait se battre, et commença à voir plus clair dans +sa situation. Il espérait, grâce aux excuses loyales qu’il lui +réservait, se faire un ami d’Athos, dont l’air grand seigneur et la +mine austère lui agréaient fort. Il se flattait de faire peur à Porthos +avec l’aventure du baudrier, qu’il pouvait, s’il n’était pas tué sur le +coup, raconter à tout le monde, récit qui, poussé adroitement à +l’effet, devait couvrir Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois +Aramis, il n’en avait pas très grand-peur, et en supposant qu’il +arrivât jusqu’à lui, il se chargeait de l’expédier bel et bien, ou du +moins en le frappant au visage, comme César avait recommandé de faire +aux soldats de Pompée, d’endommager à tout jamais cette beauté dont il +était si fier. + +Ensuite il y avait chez d’Artagnan ce fonds inébranlable de résolution +qu’avaient déposé dans son coeur les conseils de son père, conseils +dont la substance était: «Ne rien souffrir de personne que du roi, du +cardinal et de M. de Tréville.» Il vola donc plutôt qu’il ne marcha +vers le couvent des Carmes Déchaussés, ou plutôt Deschaux, comme on +disait à cette époque, sorte de bâtiment sans fenêtres, bordé de prés +arides, succursale du Pré- aux-Clercs, et qui servait d’ordinaire aux +rencontres des gens qui n’avaient pas de temps à perdre. + +Lorsque d’Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s’étendait +au pied de ce monastère, Athos attendait depuis cinq minutes seulement, +et midi sonnait. Il était donc ponctuel comme la Samaritaine, et le +plus rigoureux casuiste à l’égard des duels n’avait rien a dire. + +Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu’elle +eût été pansée à neuf par le chirurgien de M. de Tréville, s’était +assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance +paisible et cet air digne qui ne l’abandonnaient jamais. À l’aspect de +d’Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui. +Celui-ci, de son côté, n’aborda son adversaire que le chapeau à la main +et sa plume traînant jusqu’à terre. + +«Monsieur, dit Athos, j’ai fait prévenir deux de mes amis qui me +serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés. +Je m’étonne qu’ils tardent: ce n’est pas leur habitude. + +— Je n’ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d’Artagnan, car arrivé +d’hier seulement à Paris, je n’y connais encore personne que M. de +Tréville, auquel j’ai été recommandé par mon père qui a l’honneur +d’être quelque peu de ses amis.» + +Athos réfléchit un instant. + +«Vous ne connaissez que M. de Tréville? demanda-t-il. + +— Oui, monsieur, je ne connais que lui. + +— Ah çà, mais…, continua Athos parlant moitié à lui-même, moitié à +d’Artagnan, ah… çà, mais si je vous tue, j’aurai l’air d’un mangeur +d’enfants, moi! + +— Pas trop, monsieur, répondit d’Artagnan avec un salut qui ne manquait +pas de dignité; pas trop, puisque vous me faites l’honneur de tirer +l’épée contre moi avec une blessure dont vous devez être fort +incommodé. + +— Très incommodé, sur ma parole, et vous m’avez fait un mal du diable, +je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c’est mon habitude en +pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je vous fasse une grâce, +je tire proprement des deux mains; et il y aura même désavantage pour +vous: un gaucher est très gênant pour les gens qui ne sont pas +prévenus. Je regrette de ne pas vous avoir fait part plus tôt de cette +circonstance. + +— Vous êtes vraiment, monsieur, dit d’Artagnan en s’inclinant de +nouveau, d’une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus +reconnaissant. + +— Vous me rendez confus, répondit Athos avec son air de gentilhomme; +causons donc d’autre chose, je vous prie, à moins que cela ne vous soit +désagréable. Ah! sangbleu! que vous m’avez fait mal! l’épaule me brûle. + +— Si vous vouliez permettre…, dit d’Artagnan avec timidité. + +— Quoi, monsieur? + +— J’ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient de +ma mère, et dont j’ai fait l’épreuve sur moi-même. + +— Eh bien? + +— Eh bien, je suis sûr qu’en moins de trois jours ce baume vous +guérirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guéri: eh bien, +monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d’être votre homme.» + +D’Artagnan dit ces mots avec une simplicité qui faisait honneur à sa +courtoisie, sans porter aucunement atteinte à son courage. + +«Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plaît, non +pas que je l’accepte, mais elle sent son gentilhomme d’une lieue. C’est +ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlemagne, sur +lesquels tout cavalier doit chercher à se modeler. Malheureusement, +nous ne sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de +M. le cardinal, et d’ici à trois jours on saurait, si bien gardé que +soit le secret, on saurait, dis-je, que nous devons nous battre, et +l’on s’opposerait à notre combat. Ah çà, mais! ces flâneurs ne +viendront donc pas? + +— Si vous êtes pressé, monsieur, dit d’Artagnan à Athos avec la même +simplicité qu’un instant auparavant il lui avait proposé de remettre le +duel à trois jours, si vous êtes pressé et qu’il vous plaise de +m’expédier tout de suite, ne vous gênez pas, je vous en prie. + +— Voilà encore un mot qui me plaît, dit Athos en faisant un gracieux +signe de tête à d’Artagnan, il n’est point d’un homme sans cervelle, et +il est à coup sûr d’un homme de coeur. Monsieur, j’aime les hommes de +votre trempe, et je vois que si nous ne nous tuons pas l’un l’autre, +j’aurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. Attendons +ces messieurs, je vous prie, j’ai tout le temps, et cela sera plus +correct. Ah! en voici un, je crois.» + +En effet, au bout de la rue de Vaugirard commençait à apparaître le +gigantesque Porthos. + +«Quoi! s’écria d’Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos? + +— Oui, cela vous contrarie-t-il? + +— Non, aucunement. + +— Et voici le second.» + +D’Artagnan se retourna du côté indiqué par Athos, et reconnut Aramis. + +«Quoi! s’écria-t-il d’un accent plus étonné que la première fois, votre +second témoin est M. Aramis? + +— Sans doute, ne savez-vous pas qu’on ne nous voit jamais l’un sans +l’autre, et qu’on nous appelle, dans les mousquetaires et dans les +gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois +inséparables? Après cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau… + +— De Tarbes, dit d’Artagnan. + +—… Il vous est permis d’ignorer ce détail, dit Athos. + +— Ma foi, dit d’Artagnan, vous êtes bien nommés, messieurs, et mon +aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que votre union +n’est point fondée sur les contrastes.» + +Pendant ce temps, Porthos s’était rapproché, avait salué de la main +Athos; puis, se retournant vers d’Artagnan, il était resté tout étonné. + +Disons, en passant, qu’il avait changé de baudrier et quitté son +manteau. + +«Ah! ah! fit-il, qu’est-ce que cela? + +— C’est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main +d’Artagnan, et en le saluant du même geste. + +— C’est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos. + +— Mais à une heure seulement, répondit d’Artagnan. + +— Et moi aussi, c’est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en +arrivant à son tour sur le terrain. + +— Mais à deux heures seulement, fit d’Artagnan avec le même calme. + +— Mais à propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? demanda Aramis. + +— Ma foi, je ne sais pas trop, il m’a fait mal à l’épaule; et toi, +Porthos? + +— Ma foi, je me bats parce que je me bats», répondit Porthos en +rougissant. + +Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lèvres du +Gascon. + +«Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme. + +— Et toi, Aramis? demanda Athos. + +— Moi, je me bats pour cause de théologie», répondit Aramis tout en +faisant signe à d’Artagnan qu’il le priait de tenir secrète la cause de +son duel. + +Athos vit passer un second sourire sur les lèvres de d’Artagnan. + +«Vraiment, dit Athos. + +— Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas +d’accord, dit le Gascon. + +— Décidément c’est un homme d’esprit, murmura Athos. + +— Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit d’Artagnan, +permettez-moi de vous faire mes excuses.» + +À ce mot d’_excuses_, un nuage passa sur le front d’Athos, un sourire +hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et un signe négatif fut la +réponse d’Aramis. + +«Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d’Artagnan en relevant sa +tête, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait +les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans le cas où je +ne pourrais vous payer ma dette à tous trois, car M. Athos a le droit +de me tuer le premier, ce qui ôte beaucoup de sa valeur à votre +créance, monsieur Porthos, et ce qui rend la vôtre à peu près nulle, +monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs, je vous le répète, +excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde!» + +À ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d’Artagnan +tira son épée. + +Le sang était monté à la tête de d’Artagnan, et dans ce moment il eût +tiré son épée contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait +de faire contre Athos, Porthos et Aramis. + +Il était midi et un quart. Le soleil était à son zénith et +l’emplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait exposé à +toute son ardeur. + +«Il fait très chaud, dit Athos en tirant son épée à son tour, et +cependant je ne saurais ôter mon pourpoint; car, tout à l’heure encore, +j’ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gêner monsieur +en lui montrant du sang qu’il ne m’aurait pas tiré lui-même. + +— C’est vrai, monsieur, dit d’Artagnan, et tiré par un autre ou par +moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang +d’un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en pourpoint comme +vous. + +— Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et +songez que nous attendons notre tour. + +— Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez à dire de pareilles +incongruités, interrompit Aramis. Quant à moi, je trouve les choses que +ces messieurs se disent fort bien dites et tout à fait dignes de deux +gentilshommes. + +— Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde. + +— J’attendais vos ordres», dit d’Artagnan en croisant le fer. + +Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant, qu’une +escouade des gardes de Son Éminence, commandée par M. de Jussac, se +montra à l’angle du couvent. + +«Les gardes du cardinal! s’écrièrent à la fois Porthos et Aramis. +L’épée au fourreau, messieurs! l’épée au fourreau! + +Mais il était trop tard. Les deux combattants avaient été vus dans une +pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions. + +«Holà! cria Jussac en s’avançant vers eux et en faisant signe à ses +hommes d’en faire autant, holà! mousquetaires, on se bat donc ici? Et +les édits, qu’en faisons-nous? + +— Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Athos plein de +rancune, car Jussac était l’un des agresseurs de l’avant- veille. Si +nous vous voyions battre, je vous réponds, moi, que nous nous +garderions bien de vous en empêcher. Laissez-nous donc faire, et vous +allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine. + +— Messieurs, dit Jussac, c’est avec grand regret que je vous déclare +que la chose est impossible. Notre devoir avant tout. Rengainez donc, +s’il vous plaît, et nous suivez. + +— Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand +plaisir que nous obéirions à votre gracieuse invitation, si cela +dépendait de nous; mais malheureusement la chose est impossible: M. de +Tréville nous l’a défendu. Passez donc votre chemin, c’est ce que vous +avez de mieux à faire.» + +Cette raillerie exaspéra Jussac. + +«Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez. + +— Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois; +nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je le +déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.» + +Alors Porthos et Aramis se rapprochèrent à l’instant les uns des +autres, pendant que Jussac alignait ses soldats. + +Ce seul moment suffit à d’Artagnan pour prendre son parti: c’était là +un de ces événements qui décident de la vie d’un homme, c’était un +choix à faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il allait y +persévérer. Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire +risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un +ministre plus puissant que le roi lui-même: voilà ce qu’entrevit le +jeune homme, et, disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde. +Se tournant donc vers Athos et ses amis: + +«Messieurs, dit-il, je reprendrai, s’il vous plaît, quelque chose à vos +paroles. Vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble, à +moi, que nous sommes quatre. + +— Mais vous n’êtes pas des nôtres, dit Porthos. + +— C’est vrai, répondit d’Artagnan; je n’ai pas l’habit, mais j’ai +l’âme. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela +m’entraîne. + +— Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses gestes +et à l’expression de son visage avait deviné le dessein de d’Artagnan. +Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau; allez +vite.» + +D’Artagnan ne bougea point. + +«Décidément vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main du +jeune homme. + +— Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac. + +— Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose. + +— Monsieur est plein de générosité», dit Athos. + +Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d’Artagnan et redoutaient +son inexpérience. + +«Nous ne serons que trois, dont un blessé, plus un enfant, reprit +Athos, et l’on n’en dira pas moins que nous étions quatre hommes. + +— Oui, mais reculer! dit Porthos. + +— C’est difficile», reprit Athos. + +D’Artagnan comprit leur irrésolution. + +«Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l’honneur +que je ne veux pas m’en aller d’ici si nous sommes vaincus. + +— Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos. + +— D’Artagnan, monsieur. + +— Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant! cria Athos. + +— Eh bien, voyons, messieurs, vous décidez-vous à vous décider? cria +pour la troisième fois Jussac. + +— C’est fait, messieurs, dit Athos. + +— Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac. + +Nous allons avoir l’honneur de vous charger, répondit Aramis en levant +son chapeau d’une main et tirant son épée de l’autre. + +— Ah! vous résistez! s’écria Jussac. + +— Sangdieu! cela vous étonne?» + +Et les neuf combattants se précipitèrent les uns sur les autres avec +une furie qui n’excluait pas une certaine méthode. + +Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut +Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires. + +Quant à d’Artagnan, il se trouva lancé contre Jussac lui-même. + +Le coeur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine, non pas de +peur, Dieu merci! il n’en avait pas l’ombre, mais d’émulation; il se +battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son +adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac +était, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort +pratiqué; cependant il avait toutes les peines du monde à se défendre +contre un adversaire qui, agile et bondissant, s’écartait à tout moment +des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois, et tout cela en +parant en homme qui a le plus grand respect pour son épiderme. + +Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à Jussac. Furieux +d’être tenu en échec par celui qu’il avait regardé comme un enfant, il +s’échauffa et commença à faire des fautes. D’Artagnan, qui, à défaut de +la pratique, avait une profonde théorie, redoubla d’agilité. Jussac, +voulant en finir, porta un coup terrible à son adversaire en se fendant +à fond; mais celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se +glissant comme un serpent sous son fer, il lui passa son épée au +travers du corps. Jussac tomba comme une masse. + +D’Artagnan jeta alors un coup d’oeil inquiet et rapide sur le champ de +bataille. + +Aramis avait déjà tué un de ses adversaires; mais l’autre le pressait +vivement. Cependant Aramis était en bonne situation et pouvait encore +se défendre. + +Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourré: Porthos avait reçu +un coup d’épée au travers du bras, et Biscarat au travers de la cuisse. +Mais comme ni l’une ni l’autre des deux blessures n’était grave, ils ne +s’en escrimaient qu’avec plus d’acharnement. + +Athos, blessé de nouveau par Cahusac, pâlissait à vue d’oeil, mais il +ne reculait pas d’une semelle: il avait seulement changé son épée de +main, et se battait de la main gauche. + +D’Artagnan, selon les lois du duel de cette époque, pouvait secourir +quelqu’un; pendant qu’il cherchait du regard celui de ses compagnons +qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d’oeil d’Athos. Ce +coup d’oeil était d’une éloquence sublime. Athos serait mort plutôt que +d’appeler au secours; mais il pouvait regarder, et du regard demander +un appui. D’Artagnan le devina, fit un bond terrible et tomba sur le +flanc de Cahusac en criant: + +«À moi, monsieur le garde, je vous tue!» + +Cahusac se retourna; il était temps. Athos, que son extrême courage +soutenait seul, tomba sur un genou. + +«Sangdieu! criait-il à d’Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je vous +en prie; j’ai une vieille affaire à terminer avec lui, quand je serai +guéri et bien portant. Désarmez-le seulement, liez-lui l’épée. C’est +cela. Bien! très bien!» + +Cette exclamation était arrachée à Athos par l’épée de Cahusac qui +sautait à vingt pas de lui. D’Artagnan et Cahusac s’élancèrent +ensemble, l’un pour la ressaisir, l’autre pour s’en emparer; mais +d’Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus. + +Cahusac courut à celui des gardes qu’avait tué Aramis, s’empara de sa +rapière, et voulut revenir à d’Artagnan; mais sur son chemin il +rencontra Athos, qui, pendant cette pause d’un instant que lui avait +procurée d’Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que +d’Artagnan ne lui tuât son ennemi, voulait recommencer le combat. + +D’Artagnan comprit que ce serait désobliger Athos que de ne pas le +laisser faire. En effet, quelques secondes après, Cahusac tomba la +gorge traversée d’un coup d’épée. + +Au même instant, Aramis appuyait son épée contre la poitrine de son +adversaire renversé, et le forçait à demander merci. + +Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille fanfaronnades, +demandant à Biscarat quelle heure il pouvait bien être, et lui faisait +ses compliments sur la compagnie que venait d’obtenir son frère dans le +régiment de Navarre; mais tout en raillant, il ne gagnait rien. +Biscarat était un de ces hommes de fer qui ne tombent que morts. + +Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous +les combattants, blessés ou non, royalistes ou cardinalistes. Athos, +Aramis et d’Artagnan entourèrent Biscarat et le sommèrent de se rendre. +Quoique seul contre tous, et avec un coup d’épée qui lui traversait la +cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui s’était élevé sur son +coude, lui cria de se rendre. Biscarat était un Gascon comme +d’Artagnan; il fit la sourde oreille et se contenta de rire, et entre +deux parades, trouvant le temps de désigner, du bout de son épée, une +place à terre: + +«Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Biscarat, +seul de ceux qui sont avec lui. + +— Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l’ordonne. + +— Ah! si tu l’ordonnes, c’est autre chose, dit Biscarat, comme tu es +mon brigadier, je dois obéir.» + +Et, faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou pour ne +pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du couvent et se +croisa les bras en sifflant un air cardinaliste. + +La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. Les +mousquetaires saluèrent Biscarat de leurs épées et les remirent au +fourreau. D’Artagnan en fit autant, puis, aidé de Biscarat, le seul qui +fut resté debout, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et +celui des adversaires d’Aramis qui n’était que blessé. Le quatrième, +comme nous l’avons dit, était mort. Puis ils sonnèrent la cloche, et, +emportant quatre épées sur cinq, ils s’acheminèrent ivres de joie vers +l’hôtel de M. de Tréville. On les voyait entrelacés, tenant toute la +largeur de la rue, et accostant chaque mousquetaire qu’ils +rencontraient, si bien qu’à la fin ce fut une marche triomphale. Le +coeur de d’Artagnan nageait dans l’ivresse, il marchait entre Athos et +Porthos en les étreignant tendrement. + +«Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses nouveaux amis en +franchissant la porte de l’hôtel de M. de Tréville, au moins me voilà +reçu apprenti, n’est-ce pas?» + + + + +CHAPITRE VI. +SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS TREIZIÈME + + +L’affaire fit grand bruit. M. de Tréville gronda beaucoup tout haut +contre ses mousquetaires, et les félicita tout bas; mais comme il n’y +avait pas de temps à perdre pour prévenir le roi, M. de Tréville +s’empressa de se rendre au Louvre. Il était déjà trop tard, le roi +était enfermé avec le cardinal, et l’on dit à M. de Tréville que le roi +travaillait et ne pouvait recevoir en ce moment. Le soir, M. de +Tréville vint au jeu du roi. Le roi gagnait, et comme Sa Majesté était +fort avare, elle était d’excellente humeur; aussi, du plus loin que le +roi aperçut Tréville: + +«Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous gronde; +savez-vous que Son Éminence est venue me faire des plaintes sur vos +mousquetaires, et cela avec une telle émotion, que ce soir Son Éminence +en est malade? Ah çà, mais ce sont des diables à quatre, des gens à +pendre, que vos mousquetaires! + +— Non, Sire, répondit Tréville, qui vit du premier coup d’oeil comment +la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont de bonnes +créatures, douces comme des agneaux, et qui n’ont qu’un désir, je m’en +ferais garant: c’est que leur épée ne sorte du fourreau que pour le +service de Votre Majesté. Mais, que voulez- vous, les gardes de M. le +cardinal sont sans cesse à leur chercher querelle, et, pour l’honneur +même du corps, les pauvres jeunes gens sont obligés de se défendre. + +— Écoutez M. de Tréville! dit le roi, écoutez-le! ne dirait-on pas +qu’il parle d’une communauté religieuse! En vérité, mon cher capitaine, +j’ai envie de vous ôter votre brevet et de le donner à Mlle de +Chémerault, à laquelle j’ai promis une abbaye. Mais ne pensez pas que +je vous croirai ainsi sur parole. On m’appelle Louis le Juste, monsieur +de Tréville, et tout à l’heure, tout à l’heure nous verrons. + +— Ah! c’est parce que je me fie à cette justice, Sire, que j’attendrai +patiemment et tranquillement le bon plaisir de Votre Majesté. + +— Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous ferai +pas longtemps attendre.» + +En effet, la chance tournait, et comme le roi commençait à perdre ce +qu’il avait gagné, il n’était pas fâché de trouver un prétexte pour +faire — qu’on nous passe cette expression de joueur, dont, nous +l’avouons, nous ne connaissons pas l’origine —, pour faire charlemagne. +Le roi se leva donc au bout d’un instant, et mettant dans sa poche +l’argent qui était devant lui et dont la majeure partie venait de son +gain: + +«La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle à M. de +Tréville pour affaire d’importance. Ah!… j’avais quatre- vingts louis +devant moi; mettez la même somme, afin que ceux qui ont perdu n’aient +point à se plaindre. La justice avant tout.» + +Puis, se retournant vers M. de Tréville et marchant avec lui vers +l’embrasure d’une fenêtre: + +«Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les gardes de +l’Éminentissime qui ont été chercher querelle à vos mousquetaires? + +— Oui, Sire, comme toujours. + +— Et comment la chose est-elle venue, voyons? car, vous le savez, mon +cher capitaine, il faut qu’un juge écoute les deux parties. + +— Ah! mon Dieu! de la façon la plus simple et la plus naturelle. Trois +de mes meilleurs soldats, que Votre Majesté connaît de nom et dont elle +a plus d’une fois apprécié le dévouement, et qui ont, je puis +l’affirmer au roi, son service fort à coeur; — trois de mes meilleurs +soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis, avaient fait une partie +de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne que je leur avais recommandé +le matin même. La partie allait avoir lieu à Saint-Germain, je crois, +et ils s’étaient donné rendez-vous aux Carmes-Deschaux, lorsqu’elle fut +troublée par M. de Jussac et MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres +gardes qui ne venaient certes pas là en si nombreuse compagnie sans +mauvaise intention contre les édits. + +— Ah! ah! vous m’y faites penser, dit le roi: sans doute, ils venaient +pour se battre eux-mêmes. + +— Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre Majesté apprécier ce +que peuvent aller faire cinq hommes armés dans un lieu aussi désert que +le sont les environs du couvent des Carmes. + +— Oui, vous avez raison, Tréville, vous avez raison. + +— Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont changé d’idée et +ils ont oublié leur haine particulière pour la haine de corps; car +Votre Majesté n’ignore pas que les mousquetaires, qui sont au roi et +rien qu’au roi, sont les ennemis naturels des gardes, qui sont à M. le +cardinal. + +— Oui, Tréville, oui, dit le roi mélancoliquement, et c’est bien +triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux têtes à +la royauté; mais tout cela finira, Tréville, tout cela finira. Vous +dites donc que les gardes ont cherché querelle aux mousquetaires? + +— Je dis qu’il est probable que les choses se sont passées ainsi, mais +je n’en jure pas, Sire. Vous savez combien la vérité est difficile à +connaître, et à moins d’être doué de cet instinct admirable qui a fait +nommer Louis XIII le Juste… + +— Et vous avez raison, Tréville; mais ils n’étaient pas seuls, vos +mousquetaires, il y avait avec eux un enfant? + +— Oui, Sire, et un homme blessé, de sorte que trois mousquetaires du +roi, dont un blessé, et un enfant, non seulement ont tenu tête à cinq +des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en ont porté +quatre à terre. + +— Mais c’est une victoire, cela! s’écria le roi tout rayonnant; une +victoire complète! + +— Oui, Sire, aussi complète que celle du pont de Cé. + +— Quatre hommes, dont un blessé, et un enfant, dites-vous? + +— Un jeune homme à peine; lequel s’est même si parfaitement conduit en +cette occasion, que je prendrai la liberté de le recommander à Votre +Majesté. + +— Comment s’appelle-t-il? + +— D’Artagnan, Sire. C’est le fils d’un de mes plus anciens amis; le +fils d’un homme qui a fait avec le roi votre père, de glorieuse +mémoire, la guerre de partisan. + +— Et vous dites qu’il s’est bien conduit, ce jeune homme? Racontez-moi +cela, Tréville; vous savez que j’aime les récits de guerre et de +combat.» + +Et le roi Louis XIII releva fièrement sa moustache en se posant sur la +hanche. + +«Sire, reprit Tréville, comme je vous l’ai dit M. d’Artagnan est +presque un enfant, et comme il n’a pas l’honneur d’être mousquetaire, +il était en habit bourgeois; les gardes de M. le cardinal, +reconnaissant sa grande jeunesse et, de plus, qu’il était étranger au +corps, l’invitèrent donc à se retirer avant qu’ils attaquassent. + +— Alors, vous voyez bien, Tréville, interrompit le roi, que ce sont eux +qui ont attaqué. + +— C’est juste, Sire: ainsi, plus de doute; ils le sommèrent donc de se +retirer; mais il répondit qu’il était mousquetaire de coeur et tout à +Sa Majesté, qu’ainsi donc il resterait avec messieurs les +mousquetaires. + +— Brave jeune homme! murmura le roi. + +— En effet, il demeura avec eux; et Votre Majesté a là un si ferme +champion, que ce fut lui qui donna à Jussac ce terrible coup d’épée qui +met si fort en colère M. le cardinal. + +— C’est lui qui a blessé Jussac? s’écria le roi; lui, un enfant! Ceci, +Tréville, c’est impossible. + +— C’est comme j’ai l’honneur de le dire à Votre Majesté. + +— Jussac, une des premières lames du royaume! + +— Eh bien, Sire! il a trouvé son maître. + +— Je veux voir ce jeune homme, Tréville, je veux le voir, et si l’on +peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons. + +— Quand Votre Majesté daignera-t-elle le recevoir? + +— Demain à midi, Tréville. + +— L’amènerai-je seul? + +— Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les remercier +tous à la fois; les hommes dévoués sont rares, Tréville, et il faut +récompenser le dévouement. + +— À midi, Sire, nous serons au Louvre. + +— Ah! par le petit escalier, Tréville, par le petit escalier. Il est +inutile que le cardinal sache… + +— Oui, Sire. + +— Vous comprenez, Tréville, un édit est toujours un édit; il est +défendu de se battre, au bout du compte. + +— Mais cette rencontre, Sire, sort tout à fait des conditions +ordinaires d’un duel: c’est une rixe, et la preuve, c’est qu’ils +étaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M. +d’Artagnan. + +— C’est juste, dit le roi; mais n’importe, Tréville, venez toujours par +le petit escalier.» + +Tréville sourit. Mais comme c’était déjà beaucoup pour lui d’avoir +obtenu de cet enfant qu’il se révoltât contre son maître, il salua +respectueusement le roi, et avec son agrément prit congé de lui. + +Dès le soir même, les trois mousquetaires furent prévenus de l’honneur +qui leur était accordé. Comme ils connaissaient depuis longtemps le +roi, ils n’en furent pas trop échauffés: mais d’Artagnan, avec son +imagination gasconne, y vit sa fortune à venir, et passa la nuit à +faire des rêves d’or. Aussi, dès huit heures du matin, était-il chez +Athos. + +D’Artagnan trouva le mousquetaire tout habillé et prêt à sortir. Comme +on n’avait rendez-vous chez le roi qu’à midi, il avait formé le projet, +avec Porthos et Aramis, d’aller faire une partie de paume dans un +tripot situé tout près des écuries du Luxembourg. Athos invita +d’Artagnan à les suivre, et malgré son ignorance de ce jeu, auquel il +n’avait jamais joué, celui-ci accepta, ne sachant que faire de son +temps, depuis neuf heures du matin qu’il était à peine jusqu’à midi. + +Les deux mousquetaires étaient déjà arrivés et pelotaient ensemble. +Athos, qui était très fort à tous les exercices du corps, passa avec +d’Artagnan du côté opposé, et leur fit défi. Mais au premier mouvement +qu’il essaya, quoiqu’il jouât de la main gauche, il comprit que sa +blessure était encore trop récente pour lui permettre un pareil +exercice. D’Artagnan resta donc seul, et comme il déclara qu’il était +trop maladroit pour soutenir une partie en règle, on continua seulement +à s’envoyer des balles sans compter le jeu. Mais une de ces balles, +lancée par le poignet herculéen de Porthos, passa si près du visage de +d’Artagnan, qu’il pensa que si, au lieu de passer à côté, elle eût +donné dedans, son audience était probablement perdue, attendu qu’il lui +eût été de toute impossibilité de se présenter chez le roi. Or, comme +de cette audience, dans son imagination gasconne, dépendait tout son +avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, déclarant qu’il ne +reprendrait la partie que lorsqu’il serait en état de leur tenir tête, +et il s’en revint prendre place près de la corde et dans la galerie. + +Malheureusement pour d’Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait un +garde de Son Éminence, lequel, tout échauffé encore de la défaite de +ses compagnons, arrivée la veille seulement, s’était promis de saisir +la première occasion de la venger. Il crut donc que cette occasion +était venue, et s’adressant à son voisin: + +«Il n’est pas étonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur d’une +balle, c’est sans doute un apprenti mousquetaire.» + +D’Artagnan se retourna comme si un serpent l’eût mordu, et regarda +fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos. + +«Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache, +regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j’ai dit ce que +j’ai dit. + +— Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos paroles +aient besoin d’explication, répondit d’Artagnan à voix basse, je vous +prierai de me suivre. + +— Et quand cela? demanda le garde avec le même air railleur. + +— Tout de suite, s’il vous plaît. + +— Et vous savez qui je suis, sans doute? + +—Moi, je l’ignore complètement, et je ne m’en inquiète guère. + +— Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-être seriez-vous +moins pressé. + +— Comment vous appelez-vous? + +— Bernajoux, pour vous servir. + +— Eh bien, monsieur Bernajoux, dit tranquillement d’Artagnan, je vais +vous attendre sur la porte. + +— Allez, monsieur, je vous suis. + +— Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu’on ne s’aperçoive pas que nous +sortons ensemble; vous comprenez que pour ce que nous allons faire, +trop de monde nous gênerait. + +— C’est bien», répondit le garde, étonné que son nom n’eût pas produit +plus d’effet sur le jeune homme. + +En effet, le nom de Bernajoux était connu de tout le monde, de +d’Artagnan seul excepté, peut-être; car c’était un de ceux qui +figuraient le plus souvent dans les rixes journalières que tous les +édits du roi et du cardinal n’avaient pu réprimer. + +Porthos et Aramis étaient si occupés de leur partie, et Athos les +regardait avec tant d’attention, qu’ils ne virent pas même sortir leur +jeune compagnon, lequel, ainsi qu’il l’avait dit au garde de Son +Éminence, s’arrêta sur la porte; un instant après, celui-ci descendit à +son tour. Comme d’Artagnan n’avait pas de temps à perdre, vu l’audience +du roi qui était fixée à midi, il jeta les yeux autour de lui, et +voyant que la rue était déserte: + +«Ma foi, dit-il à son adversaire, il est bien heureux pour vous, +quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n’avoir affaire qu’à un +apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de mon +mieux. En garde! + +— Mais, dit celui que d’Artagnan provoquait ainsi, il me semble que le +lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux derrière l’abbaye +de Saint-Germain ou dans le Pré-aux-Clercs. + +— Ce que vous dites est plein de sens, répondit d’Artagnan; +malheureusement j’ai peu de temps à moi, ayant un rendez-vous à midi +juste. En garde donc, monsieur, en garde!» + +Bernajoux n’était pas homme à se faire répéter deux fois un pareil +compliment. Au même instant son épée brilla à sa main, et il fondit sur +son adversaire que, grâce à sa grande jeunesse, il espérait intimider. + +Mais d’Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout frais +émoulu de sa victoire, tout gonflé de sa future faveur, il était résolu +à ne pas reculer d’un pas: aussi les deux fers se trouvèrent-ils +engagés jusqu’à la garde, et comme d’Artagnan tenait ferme à sa place, +ce fut son adversaire qui fit un pas de retraite. Mais d’Artagnan +saisit le moment où, dans ce mouvement, le fer de Bernajoux déviait de +la ligne, il dégagea, se fendit et toucha son adversaire à l’épaule. +Aussitôt d’Artagnan, à son tour, fit un pas de retraite et releva son +épée; mais Bernajoux lui cria que ce n’était rien, et se fendant +aveuglément sur lui, il s’enferra de lui-même. Cependant, comme il ne +tombait pas, comme il ne se déclarait pas vaincu, mais que seulement il +rompait du côté de l’hôtel de M. de La Trémouille au service duquel il +avait un parent, d’Artagnan, ignorant lui-même la gravité de la +dernière blessure que son adversaire avait reçue, le pressait vivement, +et sans doute allait l’achever d’un troisième coup, lorsque la rumeur +qui s’élevait de la rue s’étant étendue jusqu’au jeu de paume, deux des +amis du garde, qui l’avaient entendu échanger quelques paroles avec +d’Artagnan et qui l’avaient vu sortir à la suite de ces paroles, se +précipitèrent l’épée à la main hors du tripot et tombèrent sur le +vainqueur. Mais aussitôt Athos, Porthos et Aramis parurent à leur tour +et au moment où les deux gardes attaquaient leur jeune camarade, les +forcèrent à se retourner. En ce moment Bernajoux tomba; et comme les +gardes étaient seulement deux contre quatre, ils se mirent à crier: «À +nous, l’hôtel de La Trémouille!» À ces cris, tout ce qui était dans +l’hôtel sortit, se ruant sur les quatre compagnons, qui de leur côté se +mirent à crier: «À nous, mousquetaires!» + +Ce cri était ordinairement entendu; car on savait les mousquetaires +ennemis de Son Éminence, et on les aimait pour la haine qu’ils +portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres compagnies que +celles appartenant au duc Rouge, comme l’avait appelé Aramis, +prenaient-ils en général parti dans ces sortes de querelles pour les +mousquetaires du roi. De trois gardes de la compagnie de M. des Essarts +qui passaient, deux vinrent donc en aide aux quatre compagnons, tandis +que l’autre courait à l’hôtel de M. de Tréville, criant: «À nous, +mousquetaires, à nous!» Comme d’habitude, l’hôtel de M. de Tréville +était plein de soldats de cette arme, qui accoururent au secours de +leurs camarades; la mêlée devint générale, mais la force était aux +mousquetaires: les gardes du cardinal et les gens de M. de La +Trémouille se retirèrent dans l’hôtel, dont ils fermèrent les portes +assez à temps pour empêcher que leurs ennemis n’y fissent irruption en +même temps qu’eux. Quant au blessé, il y avait été tout d’abord +transporté et, comme nous l’avons dit, en fort mauvais état. + +L’agitation était à son comble parmi les mousquetaires et leurs alliés, +et l’on délibérait déjà si, pour punir l’insolence qu’avaient eue les +domestiques de M. de La Trémouille de faire une sortie sur les +mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu à son hôtel. La +proposition en avait été faite et accueillie avec enthousiasme, lorsque +heureusement onze heures sonnèrent; d’Artagnan et ses compagnons se +souvinrent de leur audience, et comme ils eussent regretté que l’on fît +un si beau coup sans eux, ils parvinrent à calmer les têtes. On se +contenta donc de jeter quelques pavés dans les portes, mais les portes +résistèrent: alors on se lassa; d’ailleurs ceux qui devaient être +regardés comme les chefs de l’entreprise avaient depuis un instant +quitté le groupe et s’acheminaient vers l’hôtel de M. de Tréville, qui +les attendait, déjà au courant de cette algarade. + +«Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et tâchons +de voir le roi avant qu’il soit prévenu par le cardinal; nous lui +raconterons la chose comme une suite de l’affaire d’hier, et les deux +passeront ensemble.» + +M. de Tréville, accompagné des quatre jeunes gens, s’achemina donc vers +le Louvre; mais, au grand étonnement du capitaine des mousquetaires, on +lui annonça que le roi était allé courre le cerf dans la forêt de +Saint-Germain. M. de Tréville se fit répéter deux fois cette nouvelle, +et à chaque fois ses compagnons virent son visage se rembrunir. + +«Est-ce que Sa Majesté, demanda-t-il, avait dès hier le projet de faire +cette chasse? + +— Non, Votre Excellence, répondit le valet de chambre, c’est le grand +veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu’on avait détourné cette +nuit un cerf à son intention. Il a d’abord répondu qu’il n’irait pas, +puis il n’a pas su résister au plaisir que lui promettait cette chasse, +et après le dîner il est parti. + +— Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Tréville. + +— Selon toute probabilité, répondit le valet de chambre, car j’ai vu ce +matin les chevaux au carrosse de Son Éminence, j’ai demandé où elle +allait, et l’on m’a répondu: “À Saint-Germain.” + +— Nous sommes prévenus, dit M. de Tréville, messieurs, je verrai le roi +ce soir; mais quant à vous, je ne vous conseille pas de vous y +hasarder.» + +L’avis était trop raisonnable et surtout venait d’un homme qui +connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens +essayassent de le combattre. M. de Tréville les invita donc à rentrer +chacun chez eux et à attendre de ses nouvelles. + +En entrant à son hôtel, M. de Tréville songea qu’il fallait prendre +date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses domestiques +chez M. de La Trémouille avec une lettre dans laquelle il le priait de +mettre hors de chez lui le garde de M. le cardinal, et de réprimander +ses gens de l’audace qu’ils avaient eue de faire leur sortie contre les +mousquetaires. Mais M. de La Trémouille, déjà prévenu par son écuyer +dont, comme on le sait, Bernajoux était le parent, lui fit répondre que +ce n’était ni à M. de Tréville, ni à ses mousquetaires de se plaindre, +mais bien au contraire à lui dont les mousquetaires avaient chargé les +gens et voulu brûler l’hôtel. Or, comme le débat entre ces deux +seigneurs eût pu durer longtemps, chacun devant naturellement s’entêter +dans son opinion, M. de Tréville avisa un expédient qui avait pour but +de tout terminer: c’était d’aller trouver lui-même M. de La Trémouille. + +Il se rendit donc aussitôt à son hôtel et se fit annoncer. + +Les deux seigneurs se saluèrent poliment, car, s’il n’y avait pas +amitié entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux étaient gens de +coeur et d’honneur; et comme M. de La Trémouille, protestant, et voyant +rarement le roi, n’était d’aucun parti, il n’apportait en général dans +ses relations sociales aucune prévention. Cette fois, néanmoins, son +accueil quoique poli fut plus froid que d’habitude. + +«Monsieur, dit M. de Tréville, nous croyons avoir à nous plaindre +chacun l’un de l’autre, et je suis venu moi-même pour que nous tirions +de compagnie cette affaire au clair. + +— Volontiers, répondit M. de La Trémouille; mais je vous préviens que +je suis bien renseigné, et tout le tort est à vos mousquetaires. + +— Vous êtes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur, dit M. +de Tréville, pour ne pas accepter la proposition que je vais faire. + +— Faites, monsieur, j’écoute. + +— Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre écuyer? + +— Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d’épée qu’il a reçu dans le +bras, et qui n’est pas autrement dangereux, il en a encore ramassé un +autre qui lui a traversé le poumon, de sorte que le médecin en dit de +pauvres choses. + +— Mais le blessé a-t-il conservé sa connaissance? + +— Parfaitement. + +— Parle-t-il? + +— Avec difficulté, mais il parle. + +— Eh bien, monsieur! rendons-nous près de lui; adjurons-le, au nom du +Dieu devant lequel il va être appelé peut-être, de dire la vérité. Je +le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et ce qu’il dira je +le croirai.» + +M. de La Trémouille réfléchit un instant, puis, comme il était +difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta. + +Tous deux descendirent dans la chambre où était le blessé. Celui- ci, +en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui faire +visite, essaya de se relever sur son lit, mais il était trop faible, +et, épuisé par l’effort qu’il avait fait, il retomba presque sans +connaissance. + +M. de La Trémouille s’approcha de lui et lui fit respirer des sels qui +le rappelèrent à la vie. Alors M. de Tréville, ne voulant pas qu’on pût +l’accuser d’avoir influencé le malade, invita M. de La Trémouille à +l’interroger lui-même. + +Ce qu’avait prévu M. de Tréville arriva. Placé entre la vie et la mort +comme l’était Bernajoux, il n’eut pas même l’idée de taire un instant +la vérité, et il raconta aux deux seigneurs les choses exactement, +telles qu’elles s’étaient passées. + +C’était tout ce que voulait M. de Tréville; il souhaita à Bernajoux une +prompte convalescence, prit congé de M. de La Trémouille, rentra à son +hôtel et fit aussitôt prévenir les quatre amis qu’il les attendait à +dîner. + +M. de Tréville recevait fort bonne compagnie, toute anticardinaliste +d’ailleurs. On comprend donc que la conversation roula pendant tout le +dîner sur les deux échecs que venaient d’éprouver les gardes de Son +Éminence. Or, comme d’Artagnan avait été le héros de ces deux journées, +ce fut sur lui que tombèrent toutes les félicitations, qu’Athos, +Porthos et Aramis lui abandonnèrent non seulement en bons camarades, +mais en hommes qui avaient eu assez souvent leur tour pour qu’ils lui +laissassent le sien. + +Vers six heures, M. de Tréville annonça qu’il était tenu d’aller au +Louvre; mais comme l’heure de l’audience accordée par Sa Majesté était +passée, au lieu de réclamer l’entrée par le petit escalier, il se plaça +avec les quatre jeunes gens dans l’antichambre. Le roi n’était pas +encore revenu de la chasse. Nos jeunes gens attendaient depuis une +demi-heure à peine, mêlés à la foule des courtisans, lorsque toutes les +portes s’ouvrirent et qu’on annonça Sa Majesté. + +À cette annonce, d’Artagnan se sentit frémir jusqu’à la moelle des os. +L’instant qui allait suivre devait, selon toute probabilité, décider du +reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixèrent-ils avec angoisse sur la +porte par laquelle devait entrer le roi. + +Louis XIII parut, marchant le premier; il était en costume de chasse, +encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un fouet à la +main. Au premier coup d’oeil, d’Artagnan jugea que l’esprit du roi +était à l’orage. + +Cette disposition, toute visible qu’elle était chez Sa Majesté, +n’empêcha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans les +antichambres royales, mieux vaut encore être vu d’un oeil irrité que de +n’être pas vu du tout. Les trois mousquetaires n’hésitèrent donc pas, +et firent un pas en avant, tandis que d’Artagnan au contraire restait +caché derrière eux; mais quoique le roi connût personnellement Athos, +Porthos et Aramis, il passa devant eux sans les regarder, sans leur +parler et comme s’il ne les avait jamais vus. Quant à M. de Tréville, +lorsque les yeux du roi s’arrêtèrent un instant sur lui, il soutint ce +regard avec tant de fermeté, que ce fut le roi qui détourna la vue; +après quoi, tout en grommelant, Sa Majesté rentra dans son appartement. + +«Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons pas +encore fait chevaliers de l’ordre cette fois-ci. + +— Attendez ici dix minutes, dit M. de Tréville; et si au bout de dix +minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez à mon hôtel: car il sera +inutile que vous m’attendiez plus longtemps.» + +Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d’heure, vingt +minutes; et voyant que M. de Tréville ne reparaissait point, ils +sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver. + +M. de Tréville était entré hardiment dans le cabinet du roi, et avait +trouvé Sa Majesté de très méchante humeur, assise sur un fauteuil et +battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne l’avait pas +empêché de lui demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa +santé. + +«Mauvaise, monsieur, mauvaise, répondit le roi, je m’ennuie.» + +C’était en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent prenait un +de ses courtisans, l’attirait à une fenêtre et lui disait: «Monsieur un +tel, ennuyons-nous ensemble.» + +«Comment! Votre Majesté s’ennuie! dit M. de Tréville. N’a-t-elle donc +pas pris aujourd’hui le plaisir de la chasse? + +— Beau plaisir, monsieur! Tout dégénère, sur mon âme, et je ne sais si +c’est le gibier qui n’a plus de voie ou les chiens qui n’ont plus de +nez. Nous lançons un cerf dix cors, nous le courons six heures, et +quand il est prêt à tenir, quand Saint-Simon met déjà le cor à sa +bouche pour sonner l’hallali, crac! toute la meute prend le change et +s’emporte sur un daguet. Vous verrez que je serai obligé de renoncer à +la chasse à courre comme j’ai renoncé à la chasse au vol. Ah! je suis +un roi bien malheureux, monsieur de Tréville! je n’avais plus qu’un +gerfaut, et il est mort avant-hier. + +— En effet, Sire, je comprends votre désespoir, et le malheur est +grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de faucons, +d’éperviers et de tiercelets. + +— Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s’en vont, il n’y +a plus que moi qui connaisse l’art de la vénerie. Après moi tout sera +dit, et l’on chassera avec des traquenards, des pièges, des trappes. Si +j’avais le temps encore de former des élèves! mais oui, M. le cardinal +est là qui ne me laisse pas un instant de repos, qui me parle de +l’Espagne, qui me parle de l’Autriche, qui me parle de l’Angleterre! +Ah! à propos de M. le cardinal, monsieur de Tréville, je suis mécontent +de vous.» + +M. de Tréville attendait le roi à cette chute. Il connaissait le roi de +longue main; il avait compris que toutes ses plaintes n’étaient qu’une +préface, une espèce d’excitation pour s’encourager lui-même, et que +c’était où il était arrivé enfin qu’il en voulait venir. + +«Et en quoi ai-je été assez malheureux pour déplaire à Votre Majesté? +demanda M. de Tréville en feignant le plus profond étonnement. + +— Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua le roi +sans répondre directement à la question de M. de Tréville; est-ce pour +cela que je vous ai nommé capitaine de mes mousquetaires, que ceux-ci +assassinent un homme, émeuvent tout un quartier et veulent brûler Paris +sans que vous en disiez un mot? Mais, au reste, continua le roi, sans +doute que je me hâte de vous accuser, sans doute que les perturbateurs +sont en prison et que vous venez m’annoncer que justice est faite. + +— Sire, répondit tranquillement M. de Tréville, je viens vous la +demander au contraire. + +— Et contre qui? s’écria le roi. + +— Contre les calomniateurs, dit M. de Tréville. + +— Ah! voilà qui est nouveau, reprit le roi. N’allez-vous pas dire que +vos trois mousquetaires damnés, Athos, Porthos et Aramis et votre cadet +de Béarn, ne se sont pas jetés comme des furieux sur le pauvre +Bernajoux, et ne l’ont pas maltraité de telle façon qu’il est probable +qu’il est en train de trépasser à cette heure! N’allez-vous pas dire +qu’ensuite ils n’ont pas fait le siège de l’hôtel du duc de La +Trémouille, et qu’ils n’ont point voulu le brûler! ce qui n’aurait +peut-être pas été un très grand malheur en temps de guerre, vu que +c’est un nid de huguenots, mais ce qui, en temps de paix, est un +fâcheux exemple. Dites, n’allez-vous pas nier tout cela? + +— Et qui vous a fait ce beau récit, Sire? demanda tranquillement M. de +Tréville. + +— Qui m’a fait ce beau récit, monsieur! et qui voulez-vous que ce soit, +si ce n’est celui qui veille quand je dors, qui travaille quand je +m’amuse, qui mène tout au-dedans et au-dehors du royaume, en France +comme en Europe? + +— Sa Majesté veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Tréville, car +je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de Sa Majesté. + +— Non monsieur; je veux parler du soutien de l’État, de mon seul +serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal. + +— Son Éminence n’est pas Sa Sainteté, Sire. + +— Qu’entendez-vous par là, monsieur? + +— Qu’il n’y a que le pape qui soit infaillible, et que cette +infaillibilité ne s’étend pas aux cardinaux. + +— Vous voulez dire qu’il me trompe, vous voulez dire qu’il me trahit. +Vous l’accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement que vous +l’accusez. + +— Non, Sire; mais je dis qu’il se trompe lui-même, je dis qu’il a été +mal renseigné; je dis qu’il a eu hâte d’accuser les mousquetaires de +Votre Majesté, pour lesquels il est injuste, et qu’il n’a pas été +puiser ses renseignements aux bonnes sources. + +— L’accusation vient de M. de La Trémouille, du duc lui-même. Que +répondrez-vous à cela? + +— Je pourrais répondre, Sire, qu’il est trop intéressé dans la question +pour être un témoin bien impartial; mais loin de là, Sire, je connais +le duc pour un loyal gentilhomme, et je m’en rapporterai à lui, mais à +une condition, Sire. + +— Laquelle? + +— C’est que Votre Majesté le fera venir, l’interrogera, mais elle-même, +en tête-à-tête, sans témoins, et que je reverrai Votre Majesté aussitôt +qu’elle aura reçu le duc. + +— Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez à ce que dira M. de +La Trémouille? + +— Oui, Sire. + +— Vous accepterez son jugement? + +— Sans doute. + +— Et vous vous soumettrez aux réparations qu’il exigera? + +— Parfaitement. + +— La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!» + +Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait toujours +à la porte, entra. + +«La Chesnaye, dit le roi, qu’on aille à l’instant même me quérir M. de +La Trémouille; je veux lui parler ce soir. + +— Votre Majesté me donne sa parole qu’elle ne verra personne entre M. +de La Trémouille et moi? + +— Personne, foi de gentilhomme. + +— À demain, Sire, alors. + +— À demain, monsieur. + +— À quelle heure, s’il plaît à Votre Majesté? + +— À l’heure que vous voudrez. + +— Mais, en venant par trop matin, je crains de réveiller votre Majesté. + +— Me réveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je rêve +quelquefois, voilà tout. Venez donc d’aussi bon matin que vous voudrez, +à sept heures; mais gare à vous, si vos mousquetaires sont coupables! + +— Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront remis +aux mains de Votre Majesté, qui ordonnera d’eux selon son bon plaisir. +Votre Majesté exige-t-elle quelque chose de plus? qu’elle parle, je +suis prêt à lui obéir. + +— Non, monsieur, non, et ce n’est pas sans raison qu’on m’a appelé +Louis le Juste. À demain donc, monsieur, à demain. + +— Dieu garde jusque-là Votre Majesté!» + +Si peu que dormit le roi, M. de Tréville dormit plus mal encore; il +avait fait prévenir dès le soir même ses trois mousquetaires et leur +compagnon de se trouver chez lui à six heures et demie du matin. Il les +emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur rien promettre, et +ne leur cachant pas que leur faveur et même la sienne tenaient à un +coup de dés. + +Arrivé au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi était +toujours irrité contre eux, ils s’éloigneraient sans être vus; si le +roi consentait à les recevoir, on n’aurait qu’à les faire appeler. + +En arrivant dans l’antichambre particulière du roi, M. de Tréville +trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu’on n’avait pas rencontré le duc +de La Trémouille la veille au soir à son hôtel, qu’il était rentré trop +tard pour se présenter au Louvre, qu’il venait seulement d’arriver, et +qu’il était à cette heure chez le roi. + +Cette circonstance plut beaucoup à M. de Tréville, qui, de cette façon, +fut certain qu’aucune suggestion étrangère ne se glisserait entre la +déposition de M. de La Trémouille et lui. + +En effet, dix minutes s’étaient à peine écoulées, que la porte du +cabinet s’ouvrit et que M. de Tréville en vit sortir le duc de La +Trémouille, lequel vint à lui et lui dit: + +«Monsieur de Tréville, Sa Majesté vient de m’envoyer quérir pour savoir +comment les choses s’étaient passées hier matin à mon hôtel. Je lui ai +dit la vérité, c’est-à-dire que la faute était à mes gens, et que +j’étais prêt à vous en faire mes excuses. Puisque je vous rencontre, +veuillez les recevoir, et me tenir toujours pour un de vos amis. + +— Monsieur le duc, dit M. de Tréville, j’étais si plein de confiance +dans votre loyauté, que je n’avais pas voulu près de Sa Majesté d’autre +défenseur que vous-même. Je vois que je ne m’étais pas abusé, et je +vous remercie de ce qu’il y a encore en France un homme de qui on +puisse dire sans se tromper ce que j’ai dit de vous. + +— C’est bien, c’est bien! dit le roi qui avait écouté tous ces +compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Tréville, +puisqu’il se prétend un de vos amis, que moi aussi je voudrais être des +siens, mais qu’il me néglige; qu’il y a tantôt trois ans que je ne l’ai +vu, et que je ne le vois que quand je l’envoie chercher. Dites-lui tout +cela de ma part, car ce sont de ces choses qu’un roi ne peut dire +lui-même. + +— Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majesté croie bien que +ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour M. de Tréville, que ce +ne sont point ceux qu’elle voit à toute heure du jour qui lui sont le +plus dévoués. + +— Ah! vous avez entendu ce que j’ai dit; tant mieux, duc, tant mieux, +dit le roi en s’avançant jusque sur la porte. Ah! c’est vous, Tréville! +où sont vos mousquetaires? Je vous avais dit avant-hier de me les +amener, pourquoi ne l’avez-vous pas fait? + +— Ils sont en bas, Sire, et avec votre congé La Chesnaye va leur dire +de monter. + +— Oui, oui, qu’ils viennent tout de suite; il va être huit heures, et à +neuf heures j’attends une visite. Allez, monsieur le duc, et revenez +surtout. Entrez, Tréville.» + +Le duc salua et sortit. Au moment où il ouvrait la porte, les trois +mousquetaires et d’Artagnan, conduits par La Chesnaye, apparaissaient +au haut de l’escalier. + +«Venez, mes braves, dit le roi, venez; j’ai à vous gronder.» + +Les mousquetaires s’approchèrent en s’inclinant; d’Artagnan les suivait +par-derrière. + +«Comment diable! continua le roi; à vous quatre, sept gardes de Son +Éminence mis hors de combat en deux jours! C’est trop, messieurs, c’est +trop. À ce compte-là, Son Éminence serait forcée de renouveler sa +compagnie dans trois semaines, et moi de faire appliquer les édits dans +toute leur rigueur. Un par hasard, je ne dis pas; mais sept en deux +jours, je le répète, c’est trop, c’est beaucoup trop. + +— Aussi, Sire, Votre Majesté voit qu’ils viennent tout contrits et tout +repentants lui faire leurs excuses. + +— Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie point +à leurs faces hypocrites; il y a surtout là-bas une figure de Gascon. +Venez ici, monsieur.» + +D’Artagnan, qui comprit que c’était à lui que le compliment +s’adressait, s’approcha en prenant son air le plus désespéré. + +«Eh bien, que me disiez-vous donc que c’était un jeune homme? c’est un +enfant, monsieur de Tréville, un véritable enfant! Et c’est celui-là +qui a donné ce rude coup d’épée à Jussac? + +— Et ces deux beaux coups d’épée à Bernajoux. + +— Véritablement! + +— Sans compter, dit Athos, que s’il ne m’avait pas tiré des mains de +Biscarat, je n’aurais très certainement pas l’honneur de faire en ce +moment-ci ma très humble révérence à Votre Majesté. + +— Mais c’est donc un véritable démon que ce Béarnais, ventre- +saint-gris! monsieur de Tréville comme eût dit le roi mon père. À ce +métier-là, on doit trouer force pourpoints et briser force épées. Or +les Gascons sont toujours pauvres, n’est-ce pas? + +— Sire, je dois dire qu’on n’a pas encore trouvé des mines d’or dans +leurs montagnes, quoique le Seigneur dût bien ce miracle en récompense +de la manière dont ils ont soutenu les prétentions du roi votre père. + +— Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m’ont fait roi moi-même, +n’est-ce pas, Tréville, puisque je suis le fils de mon père? Eh bien, à +la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye, allez voir si, en +fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez quarante pistoles; et +si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et maintenant, voyons, jeune +homme, la main sur la conscience, comment cela s’est-il passé?» + +D’Artagnan raconta l’aventure de la veille dans tous ses détails: +comment, n’ayant pas pu dormir de la joie qu’il éprouvait à voir Sa +Majesté, il était arrivé chez ses amis trois heures avant l’heure de +l’audience; comment ils étaient allés ensemble au tripot, et comment, +sur la crainte qu’il avait manifestée de recevoir une balle au visage, +il avait été raillé par Bernajoux, lequel avait failli payer cette +raillerie de la perte de la vie, et M. de La Trémouille, qui n’y était +pour rien, de la perte de son hôtel. + +«C’est bien cela, murmurait le roi; oui, c’est ainsi que le duc m’a +raconté la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours, et de ses +plus chers; mais c’est assez comme cela, messieurs, entendez-vous! +c’est assez: vous avez pris votre revanche de la rue Férou, et au-delà; +vous devez être satisfaits. + +— Si Votre Majesté l’est, dit Tréville, nous le sommes. + +— Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignée d’or de la main +de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d’Artagnan. Voici, dit-il, +une preuve de ma satisfaction.» + +À cette époque, les idées de fierté qui sont de mise de nos jours +n’étaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main à la +main de l’argent du roi, et n’en était pas le moins du monde humilié. +D’Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche sans faire +aucune façon, et en remerciant tout au contraire grandement Sa Majesté. + +«Là, dit le roi en regardant sa pendule, là, et maintenant qu’il est +huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l’ai dit, j’attends +quelqu’un à neuf heures. Merci de votre dévouement, messieurs. J’y puis +compter, n’est-ce pas? + +— Oh! Sire, s’écrièrent d’une même voix les quatre compagnons, nous +nous ferions couper en morceaux pour Votre Majesté. + +— Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me serez +plus utiles. Tréville, ajouta le roi à demi-voix pendant que les autres +se retiraient, comme vous n’avez pas de place dans les mousquetaires et +que d’ailleurs pour entrer dans ce corps nous avons décidé qu’il +fallait faire un noviciat, placez ce jeune homme dans la compagnie des +gardes de M. des Essarts, votre beau- frère. Ah! pardieu! Tréville, je +me réjouis de la grimace que va faire le cardinal: il sera furieux, +mais cela m’est égal; je suis dans mon droit.» + +Et le roi salua de la main Tréville, qui sortit et s’en vint rejoindre +ses mousquetaires, qu’il trouva partageant avec d’Artagnan les quarante +pistoles. + +Et le cardinal, comme l’avait dit Sa Majesté, fut effectivement +furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du roi, +ce qui n’empêchait pas le roi de lui faire la plus charmante mine du +monde, et toutes les fois qu’il le rencontrait de lui demander de sa +voix la plus caressante: + +«Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux et ce +pauvre Jussac, qui sont à vous?» + + + + +CHAPITRE VII. +L’INTÉRIEUR DES MOUSQUETAIRES + + +Lorsque d’Artagnan fut hors du Louvre, et qu’il consulta ses amis sur +l’emploi qu’il devait faire de sa part des quarante pistoles, Athos lui +conseilla de commander un bon repas à la Pomme de Pin, Porthos de +prendre un laquais, et Aramis de se faire une maîtresse convenable. + +Le repas fut exécuté le jour même, et le laquais y servit à table. Le +repas avait été commandé par Athos, et le laquais fourni par Porthos. +C’était un Picard que le glorieux mousquetaire avait embauché le jour +même et à cette occasion sur le pont de la Tournelle, pendant qu’il +faisait des ronds en crachant dans l’eau. + +Porthos avait prétendu que cette occupation était la preuve d’une +organisation réfléchie et contemplative, et il l’avait emmené sans +autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le compte +duquel il se crut engagé, avait séduit Planchet — c’était le nom du +Picard —; il y eut chez lui un léger désappointement lorsqu’il vit que +la place était déjà prise par un confrère nommé Mousqueton, et lorsque +Porthos lui eut signifié que son état de maison, quoi que grand, ne +comportait pas deux domestiques, et qu’il lui fallait entrer au service +de d’Artagnan. Cependant, lorsqu’il assista au dîner que donnait son +maître et qu’il vit celui-ci tirer en payant une poignée d’or de sa +poche, il crut sa fortune faite et remercia le Ciel d’être tombé en la +possession d’un pareil Crésus; il persévéra dans cette opinion +jusqu’après le festin, des reliefs duquel il répara de longues +abstinences. Mais en faisant, le soir, le lit de son maître, les +chimères de Planchet s’évanouirent. Le lit était le seul de +l’appartement, qui se composait d’une antichambre et d’une chambre à +coucher. Planchet coucha dans l’antichambre sur une couverture tirée du +lit de d’Artagnan, et dont d’Artagnan se passa depuis. + +Athos, de son côté, avait un valet qu’il avait dressé à son service +d’une façon toute particulière, et que l’on appelait Grimaud. Il était +fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons d’Athos, bien entendu. +Depuis cinq ou six ans qu’il vivait dans la plus profonde intimité avec +ses compagnons Porthos et Aramis, ceux-ci se rappelaient l’avoir vu +sourire souvent, mais jamais ils ne l’avaient entendu rire. Ses paroles +étaient brèves et expressives, disant toujours ce qu’elles voulaient +dire, rien de plus: pas d’enjolivements, pas de broderies, pas +d’arabesques. Sa conversation était un fait sans aucun épisode. + +Quoique Athos eût à peine trente ans et fût d’une grande beauté de +corps et d’esprit, personne ne lui connaissait de maîtresse. Jamais il +ne parlait de femmes. Seulement il n’empêchait pas qu’on en parlât +devant lui, quoiqu’il fût facile de voir que ce genre de conversation, +auquel il ne se mêlait que par des mots amers et des aperçus +misanthropiques, lui était parfaitement désagréable. Sa réserve, sa +sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un vieillard; il avait +donc, pour ne point déroger à ses habitudes, habitué Grimaud à lui +obéir sur un simple geste ou sur un simple mouvement des lèvres. Il ne +lui parlait que dans des circonstances suprêmes. + +Quelquefois Grimaud, qui craignait son maître comme le feu, tout en +ayant pour sa personne un grand attachement et pour son génie une +grande vénération, croyait avoir parfaitement compris ce qu’il +désirait, s’élançait pour exécuter l’ordre reçu, et faisait précisément +le contraire. Alors Athos haussait les épaules et, sans se mettre en +colère, rossait Grimaud. Ces jours-là, il parlait un peu. + +Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractère tout opposé à celui +d’Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait haut; peu +lui importait au reste, il faut lui rendre cette justice, qu’on +l’écoutât ou non; il parlait pour le plaisir de parler et pour le +plaisir de s’entendre; il parlait de toutes choses excepté de sciences, +excipant à cet endroit de la haine invétérée que depuis son enfance il +portait, disait-il, aux savants. Il avait moins grand air qu’Athos, et +le sentiment de son infériorité à ce sujet l’avait, dans le +commencement de leur liaison, rendu souvent injuste pour ce +gentilhomme, qu’il s’était alors efforcé de dépasser par ses splendides +toilettes. Mais, avec sa simple casaque de mousquetaire et rien que par +la façon dont il rejetait la tête en arrière et avançait le pied, Athos +prenait à l’instant même la place qui lui était due et reléguait le +fastueux Porthos au second rang. Porthos s’en consolait en remplissant +l’antichambre de M. de Tréville et les corps de garde du Louvre du +bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et pour le +moment, après avoir passé de la noblesse de robe à la noblesse d’épée, +de la robine à la baronne, il n’était question de rien de moins pour +Porthos que d’une princesse étrangère qui lui voulait un bien énorme. + +Un vieux proverbe dit: «Tel maître, tel valet.» Passons donc du valet +d’Athos au valet de Porthos, de Grimaud à Mousqueton. + +Mousqueton était un Normand dont son maître avait changé le nom +pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus +belliqueux de Mousqueton. Il était entré au service de Porthos à la +condition qu’il serait habillé et logé seulement, mais d’une façon +magnifique; il ne réclamait que deux heures par jour pour les consacrer +à une industrie qui devait suffire à pourvoir à ses autres besoins. +Porthos avait accepté le marché; la chose lui allait à merveille. Il +faisait tailler à Mousqueton des pourpoints dans ses vieux habits et +dans ses manteaux de rechange, et, grâce à un tailleur fort intelligent +qui lui remettait ses hardes à neuf en les retournant, et dont la femme +était soupçonnée de vouloir faire descendre Porthos de ses habitudes +aristocratiques, Mousqueton faisait à la suite de son maître fort bonne +figure. + +Quant à Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment exposé le +caractère, caractère du reste que, comme celui de ses compagnons, nous +pourrons suivre dans son développement, son laquais s’appelait Bazin. +Grâce à l’espérance qu’avait son maître d’entrer un jour dans les +ordres, il était toujours vêtu de noir, comme doit l’être le serviteur +d’un homme d’Église. C’était un Berrichon de trente-cinq à quarante +ans, doux, paisible, grassouillet, occupant à lire de pieux ouvrages +les loisirs que lui laissait son maître, faisant à la rigueur pour deux +un dîner de peu de plats, mais excellent. Au reste, muet, aveugle, +sourd et d’une fidélité à toute épreuve. + +Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les +maîtres et les valets, passons aux demeures occupées par chacun d’eux. + +Athos habitait rue Férou, à deux pas du Luxembourg; son appartement se +composait de deux petites chambres, fort proprement meublées, dans une +maison garnie dont l’hôtesse encore jeune et véritablement encore belle +lui faisait inutilement les doux yeux. Quelques fragments d’une grande +splendeur passée éclataient çà et là aux murailles de ce modeste +logement: c’était une épée, par exemple, richement damasquinée, qui +remontait pour la façon à l’époque de François Ier, et dont la poignée +seule, incrustée de pierres précieuses, pouvait valoir deux cents +pistoles, et que cependant, dans ses moments de plus grande détresse, +Athos n’avait jamais consenti à engager ni à vendre. Cette épée avait +longtemps fait l’ambition de Porthos. Porthos aurait donné dix années +de sa vie pour posséder cette épée. + +Un jour qu’il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya même de +l’emprunter à Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches, ramassa +tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaînes d’or, il offrit tout +à Porthos; mais quant à l’épée, lui dit-il, elle était scellée à sa +place et ne devait la quitter que lorsque son maître quitterait +lui-même son logement. Outre son épée, il y avait encore un portrait +représentant un seigneur du temps de Henri III vêtu avec la plus grande +élégance, et qui portait l’ordre du Saint-Esprit, et ce portrait avait +avec Athos certaines ressemblances de lignes, certaines similitudes de +famille, qui indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du +roi, était son ancêtre. + +Enfin, un coffre de magnifique orfèvrerie, aux mêmes armes que l’épée +et le portrait, faisait un milieu de cheminée qui jurait effroyablement +avec le reste de la garniture. Athos portait toujours la clef de ce +coffre sur lui. Mais un jour il l’avait ouvert devant Porthos, et +Porthos avait pu s’assurer que ce coffre ne contenait que des lettres +et des papiers: des lettres d’amour et des papiers de famille, sans +doute. + +Porthos habitait un appartement très vaste et d’une très somptueuse +apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu’il passait avec +quelque ami devant ses fenêtres, à l’une desquelles Mousqueton se +tenait toujours en grande livrée, Porthos levait la tête et la main, et +disait: _Voilà ma demeure!_ Mais jamais on ne le trouvait chez lui, +jamais il n’invitait personne à y monter, et nul ne pouvait se faire +une idée de ce que cette somptueuse apparence renfermait de richesses +réelles. + +Quant à Aramis, il habitait un petit logement composé d’un boudoir, +d’une salle à manger et d’une chambre à coucher, laquelle chambre, +située comme le reste de l’appartement au rez-de- chaussée, donnait sur +un petit jardin frais, vert, ombreux et impénétrable aux yeux du +voisinage. + +Quant à d’Artagnan, nous savons comment il était logé, et nous avons +déjà fait connaissance avec son laquais, maître Planchet. + +D’Artagnan, qui était fort curieux de sa nature, comme sont les gens, +du reste, qui ont le génie de l’intrigue, fit tous ses efforts pour +savoir ce qu’étaient au juste Athos, Porthos et Aramis; car, sous ces +noms de guerre, chacun des jeunes gens cachait son nom de gentilhomme, +Athos surtout, qui sentait son grand seigneur d’une lieue. Il s’adressa +donc à Porthos pour avoir des renseignements sur Athos et Aramis, et à +Aramis pour connaître Porthos. + +Malheureusement, Porthos lui-même ne savait de la vie de son silencieux +camarade que ce qui en avait transpiré. On disait qu’il avait eu de +grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et qu’une affreuse +trahison avait empoisonné à jamais la vie de ce galant homme. Quelle +était cette trahison? Tout le monde l’ignorait. + +Quant à Porthos, excepté son véritable nom, que M. de Tréville savait +seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie était facile à +connaître. Vaniteux et indiscret, on voyait à travers lui comme à +travers un cristal. La seule chose qui eût pu égarer l’investigateur +eût été que l’on eût cru tout le bien qu’il disait de lui. + +Quant à Aramis, tout en ayant l’air de n’avoir aucun secret, c’était un +garçon tout confit de mystères, répondant peu aux questions qu’on lui +faisait sur les autres, et éludant celles que l’on faisait sur +lui-même. Un jour, d’Artagnan, après l’avoir longtemps interrogé sur +Porthos et en avoir appris ce bruit qui courait de la bonne fortune du +mousquetaire avec une princesse, voulut savoir aussi à quoi s’en tenir +sur les aventures amoureuses de son interlocuteur. + +«Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des baronnes, +des comtesses et des princesses des autres? + +— Pardon, interrompit Aramis, j’ai parlé parce que Porthos en parle +lui-même, parce qu’il a crié toutes ces belles choses devant moi. Mais +croyez bien, mon cher monsieur d’Artagnan, que si je les tenais d’une +autre source ou qu’il me les eût confiées, il n’y aurait pas eu de +confesseur plus discret que moi. + +— Je n’en doute pas, reprit d’Artagnan; mais enfin, il me semble que +vous-même vous êtes assez familier avec les armoiries, témoin certain +mouchoir brodé auquel je dois l’honneur de votre connaissance.» + +Aramis, cette fois, ne se fâcha point, mais il prit son air le plus +modeste et répondit affectueusement: + +«Mon cher, n’oubliez pas que je veux être Église, et que je fuis toutes +les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne m’avait point +été confié, mais il avait été oublié chez moi par un de mes amis. J’ai +dû le recueillir pour ne pas les compromettre, lui et la dame qu’il +aime. Quant à moi, je n’ai point et ne veux point avoir de maîtresse, +suivant en cela l’exemple très judicieux d’Athos, qui n’en a pas plus +que moi. + +— Mais, que diable! vous n’êtes pas abbé, puisque vous êtes +mousquetaire. + +— Mousquetaire par intérim, mon cher, comme dit le cardinal, +mousquetaire contre mon gré, mais homme Église dans le coeur, +croyez-moi. Athos et Porthos m’ont fourré là-dedans pour m’occuper: +j’ai eu, au moment d’être ordonné, une petite difficulté avec… Mais +cela ne vous intéresse guère, et je vous prends un temps précieux. + +— Point du tout, cela m’intéresse fort, s’écria d’Artagnan, et je n’ai +pour le moment absolument rien à faire. + +— Oui, mais moi j’ai mon bréviaire à dire, répondit Aramis, puis +quelques vers à composer que m’a demandés Mme d’Aiguillon; ensuite je +dois passer rue Saint-Honoré afin d’acheter du rouge pour Mme de +Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous presse, je +suis très pressé, moi.» + +Et Aramis tendit affectueusement la main à son compagnon, et prit congé +de lui. + +D’Artagnan ne put, quelque peine qu’il se donnât, en savoir davantage +sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de croire dans le +présent tout ce qu’on disait de leur passé, espérant des révélations +plus sûres et plus étendues de l’avenir. En attendant, il considéra +Athos comme un Achille, Porthos comme un Ajax, et Aramis comme un +Joseph. + +Au reste, la vie des quatre jeunes gens était joyeuse: Athos jouait, et +toujours malheureusement. Cependant il n’empruntait jamais un sou à ses +amis, quoique sa bourse fût sans cesse à leur service, et lorsqu’il +avait joué sur parole, il faisait toujours réveiller son créancier à +six heures du matin pour lui payer sa dette de la veille. + +Porthos avait des fougues: ces jours-là, s’il gagnait, on le voyait +insolent et splendide; s’il perdait, il disparaissait complètement +pendant quelques jours, après lesquels il reparaissait le visage blême +et la mine allongée, mais avec de l’argent dans ses poches. + +Quant à Aramis, il ne jouait jamais. C’était bien le plus mauvais +mousquetaire et le plus méchant convive qui se pût voir… Il avait +toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d’un dîner, quand +chacun, dans l’entraînement du vin et dans la chaleur de la +conversation, croyait que l’on en avait encore pour deux ou trois +heures à rester à table, Aramis regardait sa montre, se levait avec un +gracieux sourire et prenait congé de la société, pour aller, disait-il, +consulter un casuiste avec lequel il avait rendez-vous. D’autres fois, +il retournait à son logis pour écrire une thèse, et priait ses amis de +ne pas le distraire. + +Cependant Athos souriait de ce charmant sourire mélancolique, si bien +séant à sa noble figure, et Porthos buvait en jurant qu’Aramis ne +serait jamais qu’un curé de village. + +Planchet, le valet de d’Artagnan, supporta noblement la bonne fortune; +il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il revenait au +logis gai comme pinson et affable envers son maître. Quand le vent de +l’adversité commença à souffler sur le ménage de la rue des Fossoyeurs, +c’est-à-dire quand les quarante pistoles du roi Louis XIII furent +mangées ou à peu près, il commença des plaintes qu’Athos trouva +nauséabondes, Porthos indécentes, et Aramis ridicules. Athos conseilla +donc à d’Artagnan de congédier le drôle, Porthos voulait qu’on le +bâtonnât auparavant, et Aramis prétendit qu’un maître ne devait +entendre que les compliments qu’on fait de lui. + +«Cela vous est bien aisé à dire, reprit d’Artagnan: à vous, Athos, qui +vivez muet avec Grimaud, qui lui défendez de parler, et qui, par +conséquent, n’avez jamais de mauvaises paroles avec lui; à vous, +Porthos, qui menez un train magnifique et qui êtes un dieu pour votre +valet Mousqueton; à vous enfin, Aramis, qui, toujours distrait par vos +études théologiques, inspirez un profond respect à votre serviteur +Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui suis sans consistance et +sans ressources, moi qui ne suis pas mousquetaire ni même garde, moi, +que ferai-je pour inspirer de l’affection, de la terreur ou du respect +à Planchet? + +— La chose est grave, répondirent les trois amis, c’est une affaire +d’intérieur; il en est des valets comme des femmes, il faut les mettre +tout de suite sur le pied où l’on désire qu’ils restent. Réfléchissez +donc.» + +D’Artagnan réfléchit et se résolut à rouer Planchet par provision, ce +qui fut exécuté avec la conscience que d’Artagnan mettait en toutes +choses; puis, après l’avoir bien rossé, il lui défendit de quitter son +service sans sa permission. «Car, ajouta-t-il, l’avenir ne peut me +faire faute; j’attends inévitablement des temps meilleurs. Ta fortune +est donc faite si tu restes près de moi, et je suis trop bon maître +pour te faire manquer ta fortune en t’accordant le congé que tu me +demandes.» + +Cette manière d’agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires pour +la politique de d’Artagnan. Planchet fut également saisi d’admiration +et ne parla plus de s’en aller. + +La vie des quatre jeunes gens était devenue commune; d’Artagnan, qui +n’avait aucune habitude, puisqu’il arrivait de sa province et tombait +au milieu d’un monde tout nouveau pour lui, prit aussitôt les habitudes +de ses amis. + +On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en été, et l’on +allait prendre le mot d’ordre et l’air des affaires chez M. de +Tréville. D’Artagnan, bien qu’il ne fût pas mousquetaire, en faisait le +service avec une ponctualité touchante: il était toujours de garde, +parce qu’il tenait toujours compagnie à celui de ses trois amis qui +montait la sienne. On le connaissait à l’hôtel des mousquetaires, et +chacun le tenait pour un bon camarade; M. de Tréville, qui l’avait +apprécié du premier coup d’oeil, et qui lui portait une véritable +affection, ne cessait de le recommander au roi. + +De leur côté, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune +camarade. L’amitié qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de se +voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour affaires, +soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l’un après l’autre +comme des ombres; et l’on rencontrait toujours les inséparables se +cherchant du Luxembourg à la place Saint-Sulpice, ou de la rue du +Vieux-Colombier au Luxembourg. + +En attendant, les promesses de M. de Tréville allaient leur train. Un +beau jour, le roi commanda à M. le chevalier des Essarts de prendre +d’Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes. D’Artagnan endossa +en soupirant cet habit, qu’il eût voulu, au prix de dix années de son +existence, troquer contre la casaque de mousquetaire. Mais M. de +Tréville promit cette faveur après un noviciat de deux ans, noviciat +qui pouvait être abrégé au reste, si l’occasion se présentait pour +d’Artagnan de rendre quelque service au roi ou de faire quelque action +d’éclat. D’Artagnan se retira sur cette promesse et, dès le lendemain, +commença son service. + +Alors ce fut le tour d’Athos, de Porthos et d’Aramis de monter la garde +avec d’Artagnan quand il était de garde. La compagnie de M. le +chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d’un, le jour où +elle prit d’Artagnan. + + + + +CHAPITRE VIII. +UNE INTRIGUE DE COEUR + + +Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que toutes les +choses de ce monde, après avoir eu un commencement avaient eu une fin, +et depuis cette fin nos quatre compagnons étaient tombés dans la gêne. +D’abord Athos avait soutenu pendant quelque temps l’association de ses +propres deniers. Porthos lui avait succédé, et, grâce à une de ces +disparitions auxquelles on était habitué, il avait pendant près de +quinze jours encore subvenu aux besoins de tout le monde; enfin était +arrivé le tour d’Aramis, qui s’était exécuté de bonne grâce, et qui +était parvenu, disait-il, en vendant ses livres de théologie, à se +procurer quelques pistoles. + +On eut alors, comme d’habitude, recours à M. de Tréville, qui fit +quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient conduire +bien loin trois mousquetaires qui avaient déjà force comptes arriérés, +et un garde qui n’en avait pas encore. + +Enfin, quand on vit qu’on allait manquer tout à fait, on rassembla par +un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua. +Malheureusement, il était dans une mauvaise veine: il perdit tout, plus +vingt-cinq pistoles sur parole. + +Alors la gêne devint de la détresse, on vit les affamés suivis de leurs +laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant chez leurs +amis du dehors tous les dîners qu’ils purent trouver; car, suivant +l’avis d’Aramis, on devait dans la prospérité semer des repas à droite +et à gauche pour en récolter quelques-uns dans la disgrâce. + +Athos fut invité quatre fois et mena chaque fois ses amis avec leurs +laquais. Porthos eut six occasions et en fit également jouir ses +camarades; Aramis en eut huit. C’était un homme, comme on a déjà pu +s’en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de besogne. + +Quant à d’Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la +capitale, il ne trouva qu’un déjeuner de chocolat chez un prêtre de son +pays, et un dîner chez un cornette des gardes. Il mena son armée chez +le prêtre, auquel on dévora sa provision de deux mois, et chez le +cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait Planchet, on ne +mange toujours qu’une fois, même quand on mange beaucoup. + +D’Artagnan se trouva donc assez humilié de n’avoir eu qu’un repas et +demi, car le déjeuner chez le prêtre ne pouvait compter que pour un +demi-repas, à offrir à ses compagnons en échange des festins que +s’étaient procurés Athos, Porthos et Aramis. Il se croyait à charge à +la société, oubliant dans sa bonne foi toute juvénile qu’il avait +nourri cette société pendant un mois, et son esprit préoccupé se mit à +travailler activement. Il réfléchit que cette coalition de quatre +hommes jeunes, braves, entreprenants et actifs devait avoir un autre +but que des promenades déhanchées, des leçons d’escrime et des lazzi +plus ou moins spirituels. + +En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes dévoués les uns aux +autres depuis la bourse jusqu’à la vie, quatre hommes se soutenant +toujours, ne reculant jamais, exécutant isolément ou ensemble les +résolutions prises en commun; quatre bras menaçant les quatre points +cardinaux ou se tournant vers un seul point, devaient inévitablement, +soit souterrainement, soit au jour, soit par la mine, soit par la +tranchée, soit par la ruse, soit par la force, s’ouvrir un chemin vers +le but qu’ils voulaient atteindre, si bien défendu ou si éloigné qu’il +fût. La seule chose qui étonnât d’Artagnan, c’est que ses compagnons +n’eussent point songé à cela. + +Il y songeait, lui, et sérieusement même, se creusant la cervelle pour +trouver une direction à cette force unique quatre fois multipliée avec +laquelle il ne doutait pas que, comme avec le levier que cherchait +Archimède, on ne parvînt à soulever le monde, — lorsque l’on frappa +doucement à la porte. D’Artagnan réveilla Planchet et lui ordonna +d’aller ouvrir. + +Que de cette phrase: d’Artagnan réveilla Planchet, le lecteur n’aille +pas augurer qu’il faisait nuit ou que le jour n’était point encore +venu. Non! quatre heures venaient de sonner. Planchet, deux heures +auparavant, était venu demander à dîner à son maître, lequel lui avait +répondu par le proverbe: «Qui dort dîne.» Et Planchet dînait en +dormant. + +Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l’air d’un +bourgeois. + +Planchet, pour son dessert, eût bien voulu entendre la conversation; +mais le bourgeois déclara à d’Artagnan que ce qu’il avait à lui dire +étant important et confidentiel, il désirait demeurer en tête-à-tête +avec lui. + +D’Artagnan congédia Planchet et fit asseoir son visiteur. + +Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se +regardèrent comme pour faire une connaissance préalable, après quoi +d’Artagnan s’inclina en signe qu’il écoutait. + +«J’ai entendu parler de M. d’Artagnan comme d’un jeune homme fort +brave, dit le bourgeois, et cette réputation dont il jouit à juste +titre m’a décidé à lui confier un secret. + +— Parlez, monsieur, parlez», dit d’Artagnan, qui d’instinct flaira +quelque chose d’avantageux. + +Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua: + +«J’ai ma femme qui est lingère chez la reine, monsieur, et qui ne +manque ni de sagesse, ni de beauté. On me l’a fait épouser voilà +bientôt trois ans, quoiqu’elle n’eût qu’un petit avoir, parce que M. de +La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la protège… + +— Eh bien, monsieur? demanda d’Artagnan. + +— Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a été +enlevée hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail. + +— Et par qui votre femme a-t-elle été enlevée? + +— Je n’en sais rien sûrement, monsieur, mais je soupçonne quelqu’un. + +— Et quelle est cette personne que vous soupçonnez? + +— Un homme qui la poursuivait depuis longtemps. + +— Diable! + +— Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le bourgeois, +je suis convaincu, moi, qu’il y a moins d’amour que de politique dans +tout cela. + +— Moins d’amour que de politique, reprit d’Artagnan d’un air fort +réfléchi, et que soupçonnez-vous? + +— Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupçonne… + +— Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande absolument +rien, moi. C’est vous qui êtes venu. C’est vous qui m’avez dit que vous +aviez un secret à me confier. Faites donc à votre guise, il est encore +temps de vous retirer. + +— Non, monsieur, non; vous m’avez l’air d’un honnête jeune homme, et +j’aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n’est pas à cause de +ses amours que ma femme a été arrêtée, mais à cause de celles d’une +plus grande dame qu’elle. + +— Ah! ah! serait-ce à cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit +d’Artagnan, qui voulut avoir l’air, vis-à-vis de son bourgeois, d’être +au courant des affaires de la cour. + +— Plus haut, monsieur, plus haut. + +— De Mme d’Aiguillon? + +— Plus haut encore. + +— De Mme de Chevreuse? + +— Plus haut, beaucoup plus haut! + +— De la… d’Artagnan s’arrêta. + +— Oui, monsieur, répondit si bas, qu’à peine si on put l’entendre, le +bourgeois épouvanté. + +— Et avec qui? + +— Avec qui cela peut-il être, si ce n’est avec le duc de… + +— Le duc de… + +— Oui, monsieur! répondit le bourgeois, en donnant à sa voix une +intonation plus sourde encore. + +— Mais comment savez-vous tout cela, vous? + +— Ah! comment je le sais? + +— Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou… vous +comprenez. + +— Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-même. + +— Qui le sait, elle, par qui? + +— Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu’elle était la filleule +de M. de La Porte, l’homme de confiance de la reine? Eh bien, M. de La +Porte l’avait mise près de Sa Majesté pour que notre pauvre reine au +moins eût quelqu’un à qui se fier, abandonnée comme elle l’est par le +roi, espionnée comme elle l’est par le cardinal, trahie comme elle +l’est par tous. + +— Ah! ah! voilà qui se dessine, dit d’Artagnan. + +— Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses +conditions était qu’elle devait me venir voir deux fois la semaine; +car, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, ma femme m’aime +beaucoup; ma femme est donc venue, et m’a confié que la reine, en ce +moment-ci, avait de grandes craintes. + +— Vraiment? + +— Oui, M. le cardinal, à ce qu’il paraît, la poursuit et la persécute +plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l’histoire de la +sarabande. Vous savez l’histoire de la sarabande? + +— Pardieu, si je la sais! répondit d’Artagnan, qui ne savait rien du +tout, mais qui voulait avoir l’air d’être au courant. + +— De sorte que, maintenant, ce n’est plus de la haine, c’est de la +vengeance. + +— Vraiment? + +— Et la reine croit… + +— Eh bien, que croit la reine? + +— Elle croit qu’on a écrit à M. le duc de Buckingham en son nom. + +— Au nom de la reine? + +— Oui, pour le faire venir à Paris, et une fois venu à Paris, pour +l’attirer dans quelque piège. + +— Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu’a-t-elle à faire dans +tout cela? + +— On connaît son dévouement pour la reine, et l’on veut ou l’éloigner +de sa maîtresse, ou l’intimider pour avoir les secrets de Sa Majesté, +ou la séduire pour se servir d’elle comme d’un espion. + +— C’est probable, dit d’Artagnan; mais l’homme qui l’a enlevée, le +connaissez-vous? + +— Je vous ai dit que je croyais le connaître. + +— Son nom? + +— Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c’est que c’est une +créature du cardinal, son âme damnée. + +— Mais vous l’avez vu? + +— Oui, ma femme me l’a montré un jour. + +— A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaître? + +— Oh! certainement, c’est un seigneur de haute mine, poil noir, teint +basané, oeil perçant, dents blanches et une cicatrice à la tempe. + +— Une cicatrice à la tempe! s’écria d’Artagnan, et avec cela dents +blanches, oeil perçant, teint basané, poil noir, et haute mine; c’est +mon homme de Meung! + +— C’est votre homme, dites-vous? + +— Oui, oui; mais cela ne fait rien à la chose. Non, je me trompe, cela +la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le mien, je +ferai d’un coup deux vengeances, voilà tout; mais où rejoindre cet +homme? + +— Je n’en sais rien. + +— Vous n’avez aucun renseignement sur sa demeure? + +— Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en sortait +comme elle allait y entrer, et elle me l’a fait voir. + +— Diable! diable! murmura d’Artagnan, tout ceci est bien vague; par qui +avez-vous su l’enlèvement de votre femme? + +— Par M. de La Porte. + +— Vous a-t-il donné quelque détail? + +— Il n’en avait aucun. + +— Et vous n’avez rien appris d’un autre côté? + +— Si fait, j’ai reçu… + +— Quoi? + +— Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence? + +— Vous revenez encore là-dessus; cependant je vous ferai observer que, +cette fois, il est un peu tard pour reculer. + +— Aussi je ne recule pas, mordieu! s’écria le bourgeois en jurant pour +se monter la tête. D’ailleurs, foi de Bonacieux… + +— Vous vous appelez Bonacieux? interrompit d’Artagnan. + +— Oui, c’est mon nom. + +— Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai interrompu; +mais il me semblait que ce nom ne m’était pas inconnu. + +— C’est possible, monsieur. Je suis votre propriétaire. + +— Ah! ah! fit d’Artagnan en se soulevant à demi et en saluant, vous +êtes mon propriétaire? + +— Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous êtes chez +moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations vous avez +oublié de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous ai pas +tourmenté un seul instant, j’ai pensé que vous auriez égard à ma +délicatesse. + +— Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d’Artagnan, croyez +que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procédé, et que, +comme je vous l’ai dit, si je puis vous être bon à quelque chose… + +— Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j’allais vous le +dire, foi de Bonacieux, j’ai confiance en vous. + +— Achevez donc ce que vous avez commencé à me dire.» + +Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le présenta à d’Artagnan. + +«Une lettre! fit le jeune homme. + +— Que j’ai reçue ce matin.» + +D’Artagnan l’ouvrit, et comme le jour commençait à baisser, il +s’approcha de la fenêtre. Le bourgeois le suivit. + +«Ne cherchez pas votre femme, lut d’Artagnan, elle vous sera rendue +quand on n’aura plus besoin d’elle. Si vous faites une seule démarche +pour la retrouver, vous êtes perdu.» + +«Voilà qui est positif, continua d’Artagnan; mais après tout, ce n’est +qu’une menace. + +— Oui, mais cette menace m’épouvante; moi, monsieur, je ne suis pas +homme d’épée du tout, et j’ai peur de la Bastille. + +— Hum! fit d’Artagnan; mais c’est que je ne me soucie pas plus de la +Bastille que vous, moi. S’il ne s’agissait que d’un coup d’épée, passe +encore. + +— Cependant, monsieur, j’avais bien compté sur vous dans cette +occasion. + +— Oui? + +— Vous voyant sans cesse entouré de mousquetaires à l’air fort superbe, +et reconnaissant que ces mousquetaires étaient ceux de M. de Tréville, +et par conséquent des ennemis du cardinal, j’avais pensé que vous et +vos amis, tout en rendant justice à notre pauvre reine, seriez +enchantés de jouer un mauvais tour à Son Éminence. + +— Sans doute. + +— Et puis j’avais pensé que, me devant trois mois de loyer dont je ne +vous ai jamais parlé… + +— Oui, oui, vous m’avez déjà donné cette raison, et je la trouve +excellente. + +— Comptant de plus, tant que vous me ferez l’honneur de rester chez +moi, ne jamais vous parler de votre loyer à venir… + +— Très bien. + +— Et ajoutez à cela, si besoin est, comptant vous offrir une +cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilité, vous vous +trouviez gêné en ce moment. + +— À merveille; mais vous êtes donc riche, mon cher monsieur Bonacieux? + +— Je suis à mon aise, monsieur, c’est le mot; j’ai amassé quelque chose +comme deux ou trois mille écus de rente dans le commerce de la +mercerie, et surtout en plaçant quelques fonds sur le dernier voyage du +célèbre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous comprenez, +monsieur… Ah! mais… s’écria le bourgeois. + +— Quoi? demanda d’Artagnan. + +— Que vois-je là? + +— Où? + +— Dans la rue, en face de vos fenêtres, dans l’embrasure de cette +porte: un homme enveloppé dans un manteau. + +— C’est lui! s’écrièrent à la fois d’Artagnan et le bourgeois, chacun +d’eux en même temps ayant reconnu son homme. + +— Ah! cette fois-ci, s’écria d’Artagnan en sautant sur son épée, cette +fois-ci, il ne m’échappera pas.» + +Et tirant son épée du fourreau, il se précipita hors de l’appartement. + +Sur l’escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient voir. Ils +s’écartèrent, d’Artagnan passa entre eux comme un trait. + +«Ah çà, où cours-tu ainsi? lui crièrent à la fois les deux +mousquetaires. + +— L’homme de Meung!» répondit d’Artagnan, et il disparut. + +D’Artagnan avait plus d’une fois raconté à ses amis son aventure avec +l’inconnu, ainsi que l’apparition de la belle voyageuse à laquelle cet +homme avait paru confier une si importante missive. + +L’avis d’Athos avait été que d’Artagnan avait perdu sa lettre dans la +bagarre. Un gentilhomme, selon lui — et, au portrait que d’Artagnan +avait fait de l’inconnu, ce ne pouvait être qu’un gentilhomme —, un +gentilhomme devait être incapable de cette bassesse, de voler une +lettre. + +Porthos n’avait vu dans tout cela qu’un rendez-vous amoureux donné par +une dame à un cavalier ou par un cavalier à une dame, et qu’était venu +troubler la présence de d’Artagnan et de son cheval jaune. + +Aramis avait dit que ces sortes de choses étant mystérieuses, mieux +valait ne les point approfondir. + +Ils comprirent donc, sur les quelques mots échappés à d’Artagnan, de +quelle affaire il était question, et comme ils pensèrent qu’après avoir +rejoint son homme ou l’avoir perdu de vue, d’Artagnan finirait toujours +par remonter chez lui, ils continuèrent leur chemin. + +Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre de d’Artagnan, la chambre était +vide: le propriétaire, craignant les suites de la rencontre qui allait +sans doute avoir lieu entre le jeune homme et l’inconnu, avait, par +suite de l’exposition qu’il avait faite lui- même de son caractère, +jugé qu’il était prudent de décamper. + + + + +CHAPITRE IX. +D’ARTAGNAN SE DESSINE + + +Comme l’avaient prévu Athos et Porthos, au bout d’une demi-heure +d’Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manqué son homme, qui +avait disparu comme par enchantement. D’Artagnan avait couru, l’épée à +la main, toutes les rues environnantes, mais il n’avait rien trouvé qui +ressemblât à celui qu’il cherchait, puis enfin il en était revenu à la +chose par laquelle il aurait dû commencer peut-être, et qui était de +frapper à la porte contre laquelle l’inconnu était appuyé; mais c’était +inutilement qu’il avait dix ou douze fois de suite fait résonner le +marteau, personne n’avait répondu, et des voisins qui, attirés par le +bruit, étaient accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le +nez à leurs fenêtres, lui avaient assuré que cette maison, dont au +reste toutes les ouvertures étaient closes, était depuis six mois +complètement inhabitée. + +Pendant que d’Artagnan courait les rues et frappait aux portes, Aramis +avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu’en revenant chez lui, +d’Artagnan trouva la réunion au grand complet. + +«Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer +d’Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversée par la +colère. + +— Eh bien, s’écria celui-ci en jetant son épée sur le lit, il faut que +cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme un fantôme, +comme une ombre, comme un spectre. + +— Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos à Porthos. + +— Moi, je ne crois que ce que j’ai vu, et comme je n’ai jamais vu +d’apparitions, je n’y crois pas. + +— La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d’y croire: l’ombre de Samuel +apparut à Saül, et c’est un article de foi que je serais fâché de voir +mettre en doute, Porthos. + +— Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou +réalité, cet homme est né pour ma damnation, car sa fuite nous fait +manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans laquelle il y +avait cent pistoles et peut-être plus à gagner. + +— Comment cela?» dirent à la fois Porthos et Aramis. + +Quant à Athos, fidèle à son système de mutisme, il se contenta +d’interroger d’Artagnan du regard. + +«Planchet, dit d’Artagnan à son domestique, qui passait en ce moment la +tête par la porte entrebâillée pour tâcher de surprendre quelques +bribes de la conversation, descendez chez mon propriétaire, M. +Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi- douzaine de +bouteilles de vin de Beaugency: c’est celui que je préfère. + +— Ah çà, mais vous avez donc crédit ouvert chez votre propriétaire? +demanda Porthos. + +— Oui, répondit d’Artagnan, à compter d’aujourd’hui, et soyez +tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons quérir +d’autre. + +— Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis. + +— J’ai toujours dit que d’Artagnan était la forte tête de nous quatre, +fit Athos, qui, après avoir émis cette opinion à laquelle d’Artagnan +répondit par un salut, retomba aussitôt dans son silence accoutumé. + +— Mais enfin, voyons, qu’y a-t-il? demanda Porthos. + +— Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, à moins que +l’honneur de quelque dame ne se trouve intéressé à cette confidence, à +ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour vous. + +— Soyez tranquilles, répondit d’Artagnan, l’honneur de personne n’aura +à se plaindre de ce que j’ai à vous dire.» + +Et alors il raconta mot à mot à ses amis ce qui venait de se passer +entre lui et son hôte, et comment l’homme qui avait enlevé la femme du +digne propriétaire était le même avec lequel il avait eu maille à +partir à l’hôtellerie du Franc Meunier. + +«Votre affaire n’est pas mauvaise, dit Athos après avoir goûté le vin +en connaisseur et indiqué d’un signe de tête qu’il le trouvait bon, et +l’on pourra tirer de ce brave homme cinquante à soixante pistoles. +Maintenant, reste à savoir si cinquante à soixante pistoles valent la +peine de risquer quatre têtes. + +— Mais faites attention, s’écria d’Artagnan qu’il y a une femme dans +cette affaire, une femme enlevée, une femme qu’on menace sans doute, +qu’on torture peut-être, et tout cela parce qu’elle est fidèle à sa +maîtresse! + +— Prenez garde, d’Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous +échauffez un peu trop, à mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux. La +femme a été créée pour notre perte, et c’est d’elle que nous viennent +toutes nos misères.» + +Athos, à cette sentence d’Aramis, fronça le sourcil et se mordit les +lèvres. + +«Ce n’est point de Mme Bonacieux que je m’inquiète, s’écria d’Artagnan, +mais de la reine, que le roi abandonne, que le cardinal persécute, et +qui voit tomber, les unes après les autres, les têtes de tous ses amis. + +— Pourquoi aime-t-elle ce que nous détestons le plus au monde, les +Espagnols et les Anglais? + +— L’Espagne est sa patrie, répondit d’Artagnan, et il est tout simple +qu’elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la même terre qu’elle. +Quant au second reproche que vous lui faites, j’ai entendu dire qu’elle +aimait non pas les Anglais, mais un Anglais. + +— Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais était bien +digne d’être aimé. Je n’ai jamais vu un plus grand air que le sien. + +— Sans compter qu’il s’habille comme personne, dit Porthos. J’étais au +Louvre le jour où il a semé ses perles, et pardieu! j’en ai ramassé +deux que j’ai bien vendues dix pistoles pièce. Et toi, Aramis, le +connais-tu? + +— Aussi bien que vous, messieurs, car j’étais de ceux qui l’ont arrêté +dans le jardin d’Amiens, où m’avait introduit M. de Putange, l’écuyer +de la reine. J’étais au séminaire à cette époque, et l’aventure me +parut cruelle pour le roi. + +— Ce qui ne m’empêcherait pas, dit d’Artagnan, si je savais où est le +duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le conduire près de +la reine, ne fût-ce que pour faire enrager M. le cardinal; car notre +véritable, notre seul, notre éternel ennemi, messieurs, c’est le +cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de lui jouer quelque tour +bien cruel, j’avoue que j’y engagerais volontiers ma tête. + +— Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d’Artagnan, que la reine +pensait qu’on avait fait venir Buckingham sur un faux avis? + +— Elle en a peur. + +— Attendez donc, dit Aramis. + +— Quoi? demanda Porthos. + +— Allez toujours, je cherche à me rappeler des circonstances. + +— Et maintenant je suis convaincu, dit d’Artagnan, que l’enlèvement de +cette femme de la reine se rattache aux événements dont nous parlons, +et peut-être à la présence de M. de Buckingham à Paris. + +— Le Gascon est plein d’idées, dit Porthos avec admiration. + +— J’aime beaucoup l’entendre parler, dit Athos, son patois m’amuse. + +— Messieurs, reprit Aramis, écoutez ceci. + +— Écoutons Aramis, dirent les trois amis. + +— Hier je me trouvais chez un savant docteur en théologie que je +consulte quelquefois pour mes études…» + +Athos sourit. + +«Il habite un quartier désert, continua Aramis: ses goûts, sa +profession l’exigent. Or, au moment où je sortais de chez lui…» + +Ici Aramis s’arrêta. + +«Eh bien? demandèrent ses auditeurs, au moment où vous sortiez de chez +lui?» + +Aramis parut faire un effort sur lui-même, comme un homme qui, en plein +courant de mensonge, se voit arrêter par quelque obstacle imprévu; mais +les yeux de ses trois compagnons étaient fixés sur lui, leurs oreilles +attendaient béantes, il n’y avait pas moyen de reculer. + +«Ce docteur a une nièce, continua Aramis. + +— Ah! il a une nièce! interrompit Porthos. + +— Dame fort respectable», dit Aramis. + +Les trois amis se mirent à rire. + +«Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez +rien. + +— Nous sommes croyants comme des mahométistes et muets comme des +catafalques, dit Athos. + +— Je continue donc, reprit Aramis. Cette nièce vient quelquefois voir +son oncle; or elle s’y trouvait hier en même temps que moi, par hasard, +et je dus m’offrir pour la conduire à son carrosse. + +— Ah! elle a un carrosse, la nièce du docteur? interrompit Porthos, +dont un des défauts était une grande incontinence de langue; belle +connaissance, mon ami. + +— Porthos, reprit Aramis, je vous ai déjà fait observer plus d’une fois +que vous êtes fort indiscret, et que cela vous nuit près des femmes. + +— Messieurs, messieurs, s’écria d’Artagnan, qui entrevoyait le fond de +l’aventure, la chose est sérieuse; tâchons donc de ne pas plaisanter si +nous pouvons. Allez, Aramis, allez. + +— Tout à coup, un homme grand, brun, aux manières de gentilhomme…, +tenez, dans le genre du vôtre, d’Artagnan. + +— Le même peut-être, dit celui-ci. + +— C’est possible, continua Aramis,… s’approcha de moi, accompagné de +cinq ou six hommes qui le suivaient à dix pas en arrière, et du ton le +plus poli: “Monsieur le duc, me dit-il, et vous, madame”, continua-t-il +en s’adressant à la dame que j’avais sous le bras… + +— À la nièce du docteur? + +— Silence donc, Porthos! dit Athos, vous êtes insupportable. + +— Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la moindre +résistance, sans faire le moindre bruit.» + +— Il vous avait pris pour Buckingham! s’écria d’Artagnan. + +— Je le crois, répondit Aramis. + +— Mais cette dame? demanda Porthos. + +— Il l’avait prise pour la reine! dit d’Artagnan. + +— Justement, répondit Aramis. + +— Le Gascon est le diable! s’écria Athos, rien ne lui échappe. + +— Le fait est, dit Porthos, qu’Aramis est de la taille et a quelque +chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me semble que +l’habit de mousquetaire… + +— J’avais un manteau énorme, dit Aramis. + +— Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur craint +que tu ne sois reconnu? + +— Je comprends encore, dit Athos, que l’espion se soit laissé prendre +par la tournure; mais le visage… + +— J’avais un grand chapeau, dit Aramis. + +— Oh! mon Dieu, s’écria Porthos, que de précautions pour étudier la +théologie! + +— Messieurs, messieurs, dit d’Artagnan, ne perdons pas notre temps à +badiner; éparpillons-nous et cherchons la femme du mercier, c’est la +clef de l’intrigue. + +— Une femme de condition si inférieure! vous croyez, d’Artagnan? fit +Porthos en allongeant les lèvres avec mépris. + +— C’est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la reine. Ne +vous l’ai-je pas dit, messieurs? Et d’ailleurs, c’est peut-être un +calcul de Sa Majesté d’avoir été, cette fois, chercher ses appuis si +bas. Les hautes têtes se voient de loin, et le cardinal a bonne vue. + +— Eh bien, dit Porthos, faites d’abord prix avec le mercier, et bon +prix. + +— C’est inutile, dit d’Artagnan, car je crois que s’il ne nous paie +pas, nous serons assez payés d’un autre côté.» + +En ce moment, un bruit précipité de pas retentit dans l’escalier, la +porte s’ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s’élança dans la +chambre où se tenait le conseil. + +«Ah! messieurs, s’écria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez- moi! +Il y a quatre hommes qui viennent pour m’arrêter; sauvez-moi, +sauvez-moi!» + +Porthos et Aramis se levèrent. + +«Un moment, s’écria d’Artagnan en leur faisant signe de repousser au +fourreau leurs épées à demi tirées; un moment, ce n’est pas du courage +qu’il faut ici, c’est de la prudence. + +— Cependant, s’écria Porthos, nous ne laisserons pas… + +— Vous laisserez faire d’Artagnan, dit Athos, c’est, je le répète, la +forte tête de nous tous, et moi, pour mon compte, je déclare que je lui +obéis. Fais ce que tu voudras, d’Artagnan.» + +En ce moment, les quatre gardes apparurent à la porte de l’antichambre, +et voyant quatre mousquetaires debout et l’épée au côté, hésitèrent à +aller plus loin. + +«Entrez, messieurs, entrez, cria d’Artagnan; vous êtes ici chez moi, et +nous sommes tous de fidèles serviteurs du roi et de M. le cardinal. + +— Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas à ce que nous exécutions +les ordres que nous avons reçus? demanda celui qui paraissait le chef +de l’escouade. + +— Au contraire, messieurs, et nous vous prêterions main-forte, si +besoin était. + +— Mais que dit-il donc? marmotta Porthos. + +— Tu es un niais, dit Athos, silence! + +— Mais vous m’avez promis…, dit tout bas le pauvre mercier. + +— Nous ne pouvons vous sauver qu’en restant libres, répondit rapidement +et tout bas d’Artagnan, et si nous faisons mine de vous défendre, on +nous arrête avec vous. + +— Il me semble, cependant… + +— Venez, messieurs, venez, dit tout haut d’Artagnan; je n’ai aucun +motif de défendre monsieur. Je l’ai vu aujourd’hui pour la première +fois, et encore à quelle occasion, il vous le dira lui- même, pour me +venir réclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai, monsieur Bonacieux? +Répondez! + +— C’est la vérité pure, s’écria le mercier, mais monsieur ne vous dit +pas… + +— Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine surtout, +ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez, allez, +messieurs, emmenez cet homme!» + +Et d’Artagnan poussa le mercier tout étourdi aux mains des gardes, en +lui disant: + +«Vous êtes un maraud, mon cher; vous venez me demander de l’argent, à +moi! à un mousquetaire! En prison, messieurs, encore une fois, +emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus longtemps possible, +cela me donnera du temps pour payer.» + +Les sbires se confondirent en remerciements et emmenèrent leur proie. + +Au moment où ils descendaient, d’Artagnan frappa sur l’épaule du chef: + +«Ne boirai-je pas à votre santé et vous à la mienne? dit-il, en +remplissant deux verres du vin de Beaugency qu’il tenait de la +libéralité de M. Bonacieux. + +— Ce sera bien de l’honneur pour moi, dit le chef des sbires, et +j’accepte avec reconnaissance. + +— Donc, à la vôtre, monsieur… comment vous nommez-vous? + +— Boisrenard. + +— Monsieur Boisrenard! + +— À la vôtre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, à votre tour, +s’il vous plaît? + +— D’Artagnan. + +— À la vôtre, monsieur d’Artagnan! + +— Et par-dessus toutes celles-là, s’écria d’Artagnan comme emporté par +son enthousiasme, à celle du roi et du cardinal.» + +Le chef des sbires eût peut-être douté de la sincérité de d’Artagnan, +si le vin eût été mauvais; mais le vin était bon, il fut convaincu. + +«Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite là? dit Porthos +lorsque l’alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et que les +quatre amis se retrouvèrent seuls. Fi donc! quatre mousquetaires +laisser arrêter au milieu d’eux un malheureux qui crie à l’aide! Un +gentilhomme trinquer avec un recors! + +— Porthos, dit Aramis, Athos t’a déjà prévenu que tu étais un niais, et +je me range de son avis. D’Artagnan, tu es un grand homme, et quand tu +seras à la place de M. de Tréville, je te demande ta protection pour me +faire avoir une abbaye. + +— Ah çà, je m’y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que d’Artagnan +vient de faire? + +— Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j’approuve ce +qu’il vient de faire, mais encore je l’en félicite. + +— Et maintenant, messieurs, dit d’Artagnan sans se donner la peine +d’expliquer sa conduite à Porthos, tous pour un, un pour tous, c’est +notre devise, n’est-ce pas? + +— Cependant… dit Porthos. + +— Étends la main et jure!» s’écrièrent à la fois Athos et Aramis. + +Vaincu par l’exemple, maugréant tout bas, Porthos étendit la main, et +les quatre amis répétèrent d’une seule voix la formule dictée par +d’Artagnan: + +«Tous pour un, un pour tous.» + +«C’est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit d’Artagnan +comme s’il n’avait fait autre chose que de commander toute sa vie, et +attention, car à partir de ce moment, nous voilà aux prises avec le +cardinal.» + + + + +CHAPITRE X. +UNE SOURICIÈRE AU XVIIe SIÈCLE + + +L’invention de la souricière ne date pas de nos jours; dès que les +sociétés, en se formant, eurent inventé une police quelconque, cette +police, à son tour, inventa les souricières. + +Comme peut-être nos lecteurs ne sont pas familiarisés encore avec +l’argot de la rue de Jérusalem, et que c’est, depuis que nous écrivons +— et il y a quelque quinze ans de cela —, la première fois que nous +employons ce mot appliqué à cette chose, expliquons- leur ce que c’est +qu’une souricière. + +Quand, dans une maison quelle qu’elle soit, on a arrêté un individu +soupçonné d’un crime quelconque, on tient secrète l’arrestation; on +place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la première pièce, on +ouvre la porte à tous ceux qui frappent, on la referme sur eux et on +les arrête; de cette façon, au bout de deux ou trois jours, on tient à +peu près tous les familiers de l’établissement. + +Voilà ce que c’est qu’une souricière. + +On fit donc une souricière de l’appartement de maître Bonacieux, et +quiconque y apparut fut pris et interrogé par les gens de M. le +cardinal. Il va sans dire que, comme une allée particulière conduisait +au premier étage qu’habitait d’Artagnan, ceux qui venaient chez lui +étaient exemptés de toutes visites. + +D’ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s’étaient mis +en quête chacun de son côté, et n’avaient rien trouvé, rien découvert. +Athos avait été même jusqu’à questionner M. de Tréville, chose qui, vu +le mutisme habituel du digne mousquetaire, avait fort étonné son +capitaine. Mais M. de Tréville ne savait rien, sinon que, la dernière +fois qu’il avait vu le cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait +l’air fort soucieux, que le roi était inquiet, et que les yeux rouges +de la reine indiquaient qu’elle avait veillé ou pleuré. Mais cette +dernière circonstance l’avait peu frappé, la reine, depuis son mariage, +veillant et pleurant beaucoup. + +M. de Tréville recommanda en tout cas à Athos le service du roi et +surtout celui de la reine, le priant de faire la même recommandation à +ses camarades. + +Quant à d’Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait converti +sa chambre en observatoire. Des fenêtres il voyait arriver ceux qui +venaient se faire prendre; puis, comme il avait ôté les carreaux du +plancher, qu’il avait creusé le parquet et qu’un simple plafond le +séparait de la chambre au-dessous, où se faisaient les interrogatoires, +il entendait tout ce qui se passait entre les inquisiteurs et les +accusés. + +Les interrogatoires, précédés d’une perquisition minutieuse opérée sur +la personne arrêtée, étaient presque toujours ainsi conçus: + +«Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou pour +quelque autre personne? + +— M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou pour +quelque autre personne? + +— L’un et l’autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive voix?» + +«S’ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi, se +dit à lui-même d’Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils à savoir? Si +le duc de Buckingham ne se trouve point à Paris et s’il n’a pas eu ou +s’il ne doit point avoir quelque entrevue avec la reine.» + +D’Artagnan s’arrêta à cette idée, qui, d’après tout ce qu’il avait +entendu, ne manquait pas de probabilité. + +En attendant, la souricière était en permanence, et la vigilance de +d’Artagnan aussi. + +Le soir du lendemain de l’arrestation du pauvre Bonacieux, comme Athos +venait de quitter d’Artagnan pour se rendre chez M. de Tréville, comme +neuf heures venaient de sonner, et comme Planchet, qui n’avait pas +encore fait le lit, commençait sa besogne, on entendit frapper à la +porte de la rue; aussitôt cette porte s’ouvrit et se referma: quelqu’un +venait de se prendre à la souricière. + +D’Artagnan s’élança vers l’endroit décarrelé, se coucha ventre à terre +et écouta. + +Des cris retentirent bientôt, puis des gémissements qu’on cherchait à +étouffer. D’interrogatoire, il n’en était pas question. + +«Diable! se dit d’Artagnan, il me semble que c’est une femme: on la +fouille, elle résiste, — on la violente, — les misérables!» + +Et d’Artagnan, malgré sa prudence, se tenait à quatre pour ne pas se +mêler à la scène qui se passait au-dessous de lui. + +«Mais je vous dis que je suis la maîtresse de la maison, messieurs; je +vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que j’appartiens à la +reine!» s’écriait la malheureuse femme. + +«Mme Bonacieux! murmura d’Artagnan; serais-je assez heureux pour avoir +trouvé ce que tout le monde cherche?» + +«C’est justement vous que nous attendions», reprirent les +interrogateurs. + +La voix devint de plus en plus étouffée: un mouvement tumultueux fit +retentir les boiseries. La victime résistait autant qu’une femme peut +résister à quatre hommes. + +«Pardon, messieurs, par…», murmura la voix, qui ne fit plus entendre +que des sons inarticulés. + +«Ils la bâillonnent, ils vont l’entraîner, s’écria d’Artagnan en se +redressant comme par un ressort. Mon épée; bon, elle est à mon côté. +Planchet! + +— Monsieur? + +— Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L’un des trois sera sûrement +chez lui, peut-être tous les trois seront-ils rentrés. Qu’ils prennent +des armes, qu’ils viennent, qu’ils accourent. Ah! je me souviens, Athos +est chez M. de Tréville. + +— Mais où allez-vous, monsieur, où allez-vous? + +— Je descends par la fenêtre, s’écria d’Artagnan, afin d’être plus tôt +arrivé; toi, remets les carreaux, balaie le plancher, sors par la porte +et cours où je te dis. + +— Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s’écria Planchet. + +— Tais-toi, imbécile», dit d’Artagnan. Et s’accrochant de la main au +rebord de sa fenêtre, il se laissa tomber du premier étage, qui +heureusement n’était pas élevé, sans se faire une écorchure. + +Puis il alla aussitôt frapper à la porte en murmurant: + +«Je vais me faire prendre à mon tour dans la souricière, et malheur aux +chats qui se frotteront à pareille souris.» + +À peine le marteau eut-il résonné sous la main du jeune homme, que le +tumulte cessa, que des pas s’approchèrent, que la porte s’ouvrit, et +que d’Artagnan, l’épée nue, s’élança dans l’appartement de maître +Bonacieux, dont la porte, sans doute mue par un ressort, se referma +d’elle-même sur lui. + +Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de Bonacieux et +les voisins les plus proches entendirent de grands cris, des +trépignements, un cliquetis d’épées et un bruit prolongé de meubles. +Puis, un moment après, ceux qui, surpris par ce bruit, s’étaient mis +aux fenêtres pour en connaître la cause, purent voir la porte se +rouvrir et quatre hommes vêtus de noir non pas en sortir, mais +s’envoler comme des corbeaux effarouchés, laissant par terre et aux +angles des tables des plumes de leurs ailes, c’est-à-dire des loques de +leurs habits et des bribes de leurs manteaux. + +D’Artagnan était vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le dire, car +un seul des alguazils était armé, encore se défendit-il pour la forme. +Il est vrai que les trois autres avaient essayé d’assommer le jeune +homme avec les chaises, les tabourets et les poteries; mais deux ou +trois égratignures faites par la flamberge du Gascon les avaient +épouvantés. Dix minutes avaient suffi à leur défaite et d’Artagnan +était resté maître du champ de bataille. + +Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenêtres avec le sang-froid +particulier aux habitants de Paris dans ces temps d’émeutes et de rixes +perpétuelles, les refermèrent dès qu’ils eurent vu s’enfuir les quatre +hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le moment, tout était +fini. + +D’ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd’hui on se +couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg. + +D’Artagnan, resté seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle: la +pauvre femme était renversée sur un fauteuil et à demi évanouie. +D’Artagnan l’examina d’un coup d’oeil rapide. + +C’était une charmante femme de vingt-cinq à vingt-six ans, brune avec +des yeux bleus, ayant un nez légèrement retroussé, des dents +admirables, un teint marbré de rose et d’opale. Là cependant +s’arrêtaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une +grande dame. Les mains étaient blanches, mais sans finesse: les pieds +n’annonçaient pas la femme de qualité. Heureusement d’Artagnan n’en +était pas encore à se préoccuper de ces détails. + +Tandis que d’Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en était aux pieds, +comme nous l’avons dit, il vit à terre un fin mouchoir de batiste, +qu’il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il reconnut le même +chiffre qu’il avait vu au mouchoir qui avait failli lui faire couper la +gorge avec Aramis. + +Depuis ce temps, d’Artagnan se méfiait des mouchoirs armoriés; il remit +donc sans rien dire celui qu’il avait ramassé dans la poche de Mme +Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens. Elle ouvrit +les yeux, regarda avec terreur autour d’elle, vit que l’appartement +était vide, et qu’elle était seule avec son libérateur. Elle lui tendit +aussitôt les mains en souriant. Mme Bonacieux avait le plus charmant +sourire du monde. + +«Ah! monsieur! dit-elle, c’est vous qui m’avez sauvée; permettez- moi +que je vous remercie. + +— Madame, dit d’Artagnan, je n’ai fait que ce que tout gentilhomme eût +fait à ma place, vous ne me devez donc aucun remerciement. + +— Si fait, monsieur, si fait, et j’espère vous prouver que vous n’avez +pas rendu service à une ingrate. Mais que me voulaient donc ces hommes, +que j’ai pris d’abord pour des voleurs, et pourquoi M. Bonacieux +n’est-il point ici? + +— Madame, ces hommes étaient bien autrement dangereux que ne pourraient +être des voleurs, car ce sont des agents de M. le cardinal, et quant à +votre mari, M. Bonacieux, il n’est point ici parce qu’hier on est venu +le prendre pour le conduire à la Bastille. + +— Mon mari à la Bastille! s’écria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu! +qu’a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l’innocence même!» + +Et quelque chose comme un sourire perçait sur la figure encore tout +effrayée de la jeune femme. + +«Ce qu’il a fait, madame? dit d’Artagnan. Je crois que son seul crime +est d’avoir à la fois le bonheur et le malheur d’être votre mari. + +— Mais, monsieur, vous savez donc… + +— Je sais que vous avez été enlevée, madame. + +— Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi. + +— Par un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux cheveux noirs, au +teint basané, avec une cicatrice à la tempe gauche. + +— C’est cela, c’est cela; mais son nom? + +— Ah! son nom? c’est ce que j’ignore. + +— Et mon mari savait-il que j’avais été enlevée? + +— Il en avait été prévenu par une lettre que lui avait écrite le +ravisseur lui-même. + +— Et soupçonne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la cause de +cet événement? + +— Il l’attribuait, je crois, à une cause politique. + +— J’en ai douté d’abord, et maintenant je le pense comme lui. Ainsi +donc, ce cher M. Bonacieux ne m’a pas soupçonnée un seul instant…? + +— Ah! loin de là, madame, il était trop fier de votre sagesse et +surtout de votre amour.» + +Un second sourire presque imperceptible effleura les lèvres rosées de +la belle jeune femme. + +«Mais, continua d’Artagnan, comment vous êtes-vous enfuie? + +— J’ai profité d’un moment où l’on m’a laissée seule, et comme je +savais depuis ce matin à quoi m’en tenir sur mon enlèvement, à l’aide +de mes draps je suis descendue par la fenêtre; alors, comme je croyais +mon mari ici, je suis accourue. + +— Pour vous mettre sous sa protection? + +— Oh! non, pauvre cher homme, je savais bien qu’il était incapable de +me défendre; mais comme il pouvait nous servir à autre chose, je +voulais le prévenir. + +— De quoi? + +— Oh! ceci n’est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le dire. + +— D’ailleurs, dit d’Artagnan (pardon, madame, si, tout garde que je +suis, je vous rappelle à la prudence), d’ailleurs je crois que nous ne +sommes pas ici en lieu opportun pour faire des confidences. Les hommes +que j’ai mis en fuite vont revenir avec main-forte; s’ils nous +retrouvent ici nous sommes perdus. J’ai bien fait prévenir trois de mes +amis, mais qui sait si on les aura trouvés chez eux! + +— Oui, oui, vous avez raison, s’écria Mme Bonacieux effrayée; fuyons, +sauvons-nous.» + +À ces mots, elle passa son bras sous celui de d’Artagnan et l’entraîna +vivement. + +«Mais où fuir? dit d’Artagnan, où nous sauver? + +— Éloignons-nous d’abord de cette maison, puis après nous verrons.» + +Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de +refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs, +s’engagèrent dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince et ne +s’arrêtèrent qu’à la place Saint-Sulpice. + +«Et maintenant, qu’allons-nous faire, demanda d’Artagnan, et où +voulez-vous que je vous conduise? + +— Je suis fort embarrassée de vous répondre, je vous l’avoue, dit Mme +Bonacieux; mon intention était de faire prévenir M. de La Porte par mon +mari, afin que M. de La Porte pût nous dire précisément ce qui s’était +passé au Louvre depuis trois jours, et s’il n’y avait pas danger pour +moi de m’y présenter. + +— Mais moi, dit d’Artagnan, je puis aller prévenir M. de La Porte. + +— Sans doute; seulement il n’y a qu’un malheur: c’est qu’on connaît M. +Bonacieux au Louvre et qu’on le laisserait passer, lui, tandis qu’on ne +vous connaît pas, vous, et que l’on vous fermera la porte. + +— Ah! bah, dit d’Artagnan, vous avez bien à quelque guichet du Louvre +un concierge qui vous est dévoué, et qui grâce à un mot d’ordre…» + +Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme. + +«Et si je vous donnais ce mot d’ordre, dit-elle, l’oublieriez-vous +aussitôt que vous vous en seriez servi? + +— Parole d’honneur, foi de gentilhomme! dit d’Artagnan avec un accent à +la vérité duquel il n’y avait pas à se tromper. + +— Tenez, je vous crois; vous avez l’air d’un brave jeune homme, +d’ailleurs votre fortune est peut-être au bout de votre dévouement. + +— Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai pour +servir le roi et être agréable à la reine, dit d’Artagnan; disposez +donc de moi comme d’un ami. + +— Mais moi, où me mettrez-vous pendant ce temps-là? + +— N’avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte puisse +revenir vous prendre? + +— Non, je ne veux me fier à personne. + +— Attendez, dit d’Artagnan; nous sommes à la porte d’Athos. Oui, c’est +cela. + +— Qu’est-ce qu’Athos? + +— Un de mes amis. + +— Mais s’il est chez lui et qu’il me voie? + +— Il n’y est pas, et j’emporterai la clef après vous avoir fait entrer +dans son appartement. + +— Mais s’il revient? + +— Il ne reviendra pas; d’ailleurs on lui dirait que j’ai amené une +femme, et que cette femme est chez lui. + +— Mais cela me compromettra très fort, savez-vous! + +— Que vous importe! on ne vous connaît pas; d’ailleurs nous sommes dans +une situation à passer par-dessus quelques convenances! + +— Allons donc chez votre ami. Où demeure-t-il? + +— Rue Férou, à deux pas d’ici. + +— Allons.» + +Et tous deux reprirent leur course. Comme l’avait prévu d’Artagnan, +Athos n’était pas chez lui: il prit la clef, qu’on avait l’habitude de +lui donner comme à un ami de la maison, monta l’escalier et introduisit +Mme Bonacieux dans le petit appartement dont nous avons déjà fait la +description. + +«Vous êtes chez vous, dit-il; attendez, fermez la porte en dedans et +n’ouvrez à personne, à moins que vous n’entendiez frapper trois coups +ainsi: tenez; et il frappa trois fois: deux coups rapprochés l’un de +l’autre et assez forts, un coup plus distant et plus léger. + +— C’est bien, dit Mme Bonacieux; maintenant, à mon tour de vous donner +mes instructions. + +— J’écoute. + +— Présentez-vous au guichet du Louvre, du côté de la rue de l’Échelle, +et demandez Germain. + +— C’est bien. Après? + +— Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui répondrez par +ces deux mots: Tours et Bruxelles. Aussitôt il se mettra à vos ordres. + +— Et que lui ordonnerai-je? + +— D’aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la reine. + +— Et quand il l’aura été chercher et que M. de La Porte sera venu? + +— Vous me l’enverrez. + +— C’est bien, mais où et comment vous reverrai-je? + +— Y tenez-vous beaucoup à me revoir? + +— Certainement. + +— Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille. + +— Je compte sur votre parole. + +— Comptez-y.» + +D’Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lançant le coup d’oeil le plus +amoureux qu’il lui fût possible de concentrer sur sa charmante petite +personne, et tandis qu’il descendait l’escalier, il entendit la porte +se fermer derrière lui à double tour. En deux bonds il fut au Louvre: +comme il entrait au guichet de Échelle, dix heures sonnaient. Tous les +événements que nous venons de raconter s’étaient succédé en une +demi-heure. + +Tout s’exécuta comme l’avait annoncé Mme Bonacieux. Au mot d’ordre +convenu, Germain s’inclina; dix minutes après, La Porte était dans la +loge; en deux mots, d’Artagnan le mit au fait et lui indiqua où était +Mme Bonacieux. La Porte s’assura par deux fois de l’exactitude de +l’adresse, et partit en courant. Cependant, à peine eut-il fait dix +pas, qu’il revint. + +«Jeune homme, dit-il à d’Artagnan, un conseil. + +— Lequel? + +— Vous pourriez être inquiété pour ce qui vient de se passer. + +— Vous croyez? + +— Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde? + +— Eh bien? + +— Allez le voir pour qu’il puisse témoigner que vous étiez chez lui à +neuf heures et demie. En justice, cela s’appelle un alibi.» + +D’Artagnan trouva le conseil prudent; il prit ses jambes à son cou, il +arriva chez M. de Tréville, mais, au lieu de passer au salon avec tout +le monde, il demanda à entrer dans son cabinet. Comme d’Artagnan était +un des habitués de l’hôtel, on ne fit aucune difficulté d’accéder à sa +demande; et l’on alla prévenir M. de Tréville que son jeune +compatriote, ayant quelque chose d’important à lui dire, sollicitait +une audience particulière. Cinq minutes après, M. de Tréville demandait +à d’Artagnan ce qu’il pouvait faire pour son service et ce qui lui +valait sa visite à une heure si avancée. + +«Pardon, monsieur! dit d’Artagnan, qui avait profité du moment où il +était resté seul pour retarder l’horloge de trois quarts d’heure; j’ai +pensé que, comme il n’était que neuf heures vingt- cinq minutes, il +était encore temps de me présenter chez vous. + +— Neuf heures vingt-cinq minutes! s’écria M. de Tréville en regardant +sa pendule; mais c’est impossible! + +— Voyez plutôt, monsieur, dit d’Artagnan, voilà qui fait foi. + +— C’est juste, dit M. de Tréville, j’aurais cru qu’il était plus tard. +Mais voyons, que me voulez-vous?» + +Alors d’Artagnan fit à M. de Tréville une longue histoire sur la reine. +Il lui exposa les craintes qu’il avait conçues à l’égard de Sa Majesté; +il lui raconta ce qu’il avait entendu dire des projets du cardinal à +l’endroit de Buckingham, et tout cela avec une tranquillité et un +aplomb dont M. de Tréville fut d’autant mieux la dupe, que lui-même, +comme nous l’avons dit, avait remarqué quelque chose de nouveau entre +le cardinal, le roi et la reine. + +À dix heures sonnant, d’Artagnan quitta M. de Tréville, qui le remercia +de ses renseignements, lui recommanda d’avoir toujours à coeur le +service du roi et de la reine, et qui rentra dans le salon. Mais, au +bas de l’escalier, d’Artagnan se souvint qu’il avait oublié sa canne: +en conséquence, il remonta précipitamment, rentra dans le cabinet, d’un +tour de doigt remit la pendule à son heure, pour qu’on ne pût pas +s’apercevoir, le lendemain, qu’elle avait été dérangée, et sûr +désormais qu’il y avait un témoin pour prouver son alibi, il descendit +l’escalier et se trouva bientôt dans la rue. + + + + +CHAPITRE XI. +L’INTRIGUE SE NOUE + + +Sa visite faite à M. de Tréville, d’Artagnan prit, tout pensif, le plus +long pour rentrer chez lui. + +À quoi pensait d’Artagnan, qu’il s’écartait ainsi de sa route, +regardant les étoiles du ciel, et tantôt soupirant tantôt souriant? + +Il pensait à Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la jeune +femme était presque une idéalité amoureuse. Jolie, mystérieuse, initiée +à presque tous les secrets de cour, qui reflétaient tant de charmante +gravité sur ses traits gracieux, elle était soupçonnée de n’être pas +insensible, ce qui est un attrait irrésistible pour les amants novices; +de plus, d’Artagnan l’avait délivrée des mains de ces démons qui +voulaient la fouiller et la maltraiter, et cet important service avait +établi entre elle et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui +prennent si facilement un plus tendre caractère. + +D’Artagnan se voyait déjà, tant les rêves marchent vite sur les ailes +de l’imagination, accosté par un messager de la jeune femme qui lui +remettait quelque billet de rendez-vous, une chaîne d’or ou un diamant. +Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient sans honte de leur +roi; ajoutons qu’en ce temps de facile morale, ils n’avaient pas plus +de vergogne à l’endroit de leurs maîtresses, et que celles-ci leur +laissaient presque toujours de précieux et durables souvenirs, comme si +elles eussent essayé de conquérir la fragilité de leurs sentiments par +la solidité de leurs dons. + +On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles qui +n’étaient que belles donnaient leur beauté, et de là vient sans doute +le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce +qu’elle a. Celles qui étaient riches donnaient en outre une partie de +leur argent, et l’on pourrait citer bon nombre de héros de cette +galante époque qui n’eussent gagné ni leurs éperons d’abord, ni leurs +batailles ensuite, sans la bourse plus ou moins garnie que leur +maîtresse attachait à l’arçon de leur selle. + +D’Artagnan ne possédait rien; l’hésitation du provincial, vernis léger, +fleur éphémère, duvet de la pêche, s’était évaporée au vent des +conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient à leur +ami. D’Artagnan, suivant l’étrange coutume du temps, se regardait à +Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que dans les +Flandres: l’Espagnol là-bas, la femme ici. C’était partout un ennemi à +combattre, des contributions à frapper. + +Mais, disons-le, pour le moment d’Artagnan était mû d’un sentiment plus +noble et plus désintéressé. Le mercier lui avait dit qu’il était riche; +le jeune homme avait pu deviner qu’avec un niais comme l’était M. +Bonacieux, ce devait être la femme qui tenait la clef de la bourse. +Mais tout cela n’avait influé en rien sur le sentiment produit par la +vue de Mme Bonacieux, et l’intérêt était resté à peu près étranger à ce +commencement d’amour qui en avait été la suite. Nous disons: à peu +près, car l’idée qu’une jeune femme, belle, gracieuse, spirituelle, est +riche en même temps, n’ôte rien à ce commencement d’amour, et tout au +contraire le corrobore. + +Il y a dans l’aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques +qui vont bien à la beauté. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une +guimpe de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban sur la +tête, ne font point jolie une femme laide, mais font belle une femme +jolie, sans compter les mains qui gagnent à tout cela; les mains, chez +les femmes surtout, ont besoin de rester oisives pour rester belles. + +Puis d’Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous n’avons pas +caché l’état de sa fortune, d’Artagnan n’était pas un millionnaire; il +espérait bien le devenir un jour, mais le temps qu’il se fixait +lui-même pour cet heureux changement était assez éloigné. En attendant, +quel désespoir que de voir une femme qu’on aime désirer ces mille riens +dont les femmes composent leur bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces +mille riens! Au moins, quand la femme est riche et que l’amant ne l’est +pas, ce qu’il ne peut lui offrir elle se l’offre elle-même; et quoique +ce soit ordinairement avec l’argent du mari qu’elle se passe cette +jouissance, il est rare que ce soit à lui qu’en revienne la +reconnaissance. + +Puis d’Artagnan, disposé à être l’amant le plus tendre, était en +attendant un ami très dévoué. Au milieu de ses projets amoureux sur la +femme du mercier, il n’oubliait pas les siens. La jolie Mme Bonacieux +était femme à promener dans la plaine Saint-Denis ou dans la foire +Saint-Germain en compagnie d’Athos, de Porthos et d’Aramis, auxquels +d’Artagnan serait fier de montrer une telle conquête. Puis, quand on a +marché longtemps, la faim arrive; d’Artagnan depuis quelque temps avait +remarqué cela. On ferait de ces petits dîners charmants où l’on touche +d’un côté la main d’un ami, et de l’autre le pied d’une maîtresse. +Enfin, dans les moments pressants, dans les positions extrêmes, +d’Artagnan serait le sauveur de ses amis. + +Et M. Bonacieux, que d’Artagnan avait poussé dans les mains des sbires +en le reniant bien haut et à qui il avait promis tout bas de le sauver? +Nous devons avouer à nos lecteurs que d’Artagnan n’y songeait en aucune +façon, ou que, s’il y songeait, c’était pour se dire qu’il était bien +où il était, quelque part qu’il fût. L’amour est la plus égoïste de +toutes les passions. + +Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d’Artagnan oublie son hôte +ou fait semblant de l’oublier, sous prétexte qu’il ne sait pas où on +l’a conduit, nous ne l’oublions pas, nous, et nous savons où il est. +Mais pour le moment faisons comme le Gascon amoureux. Quant au digne +mercier, nous reviendrons à lui plus tard. + +D’Artagnan, tout en réfléchissant à ses futures amours, tout en parlant +à la nuit, tout en souriant aux étoiles, remontait la rue du +Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu’on l’appelait alors. Comme il se +trouvait dans le quartier d’Aramis, l’idée lui était venue d’aller +faire une visite à son ami, pour lui donner quelques explications sur +les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet avec invitation de se +rendre immédiatement à la souricière. Or, si Aramis s’était trouvé chez +lui lorsque Planchet y était venu, il avait sans aucun doute couru rue +des Fossoyeurs, et n’y trouvant personne que ses deux autres compagnons +peut-être, ils n’avaient dû savoir, ni les uns ni les autres, ce que +cela voulait dire. Ce dérangement méritait donc une explication, voilà +ce que disait tout haut d’Artagnan. + +Puis, tout bas, il pensait que c’était pour lui une occasion de parler +de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon son coeur, +était déjà tout plein. Ce n’est pas à propos d’un premier amour qu’il +faut demander de la discrétion. Ce premier amour est accompagné d’une +si grande joie, qu’il faut que cette joie déborde, sans cela elle vous +étoufferait. + +Paris depuis deux heures était sombre et commençait à se faire désert. +Onze heures sonnaient à toutes les horloges du faubourg Saint-Germain, +il faisait un temps doux. D’Artagnan suivait une ruelle située sur +l’emplacement où passe aujourd’hui la rue d’Assas, respirant les +émanations embaumées qui venaient avec le vent de la rue de Vaugirard +et qu’envoyaient les jardins rafraîchis par la rosée du soir et par la +brise de la nuit. Au loin résonnaient, assourdis cependant par de bons +volets, les chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la +plaine. Arrivé au bout de la ruelle, d’Artagnan tourna à gauche. La +maison qu’habitait Aramis se trouvait située entre la rue Cassette et +la rue Servandoni. + +D’Artagnan venait de dépasser la rue Cassette et reconnaissait déjà la +porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de sycomores et +de clématites qui formaient un vaste bourrelet au- dessus d’elle +lorsqu’il aperçut quelque chose comme une ombre qui sortait de la rue +Servandoni. Ce quelque chose était enveloppé d’un manteau, et +d’Artagnan crut d’abord que c’était un homme; mais, à la petitesse de +la taille, à l’incertitude de la démarche, à l’embarras du pas, il +reconnut bientôt une femme. De plus, cette femme, comme si elle n’eût +pas été bien sûre de la maison qu’elle cherchait, levait les yeux pour +se reconnaître, s’arrêtait, retournait en arrière, puis revenait +encore. D’Artagnan fut intrigué. + +«Si j’allais lui offrir mes services! pensa-t-il. À son allure, on voit +qu’elle est jeune; peut-être jolie. Oh! oui. Mais une femme qui court +les rues à cette heure ne sort guère que pour aller rejoindre son +amant. Peste! si j’allais troubler les rendez-vous, ce serait une +mauvaise porte pour entrer en relations.» + +Cependant, la jeune femme s’avançait toujours, comptant les maisons et +les fenêtres. Ce n’était, au reste, chose ni longue, ni difficile. Il +n’y avait que trois hôtels dans cette partie de la rue, et deux +fenêtres ayant vue sur cette rue; l’une était celle d’un pavillon +parallèle à celui qu’occupait Aramis, l’autre était celle d’Aramis +lui-même. + +«Pardieu! se dit d’Artagnan, auquel la nièce du théologien revenait à +l’esprit; pardieu! il serait drôle que cette colombe attardée cherchât +la maison de notre ami. Mais sur mon âme, cela y ressemble fort. Ah! +mon cher Aramis, pour cette fois, j’en veux avoir le coeur net.» + +Et d’Artagnan, se faisant le plus mince qu’il put, s’abrita dans le +côté le plus obscur de la rue, près d’un banc de pierre situé au fond +d’une niche. + +La jeune femme continua de s’avancer, car outre la légèreté de son +allure, qui l’avait trahie, elle venait de faire entendre une petite +toux qui dénonçait une voix des plus fraîches. D’Artagnan pensa que +cette toux était un signal. + +Cependant, soit qu’on eût répondu à cette toux par un signe équivalent +qui avait fixé les irrésolutions de la nocturne chercheuse, soit que +sans secours étranger elle eût reconnu qu’elle était arrivée au bout de +sa course, elle s’approcha résolument du volet d’Aramis et frappa à +trois intervalles égaux avec son doigt recourbé. + +«C’est bien chez Aramis, murmura d’Artagnan. Ah! monsieur l’hypocrite! +je vous y prends à faire de la théologie!» + +Les trois coups étaient à peine frappés, que la croisée intérieure +s’ouvrit et qu’une lumière parut à travers les vitres du volet. + +«Ah! ah! fit l’écouteur non pas aux portes, mais aux fenêtres, ah! la +visite était attendue. Allons, le volet va s’ouvrir et la dame entrera +par escalade. Très bien!» + +Mais, au grand étonnement de d’Artagnan, le volet resta fermé. De plus, +la lumière qui avait flamboyé un instant, disparut, et tout rentra dans +l’obscurité. + +D’Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de +regarder de tous ses yeux et d’écouter de toutes ses oreilles. + +Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs +retentirent dans l’intérieur. + +La jeune femme de la rue répondit par un seul coup, et le volet +s’entrouvrit. + +On juge si d’Artagnan regardait et écoutait avec avidité. + +Malheureusement, la lumière avait été transportée dans un autre +appartement. Mais les yeux du jeune homme s’étaient habitués à la nuit. +D’ailleurs les yeux des Gascons ont, à ce qu’on assure, comme ceux des +chats, la propriété de voir pendant la nuit. + +D’Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet +blanc qu’elle déploya vivement et qui prit la forme d’un mouchoir. Cet +objet déployé, elle en fit remarquer le coin à son interlocuteur. + +Cela rappela à d’Artagnan ce mouchoir qu’il avait trouvé aux pieds de +Mme Bonacieux, lequel lui avait rappelé celui qu’il avait trouvé aux +pieds d’Aramis. + +«Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?» + +Placé où il était, d’Artagnan ne pouvait voir le visage d’Aramis, nous +disons d’Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun doute que ce +fût son ami qui dialoguât de l’intérieur avec la dame de l’extérieur; +la curiosité l’emporta donc sur la prudence, et, profitant de la +préoccupation dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les +deux personnages que nous avons mis en scène, il sortit de sa cachette, +et prompt comme l’éclair, mais étouffant le bruit de ses pas, il alla +se coller à un angle de la muraille, d’où son oeil pouvait parfaitement +plonger dans l’intérieur de l’appartement d’Aramis. + +Arrivé là, d’Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n’était pas +Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c’était une femme. +Seulement, d’Artagnan y voyait assez pour reconnaître la forme de ses +vêtements, mais pas assez pour distinguer ses traits. + +Au même instant, la femme de l’appartement tira un second mouchoir de +sa poche, et l’échangea avec celui qu’on venait de lui montrer. Puis, +quelques mots furent prononcés entre les deux femmes. Enfin le volet se +referma; la femme qui se trouvait à l’extérieur de la fenêtre se +retourna, et vint passer à quatre pas de d’Artagnan en abaissant la +coiffe de sa mante; mais la précaution avait été prise trop tard, +d’Artagnan avait déjà reconnu Mme Bonacieux. + +Mme Bonacieux! Le soupçon que c’était elle lui avait déjà traversé +l’esprit quand elle avait tiré le mouchoir de sa poche; mais quelle +probabilité que Mme Bonacieux qui avait envoyé chercher M. de La Porte +pour se faire reconduire par lui au Louvre, courût les rues de Paris +seule à onze heures et demie du soir, au risque de se faire enlever une +seconde fois? + +Il fallait donc que ce fût pour une affaire bien importante; et quelle +est l’affaire importante d’une femme de vingt-cinq ans? L’amour. + +Mais était-ce pour son compte ou pour le compte d’une autre personne +qu’elle s’exposait à de semblables hasards? Voilà ce que se demandait à +lui-même le jeune homme, que le démon de la jalousie mordait au coeur +ni plus ni moins qu’un amant en titre. + +Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s’assurer où allait Mme +Bonacieux: c’était de la suivre. Ce moyen était si simple, que +d’Artagnan l’employa tout naturellement et d’instinct. + +Mais, à la vue du jeune homme qui se détachait de la muraille comme une +statue de sa niche, et au bruit des pas qu’elle entendit retentir +derrière elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et s’enfuit. + +D’Artagnan courut après elle. Ce n’était pas une chose difficile pour +lui que de rejoindre une femme embarrassée dans son manteau. Il la +rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s’était engagée. +La malheureuse était épuisée, non pas de fatigue, mais de terreur, et +quand d’Artagnan lui posa la main sur l’épaule, elle tomba sur un genou +en criant d’une voix étranglée: + +«Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien.» + +D’Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille; mais +comme il sentait à son poids qu’elle était sur le point de se trouver +mal, il s’empressa de la rassurer par des protestations de dévouement. +Ces protestations n’étaient rien pour Mme Bonacieux; car de pareilles +protestations peuvent se faire avec les plus mauvaises intentions du +monde; mais la voix était tout. La jeune femme crut reconnaître le son +de cette voix: elle rouvrit les yeux, jeta un regard sur l’homme qui +lui avait fait si grand-peur, et, reconnaissant d’Artagnan, elle poussa +un cri de joie. + +«Oh! c’est vous, c’est vous! dit-elle; merci, mon Dieu! + +— Oui, c’est moi, dit d’Artagnan, moi que Dieu a envoyé pour veiller +sur vous. + +— Était-ce dans cette intention que vous me suiviez?» demanda avec un +sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le caractère un peu +railleur reprenait le dessus, et chez laquelle toute crainte avait +disparu du moment où elle avait reconnu un ami dans celui qu’elle avait +pris pour un ennemi. + +«Non, dit d’Artagnan, non, je l’avoue; c’est le hasard qui m’a mis sur +votre route; j’ai vu une femme frapper à la fenêtre d’un de mes amis… + +— D’un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux. + +— Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis. + +— Aramis! qu’est-ce que cela? + +— Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas Aramis? + +— C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom. + +— C’est donc la première fois que vous venez à cette maison? + +— Sans doute. + +— Et vous ne saviez pas qu’elle fût habitée par un jeune homme? + +— Non. + +— Par un mousquetaire? + +— Nullement. + +— Ce n’est donc pas lui que vous veniez chercher? + +— Pas le moins du monde. D’ailleurs, vous l’avez bien vu, la personne à +qui j’ai parlé est une femme. + +— C’est vrai; mais cette femme est des amies d’Aramis. + +— Je n’en sais rien. + +— Puisqu’elle loge chez lui. + +— Cela ne me regarde pas. + +— Mais qui est-elle? + +— Oh! cela n’est point mon secret. + +— Chère madame Bonacieux, vous êtes charmante; mais en même temps vous +êtes la femme la plus mystérieuse… + +— Est-ce que je perds à cela? + +— Non; vous êtes, au contraire, adorable. + +— Alors, donnez-moi le bras. + +— Bien volontiers. Et maintenant? + +— Maintenant, conduisez-moi. + +— Où cela? + +— Où je vais. + +— Mais où allez-vous? + +— Vous le verrez, puisque vous me laisserez à la porte. + +— Faudra-t-il vous attendre? + +— Ce sera inutile. + +— Vous reviendrez donc seule? + +— Peut-être oui, peut-être non. + +— Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un homme, +sera-t-elle une femme? + +— Je n’en sais rien encore. + +— Je le saurai bien, moi! + +— Comment cela? + +— Je vous attendrai pour vous voir sortir. + +— En ce cas, adieu! + +— Comment cela? + +— Je n’ai pas besoin de vous. + +— Mais vous aviez réclamé… + +— L’aide d’un gentilhomme, et non la surveillance d’un espion. + +— Le mot est un peu dur! + +— Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgré eux? + +— Des indiscrets. + +— Le mot est trop doux. + +— Allons, madame, je vois bien qu’il faut faire tout ce que vous +voulez. + +— Pourquoi vous être privé du mérite de le faire tout de suite? + +— N’y en a-t-il donc aucun à se repentir? + +— Et vous repentez-vous réellement? + +— Je n’en sais rien moi-même. Mais ce que je sais, c’est que je vous +promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez vous +accompagner jusqu’où vous allez. + +— Et vous me quitterez après? + +— Oui. + +— Sans m’épier à ma sortie? + +— Non. + +— Parole d’honneur? + +— Foi de gentilhomme! + +— Prenez mon bras et marchons alors.» + +D’Artagnan offrit son bras à Mme Bonacieux, qui s’y suspendit, moitié +rieuse, moitié tremblante, et tous deux gagnèrent le haut de la rue de +La Harpe. Arrivée là, la jeune femme parut hésiter, comme elle avait +déjà fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, à de certains signes, +elle sembla reconnaître une porte; et s’approchant de cette porte: + +«Et maintenant, monsieur, dit-elle, c’est ici que j’ai affaire; mille +fois merci de votre honorable compagnie, qui m’a sauvée de tous les +dangers auxquels, seule, j’eusse été exposée. Mais le moment est venu +de tenir votre parole: je suis arrivée à ma destination. + +— Et vous n’aurez plus rien à craindre en revenant? + +— Je n’aurai à craindre que les voleurs. + +— N’est-ce donc rien? + +— Que pourraient-ils me prendre? je n’ai pas un denier sur moi. + +— Vous oubliez ce beau mouchoir brodé, armorié. + +— Lequel? + +— Celui que j’ai trouvé à vos pieds et que j’ai remis dans votre poche. + +— Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s’écria la jeune femme, +voulez-vous me perdre? + +— Vous voyez bien qu’il y a encore du danger pour vous, puisqu’un seul +mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on entendait ce mot, +vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s’écria d’Artagnan en lui +saisissant la main et la couvrant d’un ardent regard, tenez! soyez plus +généreuse, confiez-vous à moi; n’avez- vous donc pas lu dans mes yeux +qu’il n’y a que dévouement et sympathie dans mon coeur? + +— Si fait, répondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes secrets, et +je vous les dirai; mais ceux des autres, c’est autre chose. + +— C’est bien, dit d’Artagnan, je les découvrirai; puisque ces secrets +peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces secrets +deviennent les miens. + +— Gardez-vous-en bien, s’écria la jeune femme avec un sérieux qui fit +frissonner d’Artagnan malgré lui. Oh! ne vous mêlez en rien de ce qui +me regarde, ne cherchez point à m’aider dans ce que j’accomplis; et +cela, je vous le demande au nom de l’intérêt que je vous inspire, au +nom du service que vous m’avez rendu! et que je n’oublierai de ma vie. +Croyez bien plutôt à ce que je vous dis. Ne vous occupez plus de moi, +je n’existe plus pour vous, que ce soit comme si vous ne m’aviez jamais +vue. + +— Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d’Artagnan piqué. + +— Voilà deux ou trois fois que vous avez prononcé ce nom, monsieur, et +cependant je vous ai dit que je ne le connaissais pas. + +— Vous ne connaissez pas l’homme au volet duquel vous avez été frapper. +Allons donc, madame! vous me croyez par trop crédule, aussi! + +— Avouez que c’est pour me faire parler que vous inventez cette +histoire, et que vous créez ce personnage. + +— Je n’invente rien, madame, je ne crée rien, je dis l’exacte vérité. + +— Et vous dites qu’un de vos amis demeure dans cette maison? + +— Je le dis et je le répète pour la troisième fois, cette maison est +celle qu’habite mon ami, et cet ami est Aramis. + +— Tout cela s’éclaircira plus tard, murmura la jeune femme: maintenant, +monsieur, taisez-vous. + +— Si vous pouviez voir mon coeur tout à découvert, dit d’Artagnan, vous +y liriez tant de curiosité, que vous auriez pitié de moi, et tant +d’amour, que vous satisferiez à l’instant même ma curiosité. On n’a +rien à craindre de ceux qui vous aiment. + +— Vous parlez bien vite d’amour, monsieur! dit la jeune femme en +secouant la tête. + +— C’est que l’amour m’est venu vite et pour la première fois, et que je +n’ai pas vingt ans.» + +La jeune femme le regarda à la dérobée. + +«Écoutez, je suis déjà sur la trace, dit d’Artagnan. Il y a trois mois, +j’ai manqué avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir pareil à celui +que vous avez montré à cette femme qui était chez lui, pour un mouchoir +marqué de la même manière, j’en suis sûr. + +— Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le jure, +avec ces questions. + +— Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous étiez arrêtée avec +ce mouchoir, et que ce mouchoir fût saisi, ne seriez-vous pas +compromise? + +— Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes: C.B., +Constance Bonacieux? + +— Ou Camille de Bois-Tracy. + +— Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les dangers +que je cours pour moi-même ne vous arrêtent pas, songez à ceux que vous +pouvez courir, vous! + +— Moi? + +— Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie à me +connaître. + +— Alors, je ne vous quitte plus. + +— Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains, +monsieur, au nom du Ciel, au nom de l’honneur d’un militaire, au nom de +la courtoisie d’un gentilhomme, éloignez-vous; tenez, voilà minuit qui +sonne, c’est l’heure où l’on m’attend. + +— Madame, dit le jeune homme en s’inclinant, je ne sais rien refuser à +qui me demande ainsi; soyez contente, je m’éloigne. + +— Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m’épierez pas? + +— Je rentre chez moi à l’instant. + +— Ah! je le savais bien, que vous étiez un brave jeune homme!» s’écria +Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l’autre sur le +marteau d’une petite porte presque perdue dans la muraille. + +D’Artagnan saisit la main qu’on lui tendait et la baisa ardemment. + +«Ah! j’aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s’écria d’Artagnan avec +cette brutalité naïve que les femmes préfèrent souvent aux afféteries +de la politesse, parce qu’elle découvre le fond de la pensée et qu’elle +prouve que le sentiment l’emporte sur la raison. + +— Eh bien, reprit Mme Bonacieux d’une voix presque caressante, et en +serrant la main de d’Artagnan qui n’avait pas abandonné la sienne; eh +bien, je n’en dirai pas autant que vous: ce qui est perdu pour +aujourd’hui n’est pas perdu pour l’avenir. Qui sait, si lorsque je +serai déliée un jour, je ne satisferai pas votre curiosité? + +— Et faites-vous la même promesse à mon amour? s’écria d’Artagnan au +comble de la joie. + +— Oh! de ce côté, je ne veux point m’engager, cela dépendra des +sentiments que vous saurez m’inspirer. + +— Ainsi, aujourd’hui, madame… + +— Aujourd’hui, monsieur, je n’en suis encore qu’à la reconnaissance. + +— Ah! vous êtes trop charmante, dit d’Artagnan avec tristesse, et vous +abusez de mon amour. + +— Non, j’use de votre générosité, voilà tout. Mais croyez-le bien, avec +certaines gens tout se retrouve. + +— Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N’oubliez pas cette +soirée, n’oubliez pas cette promesse. + +— Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout. Eh +bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m’attendait à minuit +juste, et je suis en retard. + +— De cinq minutes. + +— Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq +siècles. + +— Quand on aime. + +— Eh bien, qui vous dit que je n’ai pas affaire à un amoureux? + +— C’est un homme qui vous attend? s’écria d’Artagnan, un homme! + +— Allons, voilà la discussion qui va recommencer, fit Mme Bonacieux +avec un demi-sourire qui n’était pas exempt d’une certaine teinte +d’impatience. + +— Non, non, je m’en vais, je pars; je crois en vous, je veux avoir tout +le mérite de mon dévouement, ce dévouement dût-il être une stupidité. +Adieu, madame, adieu!» + +Et comme s’il ne se fût senti la force de se détacher de la main qu’il +tenait que par une secousse, il s’éloigna tout courant, tandis que Mme +Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups lents et réguliers; +puis, arrivé à l’angle de la rue, il se retourna: la porte s’était +ouverte et refermée, la jolie mercière avait disparu. + +D’Artagnan continua son chemin, il avait donné sa parole de ne pas +épier Mme Bonacieux, et sa vie eût-elle dépendu de l’endroit où elle +allait se rendre, ou de la personne qui devait l’accompagner, +d’Artagnan serait rentré chez lui, puisqu’il avait dit qu’il y +rentrait. Cinq minutes après, il était dans la rue des Fossoyeurs. + +«Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire. Il se +sera endormi en m’attendant, ou il sera retourné chez lui, et en +rentrant il aura appris qu’une femme y était venue. Une femme chez +Athos! Après tout, continua d’Artagnan, il y en avait bien une chez +Aramis. Tout cela est fort étrange, et je serais bien curieux de savoir +comment cela finira. + +— Mal, monsieur, mal», répondit une voix que le jeune homme reconnut +pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout haut, à la manière +des gens très préoccupés, il s’était engagé dans l’allée au fond de +laquelle était l’escalier qui conduisait à sa chambre. + +«Comment, mal? que veux-tu dire, imbécile? demanda d’Artagnan, +qu’est-il donc arrivé? + +— Toutes sortes de malheurs. + +— Lesquels? + +— D’abord M. Athos est arrêté. + +— Arrêté! Athos! arrêté! pourquoi? + +— On l’a trouvé chez vous; on l’a pris pour vous. + +— Et par qui a-t-il été arrêté? + +— Par la garde qu’ont été chercher les hommes noirs que vous avez mis +en fuite. + +— Pourquoi ne s’est-il pas nommé? pourquoi n’a-t-il pas dit qu’il était +étranger à cette affaire? + +— Il s’en est bien gardé, monsieur; il s’est au contraire approché de +moi et m’a dit: «C’est ton maître qui a besoin de sa liberté en ce +moment, et non pas moi, puisqu’il sait tout et que je ne sais rien. On +le croira arrêté, et cela lui donnera du temps; dans trois jours je +dirai qui je suis, et il faudra bien qu’on me fasse sortir.» + +— Bravo, Athos! noble coeur, murmura d’Artagnan, je le reconnais bien +là! Et qu’ont fait les sbires? + +— Quatre l’ont emmené je ne sais où, à la Bastille ou au For- l’Évêque; +deux sont restés avec les hommes noirs, qui ont fouillé partout et qui +ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers, pendant cette +expédition, montaient la garde à la porte; puis, quand tout a été fini, +ils sont partis, laissant la maison vide et tout ouvert. + +— Et Porthos et Aramis? + +— Je ne les avais pas trouvés, ils ne sont pas venus. + +— Mais ils peuvent venir d’un moment à l’autre, car tu leur as fait +dire que je les attendais? + +— Oui, monsieur. + +— Eh bien, ne bouge pas d’ici; s’ils viennent, préviens-les de ce qui +m’est arrivé, qu’ils m’attendent au cabaret de la Pomme de Pin; ici il +y aurait danger, la maison peut être espionnée. Je cours chez M. de +Tréville pour lui annoncer tout cela, et je les y rejoins. + +— C’est bien, monsieur, dit Planchet. + +— Mais tu resteras, tu n’auras pas peur! dit d’Artagnan en revenant sur +ses pas pour recommander le courage à son laquais. + +— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez pas +encore; je suis brave quand je m’y mets, allez; c’est le tout de m’y +mettre; d’ailleurs je suis Picard. + +— Alors, c’est convenu, dit d’Artagnan, tu te fais tuer plutôt que de +quitter ton poste. + +— Oui, monsieur, et il n’y a rien que je ne fasse pour prouver à +monsieur que je lui suis attaché.» + +«Bon, dit en lui-même d’Artagnan, il paraît que la méthode que j’ai +employée à l’égard de ce garçon est décidément la bonne: j’en userai +dans l’occasion.» + +Et de toute la vitesse de ses jambes, déjà quelque peu fatiguées +cependant par les courses de la journée, d’Artagnan se dirigea vers la +rue du Colombier. + +M. de Tréville n’était point à son hôtel; sa compagnie était de garde +au Louvre; il était au Louvre avec sa compagnie. + +Il fallait arriver jusqu’à M. de Tréville; il était important qu’il fût +prévenu de ce qui se passait. D’Artagnan résolut d’essayer d’entrer au +Louvre. Son costume de garde dans la compagnie de M. des Essarts lui +devait être un passeport. + +Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai pour +prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l’idée de passer le bac; +mais en arrivant au bord de l’eau, il avait machinalement introduit sa +main dans sa poche et s’était aperçu qu’il n’avait pas de quoi payer le +passeur. + +Comme il arrivait à la hauteur de la rue Guénégaud, il vit déboucher de +la rue Dauphine un groupe composé de deux personnes et dont l’allure le +frappa. + +Les deux personnes qui composaient le groupe étaient: l’un, un homme; +l’autre, une femme. + +La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l’homme ressemblait à +s’y méprendre à Aramis. + +En outre, la femme avait cette mante noire que d’Artagnan voyait encore +se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la porte de la +rue de La Harpe. + +De plus, l’homme portait l’uniforme des mousquetaires. + +Le capuchon de la femme était rabattu, l’homme tenait son mouchoir sur +son visage; tous deux, cette double précaution l’indiquait, tous deux +avaient donc intérêt à n’être point reconnus. + +Ils prirent le pont: c’était le chemin de d’Artagnan, puisque +d’Artagnan se rendait au Louvre; d’Artagnan les suivit. + +D’Artagnan n’avait pas fait vingt pas, qu’il fut convaincu que cette +femme, c’était Mme Bonacieux, et que cet homme, c’était Aramis. + +Il sentit à l’instant même tous les soupçons de la jalousie qui +s’agitaient dans son coeur. + +Il était doublement trahi et par son ami et par celle qu’il aimait déjà +comme une maîtresse. Mme Bonacieux lui avait juré ses grands dieux +qu’elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d’heure après qu’elle +lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras d’Aramis. + +D’Artagnan ne réfléchit pas seulement qu’il connaissait la jolie +mercière depuis trois heures seulement, qu’elle ne lui devait rien +qu’un peu de reconnaissance pour l’avoir délivrée des hommes noirs qui +voulaient l’enlever, et qu’elle ne lui avait rien promis. Il se regarda +comme un amant outragé, trahi, bafoué; le sang et la colère lui +montèrent au visage, il résolut de tout éclaircir. + +La jeune femme et le jeune homme s’étaient aperçus qu’ils étaient +suivis, et ils avaient doublé le pas. D’Artagnan prit sa course, les +dépassa, puis revint sur eux au moment où ils se trouvaient devant la +Samaritaine, éclairée par un réverbère qui projetait sa lueur sur toute +cette partie du pont. + +D’Artagnan s’arrêta devant eux, et ils s’arrêtèrent devant lui. + +«Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant d’un +pas et avec un accent étranger qui prouvait à d’Artagnan qu’il s’était +trompé dans une partie de ses conjectures. + +— Ce n’est pas Aramis! s’écria-t-il. + +— Non, monsieur, ce n’est point Aramis, et à votre exclamation je vois +que vous m’avez pris pour un autre, et je vous pardonne. + +— Vous me pardonnez! s’écria d’Artagnan. + +— Oui, répondit l’inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce n’est +pas à moi que vous avez affaire. + +— Vous avez raison, monsieur, dit d’Artagnan, ce n’est pas à vous que +j’ai affaire, c’est à madame. + +— À madame! vous ne la connaissez pas, dit l’étranger. + +— Vous vous trompez, monsieur, je la connais. + +— Ah! fit Mme Bonacieux d’un ton de reproche, ah monsieur! j’avais +votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme; j’espérais +pouvoir compter dessus. + +— Et moi, madame, dit d’Artagnan embarrassé, vous m’aviez promis… + +— Prenez mon bras, madame, dit l’étranger, et continuons notre chemin.» + +Cependant d’Artagnan, étourdi, atterré, anéanti par tout ce qui lui +arrivait, restait debout et les bras croisés devant le mousquetaire et +Mme Bonacieux. + +Le mousquetaire fit deux pas en avant et écarta d’Artagnan avec la +main. + +D’Artagnan fit un bond en arrière et tira son épée. + +En même temps et avec la rapidité de l’éclair, l’inconnu tira la +sienne. + +«Au nom du Ciel, Milord! s’écria Mme Bonacieux en se jetant entre les +combattants et prenant les épées à pleines mains. + +— Milord! s’écria d’Artagnan illuminé d’une idée subite, Milord! +pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez… + +— Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux à demi-voix; et +maintenant vous pouvez nous perdre tous. + +— Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l’aimais, Milord, +et j’étais jaloux; vous savez ce que c’est que d’aimer, Milord; +pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer pour Votre +Grâce. + +— Vous êtes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant à +d’Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous m’offrez +vos services, je les accepte; suivez-nous à vingt pas jusqu’au Louvre; +et si quelqu’un nous épie, tuez-le!» + +D’Artagnan mit son épée nue sous son bras, laissa prendre à Mme +Bonacieux et au duc vingt pas d’avance et les suivit, prêt à exécuter à +la lettre les instructions du noble et élégant ministre de Charles Ier. + +Mais heureusement le jeune séide n’eut aucune occasion de donner au duc +cette preuve de son dévouement, et la jeune femme et le beau +mousquetaire rentrèrent au Louvre par le guichet de l’Échelle sans +avoir été inquiétés… + +Quant à d’Artagnan, il se rendit aussitôt au cabaret de la Pomme de +Pin, où il trouva Porthos et Aramis qui l’attendaient. + +Mais, sans leur donner d’autre explication sur le dérangement qu’il +leur avait causé, il leur dit qu’il avait terminé seul l’affaire pour +laquelle il avait cru un instant avoir besoin de leur intervention. Et +maintenant, emportés que nous sommes par notre récit, laissons nos +trois amis rentrer chacun chez soi, et suivons, dans les détours du +Louvre, le duc de Buckingham et son guide. + + + + +CHAPITRE XII. +GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM + + +Madame Bonacieux et le duc entrèrent au Louvre sans difficulté; Mme +Bonacieux était connue pour appartenir à la reine; le duc portait +l’uniforme des mousquetaires de M. de Tréville, qui, comme nous l’avons +dit, était de garde ce soir-là. D’ailleurs Germain était dans les +intérêts de la reine, et si quelque chose arrivait, Mme Bonacieux +serait accusée d’avoir introduit son amant au Louvre, voilà tout; elle +prenait sur elle le crime: sa réputation était perdue, il est vrai, +mais de quelle valeur était dans le monde la réputation d’une petite +mercière? + +Une fois entrés dans l’intérieur de la cour, le duc et la jeune femme +suivirent le pied de la muraille pendant l’espace d’environ vingt-cinq +pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une petite porte de +service, ouverte le jour, mais ordinairement fermée la nuit; la porte +céda; tous deux entrèrent et se trouvèrent dans l’obscurité, mais Mme +Bonacieux connaissait tous les tours et détours de cette partie du +Louvre, destinée aux gens de la suite. Elle referma les portes derrière +elle, prit le duc par la main, fit quelques pas en tâtonnant, saisit +une rampe, toucha du pied un degré, et commença de monter un escalier: +le duc compta deux étages. Alors elle prit à droite, suivit un long +corridor, redescendit un étage, fit quelques pas encore, introduisit +une clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa le duc dans un +appartement éclairé seulement par une lampe de nuit, en disant: «Restez +ici, Milord duc, on va venir.» Puis elle sortit par la même porte, +qu’elle ferma à la clef, de sorte que le duc se trouva littéralement +prisonnier. + +Cependant, tout isolé qu’il se trouvait, il faut le dire, le duc de +Buckingham n’éprouva pas un instant de crainte; un des côtés saillants +de son caractère était la recherche de l’aventure et l’amour du +romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n’était pas la première fois +qu’il risquait sa vie dans de pareilles tentatives; il avait appris que +ce prétendu message d’Anne d’Autriche, sur la foi duquel il était venu +à Paris, était un piège, et au lieu de regagner l’Angleterre, il avait, +abusant de la position qu’on lui avait faite, déclaré à la reine qu’il +ne partirait pas sans l’avoir vue. La reine avait positivement refusé +d’abord, puis enfin elle avait craint que le duc, exaspéré, ne fît +quelque folie. Déjà elle était décidée à le recevoir et à le supplier +de partir aussitôt, lorsque, le soir même de cette décision, Mme +Bonacieux, qui était chargée d’aller chercher le duc et de le conduire +au Louvre, fut enlevée. Pendant deux jours on ignora complètement ce +qu’elle était devenue, et tout resta en suspens. Mais une fois libre, +une fois remise en rapport avec La Porte, les choses avaient repris +leur cours, et elle venait d’accomplir la périlleuse entreprise que, +sans son arrestation, elle eût exécutée trois jours plus tôt. + +Buckingham, resté seul, s’approcha d’une glace. Cet habit de +mousquetaire lui allait à merveille. + +À trente-cinq ans qu’il avait alors, il passait à juste titre pour le +plus beau gentilhomme et pour le plus élégant cavalier de France et +d’Angleterre. + +Favori de deux rois, riche à millions, tout-puissant dans un royaume +qu’il bouleversait à sa fantaisie et calmait à son caprice, Georges +Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une de ces existences +fabuleuses qui restent dans le cours des siècles comme un étonnement +pour la postérité. + +Aussi, sûr de lui-même, convaincu de sa puissance, certain que les lois +qui régissent les autres hommes ne pouvaient l’atteindre, allait-il +droit au but qu’il s’était fixé, ce but fût-il si élevé et si +éblouissant que c’eût été folie pour un autre que de l’envisager +seulement. C’est ainsi qu’il était arrivé à s’approcher plusieurs fois +de la belle et fière Anne d’Autriche et à s’en faire aimer, à force +d’éblouissement. + +Georges Villiers se plaça donc devant une glace, comme nous l’avons +dit, rendit à sa belle chevelure blonde les ondulations que le poids de +son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa moustache, et le coeur +tout gonflé de joie, heureux et fier de toucher au moment qu’il avait +si longtemps désiré, se sourit à lui-même d’orgueil et d’espoir. + +En ce moment, une porte cachée dans la tapisserie s’ouvrit et une femme +apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il jeta un cri, +c’était la reine! + +Anne d’Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c’est-à- dire +qu’elle se trouvait dans tout l’éclat de sa beauté. + +Sa démarche était celle d’une reine ou d’une déesse; ses yeux, qui +jetaient des reflets d’émeraude, étaient parfaitement beaux, et tout à +la fois pleins de douceur et de majesté. + +Sa bouche était petite et vermeille, et quoique sa lèvre inférieure, +comme celle des princes de la maison d’Autriche, avançât légèrement sur +l’autre, elle était éminemment gracieuse dans le sourire, mais aussi +profondément dédaigneuse dans le mépris. + +Sa peau était citée pour sa douceur et son velouté, sa main et ses bras +étaient d’une beauté surprenante, et tous les poètes du temps les +chantaient comme incomparables. + +Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu’ils étaient dans sa jeunesse, +étaient devenus châtains, et qu’elle portait frisés très clair et avec +beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage, auquel le +censeur le plus rigide n’eût pu souhaiter qu’un peu moins de rouge, et +le statuaire le plus exigeant qu’un peu plus de finesse dans le nez. + +Buckingham resta un instant ébloui; jamais Anne d’Autriche ne lui était +apparue aussi belle, au milieu des bals, des fêtes, des carrousels, +qu’elle lui apparut en ce moment, vêtue d’une simple robe de satin +blanc et accompagnée de doña Estefania, la seule de ses femmes +espagnoles qui n’eût pas été chassée par la jalousie du roi et par les +persécutions de Richelieu. + +Anne d’Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se précipita à ses +genoux, et avant que la reine eût pu l’en empêcher, il baisa le bas de +sa robe. + +«Duc, vous savez déjà que ce n’est pas moi qui vous ai fait écrire. + +— Oh! oui, madame, oui, Votre Majesté, s’écria le duc; je sais que j’ai +été un fou, un insensé de croire que la neige s’animerait, que le +marbre s’échaufferait; mais, que voulez-vous, quand on aime, on croit +facilement à l’amour; d’ailleurs je n’ai pas tout perdu à ce voyage, +puisque je vous vois. + +— Oui, répondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous vois, +Milord. Je vous vois par pitié pour vous-même; je vous vois parce +qu’insensible à toutes mes peines, vous vous êtes obstiné à rester dans +une ville où, en restant, vous courez risque de la vie et me faites +courir risque de mon honneur; je vous vois pour vous dire que tout nous +sépare, les profondeurs de la mer, l’inimitié des royaumes, la sainteté +des serments. Il est sacrilège de lutter contre tant de choses, Milord. +Je vous vois enfin pour vous dire qu’il ne faut plus nous voir. + +— Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de votre +voix couvre la dureté de vos paroles. Vous parlez de sacrilège! mais le +sacrilège est dans la séparation des coeurs que Dieu avait formés l’un +pour l’autre. + +— Milord, s’écria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais dit +que je vous aimais. + +— Mais vous ne m’avez jamais dit non plus que vous ne m’aimiez point; +et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la part de +Votre Majesté une trop grande ingratitude. Car, dites-moi, où +trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps, ni +l’absence, ni le désespoir ne peuvent éteindre; un amour qui se +contente d’un ruban égaré, d’un regard perdu, d’une parole échappée? + +«Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la première fois, et +depuis trois ans je vous aime ainsi. + +«Voulez-vous que je vous dise comment vous étiez vêtue la première fois +que je vous vis? voulez-vous que je détaille chacun des ornements de +votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous étiez assise sur des +carreaux, à la mode d’Espagne; vous aviez une robe de satin vert avec +des broderies d’or et d’argent; des manches pendantes et renouées sur +vos beaux bras, sur ces bras admirables, avec de gros diamants; vous +aviez une fraise fermée, un petit bonnet sur votre tête, de la couleur +de votre robe, et sur ce bonnet une plume de héron. + +«Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous +étiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous êtes +maintenant, c’est-à-dire cent fois plus belle encore! + +— Quelle folie! murmura Anne d’Autriche, qui n’avait pas le courage +d’en vouloir au duc d’avoir si bien conservé son portrait dans son +coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec de pareils +souvenirs! + +— Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n’ai que des souvenirs, +moi. C’est mon bonheur, mon trésor, mon espérance. Chaque fois que je +vous vois, c’est un diamant de plus que je renferme dans l’écrin de mon +coeur. Celui-ci est le quatrième que vous laissez tomber et que je +ramasse; car en trois ans, madame, je ne vous ai vue que quatre fois: +cette première que je viens de vous dire, la seconde chez Mme de +Chevreuse, la troisième dans les jardins d’Amiens. + +— Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soirée. + +— Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c’est la soirée +heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la belle nuit +qu’il faisait? Comme l’air était doux et parfumé, comme le ciel était +bleu et tout émaillé d’étoiles! Ah! cette fois, madame, j’avais pu être +un instant seul avec vous; cette fois, vous étiez prête à tout me dire, +l’isolement de votre vie, les chagrins de votre coeur. Vous étiez +appuyée à mon bras, tenez, à celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tête +à votre côté, vos beaux cheveux effleurer mon visage, et chaque fois +qu’ils l’effleuraient je frissonnais de la tête aux pieds. Oh! reine, +reine! oh! vous ne savez pas tout ce qu’il y a de félicités du ciel, de +joies du paradis enfermées dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma +fortune, ma gloire, tout ce qu’il me reste de jours à vivre, pour un +pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-là, madame, +cette nuit-là vous m’aimiez, je vous le jure. + +— Milord, il est possible, oui, que l’influence du lieu, que le charme +de cette belle soirée, que la fascination de votre regard, que ces +mille circonstances enfin qui se réunissent parfois pour perdre une +femme se soient groupées autour de moi dans cette fatale soirée; mais +vous l’avez vu, Milord, la reine est venue au secours de la femme qui +faiblissait: au premier mot que vous avez osé dire, à la première +hardiesse à laquelle j’ai eu à répondre, j’ai appelé. + +— Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien aurait +succombé à cette épreuve; mais mon amour, à moi, en est sorti plus +ardent et plus éternel. Vous avez cru me fuir en revenant à Paris, vous +avez cru que je n’oserais quitter le trésor sur lequel mon maître +m’avait chargé de veiller. Ah! que m’importent à moi tous les trésors +du monde et tous les rois de la terre! Huit jours après, j’étais de +retour, madame. Cette fois, vous n’avez rien eu à me dire: j’avais +risqué ma faveur, ma vie, pour vous voir une seconde, je n’ai pas même +touché votre main, et vous m’avez pardonné en me voyant si soumis et si +repentant. + +— Oui, mais la calomnie s’est emparée de toutes ces folies dans +lesquelles je n’étais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le roi, +excité par M. le cardinal, a fait un éclat terrible: Mme de Vernet a +été chassée, Putange exilé, Mme de Chevreuse est tombée en défaveur, et +lorsque vous avez voulu revenir comme ambassadeur en France, le roi +lui-même, souvenez-vous-en, Milord, le roi lui-même s’y est opposé. + +— Oui, et la France va payer d’une guerre le refus de son roi. Je ne +puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que vous +entendiez parler de moi. + +«Quel but pensez-vous qu’aient eu cette expédition de Ré et cette ligue +avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le plaisir de vous +voir! + +«Je n’ai pas l’espoir de pénétrer à main armée jusqu’à Paris, je le +sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix +nécessitera un négociateur, ce négociateur ce sera moi. On n’osera plus +me refuser alors, et je reviendrai à Paris, et je vous reverrai, et je +serai heureux un instant. Des milliers d’hommes, il est vrai, auront +payé mon bonheur de leur vie; mais que m’importera, à moi, pourvu que +je vous revoie! Tout cela est peut- être bien fou, peut-être bien +insensé; mais, dites-moi, quelle femme a un amant plus amoureux? quelle +reine a eu un serviteur plus ardent? + +— Milord, Milord, vous invoquez pour votre défense des choses qui vous +accusent encore; Milord, toutes ces preuves d’amour que vous voulez me +donner sont presque des crimes. + +— Parce que vous ne m’aimez pas, madame: si vous m’aimiez, vous verriez +tout cela autrement, si vous m’aimiez, oh! mais, si vous m’aimiez, ce +serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah! Mme de Chevreuse dont +vous parliez tout à l’heure, Mme de Chevreuse a été moins cruelle que +vous; Holland l’a aimée, et elle a répondu à son amour. + +— Mme de Chevreuse n’était pas reine, murmura Anne d’Autriche, vaincue +malgré elle par l’expression d’un amour si profond. + +— Vous m’aimeriez donc si vous ne l’étiez pas, vous, madame, dites, +vous m’aimeriez donc? Je puis donc croire que c’est la dignité seule de +votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je puis donc croire que si +vous eussiez été Mme de Chevreuse, le pauvre Buckingham aurait pu +espérer? Merci de ces douces paroles, ô ma belle Majesté, cent fois +merci. + +— Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprété; je n’ai pas voulu +dire… + +— Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d’une erreur, n’ayez +pas la cruauté de me l’enlever. Vous l’avez dit vous-même, on m’a +attiré dans un piège, j’y laisserai ma vie peut-être, car, tenez, c’est +étrange, depuis quelque temps j’ai des pressentiments que je vais +mourir.» Et le duc sourit d’un sourire triste et charmant à la fois. + +«Oh! mon Dieu! s’écria Anne d’Autriche avec un accent d’effroi qui +prouvait quel intérêt plus grand qu’elle ne le voulait dire elle +prenait au duc. + +— Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non; c’est même +ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me préoccupe point de +pareils rêves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette espérance que +vous m’avez presque donnée, aura tout payé, fût-ce même ma vie. + +— Eh bien, dit Anne d’Autriche, moi aussi, duc, moi, j’ai des +pressentiments, moi aussi j’ai des rêves. J’ai songé que je vous voyais +couché sanglant, frappé d’une blessure. + +— Au côté gauche, n’est-ce pas, avec un couteau? interrompit +Buckingham. + +— Oui, c’est cela, Milord, c’est cela, au côté gauche avec un couteau. +Qui a pu vous dire que j’avais fait ce rêve? Je ne l’ai confié qu’à +Dieu, et encore dans mes prières. + +— Je n’en veux pas davantage, et vous m’aimez, madame, c’est bien. + +— Je vous aime, moi? + +— Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mêmes rêves qu’à moi, si vous +ne m’aimiez pas? Aurions-nous les mêmes pressentiments, si nos deux +existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous m’aimez, ô reine, et +vous me pleurerez? + +— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Anne d’Autriche, c’est plus que je +n’en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez, retirez-vous; +je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime pas; mais ce que je +sais, c’est que je ne serai point parjure. Prenez donc pitié de moi, et +partez. Oh! si vous êtes frappé en France, si vous mourez en France, si +je pouvais supposer que votre amour pour moi fût cause de votre mort, +je ne me consolerais jamais, j’en deviendrais folle. Partez donc, +partez, je vous en supplie. + +— Oh! que vous êtes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit Buckingham. + +— Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard; revenez +comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entouré de gardes +qui vous défendront, de serviteurs qui veilleront sur vous, et alors je +ne craindrai plus pour vos jours, et j’aurai du bonheur à vous revoir. + +— Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites? + +— Oui… + +— Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de vous et +qui me rappelle que je n’ai point fait un rêve; quelque chose que vous +ayez porté et que je puisse porter à mon tour, une bague, un collier, +une chaîne. + +— Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous me +demandez? + +— Oui. + +— À l’instant même? + +— Oui. + +— Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre? + +— Oui, je vous le jure! + +— Attendez, alors, attendez.» + +Et Anne d’Autriche rentra dans son appartement et en sortit presque +aussitôt, tenant à la main un petit coffret en bois de rose à son +chiffre, tout incrusté d’or. + +«Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en mémoire de moi.» + +Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois à genoux. + +«Vous m’avez promis de partir, dit la reine. + +— Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je pars.» + +Anne d’Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en s’appuyant de +l’autre sur Estefania, car elle sentait que les forces allaient lui +manquer. + +Buckingham appuya avec passion ses lèvres sur cette belle main, puis se +relevant: + +«Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai revue, +madame, dussé-je bouleverser le monde pour cela.» + +Et, fidèle à la promesse qu’il avait faite, il s’élança hors de +l’appartement. + +Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l’attendait, et qui, +avec les mêmes précautions et le même bonheur, le reconduisit hors du +Louvre. + + + + +CHAPITRE XIII. +MONSIEUR BONACIEUX + + +Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un personnage +dont, malgré sa position précaire, on n’avait paru s’inquiéter que fort +médiocrement; ce personnage était M. Bonacieux, respectable martyr des +intrigues politiques et amoureuses qui s’enchevêtraient si bien les +unes aux autres, dans cette époque à la fois si chevaleresque et si +galante. + +Heureusement — le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle pas — +heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de vue. + +Les estafiers qui l’avaient arrêté le conduisirent droit à la Bastille, +où on le fit passer tout tremblant devant un peloton de soldats qui +chargeaient leurs mousquets. + +De là, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la part +de ceux qui l’avaient amené, l’objet des plus grossières injures et des +plus farouches traitements. Les sbires voyaient qu’ils n’avaient pas +affaire à un gentilhomme, et ils le traitaient en véritable croquant. + +Au bout d’une demi-heure à peu près, un greffier vint mettre fin à ses +tortures, mais non pas à ses inquiétudes, en donnant l’ordre de +conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires. +Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec M. +Bonacieux on n’y faisait pas tant de façons. + +Deux gardes s’emparèrent du mercier, lui firent traverser une cour, le +firent entrer dans un corridor où il y avait trois sentinelles, +ouvrirent une porte et le poussèrent dans une chambre basse, où il n’y +avait pour tous meubles qu’une table, une chaise et un commissaire. Le +commissaire était assis sur la chaise et occupé à écrire sur la table. + +Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur un +signe du commissaire, s’éloignèrent hors de la portée de la voix. + +Le commissaire, qui jusque-là avait tenu sa tête baissée sur ses +papiers, la releva pour voir à qui il avait affaire. Ce commissaire +était un homme à la mine rébarbative, au nez pointu, aux pommettes +jaunes et saillantes, aux yeux petits mais investigateurs et vifs, à la +physionomie tenant à la fois de la fouine et du renard. Sa tête, +supportée par un cou long et mobile, sortait de sa large robe noire en +se balançant avec un mouvement à peu près pareil à celui de la tortue +tirant sa tête hors de sa carapace. + +Il commença par demander à M. Bonacieux ses nom et prénoms, son âge, +son état et son domicile. + +L’accusé répondit qu’il s’appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu’il +était âgé de cinquante et un ans, mercier retiré et qu’il demeurait rue +des Fossoyeurs, n° 11. + +Le commissaire alors, au lieu de continuer à l’interroger, lui fit un +grand discours sur le danger qu’il y a pour un bourgeois obscur à se +mêler des choses publiques. + +Il compliqua cet exorde d’une exposition dans laquelle il raconta la +puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre incomparable, ce +vainqueur des ministres passés, cet exemple des ministres à venir: +actes et puissance que nul ne contrecarrait impunément. + +Après cette deuxième partie de son discours, fixant son regard +d’épervier sur le pauvre Bonacieux, il l’invita à réfléchir à la +gravité de sa situation. + +Les réflexions du mercier étaient toutes faites: il donnait au diable +l’instant où M. de La Porte avait eu l’idée de le marier avec sa +filleule, et l’instant surtout où cette filleule avait été reçue dame +de la lingerie chez la reine. + +Le fond du caractère de maître Bonacieux était un profond égoïsme mêlé +à une avarice sordide, le tout assaisonné d’une poltronnerie extrême. +L’amour que lui avait inspiré sa jeune femme, étant un sentiment tout +secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments primitifs que nous +venons d’énumérer. + +Bonacieux réfléchit, en effet, sur ce qu’on venait de lui dire. + +«Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que je +connais et que j’apprécie plus que personne le mérite de l’incomparable +Éminence par laquelle nous avons l’honneur d’être gouvernés. + +— Vraiment? demanda le commissaire d’un air de doute; mais s’il en +était véritablement ainsi, comment seriez-vous à la Bastille? + +— Comment j’y suis, ou plutôt pourquoi j’y suis, répliqua M. Bonacieux, +voilà ce qu’il m’est parfaitement impossible de vous dire, vu que je +l’ignore moi-même; mais, à coup sûr, ce n’est pas pour avoir désobligé, +sciemment du moins, M. le cardinal. + +— Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous êtes +ici accusé de haute trahison. + +— De haute trahison! s’écria Bonacieux épouvanté, de haute trahison! et +comment voulez-vous qu’un pauvre mercier qui déteste les huguenots et +qui abhorre les Espagnols soit accusé de haute trahison? Réfléchissez, +monsieur, la chose est matériellement impossible. + +— Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l’accusé comme si +ses petits yeux avaient la faculté de lire jusqu’au plus profond des +coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme? + +— Oui, monsieur, répondit le mercier tout tremblant, sentant que +c’était là où les affaires allaient s’embrouiller; c’est-à-dire, j’en +avais une. + +— Comment? vous en aviez une! qu’en avez-vous fait, si vous ne l’avez +plus? + +— On me l’a enlevée, monsieur. + +— On vous l’a enlevée? dit le commissaire. Ah!» + +Bonacieux sentit à ce «ah!» que l’affaire s’embrouillait de plus en +plus. + +«On vous l’a enlevée! reprit le commissaire, et savez-vous quel est +l’homme qui a commis ce rapt? + +— Je crois le connaître. + +— Quel est-il? + +— Songez que je n’affirme rien, monsieur le commissaire, et que je +soupçonne seulement. + +— Qui soupçonnez-vous? Voyons, répondez franchement.» + +M. Bonacieux était dans la plus grande perplexité: devait-il tout nier +ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu’il en savait trop +long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de bonne volonté. +Il se décida donc à tout dire. + +«Je soupçonne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout à +fait l’air d’un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois, à ce +qu’il m’a semblé, quand j’attendais ma femme devant le guichet du +Louvre pour la ramener chez moi.» + +Le commissaire parut éprouver quelque inquiétude. + +«Et son nom? dit-il. + +— Oh! quant à son nom, je n’en sais rien, mais si je le rencontre +jamais, je le reconnaîtrai à l’instant même, je vous en réponds, fût-il +entre mille personnes.» + +Le front du commissaire se rembrunit. + +«Vous le reconnaîtriez entre mille, dites-vous? continua-t-il… + +— C’est-à-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu’il avait fait fausse +route, c’est-à-dire… + +— Vous avez répondu que vous le reconnaîtriez, dit le commissaire; +c’est bien, en voici assez pour aujourd’hui; il faut, avant que nous +allions plus loin, que quelqu’un soit prévenu que vous connaissez le +ravisseur de votre femme. + +— Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s’écria Bonacieux +au désespoir. Je vous ai dit au contraire… + +— Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes. + +— Et où faut-il le conduire? demanda le greffier. + +— Dans un cachot. + +— Dans lequel? + +— Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu’il ferme bien», +répondit le commissaire avec une indifférence qui pénétra d’horreur le +pauvre Bonacieux. + +«Hélas! hélas! se dit-il, le malheur est sur ma tête; ma femme aura +commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et l’on me +punira avec elle: elle en aura parlé, elle aura avoué qu’elle m’avait +tout dit; une femme, c’est si faible! Un cachot, le premier venu! c’est +cela! une nuit est bientôt passée; et demain, à la roue, à la potence! +Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi!» + +Sans écouter le moins du monde les lamentations de maître Bonacieux, +lamentations auxquelles d’ailleurs ils devaient être habitués, les deux +gardes prirent le prisonnier par un bras, et l’emmenèrent, tandis que +le commissaire écrivait en hâte une lettre que son greffier attendait. + +Bonacieux ne ferma pas l’oeil, non pas que son cachot fût par trop +désagréable, mais parce que ses inquiétudes étaient trop grandes. Il +resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre bruit; et +quand les premiers rayons du jour se glissèrent dans sa chambre, +l’aurore lui parut avoir pris des teintes funèbres. + +Tout à coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un soubresaut +terrible. Il croyait qu’on venait le chercher pour le conduire à +l’échafaud; aussi, lorsqu’il vit purement et simplement paraître, au +lieu de l’exécuteur qu’il attendait, son commissaire et son greffier de +la veille, il fut tout près de leur sauter au cou. + +«Votre affaire s’est fort compliquée depuis hier au soir, mon brave +homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire toute la +vérité; car votre repentir peut seul conjurer la colère du cardinal. + +— Mais je suis prêt à tout dire, s’écria Bonacieux, du moins tout ce +que je sais. Interrogez, je vous prie. + +— Où est votre femme, d’abord? + +— Mais puisque je vous ai dit qu’on me l’avait enlevée. + +— Oui, mais depuis hier cinq heures de l’après-midi, grâce à vous, elle +s’est échappée. + +— Ma femme s’est échappée! s’écria Bonacieux. Oh! la malheureuse! +monsieur, si elle s’est échappée, ce n’est pas ma faute, je vous le +jure. + +— Qu’alliez-vous donc alors faire chez M. d’Artagnan votre voisin, avec +lequel vous avez eu une longue conférence dans la journée? + +— Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et j’avoue que +j’ai eu tort. J’ai été chez M. d’Artagnan. + +— Quel était le but de cette visite? + +— De le prier de m’aider à retrouver ma femme. Je croyais que j’avais +droit de la réclamer; je me trompais, à ce qu’il paraît, et je vous en +demande bien pardon. + +— Et qu’a répondu M. d’Artagnan? + +— M. d’Artagnan m’a promis son aide; mais je me suis bientôt aperçu +qu’il me trahissait. + +— Vous en imposez à la justice! M. d’Artagnan a fait un pacte avec +vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de police +qui avaient arrêté votre femme, et l’a soustraite à toutes les +recherches. + +— M. d’Artagnan a enlevé ma femme! Ah çà, mais que me dites-vous là? + +— Heureusement M. d’Artagnan est entre nos mains, et vous allez lui +être confronté. + +— Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s’écria Bonacieux; je ne serais +pas fâché de voir une figure de connaissance. + +— Faites entrer M. d’Artagnan», dit le commissaire aux deux gardes. + +Les deux gardes firent entrer Athos. + +«Monsieur d’Artagnan, dit le commissaire en s’adressant à Athos, +déclarez ce qui s’est passé entre vous et monsieur. + +— Mais! s’écria Bonacieux, ce n’est pas M. d’Artagnan que vous me +montrez là! + +— Comment! ce n’est pas M. d’Artagnan? s’écria le commissaire. + +— Pas le moins du monde, répondit Bonacieux. + +— Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire. + +— Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas. + +— Comment! vous ne le connaissez pas? + +— Non. + +— Vous ne l’avez jamais vu? + +— Si fait; mais je ne sais comment il s’appelle. + +— Votre nom? demanda le commissaire. + +— Athos, répondit le mousquetaire. + +— Mais ce n’est pas un nom d’homme, ça, c’est un nom de montagne! +s’écria le pauvre interrogateur qui commençait à perdre la tête. + +— C’est mon nom, dit tranquillement Athos. + +— Mais vous avez dit que vous vous nommiez d’Artagnan. + +— Moi? + +— Oui, vous. + +— C’est-à-dire que c’est à moi qu’on a dit: «Vous êtes M. d’Artagnan?» +J’ai répondu: «Vous croyez?» Mes gardes se sont écriés qu’ils en +étaient sûrs. Je n’ai pas voulu les contrarier. D’ailleurs je pouvais +me tromper. + +— Monsieur, vous insultez à la majesté de la justice. + +— Aucunement, fit tranquillement Athos. + +— Vous êtes M. d’Artagnan. + +— Vous voyez bien que vous me le dites encore. + +— Mais, s’écria à son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le +commissaire, qu’il n’y a pas un instant de doute à avoir. M. d’Artagnan +est mon hôte, et par conséquent, quoiqu’il ne me paie pas mes loyers, +et justement même à cause de cela, je dois le connaître. M. d’Artagnan +est un jeune homme de dix-neuf à vingt ans à peine, et monsieur en a +trente au moins. M. d’Artagnan est dans les gardes de M. des Essarts, +et monsieur est dans la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville: +regardez l’uniforme, monsieur le commissaire, regardez l’uniforme. + +— C’est vrai, murmura le commissaire; c’est pardieu vrai.» + +En ce moment la porte s’ouvrit vivement, et un messager, introduit par +un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au commissaire. + +«Oh! la malheureuse! s’écria le commissaire. + +— Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n’est pas de ma +femme, j’espère! + +— Au contraire, c’est d’elle. Votre affaire est bonne, allez. + +— Ah çà, s’écria le mercier exaspéré, faites-moi le plaisir de me dire, +monsieur, comment mon affaire à moi peut s’empirer de ce que fait ma +femme pendant que je suis en prison! + +— Parce que ce qu’elle fait est la suite d’un plan arrêté entre vous, +plan infernal! + +— Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous êtes dans la plus +profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que devait faire ma +femme, que je suis entièrement étranger à ce qu’elle a fait, et que, si +elle a fait des sottises, je la renie, je la démens, je la maudis. + +— Ah çà, dit Athos au commissaire, si vous n’avez plus besoin de moi +ici, renvoyez-moi quelque part, il est très ennuyeux, votre monsieur +Bonacieux. + +— Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le commissaire en +désignant d’un même geste Athos et Bonacieux, et qu’ils soient gardés +plus sévèrement que jamais. + +— Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c’est à M. +d’Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi je puis +le remplacer. + +— Faites ce que j’ai dit! s’écria le commissaire, et le secret le plus +absolu! Vous entendez!» + +Athos suivit ses gardes en levant les épaules, et M. Bonacieux en +poussant des lamentations à fendre le coeur d’un tigre. + +On ramena le mercier dans le même cachot où il avait passé la nuit, et +l’on l’y laissa toute la journée. Toute la journée Bonacieux pleura +comme un véritable mercier, n’étant pas du tout homme d’épée, il nous +l’a dit lui-même. + +Le soir, vers les neuf heures, au moment où il allait se décider à se +mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas se +rapprochèrent de son cachot, sa porte s’ouvrit, des gardes parurent. + +«Suivez-moi, dit un exempt qui venait à la suite des gardes. + +— Vous suivre! s’écria Bonacieux; vous suivre à cette heure-ci! et où +cela, mon Dieu? + +— Où nous avons l’ordre de vous conduire. + +— Mais ce n’est pas une réponse, cela. + +— C’est cependant la seule que nous puissions vous faire. + +— Ah! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette fois je +suis perdu!» + +Et il suivit machinalement et sans résistance les gardes qui venaient +le quérir. + +Il prit le même corridor qu’il avait déjà pris, traversa une première +cour, puis un second corps de logis; enfin, à la porte de la cour +d’entrée, il trouva une voiture entourée de quatre gardes à cheval. On +le fit monter dans cette voiture, l’exempt se plaça près de lui, on +ferma la portière à clef, et tous deux se trouvèrent dans une prison +roulante. + +La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funèbre. À travers +la grille cadenassée, le prisonnier apercevait les maisons et le pavé, +voilà tout; mais, en véritable Parisien qu’il était, Bonacieux +reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux réverbères. Au +moment d’arriver à Saint-Paul, lieu où l’on exécutait les condamnés de +la Bastille, il faillit s’évanouir et se signa deux fois. Il avait cru +que la voiture devait s’arrêter là. La voiture passa cependant. + +Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en côtoyant le +cimetière Saint-Jean où on enterrait les criminels d’État. Une seule +chose le rassura un peu, c’est qu’avant de les enterrer on leur coupait +généralement la tête, et que sa tête à lui était encore sur ses +épaules. Mais lorsqu’il vit que la voiture prenait la route de la +Grève, qu’il aperçut les toits aigus de l’hôtel de ville, que la +voiture s’engagea sous l’arcade, il crut que tout était fini pour lui, +voulut se confesser à l’exempt, et, sur son refus, poussa des cris si +pitoyables que l’exempt annonça que, s’il continuait à l’assourdir +ainsi, il lui mettrait un bâillon. + +Cette menace rassura quelque peu Bonacieux: si l’on eût dû l’exécuter +en Grève, ce n’était pas la peine de le bâillonner, puisqu’on était +presque arrivé au lieu de l’exécution. En effet, la voiture traversa la +place fatale sans s’arrêter. Il ne restait plus à craindre que la +Croix-du-Trahoir: la voiture en prit justement le chemin. + +Cette fois, il n’y avait plus de doute, c’était à la Croix-du- Trahoir +qu’on exécutait les criminels subalternes. Bonacieux s’était flatté en +se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de Grève: c’était à la +Croix-du-Trahoir qu’allaient finir son voyage et sa destinée! Il ne +pouvait voir encore cette malheureuse croix, mais il la sentait en +quelque sorte venir au-devant de lui. Lorsqu’il n’en fut plus qu’à une +vingtaine de pas, il entendit une rumeur, et la voiture s’arrêta. +C’était plus que n’en pouvait supporter le pauvre Bonacieux, déjà +écrasé par les émotions successives qu’il avait éprouvées; il poussa un +faible gémissement, qu’on eût pu prendre pour le dernier soupir d’un +moribond, et il s’évanouit. + + + + +CHAPITRE XIV. +L’HOMME DE MEUNG + + +Ce rassemblement était produit non point par l’attente d’un homme qu’on +devait pendre, mais par la contemplation d’un pendu. + +La voiture, arrêtée un instant, reprit donc sa marche, traversa la +foule, continua son chemin, enfila la rue Saint-Honoré, tourna la rue +des Bons-Enfants et s’arrêta devant une porte basse. + +La porte s’ouvrit, deux gardes reçurent dans leurs bras Bonacieux, +soutenu par l’exempt; on le poussa dans une allée, on lui fit monter un +escalier, et on le déposa dans une antichambre. + +Tous ces mouvements s’étaient opérés pour lui d’une façon machinale. + +Il avait marché comme on marche en rêve; il avait entrevu les objets à +travers un brouillard; ses oreilles avaient perçu des sons sans les +comprendre; on eût pu l’exécuter dans ce moment qu’il n’eût pas fait un +geste pour entreprendre sa défense, qu’il n’eût pas poussé un cri pour +implorer la pitié. + +Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuyé au mur et les bras +pendants, à l’endroit même où les gardes l’avaient déposé. + +Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun objet +menaçant, comme rien n’indiquait qu’il courût un danger réel, comme la +banquette était convenablement rembourrée, comme la muraille était +recouverte d’un beau cuir de Cordoue, comme de grands rideaux de damas +rouge flottaient devant la fenêtre, retenus par des embrasses d’or, il +comprit peu à peu que sa frayeur était exagérée, et il commença de +remuer la tête à droite et à gauche et de bas en haut. + +À ce mouvement, auquel personne ne s’opposa, il reprit un peu de +courage et se risqua à ramener une jambe, puis l’autre; enfin, en +s’aidant de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se trouva +sur ses pieds. + +En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portière, continua +d’échanger encore quelques paroles avec une personne qui se trouvait +dans la pièce voisine, et se retournant vers le prisonnier: + +«C’est vous qui vous nommez Bonacieux? dit-il. + +— Oui, monsieur l’officier, balbutia le mercier, plus mort que vif, +pour vous servir. + +— Entrez», dit l’officier. + +Et il s’effaça pour que le mercier pût passer. Celui-ci obéit sans +réplique, et entra dans la chambre où il paraissait être attendu. + +C’était un grand cabinet, aux murailles garnies d’armes offensives et +défensives, clos et étouffé, et dans lequel il y avait déjà du feu, +quoique l’on fût à peine à la fin du mois de septembre. Une table +carrée, couverte de livres et de papiers sur lesquels était déroulé un +plan immense de la ville de La Rochelle, tenait le milieu de +l’appartement. + +Debout devant la cheminée était un homme de moyenne taille, à la mine +haute et fière, aux yeux perçants, au front large, à la figure amaigrie +qu’allongeait encore une royale surmontée d’une paire de moustaches. +Quoique cet homme eût trente-six à trente- sept ans à peine, cheveux, +moustache et royale s’en allaient grisonnant. Cet homme, moins l’épée, +avait toute la mine d’un homme de guerre, et ses bottes de buffle +encore légèrement couvertes de poussière indiquaient qu’il avait monté +à cheval dans la journée. + +Cet homme, c’était Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu, non +point tel qu’on nous le représente, cassé comme un vieillard, souffrant +comme un martyr, le corps brisé, la voix éteinte, enterré dans un grand +fauteuil comme dans une tombe anticipée, ne vivant plus que par la +force de son génie, et ne soutenant plus la lutte avec l’Europe que par +l’éternelle application de sa pensée, mais tel qu’il était réellement à +cette époque, c’est-à-dire adroit et galant cavalier, faible de corps +déjà, mais soutenu par cette puissance morale qui a fait de lui un des +hommes les plus extraordinaires qui aient existé; se préparant enfin, +après avoir soutenu le duc de Nevers dans son duché de Mantoue, après +avoir pris Nîmes, Castres et Uzès, à chasser les Anglais de l’île de Ré +et à faire le siège de La Rochelle. + +À la première vue, rien ne dénotait donc le cardinal, et il était +impossible à ceux-là qui ne connaissaient point son visage de deviner +devant qui ils se trouvaient. + +Le pauvre mercier demeura debout à la porte, tandis que les yeux du +personnage que nous venons de décrire se fixaient sur lui, et +semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond du passé. + +«C’est là ce Bonacieux? demanda-t-il après un moment de silence. + +— Oui, Monseigneur, reprit l’officier. + +— C’est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous.» + +L’officier prit sur la table les papiers désignés, les remit à celui +qui les demandait, s’inclina jusqu’à terre, et sortit. + +Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la Bastille. +De temps en temps, l’homme de la cheminée levait les yeux de dessus les +écritures, et les plongeait comme deux poignards jusqu’au fond du coeur +du pauvre mercier. + +Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d’examen, le cardinal +était fixé. + +«Cette tête-là n’a jamais conspiré», murmura-t-il; mais n’importe, +voyons toujours. + +— Vous êtes accusé de haute trahison, dit lentement le cardinal. + +— C’est ce qu’on m’a déjà appris, Monseigneur, s’écria Bonacieux, +donnant à son interrogateur le titre qu’il avait entendu l’officier lui +donner; mais je vous jure que je n’en savais rien.» + +Le cardinal réprima un sourire. + +«Vous avez conspiré avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et avec +Milord duc de Buckingham. + +— En effet, Monseigneur, répondit le mercier, je l’ai entendue +prononcer tous ces noms-là. + +— Et à quelle occasion? + +— Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attiré le duc de +Buckingham à Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec lui. + +— Elle disait cela? s’écria le cardinal avec violence. + +— Oui, Monseigneur; mais moi je lui ai dit qu’elle avait tort de tenir +de pareils propos, et que Son Éminence était incapable… + +— Taisez-vous, vous êtes un imbécile, reprit le cardinal. + +— C’est justement ce que ma femme m’a répondu, Monseigneur. + +— Savez-vous qui a enlevé votre femme? + +— Non, Monseigneur. + +— Vous avez des soupçons, cependant? + +— Oui, Monseigneur; mais ces soupçons ont paru contrarier M. le +commissaire, et je ne les ai plus. + +— Votre femme s’est échappée, le saviez-vous? + +— Non, Monseigneur, je l’ai appris depuis que je suis en prison, et +toujours par l’entremise de M. le commissaire, un homme bien aimable!» + +Le cardinal réprima un second sourire. + +«Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa fuite? + +— Absolument, Monseigneur; mais elle a dû rentrer au Louvre. + +— À une heure du matin elle n’y était pas rentrée encore. + +— Ah! mon Dieu! mais qu’est-elle devenue alors? + +— On le saura, soyez tranquille; on ne cache rien au cardinal; le +cardinal sait tout. + +— En ce cas, Monseigneur, est-ce que vous croyez que le cardinal +consentira à me dire ce qu’est devenue ma femme? + +— Peut-être; mais il faut d’abord que vous avouiez tout ce que vous +savez relativement aux relations de votre femme avec Mme de Chevreuse. + +— Mais, Monseigneur, je n’en sais rien; je ne l’ai jamais vue. + +— Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle +directement chez vous? + +— Presque jamais: elle avait affaire à des marchands de toile, chez +lesquels je la conduisais. + +— Et combien y en avait-il de marchands de toile? + +— Deux, Monseigneur. + +— Où demeurent-ils? + +— Un, rue de Vaugirard; l’autre, rue de La Harpe. + +— Entriez-vous chez eux avec elle? + +— Jamais, Monseigneur; je l’attendais à la porte. + +— Et quel prétexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute seule? + +— Elle ne m’en donnait pas; elle me disait d’attendre, et j’attendais. + +— Vous êtes un mari complaisant, mon cher monsieur Bonacieux!» dit le +cardinal. + +«Il m’appelle son cher monsieur! dit en lui-même le mercier. Peste! les +affaires vont bien!» + +«Reconnaîtriez-vous ces portes? + +— Oui. + +— Savez-vous les numéros? + +— Oui. + +— Quels sont-ils? + +— N° 25, dans la rue de Vaugirard; n° 75, dans la rue de La Harpe. + +— C’est bien», dit le cardinal. + +À ces mots, il prit une sonnette d’argent, et sonna; l’officier rentra. + +«Allez, dit-il à demi-voix, me chercher Rochefort; et qu’il vienne à +l’instant même, s’il est rentré. + +— Le comte est là, dit l’officier, il demande instamment à parler à +Votre Éminence!» + +«À Votre Éminence! murmura Bonacieux, qui savait que tel était le titre +qu’on donnait d’ordinaire à M. le cardinal;… à Votre Éminence!» + +«Qu’il vienne alors, qu’il vienne!» dit vivement Richelieu. + +L’officier s’élança hors de l’appartement, avec cette rapidité que +mettaient d’ordinaire tous les serviteurs du cardinal à lui obéir. + +«À Votre Éminence!» murmurait Bonacieux en roulant des yeux égarés. + +Cinq secondes ne s’étaient pas écoulées depuis la disparition de +l’officier, que la porte s’ouvrit et qu’un nouveau personnage entra. + +«C’est lui, s’écria Bonacieux. + +— Qui lui? demanda le cardinal. + +— Celui qui m’a enlevé ma femme.» + +Le cardinal sonna une seconde fois. L’officier reparut. + +«Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu’il attende que +je le rappelle devant moi. + +— Non, Monseigneur! non, ce n’est pas lui! s’écria Bonacieux; non, je +m’étais trompé: c’est un autre qui ne lui ressemble pas du tout! +Monsieur est un honnête homme. + +— Emmenez cet imbécile!» dit le cardinal. + +L’officier prit Bonacieux sous le bras, et le reconduisit dans +l’antichambre où il trouva ses deux gardes. + +Le nouveau personnage qu’on venait d’introduire suivit des yeux avec +impatience Bonacieux jusqu’à ce qu’il fût sorti, et dès que la porte se +fut refermée sur lui: + +«Ils se sont vus, dit-il en s’approchant vivement du cardinal. + +— Qui? demanda Son Éminence. + +— Elle et lui. + +— La reine et le duc? s’écria Richelieu. + +— Oui. + +— Et où cela? + +— Au Louvre. + +— Vous en êtes sûr? + +— Parfaitement sûr. + +— Qui vous l’a dit? + +— Mme de Lannoy, qui est toute à Votre Éminence, comme vous le savez. + +— Pourquoi ne l’a-t-elle pas dit plus tôt? + +— Soit hasard, soit défiance, la reine a fait coucher Mme de Fargis +dans sa chambre, et l’a gardée toute la journée. + +— C’est bien, nous sommes battus. Tâchons de prendre notre revanche. + +— Je vous y aiderai de toute mon âme, Monseigneur, soyez tranquille. + +— Comment cela s’est-il passé? + +— À minuit et demi, la reine était avec ses femmes… + +— Où cela? + +— Dans sa chambre à coucher… + +— Bien. + +— Lorsqu’on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa dame de +lingerie… + +— Après? + +— Aussitôt la reine a manifesté une grande émotion, et, malgré le rouge +dont elle avait le visage couvert, elle a pâli. + +— Après! après! + +— Cependant, elle s’est levée, et d’une voix altérée: «Mesdames, +a-t-elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens.» Et elle a +ouvert la porte de son alcôve, puis elle est sortie. + +— Pourquoi Mme de Lannoy n’est-elle pas venue vous prévenir à l’instant +même? + +— Rien n’était bien certain encore; d’ailleurs, la reine avait dit: +«Mesdames, attendez-moi»; et elle n’osait désobéir à la reine. + +— Et combien de temps la reine est-elle restée hors de la chambre? + +— Trois quarts d’heure. + +— Aucune de ses femmes ne l’accompagnait? + +— Doña Estefania seulement. + +— Et elle est rentrée ensuite? + +— Oui, mais pour prendre un petit coffret de bois de rose à son +chiffre, et sortir aussitôt. + +— Et quand elle est rentrée, plus tard, a-t-elle rapporté le coffret? + +— Non. + +— Mme de Lannoy savait-elle ce qu’il y avait dans ce coffret? + +— Oui: les ferrets en diamants que Sa Majesté a donnés à la reine. + +— Et elle est rentrée sans ce coffret? + +— Oui. + +— L’opinion de Mme de Lannoy est qu’elle les a remis alors à +Buckingham? + +— Elle en est sûre. + +— Comment cela? + +— Pendant la journée, Mme de Lannoy, en sa qualité de dame d’atour de +la reine, a cherché ce coffret, a paru inquiète de ne pas le trouver et +a fini par en demander des nouvelles à la reine. + +— Et alors, la reine…? + +— La reine est devenue fort rouge et a répondu qu’ayant brisé la veille +un de ses ferrets, elle l’avait envoyé raccommoder chez son orfèvre. + +— Il faut y passer et s’assurer si la chose est vraie ou non. + +— J’y suis passé. + +— Eh bien, l’orfèvre? + +— L’orfèvre n’a entendu parler de rien. + +— Bien! bien! Rochefort, tout n’est pas perdu, et peut-être… peut-être +tout est-il pour le mieux! + +— Le fait est que je ne doute pas que le génie de Votre Éminence… + +— Ne répare les bêtises de mon agent, n’est-ce pas? + +— C’est justement ce que j’allais dire, si Votre Éminence m’avait +laissé achever ma phrase. + +— Maintenant, savez-vous où se cachaient la duchesse de Chevreuse et le +duc de Buckingham? + +— Non, Monseigneur, mes gens n’ont pu rien me dire de positif là- +dessus. + +— Je le sais, moi. + +— Vous, Monseigneur? + +— Oui, ou du moins je m’en doute. Ils se tenaient, l’un rue de +Vaugirard, n° 25, et l’autre rue de La Harpe, n° 75. + +— Votre Éminence veut-elle que je les fasse arrêter tous deux? + +— Il sera trop tard, ils seront partis. + +— N’importe, on peut s’en assurer. + +— Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons. + +— J’y vais, Monseigneur.» + +Et Rochefort s’élança hors de l’appartement. + +Le cardinal, resté seul, réfléchit un instant et sonna une troisième +fois. + +Le même officier reparut. + +«Faites entrer le prisonnier», dit le cardinal. + +Maître Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du +cardinal, l’officier se retira. + +«Vous m’avez trompé, dit sévèrement le cardinal. + +— Moi, s’écria Bonacieux, moi, tromper Votre Éminence! + +— Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe, n’allait +pas chez des marchands de toile. + +— Et où allait-elle, juste Dieu? + +— Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de +Buckingham. + +— Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs; oui, c’est cela, +Votre Éminence a raison. J’ai dit plusieurs fois à ma femme qu’il était +étonnant que des marchands de toile demeurassent dans des maisons +pareilles, dans des maisons qui n’avaient pas d’enseignes, et chaque +fois ma femme s’est mise à rire. Ah! Monseigneur, continua Bonacieux en +se jetant aux pieds de l’Éminence, ah! que vous êtes bien le cardinal, +le grand cardinal, l’homme de génie que tout le monde révère.» + +Le cardinal, tout médiocre qu’était le triomphe remporté sur un être +aussi vulgaire que l’était Bonacieux, n’en jouit pas moins un instant; +puis, presque aussitôt, comme si une nouvelle pensée se présentait à +son esprit, un sourire plissa ses lèvres, et tendant la main au +mercier: + +«Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous êtes un brave homme. + +— Le cardinal m’a touché la main! j’ai touché la main du grand homme! +s’écria Bonacieux; le grand homme m’a appelé son ami! + +— Oui, mon ami; oui! dit le cardinal avec ce ton paterne qu’il savait +prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui ne le +connaissaient pas; et comme on vous a soupçonné injustement, eh bien, +il vous faut une indemnité: tenez! prenez ce sac de cent pistoles, et +pardonnez-moi. + +— Que je vous pardonne, Monseigneur! dit Bonacieux hésitant à prendre +le sac, craignant sans doute que ce prétendu don ne fût qu’une +plaisanterie. Mais vous étiez bien libre de me faire arrêter, vous êtes +bien libre de me faire torturer, vous êtes bien libre de me faire +pendre: vous êtes le maître, et je n’aurais pas eu le plus petit mot à +dire. Vous pardonner, Monseigneur! Allons donc, vous n’y pensez pas! + +— Ah! mon cher monsieur Bonacieux! vous y mettez de la générosité, je +le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous prenez ce sac, et +vous vous en allez sans être trop mécontent? + +— Je m’en vais enchanté, Monseigneur. + +— Adieu donc, ou plutôt à revoir, car j’espère que nous nous reverrons. + +— Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son +Éminence. + +— Ce sera souvent, soyez tranquille, car j’ai trouvé un charme extrême +à votre conversation. + +— Oh! Monseigneur! + +— Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir. + +Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux répondit +en s’inclinant jusqu’à terre; puis il sortit à reculons, et quand il +fut dans l’antichambre, le cardinal l’entendit qui, dans son +enthousiasme, criait à tue-tête: «Vive Monseigneur! vive Son Éminence! +vive le grand cardinal!» Le cardinal écouta en souriant cette brillante +manifestation des sentiments enthousiastes de maître Bonacieux; puis, +quand les cris de Bonacieux se furent perdus dans l’éloignement: + +«Bien, dit-il, voici désormais un homme qui se fera tuer pour moi.» + +Et le cardinal se mit à examiner avec la plus grande attention la carte +de La Rochelle qui, ainsi que nous l’avons dit, était étendue sur son +bureau, traçant avec un crayon la ligne où devait passer la fameuse +digue qui, dix-huit mois plus tard, fermait le port de la cité +assiégée. + +Comme il en était au plus profond de ses méditations stratégiques, la +porte se rouvrit, et Rochefort rentra. + +«Eh bien? dit vivement le cardinal en se levant avec une promptitude +qui prouvait le degré d’importance qu’il attachait à la commission dont +il avait chargé le comte. + +— Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six à vingt- huit ans +et un homme de trente-cinq à quarante ans ont logé effectivement, l’un +quatre jours et l’autre cinq, dans les maisons indiquées par Votre +Éminence: mais la femme est partie cette nuit, et l’homme ce matin. + +— C’étaient eux! s’écria le cardinal, qui regardait à la pendule; et +maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir après: la +duchesse est à Tours, et le duc à Boulogne. C’est à Londres qu’il faut +les rejoindre. + +— Quels sont les ordres de Votre Éminence? + +— Pas un mot de ce qui s’est passé; que la reine reste dans une +sécurité parfaite; qu’elle ignore que nous savons son secret; qu’elle +croie que nous sommes à la recherche d’une conspiration quelconque. +Envoyez-moi le garde des sceaux Séguier. + +— Et cet homme, qu’en a fait Votre Éminence? + +— Quel homme? demanda le cardinal. + +— Ce Bonacieux? + +— J’en ai fait tout ce qu’on pouvait en faire. J’en ai fait l’espion de +sa femme.» + +Le comte de Rochefort s’inclina en homme qui reconnaît la grande +supériorité du maître, et se retira. + +Resté seul, le cardinal s’assit de nouveau, écrivit une lettre qu’il +cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L’officier entra pour +la quatrième fois. + +«Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s’apprêter pour un +voyage.» + +Un instant après, l’homme qu’il avait demandé était debout devant lui, +tout botté et tout éperonné. + +«Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous ne +vous arrêterez pas un instant en route. Vous remettrez cette lettre à +Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez mon trésorier +et faites-vous payer. Il y en a autant à toucher si vous êtes ici de +retour dans six jours et si vous avez bien fait ma commission.» + +Le messager, sans répondre un seul mot, s’inclina, prit la lettre, le +bon de deux cents pistoles, et sortit. + +Voici ce que contenait la lettre: + +«Milady, + + +«Trouvez-vous au premier bal où se trouvera le duc de Buckingham. Il +aura à son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous de lui +et coupez-en deux. + +«Aussitôt que ces ferrets seront en votre possession, prévenez- moi.» + + + + +CHAPITRE XV. +GENS DE ROBE ET GENS D’ÉPÉE + + +Le lendemain du jour où ces événements étaient arrivés, Athos n’ayant +point reparu, M. de Tréville avait été prévenu par d’Artagnan et par +Porthos de sa disparition. + +Quant à Aramis, il avait demandé un congé de cinq jours, et il était à +Rouen, disait-on, pour affaires de famille. + +M. de Tréville était le père de ses soldats. Le moindre et le plus +inconnu d’entre eux, dès qu’il portait l’uniforme de la compagnie, +était aussi certain de son aide et de son appui qu’aurait pu l’être son +frère lui-même. + +Il se rendit donc à l’instant chez le lieutenant criminel. On fit venir +l’officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les +renseignements successifs apprirent qu’Athos était momentanément logé +au For-l’Évêque. + +Athos avait passé par toutes les épreuves que nous avons vu Bonacieux +subir. + +Nous avons assisté à la scène de confrontation entre les deux captifs. +Athos, qui n’avait rien dit jusque-là de peur que d’Artagnan, inquiété +à son tour, n’eût point le temps qu’il lui fallait, Athos déclara, à +partir de ce moment, qu’il se nommait Athos et non d’Artagnan. + +Il ajouta qu’il ne connaissait ni monsieur, ni madame Bonacieux, qu’il +n’avait jamais parlé ni à l’un, ni à l’autre; qu’il était venu vers les +dix heures du soir pour faire visite à M. d’Artagnan, son ami, mais que +jusqu’à cette heure il était resté chez M. de Tréville, où il avait +dîné; vingt témoins, ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il +nomma plusieurs gentilshommes distingués, entre autres M. le duc de La +Trémouille. + +Le second commissaire fut aussi étourdi que le premier de la +déclaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il aurait +bien voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment tant à +gagner sur les gens d’épée; mais le nom de M. de Tréville et celui de +M. le duc de La Trémouille méritaient réflexion. + +Athos fut aussi envoyé au cardinal, mais malheureusement le cardinal +était au Louvre chez le roi. + +C’était précisément le moment où M. de Tréville, sortant de chez le +lieutenant criminel et de chez le gouverneur du For-l’Évêque, sans +avoir pu trouver Athos, arriva chez Sa Majesté. + +Comme capitaine des mousquetaires, M. de Tréville avait à toute heure +ses entrées chez le roi. + +On sait quelles étaient les préventions du roi contre la reine, +préventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait +d’intrigues, se défiait infiniment plus des femmes que des hommes. Une +des grandes causes surtout de cette prévention était l’amitié d’Anne +d’Autriche pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes l’inquiétaient plus +que les guerres avec l’Espagne, les démêlés avec l’Angleterre et +l’embarras des finances. À ses yeux et dans sa conviction, Mme de +Chevreuse servait la reine non seulement dans ses intrigues politiques, +mais, ce qui le tourmentait bien plus encore, dans ses intrigues +amoureuses. + +Au premier mot de ce qu’avait dit M. le cardinal, que Mme de Chevreuse, +exilée à Tours et qu’on croyait dans cette ville, était venue à Paris +et, pendant cinq jours qu’elle y était restée, avait dépisté la police, +le roi était entré dans une furieuse colère. Capricieux et infidèle, le +roi voulait être appelé Louis le _Juste et Louis le Chaste_. La +postérité comprendra difficilement ce caractère, que l’histoire +n’explique que par des faits et jamais par des raisonnements. + +Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse +était venue à Paris, mais encore que la reine avait renoué avec elle à +l’aide d’une de ces correspondances mystérieuses qu’à cette époque on +nommait une cabale; lorsqu’il affirma que lui, le cardinal, allait +démêler les fils les plus obscurs de cette intrigue, quand, au moment +d’arrêter sur le fait, en flagrant délit, nanti de toutes les preuves, +l’émissaire de la reine près de l’exilée, un mousquetaire avait osé +interrompre violemment le cours de la justice en tombant, l’épée à la +main, sur d’honnêtes gens de loi chargés d’examiner avec impartialité +toute l’affaire pour la mettre sous les yeux du roi, — Louis XIII ne se +contint plus, il fit un pas vers l’appartement de la reine avec cette +pâle et muette indignation qui, lorsqu’elle éclatait, conduisait ce +prince jusqu’à la plus froide cruauté. + +Et cependant, dans tout cela, le cardinal n’avait pas encore dit un mot +du duc de Buckingham. + +Ce fut alors que M. de Tréville entra, froid, poli et dans une tenue +irréprochable. + +Averti de ce qui venait de se passer par la présence du cardinal et par +l’altération de la figure du roi, M. de Tréville se sentit fort comme +Samson devant les Philistins. + +Louis XIII mettait déjà la main sur le bouton de la porte; au bruit que +fit M. de Tréville en entrant, il se retourna. + +«Vous arrivez bien, monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses passions +étaient montées à un certain point, ne savait pas dissimuler, et j’en +apprends de belles sur le compte de vos mousquetaires. + +— Et moi, dit froidement M. de Tréville, j’en ai de belles à apprendre +à Votre Majesté sur ses gens de robe. + +— Plaît-il? dit le roi avec hauteur. + +— J’ai l’honneur d’apprendre à Votre Majesté, continua M. de Tréville +du même ton, qu’un parti de procureurs, de commissaires et de gens de +police, gens fort estimables mais fort acharnés, à ce qu’il paraît, +contre l’uniforme, s’est permis d’arrêter dans une maison, d’emmener en +pleine rue et de jeter au For-l’Évêque, tout cela sur un ordre que l’on +a refusé de me représenter, un de mes mousquetaires, ou plutôt des +vôtres, Sire, d’une conduite irréprochable, d’une réputation presque +illustre, et que Votre Majesté connaît favorablement, M. Athos. + +— Athos, dit le roi machinalement; oui, au fait, je connais ce nom. + +— Que Votre Majesté se le rappelle, dit M. de Tréville; M. Athos est ce +mousquetaire qui, dans le fâcheux duel que vous savez, a eu le malheur +de blesser grièvement M. de Cahusac. — à propos, Monseigneur, continua +Tréville en s’adressant au cardinal, M. de Cahusac est tout à fait +rétabli, n’est-ce pas? + +— Merci! dit le cardinal en se pinçant les lèvres de colère. + +— M. Athos était donc allé rendre visite à l’un de ses amis alors +absent, continua M. de Tréville, à un jeune Béarnais, cadet aux gardes +de Sa Majesté, compagnie des Essarts; mais à peine venait- il de +s’installer chez son ami et de prendre un livre en l’attendant, qu’une +nuée de recors et de soldats mêlés ensemble vint faire le siège de la +maison, enfonça plusieurs portes…» + +Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait: «C’est pour l’affaire +dont je vous ai parlé.» + +«Nous savons tout cela, répliqua le roi, car tout cela s’est fait pour +notre service. + +— Alors, dit Tréville, c’est aussi pour le service de Votre Majesté +qu’on a saisi un de mes mousquetaires innocent, qu’on l’a placé entre +deux gardes comme un malfaiteur, et qu’on a promené au milieu d’une +populace insolente ce galant homme, qui a versé dix fois son sang pour +le service de Votre Majesté et qui est prêt à le répandre encore. + +— Bah! dit le roi ébranlé, les choses se sont passées ainsi? + +— M. de Tréville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus grand +flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme venait, une +heure auparavant, de frapper à coups d’épée quatre commissaires +instructeurs délégués par moi afin d’instruire une affaire de la plus +haute importance. + +— Je défie Votre Éminence de le prouver, s’écria M. de Tréville avec sa +franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire, car, une heure +auparavant M. Athos, qui, je le confierai à Votre Majesté, est un homme +de la plus haute qualité, me faisait l’honneur, après avoir dîné chez +moi, de causer dans le salon de mon hôtel avec M. le duc de La +Trémouille et M. le comte de Châlus, qui s’y trouvaient.» + +Le roi regarda le cardinal. + +«Un procès-verbal fait foi, dit le cardinal répondant tout haut à +l’interrogation muette de Sa Majesté, et les gens maltraités ont dressé +le suivant, que j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté. + +— Procès-verbal de gens de robe vaut-il la parole d’honneur, répondit +fièrement Tréville, d’homme d’épée? + +— Allons, allons, Tréville, taisez-vous, dit le roi. + +— Si Son Éminence a quelque soupçon contre un de mes mousquetaires, dit +Tréville, la justice de M. le cardinal est assez connue pour que je +demande moi-même une enquête. + +— Dans la maison où cette descente de justice a été faite, continua le +cardinal impassible, loge, je crois, un Béarnais ami du mousquetaire. + +— Votre Éminence veut parler de M. d’Artagnan? + +— Je veux parler d’un jeune homme que vous protégez, Monsieur de +Tréville. + +— Oui, Votre Éminence, c’est cela même. + +— Ne soupçonnez-vous pas ce jeune homme d’avoir donné de mauvais +conseils… + +— À M. Athos, à un homme qui a le double de son âge? interrompit M. de +Tréville; non, Monseigneur. D’ailleurs, M. d’Artagnan a passé la soirée +chez moi. + +— Ah çà, dit le cardinal, tout le monde a donc passé la soirée chez +vous? + +— Son Éminence douterait-elle de ma parole? dit Tréville, le rouge de +la colère au front. + +— Non, Dieu m’en garde! dit le cardinal; mais, seulement, à quelle +heure était-il chez vous? + +— Oh! cela je puis le dire sciemment à Votre Éminence, car, comme il +entrait, je remarquai qu’il était neuf heures et demie à la pendule, +quoique j’eusse cru qu’il était plus tard. + +— Et à quelle heure est-il sorti de votre hôtel? + +— À dix heures et demie: une heure après l’événement. + +— Mais, enfin, répondit le cardinal, qui ne soupçonnait pas un instant +la loyauté de Tréville, et qui sentait que la victoire lui échappait, +mais, enfin, Athos a été pris dans cette maison de la rue des +Fossoyeurs. + +— Est-il défendu à un ami de visiter un ami? à un mousquetaire de ma +compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de M. des +Essarts? + +— Oui, quand la maison où il fraternise avec cet ami est suspecte. + +— C’est que cette maison est suspecte, Tréville, dit le roi; peut-être +ne le saviez-vous pas? + +— En effet, Sire, je l’ignorais. En tout cas, elle peut être suspecte +partout; mais je nie qu’elle le soit dans la partie qu’habite M. +d’Artagnan; car je puis vous affirmer, Sire, que, si j’en crois ce +qu’il a dit, il n’existe pas un plus dévoué serviteur de Sa Majesté, un +admirateur plus profond de M. le cardinal. + +— N’est-ce pas ce d’Artagnan qui a blessé un jour Jussac dans cette +malheureuse rencontre qui a eu lieu près du couvent des +Carmes-Déchaussés? demanda le roi en regardant le cardinal, qui rougit +de dépit. + +— Et le lendemain, Bernajoux. Oui Sire, oui, c’est bien cela, et Votre +Majesté a bonne mémoire. + +— Allons, que résolvons-nous? dit le roi. + +— Cela regarde Votre Majesté plus que moi, dit le cardinal. +J’affirmerais la culpabilité. + +— Et moi je la nie, dit Tréville. Mais Sa Majesté a des juges, et ses +juges décideront. + +— C’est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges: c’est +leur affaire de juger, et ils jugeront. + +— Seulement, reprit Tréville, il est bien triste qu’en ce temps +malheureux où nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus +incontestable n’exemptent pas un homme de l’infamie et de la +persécution. Aussi l’armée sera-t-elle peu contente, je puis en +répondre, d’être en butte à des traitements rigoureux à propos +d’affaires de police.» + +Le mot était imprudent; mais M. de Tréville l’avait lancé avec +connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu’en cela la +mine fait du feu, et que le feu éclaire. + +«Affaires de police! s’écria le roi, relevant les paroles de M. de +Tréville: affaires de police! et qu’en savez-vous, monsieur? Mêlez-vous +de vos mousquetaires, et ne me rompez pas la tête. Il semble, à vous +entendre, que, si par malheur on arrête un mousquetaire, la France est +en danger. Eh! que de bruit pour un mousquetaire! j’en ferai arrêter +dix, ventrebleu! cent, même; toute la compagnie! et je ne veux pas que +l’on souffle mot. + +— Du moment où ils sont suspects à Votre Majesté, dit Tréville, les +mousquetaires sont coupables; aussi, me voyez-vous, Sire, prêt à vous +rendre mon épée; car après avoir accusé mes soldats, M. le cardinal, je +n’en doute pas, finira par m’accuser moi-même; ainsi mieux vaut que je +me constitue prisonnier avec M. Athos, qui est arrêté déjà, et M. +d’Artagnan, qu’on va arrêter sans doute. + +— Tête gasconne, en finirez-vous? dit le roi. + +— Sire, répondit Tréville sans baisser le moindrement la voix, ordonnez +qu’on me rende mon mousquetaire, ou qu’il soit jugé. + +— On le jugera, dit le cardinal. + +— Eh bien, tant mieux; car, dans ce cas, je demanderai à Sa Majesté la +permission de plaider pour lui.» + +Le roi craignit un éclat. + +«Si Son Éminence, dit-il, n’avait pas personnellement des motifs…» + +Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui: + +«Pardon, dit-il, mais du moment où Votre Majesté voit en moi un juge +prévenu, je me retire. + +— Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon père, que M. Athos était +chez vous pendant l’événement, et qu’il n’y a point pris part? + +— Par votre glorieux père et par vous-même, qui êtes ce que j’aime et +ce que je vénère le plus au monde, je le jure! + +— Veuillez réfléchir, Sire, dit le cardinal. Si nous relâchons ainsi le +prisonnier, on ne pourra plus connaître la vérité. + +— M. Athos sera toujours là, reprit M. de Tréville, prêt à répondre +quand il plaira aux gens de robe de l’interroger. Il ne désertera pas, +monsieur le cardinal; soyez tranquille, je réponds de lui, moi. + +— Au fait, il ne désertera pas, dit le roi; on le retrouvera toujours, +comme dit M. de Tréville. D’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix +et en regardant d’un air suppliant Son Éminence, donnons-leur de la +sécurité: cela est politique.» + +Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu. + +«Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grâce. + +— Le droit de grâce ne s’applique qu’aux coupables, dit Tréville, qui +voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est innocent. Ce +n’est donc pas grâce que vous allez faire, Sire, c’est justice. + +— Et il est au For-l’Évêque? dit le roi. + +— Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des +criminels. + +— Diable! diable! murmura le roi, que faut-il faire? + +— Signer l’ordre de mise en liberté, et tout sera dit, reprit le +cardinal; je crois, comme Votre Majesté, que la garantie de M. de +Tréville est plus que suffisante.» + +Tréville s’inclina respectueusement avec une joie qui n’était pas sans +mélange de crainte; il eût préféré une résistance opiniâtre du cardinal +à cette soudaine facilité. + +Le roi signa l’ordre d’élargissement, et Tréville l’emporta sans +retard. + +Au moment où il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire amical, +et dit au roi: + +«Une bonne harmonie règne entre les chefs et les soldats, dans vos +mousquetaires, Sire; voilà qui est bien profitable au service et bien +honorable pour tous.» + +«Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait Tréville; on +n’a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais hâtons-nous, car +le roi peut changer d’avis tout à l’heure; et au bout du compte, il est +plus difficile de remettre à la Bastille ou au For-l’Évêque un homme +qui en est sorti, que d’y garder un prisonnier qu’on y tient.» + +M. de Tréville fit triomphalement son entrée au For-l’Évêque, où il +délivra le mousquetaire, que sa paisible indifférence n’avait pas +abandonné. + +Puis, la première fois qu’il revit d’Artagnan: + +«Vous l’échappez belle, lui dit-il; voilà votre coup d’épée à Jussac +payé. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne faudrait pas +trop vous y fier.» + +Au reste, M. de Tréville avait raison de se défier du cardinal et de +penser que tout n’était pas fini, car à peine le capitaine des +mousquetaires eut-il fermé la porte derrière lui, que Son Éminence dit +au roi: + +«Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons causer +sérieusement, s’il plaît à Votre Majesté. Sire, M. de Buckingham était +à Paris depuis cinq jours et n’en est parti que ce matin.» + + + + +CHAPITRE XVI. +OÙ M. LE GARDE DES SCEAUX SÉGUIER CHERCHA PLUS D’UNE FOIS LA CLOCHE +POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS + + +Il est impossible de se faire une idée de l’impression que ces quelques +mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et pâlit successivement; et +le cardinal vit tout d’abord qu’il venait de conquérir d’un seul coup +tout le terrain qu’il avait perdu. + +«M. de Buckingham à Paris! s’écria-t-il, et qu’y vient-il faire? + +— Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les Espagnols. + +— Non, pardieu, non! conspirer contre mon honneur avec Mme de +Chevreuse, Mme de Longueville et les Condé! + +— Oh! Sire, quelle idée! La reine est trop sage, et surtout aime trop +Votre Majesté. + +— La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi; et quant à +m’aimer beaucoup, j’ai mon opinion faite sur cet amour. + +— Je n’en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de +Buckingham est venu à Paris pour un projet tout politique. + +— Et moi je suis sûr qu’il est venu pour autre chose, monsieur le +cardinal; mais si la reine est coupable, qu’elle tremble! + +— Au fait, dit le cardinal, quelque répugnance que j’aie à arrêter mon +esprit sur une pareille trahison, Votre Majesté m’y fait penser: Mme de +Lannoy, que, d’après l’ordre de Votre Majesté, j’ai interrogée +plusieurs fois, m’a dit ce matin que la nuit avant celle-ci Sa Majesté +avait veillé fort tard, que ce matin elle avait beaucoup pleuré et que +toute la journée elle avait écrit. + +— C’est cela, dit le roi; à lui sans doute, Cardinal, il me faut les +papiers de la reine. + +— Mais comment les prendre, Sire? Il me semble que ce n’est ni moi, ni +Votre Majesté qui pouvons nous charger d’une pareille mission. + +— Comment s’y est-on pris pour la maréchale d’Ancre? s’écria le roi au +plus haut degré de la colère; on a fouillé ses armoires, et enfin on +l’a fouillée elle-même. + +— La maréchale d’Ancre n’était que la maréchale d’Ancre, une +aventurière florentine, Sire, voilà tout; tandis que l’auguste épouse +de Votre Majesté est Anne d’Autriche, reine de France, c’est-à-dire une +des plus grandes princesses du monde. + +— Elle n’en est que plus coupable, monsieur le duc! Plus elle a oublié +la haute position où elle était placée, plus elle est bas descendue. Il +y a longtemps d’ailleurs que je suis décidé à en finir avec toutes ces +petites intrigues de politique et d’amour. Elle a aussi près d’elle un +certain La Porte… + +— Que je crois la cheville ouvrière de tout cela, je l’avoue, dit le +cardinal. + +— Vous pensez donc, comme moi, qu’elle me trompe? dit le roi. + +— Je crois, et je le répète à Votre Majesté, que la reine conspire +contre la puissance de son roi, mais je n’ai point dit contre son +honneur. + +— Et moi je vous dis contre tous deux; moi je vous dis que la reine ne +m’aime pas; je vous dis qu’elle en aime un autre; je vous dis qu’elle +aime cet infâme duc de Buckingham! Pourquoi ne l’avez- vous pas fait +arrêter pendant qu’il était à Paris? + +— Arrêter le duc! arrêter le premier ministre du roi Charles Ier! Y +pensez-vous, Sire? Quel éclat! et si alors les soupçons de Votre +Majesté, ce dont je continue à douter, avaient quelque consistance, +quel éclat terrible! quel scandale désespérant! + +— Mais puisqu’il s’exposait comme un vagabond et un larronneur, il +fallait…» + +Louis XIII s’arrêta lui-même, effrayé de ce qu’il allait dire, tandis +que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la parole qui +était restée sur les lèvres du roi. + +«Il fallait? + +— Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu’il a été à +Paris, vous ne l’avez pas perdu de vue? + +— Non, Sire. + +— Où logeait-il? + +— Rue de La Harpe, n° 75. + +— Où est-ce, cela? + +— Du côté du Luxembourg. + +— Et vous êtes sûr que la reine et lui ne se sont pas vus? + +— Je crois la reine trop attachée à ses devoirs, Sire. + +— Mais ils ont correspondu, c’est à lui que la reine a écrit toute la +journée; monsieur le duc, il me faut ces lettres! + +— Sire, cependant… + +— Monsieur le duc, à quelque prix que ce soit, je les veux. + +— Je ferai pourtant observer à Votre Majesté… + +— Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous opposer +toujours ainsi à mes volontés? êtes-vous aussi d’accord avec l’Espagnol +et avec l’Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec la reine? + +— Sire, répondit en soupirant le cardinal, je croyais être à l’abri +d’un pareil soupçon. + +— Monsieur le cardinal, vous m’avez entendu; je veux ces lettres. + +— Il n’y aurait qu’un moyen. + +— Lequel? + +— Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux Séguier. +La chose rentre complètement dans les devoirs de sa charge. + +— Qu’on l’envoie chercher à l’instant même! + +— Il doit être chez moi, Sire; je l’avais fait prier de passer, et +lorsque je suis venu au Louvre, j’ai laissé l’ordre, s’il se +présentait, de le faire attendre. + +— Qu’on aille le chercher à l’instant même! + +— Les ordres de Votre Majesté seront exécutés; mais… + +— Mais quoi? + +— Mais la reine se refusera peut-être à obéir. + +— À mes ordres? + +— Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi. + +— Eh bien, pour qu’elle n’en doute pas, je vais la prévenir moi- même. + +— Votre Majesté n’oubliera pas que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour +prévenir une rupture. + +— Oui, duc, je sais que vous êtes fort indulgent pour la reine, trop +indulgent peut-être; et nous aurons, je vous en préviens, à parler plus +tard de cela. + +— Quand il plaira à Votre Majesté; mais je serai toujours heureux et +fier, Sire, de me sacrifier à la bonne harmonie que je désire voir +régner entre vous et la reine de France. + +— Bien, cardinal, bien; mais en attendant envoyez chercher M. le garde +des sceaux; moi, j’entre chez la reine. + +Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s’engagea dans le +corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d’Autriche. + +La reine était au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut, Mme de Sablé, +Mme de Montbazon et Mme de Guéménée. Dans un coin était cette camériste +espagnole doña Estefania, qui l’avait suivie de Madrid. Mme de Guéménée +faisait la lecture, et tout le monde écoutait avec attention la +lectrice, à l’exception de la reine, qui, au contraire, avait provoqué +cette lecture afin de pouvoir, tout en feignant d’écouter, suivre le +fil de ses propres pensées. + +Ces pensées, toutes dorées qu’elles étaient par un dernier reflet +d’amour, n’en étaient pas moins tristes. Anne d’Autriche, privée de la +confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal, qui ne +pouvait lui pardonner d’avoir repoussé un sentiment plus doux, ayant +sous les yeux l’exemple de la reine mère, que cette haine avait +tourmentée toute sa vie — quoique Marie de Médicis, s’il faut en croire +les mémoires du temps, eût commencé par accorder au cardinal le +sentiment qu’Anne d’Autriche finit toujours par lui refuser —, Anne +d’Autriche avait vu tomber autour d’elle ses serviteurs les plus +dévoués, ses confidents les plus intimes, ses favoris les plus chers. +Comme ces malheureux doués d’un don funeste, elle portait malheur à +tout ce qu’elle touchait, son amitié était un signe fatal qui appelait +la persécution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel étaient exilées; +enfin La Porte ne cachait pas à sa maîtresse qu’il s’attendait à être +arrêté d’un instant à l’autre. + +C’est au moment où elle était plongée au plus profond et au plus sombre +de ces réflexions, que la porte de la chambre s’ouvrit et que le roi +entra. + +La lectrice se tut à l’instant même, toutes les dames se levèrent, et +il se fit un profond silence. + +Quant au roi, il ne fit aucune démonstration de politesse; seulement, +s’arrêtant devant la reine: + +«Madame, dit-il d’une voix altérée, vous allez recevoir la visite de M. +le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont je l’ai +chargé.» + +La malheureuse reine, qu’on menaçait sans cesse de divorce, d’exil et +de jugement même, pâlit sous son rouge et ne put s’empêcher de dire: + +«Mais pourquoi cette visite, Sire? Que me dira M. le chancelier que +Votre Majesté ne puisse me dire elle-même?» + +Le roi tourna sur ses talons sans répondre, et presque au même instant +le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonça la visite de M. le +chancelier. + +Lorsque le chancelier parut, le roi était déjà sorti par une autre +porte. + +Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le +retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n’y a pas +de mal à ce que nos lecteurs fassent dès à présent connaissance avec +lui. + +Ce chancelier était un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle, +chanoine à Notre-Dame, et qui avait été autrefois valet de chambre du +cardinal, qui le proposa à Son Éminence comme un homme tout dévoué. Le +cardinal s’y fia et s’en trouva bien. + +On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci: + +Après une jeunesse orageuse, il s’était retiré dans un couvent pour y +expier au moins pendant quelque temps les folies de l’adolescence. + +Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre pénitent n’avait pu +refermer si vite la porte, que les passions qu’il fuyait n’y entrassent +avec lui. Il en était obsédé sans relâche, et le supérieur, auquel il +avait confié cette disgrâce, voulant autant qu’il était en lui l’en +garantir, lui avait recommandé pour conjurer le démon tentateur de +recourir à la corde de la cloche et de sonner à toute volée. Au bruit +dénonciateur, les moines seraient prévenus que la tentation assiégeait +un frère, et toute la communauté se mettrait en prières. + +Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l’esprit malin à +grand renfort de prières faites par les moines; mais le diable ne se +laisse pas déposséder facilement d’une place où il a mis garnison; à +mesure qu’on redoublait les exorcismes, il redoublait les tentations, +de sorte que jour et nuit la cloche sonnait à toute volée, annonçant +l’extrême désir de mortification qu’éprouvait le pénitent. + +Les moines n’avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne +faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient à la +chapelle; la nuit, outre complies et matines, ils étaient encore +obligés de sauter vingt fois à bas de leurs lits et de se prosterner +sur le carreau de leurs cellules. + +On ignore si ce fut le diable qui lâcha prise ou les moines qui se +lassèrent; mais, au bout de trois mois, le pénitent reparut dans le +monde avec la réputation du plus terrible possédé qui eût jamais +existé. + +En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint président +à mortier à la place de son oncle, embrassa le parti du cardinal, ce +qui ne prouvait pas peu de sagacité; devint chancelier, servit Son +Éminence avec zèle dans sa haine contre la reine mère et sa vengeance +contre Anne d’Autriche; stimula les juges dans l’affaire de Chalais, +encouragea les essais de M. de Laffemas, grand gibecier de France; puis +enfin, investi de toute la confiance du cardinal, confiance qu’il avait +si bien gagnée, il en vint à recevoir la singulière commission pour +l’exécution de laquelle il se présentait chez la reine. + +La reine était encore debout quand il entra, mais à peine l’eut- elle +aperçu, qu’elle se rassit sur son fauteuil et fit signe à ses femmes de +se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et, d’un ton de +suprême hauteur: + +«Que désirez-vous, monsieur, demanda Anne d’Autriche, et dans quel but +vous présentez-vous ici? + +— Pour y faire au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que j’ai +l’honneur de devoir à Votre Majesté, une perquisition exacte dans vos +papiers. + +— Comment, monsieur! une perquisition dans mes papiers… à moi! mais +voilà une chose indigne! + +— Veuillez me le pardonner, madame, mais, dans cette circonstance, je +ne suis que l’instrument dont le roi se sert. Sa Majesté ne sort-elle +pas d’ici, et ne vous a-t-elle pas invitée elle-même à vous préparer à +cette visite? + +— Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle, à ce qu’il paraît: +Estefania, donnez les clefs de mes tables et de mes secrétaires.» + +Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais il +savait bien que ce n’était pas dans un meuble que la reine avait dû +serrer la lettre importante qu’elle avait écrite dans la journée. + +Quand le chancelier eut rouvert et refermé vingt fois les tiroirs du +secrétaire, il fallut bien, quelque hésitation qu’il éprouvât, il +fallut bien, dis-je, en venir à la conclusion de l’affaire, +c’est-à-dire à fouiller la reine elle-même. Le chancelier s’avança donc +vers Anne d’Autriche, et d’un ton très perplexe et d’un air fort +embarrassé: + +«Et maintenant, dit-il, il me reste à faire la perquisition principale. + +— Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutôt qui ne +voulait pas comprendre. + +— Sa Majesté est certaine qu’une lettre a été écrite par vous dans la +journée; elle sait qu’elle n’a pas encore été envoyée à son adresse. +Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni dans votre +secrétaire, et cependant cette lettre est quelque part. + +— Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d’Autriche en se +dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier ses yeux, +dont l’expression était devenue presque menaçante. + +— Je suis un fidèle sujet du roi, madame; et tout ce que Sa Majesté +ordonnera, je le ferai. + +— Eh bien, c’est vrai, dit Anne d’Autriche, et les espions de M. le +cardinal l’ont bien servi. J’ai écrit aujourd’hui une lettre, cette +lettre n’est point partie. La lettre est là.» + +Et la reine ramena sa belle main à son corsage. + +«Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier. + +— Je ne la donnerai qu’au roi, monsieur, dit Anne. + +— Si le roi eût voulu que cette lettre lui fût remise, madame, il vous +l’eût demandée lui-même. Mais, je vous le répète, c’est moi qu’il a +chargé de vous la réclamer, et si vous ne la rendiez pas… + +— Eh bien? + +— C’est encore moi qu’il a chargé de vous la prendre. + +— Comment, que voulez-vous dire? + +— Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorisé à chercher +le papier suspect sur la personne même de Votre Majesté. + +— Quelle horreur! s’écria la reine. + +— Veuillez donc, madame, agir plus facilement. + +— Cette conduite est d’une violence infâme; savez-vous cela, monsieur? + +— Le roi commande, madame, excusez-moi. + +— Je ne le souffrirai pas; non, non, plutôt mourir!» s’écria la reine, +chez laquelle se révoltait le sang impérieux de l’Espagnole et de +l’Autrichienne. + +Le chancelier fit une profonde révérence, puis avec l’intention bien +patente de ne pas reculer d’une semelle dans l’accomplissement de la +commission dont il s’était chargé, et comme eût pu le faire un valet de +bourreau dans la chambre de la question, il s’approcha d’Anne +d’Autriche des yeux de laquelle on vit à l’instant même jaillir des +pleurs de rage. + +La reine était, comme nous l’avons dit, d’une grande beauté. + +La commission pouvait donc passer pour délicate, et le roi en était +arrivé, à force de jalousie contre Buckingham, à n’être plus jaloux de +personne. + +Sans doute le chancelier Séguier chercha des yeux à ce moment le cordon +de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit son parti et +tendit la main vers l’endroit où la reine avait avoué que se trouvait +le papier. + +Anne d’Autriche fit un pas en arrière, si pâle qu’on eût dit qu’elle +allait mourir; et, s’appuyant de la main gauche, pour ne pas tomber, à +une table qui se trouvait derrière elle, elle tira de la droite un +papier de sa poitrine et le tendit au garde des sceaux. + +«Tenez, monsieur, la voilà, cette lettre, s’écria la reine d’une voix +entrecoupée et frémissante, prenez-la, et me délivrez de votre odieuse +présence.» + +Le chancelier, qui de son côté tremblait d’une émotion facile à +concevoir, prit la lettre, salua jusqu’à terre et se retira. + +À peine la porte se fut-elle refermée sur lui, que la reine tomba à +demi évanouie dans les bras de ses femmes. + +Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un seul +mot. Le roi la prit d’une main tremblante, chercha l’adresse, qui +manquait, devint très pâle, l’ouvrit lentement, puis, voyant par les +premiers mots qu’elle était adressée au roi d’Espagne, il lut très +rapidement. + +C’était tout un plan d’attaque contre le cardinal. La reine invitait +son frère et l’empereur d’Autriche à faire semblant, blessés qu’ils +étaient par la politique de Richelieu, dont l’éternelle préoccupation +fut l’abaissement de la maison d’Autriche, de déclarer la guerre à la +France et d’imposer comme condition de la paix le renvoi du cardinal: +mais d’amour, il n’y en avait pas un seul mot dans toute cette lettre. + +Le roi, tout joyeux, s’informa si le cardinal était encore au Louvre. +On lui dit que Son Éminence attendait, dans le cabinet de travail, les +ordres de Sa Majesté. + +Le roi se rendit aussitôt près de lui. + +«Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c’est moi qui avais +tort; toute l’intrigue est politique, et il n’était aucunement question +d’amour dans cette lettre, que voici. En échange, il y est fort +question de vous.» + +Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande attention; +puis, lorsqu’il fut arrivé au bout, il la relut une seconde fois. + +«Eh bien, Votre Majesté, dit-il, vous voyez jusqu’où vont mes ennemis: +on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez pas. À votre +place, en vérité, Sire, je céderais à de si puissantes instances, et ce +serait de mon côté avec un véritable bonheur que je me retirerais des +affaires. + +— Que dites-vous là, duc? + +— Je dis, Sire, que ma santé se perd dans ces luttes excessives et dans +ces travaux éternels. Je dis que, selon toute probabilité, je ne +pourrai pas soutenir les fatigues du siège de La Rochelle, et que mieux +vaut que vous nommiez là ou M. de Condé, ou M. de Bassompierre, ou +enfin quelque vaillant homme dont c’est l’état de mener la guerre, et +non pas moi qui suis homme d’Église et qu’on détourne sans cesse de ma +vocation pour m’appliquer à des choses auxquelles je n’ai aucune +aptitude. Vous en serez plus heureux à l’intérieur, Sire, et je ne +doute pas que vous n’en soyez plus grand à l’étranger. + +— Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille; tous +ceux qui sont nommés dans cette lettre seront punis comme ils le +méritent, et la reine elle-même. + +— Que dites-vous là, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine +éprouve la moindre contrariété! elle m’a toujours cru son ennemi, Sire, +quoique Votre Majesté puisse attester que j’ai toujours pris chaudement +son parti, même contre vous. Oh! si elle trahissait Votre Majesté à +l’endroit de son honneur, ce serait autre chose, et je serais le +premier à dire: «Pas de grâce, Sire, pas de grâce pour la coupable!» +Heureusement il n’en est rien, et Votre Majesté vient d’en acquérir une +nouvelle preuve. + +— C’est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez raison, +comme toujours; mais la reine n’en mérite pas moins toute ma colère. + +— C’est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et véritablement, quand +elle bouderait sérieusement Votre Majesté, je le comprendrais; Votre +Majesté l’a traitée avec une sévérité!… + +— C’est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les vôtres, duc, +si haut placés qu’ils soient et quelque péril que je coure à agir +sévèrement avec eux. + +— La reine est mon ennemie, mais n’est pas la vôtre, Sire; au +contraire, elle est épouse dévouée, soumise et irréprochable; +laissez-moi donc, Sire, intercéder pour elle près de Votre Majesté. + +— Qu’elle s’humilie alors, et qu’elle revienne à moi la première! + +— Au contraire, Sire, donnez l’exemple; vous avez eu le premier tort, +puisque c’est vous qui avez soupçonné la reine. + +— Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais! + +— Sire, je vous en supplie. + +— D’ailleurs, comment reviendrais-je le premier? + +— En faisant une chose que vous sauriez lui être agréable. + +— Laquelle? + +— Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je vous +réponds que sa rancune ne tiendra point à une pareille attention. + +— Monsieur le cardinal, vous savez que je n’aime pas tous les plaisirs +mondains. + +— La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu’elle sait +votre antipathie pour ce plaisir; d’ailleurs ce sera une occasion pour +elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que vous lui avez donnés +l’autre jour à sa fête, et dont elle n’a pas encore eu le temps de se +parer. + +— Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui, +dans sa joie de trouver la reine coupable d’un crime dont il se +souciait peu, et innocente d’une faute qu’il redoutait fort, était tout +prêt à se raccommoder avec elle; nous verrons, mais, sur mon honneur, +vous êtes trop indulgent. + +— Sire, dit le cardinal, laissez la sévérité aux ministres, +l’indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous vous +en trouverez bien.» + +Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures, +s’inclina profondément, demandant congé au roi pour se retirer, et le +suppliant de se raccommoder avec la reine. + +Anne d’Autriche, qui, à la suite de la saisie de sa lettre, s’attendait +à quelque reproche, fut fort étonnée de voir le lendemain le roi faire +près d’elle des tentatives de rapprochement. Son premier mouvement fut +répulsif, son orgueil de femme et sa dignité de reine avaient été tous +deux si cruellement offensés, qu’elle ne pouvait revenir ainsi du +premier coup; mais, vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut +enfin l’air de commencer à oublier. Le roi profita de ce premier moment +de retour pour lui dire qu’incessamment il comptait donner une fête. + +C’était une chose si rare qu’une fête pour la pauvre Anne d’Autriche, +qu’à cette annonce, ainsi que l’avait pensé le cardinal, la dernière +trace de ses ressentiments disparut sinon dans son coeur, du moins sur +son visage. Elle demanda quel jour cette fête devait avoir lieu, mais +le roi répondit qu’il fallait qu’il s’entendît sur ce point avec le +cardinal. + +En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal à quelle époque +cette fête aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un prétexte +quelconque, différait de la fixer. + +Dix jours s’écoulèrent ainsi. + +Le huitième jour après la scène que nous avons racontée, le cardinal +reçut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait seulement ces +quelques lignes: + +«Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque +d’argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours +après les avoir reçues, je serai à Paris.» + +Le jour même où le cardinal avait reçu cette lettre, le roi lui adressa +sa question habituelle. + +Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas: + +«Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours après avoir reçu +l’argent; il faut quatre ou cinq jours à l’argent pour aller, quatre ou +cinq jours à elle pour revenir, cela fait dix jours; maintenant faisons +la part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de +femme, et mettons cela à douze jours. + +— Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calculé? + +— Oui, Sire: nous sommes aujourd’hui le 20 septembre; les échevins de +la ville donnent une fête le 3 octobre. Cela s’arrangera à merveille, +car vous n’aurez pas l’air de faire un retour vers la reine.» + +Puis le cardinal ajouta: + +«À propos, Sire, n’oubliez pas de dire à Sa Majesté, la veille de cette +fête, que vous désirez voir comment lui vont ses ferrets de diamants.» + + + + +CHAPITRE XVII. +LE MÉNAGE BONACIEUX + + +C’était la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des +ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappé de cette +insistance, et pensa que cette recommandation cachait un mystère. + +Plus d’une fois le roi avait été humilié que le cardinal, dont la +police, sans avoir atteint encore la perfection de la police moderne, +était excellente, fût mieux instruit que lui-même de ce qui se passait +dans son propre ménage. Il espéra donc, dans une conversation avec Anne +d’Autriche, tirer quelque lumière de cette conversation et revenir +ensuite près de Son Éminence avec quelque secret que le cardinal sût ou +ne sût pas, ce qui, dans l’un ou l’autre cas, le rehaussait infiniment +aux yeux de son ministre. + +Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l’aborda avec de +nouvelles menaces contre ceux qui l’entouraient. Anne d’Autriche baissa +la tête, laissa s’écouler le torrent sans répondre et espérant qu’il +finirait par s’arrêter; mais ce n’était pas cela que voulait Louis +XIII; Louis XIII voulait une discussion de laquelle jaillît une lumière +quelconque, convaincu qu’il était que le cardinal avait quelque +arrière-pensée et lui machinait une surprise terrible comme en savait +faire Son Éminence. Il arriva à ce but par sa persistance à accuser. + +«Mais, s’écria Anne d’Autriche, lassée de ces vagues attaques; mais, +Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le coeur. +Qu’ai-je donc fait? Voyons, quel crime ai-je donc commis? Il est +impossible que Votre Majesté fasse tout ce bruit pour une lettre écrite +à mon frère.» + +Le roi, attaqué à son tour d’une manière si directe, ne sut que +répondre; il pensa que c’était là le moment de placer la recommandation +qu’il ne devait faire que la veille de la fête. + +«Madame, dit-il avec majesté, il y aura incessamment bal à l’hôtel de +ville; j’entends que, pour faire honneur à nos braves échevins, vous y +paraissiez en habit de cérémonie, et surtout parée des ferrets de +diamants que je vous ai donnés pour votre fête. Voici ma réponse.» + +La réponse était terrible. Anne d’Autriche crut que Louis XIII savait +tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue dissimulation +de sept ou huit jours, qui était au reste dans son caractère. Elle +devint excessivement pâle, appuya sur une console sa main d’une +admirable beauté, et qui semblait alors une main de cire, et regardant +le roi avec des yeux épouvantés, elle ne répondit pas une seule +syllabe. + +«Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras dans +toute son étendue, mais sans en deviner la cause, vous entendez? + +— Oui, Sire, j’entends, balbutia la reine. + +— Vous paraîtrez à ce bal? + +— Oui. + +— Avec vos ferrets? + +— Oui.» + +La pâleur de la reine augmenta encore, s’il était possible; le roi s’en +aperçut, et en jouit avec cette froide cruauté qui était un des mauvais +côtés de son caractère. + +«Alors, c’est convenu, dit le roi, et voilà tout ce que j’avais à vous +dire. + +— Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?» demanda Anne d’Autriche. + +Louis XIII sentit instinctivement qu’il ne devait pas répondre à cette +question, la reine l’ayant faite d’une voix presque mourante. + +«Mais très incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle plus +précisément la date du jour, je la demanderai au cardinal. + +— C’est donc le cardinal qui vous a annoncé cette fête? s’écria la +reine. + +— Oui, madame, répondit le roi étonné; mais pourquoi cela? + +— C’est lui, qui vous a dit de m’inviter à y paraître avec ces ferrets? + +— C’est-à-dire, madame… + +— C’est lui, Sire, c’est lui! + +— Eh bien qu’importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime à cette +invitation? + +— Non, Sire. + +— Alors vous paraîtrez? + +— Oui, Sire. + +— C’est bien, dit le roi en se retirant, c’est bien, j’y compte.» + +La reine fit une révérence, moins par étiquette que parce que ses +genoux se dérobaient sous elle. + +Le roi partit enchanté. + +«Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait tout, +et c’est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore, mais qui saura +tout bientôt. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!» + +Elle s’agenouilla sur un coussin et pria, la tête enfoncée entre ses +bras palpitants. + +En effet, la position était terrible. Buckingham était retourné à +Londres, Mme de Chevreuse était à Tours. Plus surveillée que jamais, la +reine sentait sourdement qu’une de ses femmes la trahissait, sans +savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas quitter le Louvre. Elle +n’avait pas une âme au monde à qui se fier. + +Aussi, en présence du malheur qui la menaçait et de l’abandon qui était +le sien, éclata-t-elle en sanglots. + +«Ne puis-je donc être bonne à rien à Votre Majesté?» dit tout à coup +une voix pleine de douceur et de pitié. + +La reine se retourna vivement, car il n’y avait pas à se tromper à +l’expression de cette voix: c’était une amie qui parlait ainsi. + +En effet, à l’une des portes qui donnaient dans l’appartement de la +reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle était occupée à ranger les +robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi était entré; elle +n’avait pas pu sortir, et avait tout entendu. + +La reine poussa un cri perçant en se voyant surprise, car dans son +trouble elle ne reconnut pas d’abord la jeune femme qui lui avait été +donnée par La Porte. + +«Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les mains +et en pleurant elle-même des angoisses de la reine; je suis à Votre +Majesté corps et âme, et si loin que je sois d’elle, si inférieure que +soit ma position, je crois que j’ai trouvé un moyen de tirer Votre +Majesté de peine. + +— Vous! ô Ciel! vous! s’écria la reine; mais voyons regardez-moi en +face. Je suis trahie de tous côtés, puis-je me fier à vous? + +— Oh! madame! s’écria la jeune femme en tombant à genoux: sur mon âme, +je suis prête à mourir pour Votre Majesté!» + +Ce cri était sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier, il +n’y avait pas à se tromper. + +«Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traîtres ici; mais, par +le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n’est plus dévoué +que moi à Votre Majesté. Ces ferrets que le roi redemande, vous les +avez donnés au duc de Buckingham, n’est-ce pas? Ces ferrets étaient +enfermés dans une petite boîte en bois de rose qu’il tenait sous son +bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce que ce n’est pas cela? + +— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents claquaient +d’effroi. + +— Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les ravoir. + +— Oui, sans doute, il le faut, s’écria la reine; mais comment faire, +comment y arriver? + +— Il faut envoyer quelqu’un au duc. + +— Mais qui?… qui?… à qui me fier? + +— Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma reine, et +je trouverai le messager, moi! + +— Mais il faudra écrire! + +— Oh! oui. C’est indispensable. Deux mots de la main de Votre Majesté +et votre cachet particulier. + +— Mais ces deux mots, c’est ma condamnation. C’est le divorce, l’exil! + +— Oui, s’ils tombent entre des mains infâmes! Mais je réponds que ces +deux mots seront remis à leur adresse. + +— Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma +réputation entre vos mains! + +— Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi! + +— Mais comment? dites-le-moi au moins. + +— Mon mari a été remis en liberté il y a deux ou trois jours; je n’ai +pas encore eu le temps de le revoir. C’est un brave et honnête homme +qui n’a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce que je voudrai: il +partira sur un ordre de moi, sans savoir ce qu’il porte, et il remettra +la lettre de Votre Majesté, sans même savoir qu’elle est de Votre +Majesté, à l’adresse qu’elle indiquera.» + +La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un élan passionné, +la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne voyant que +sincérité dans ses beaux yeux, elle l’embrassa tendrement. + +«Fais cela, s’écria-t-elle, et tu m’auras sauvé la vie, tu m’auras +sauvé l’honneur! + +— Oh! n’exagérez pas le service que j’ai le bonheur de vous rendre; je +n’ai rien à sauver à Votre Majesté, qui est seulement victime de +perfides complots. + +— C’est vrai, c’est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as raison. + +— Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse.» + +La reine courut à une petite table sur laquelle se trouvaient encre, +papier et plumes: elle écrivit deux lignes, cacheta la lettre de son +cachet et la remit à Mme Bonacieux. + +«Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose nécessaire. + +— Laquelle? + +— L’argent.» + +Mme Bonacieux rougit. + +«Oui, c’est vrai, dit-elle, et j’avouerai à Votre Majesté que mon mari… + +— Ton mari n’en a pas, c’est cela que tu veux dire. + +— Si fait, il en a, mais il est fort avare, c’est là son défaut. +Cependant, que Votre Majesté ne s’inquiète pas, nous trouverons moyen… + +— C’est que je n’en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui liront les +Mémoires de Mme de Motteville ne s’étonneront pas de cette réponse); +mais, attends.» + +Anne d’Autriche courut à son écrin. + +«Tiens, dit-elle, voici une bague d’un grand prix à ce qu’on assure; +elle vient de mon frère le roi d’Espagne, elle est à moi et j’en puis +disposer. Prends cette bague et fais-en de l’argent, et que ton mari +parte. + +— Dans une heure vous serez obéie. + +— Tu vois l’adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu’à peine +pouvait-on entendre ce qu’elle disait: à Milord duc de Buckingham, à +Londres. + +— La lettre sera remise à lui-même. + +— Généreuse enfant!» s’écria Anne d’Autriche. + +Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans son +corsage et disparut avec la légèreté d’un oiseau. + +Dix minutes après, elle était chez elle; comme elle l’avait dit à la +reine, elle n’avait pas revu son mari depuis sa mise en liberté; elle +ignorait donc le changement qui s’était fait en lui à l’endroit du +cardinal, changement qu’avaient opéré la flatterie et l’argent de Son +Éminence et qu’avaient corroboré, depuis, deux ou trois visites du +comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de Bonacieux, auquel il +avait fait croire sans beaucoup de peine qu’aucun sentiment coupable +n’avait amené l’enlèvement de sa femme, mais que c’était seulement une +précaution politique. + +Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait à grand- peine +de l’ordre dans la maison, dont il avait trouvé les meubles à peu près +brisés et les armoires à peu près vides, la justice n’étant pas une des +trois choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de +traces de leur passage. Quant à la servante, elle s’était enfuie lors +de l’arrestation de son maître. La terreur avait gagné la pauvre fille +au point qu’elle n’avait cessé de marcher de Paris jusqu’en Bourgogne, +son pays natal. + +Le digne mercier avait, aussitôt sa rentrée dans sa maison, fait part à +sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait répondu pour le +féliciter et pour lui dire que le premier moment qu’elle pourrait +dérober à ses devoirs serait consacré tout entier à lui rendre visite. + +Ce premier moment s’était fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute +autre circonstance, eût paru un peu bien long à maître Bonacieux; mais +il avait, dans la visite qu’il avait faite au cardinal et dans les +visites que lui faisait Rochefort, ample sujet à réflexion, et, comme +on sait, rien ne fait passer le temps comme de réfléchir. + +D’autant plus que les réflexions de Bonacieux étaient toutes couleur de +rose. Rochefort l’appelait son ami, son cher Bonacieux, et ne cessait +de lui dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le +mercier se voyait déjà sur le chemin des honneurs et de la fortune. + +De son côté, Mme Bonacieux avait réfléchi, mais, il faut le dire, à +tout autre chose que l’ambition; malgré elle, ses pensées avaient eu +pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et qui paraissait si +amoureux. Mariée à dix-huit ans à M. Bonacieux, ayant toujours vécu au +milieu des amis de son mari, peu susceptibles d’inspirer un sentiment +quelconque à une jeune femme dont le coeur était plus élevé que sa +position, Mme Bonacieux était restée insensible aux séductions +vulgaires; mais, à cette époque surtout, le titre de gentilhomme avait +une grande influence sur la bourgeoisie, et d’Artagnan était +gentilhomme; de plus, il portait l’uniforme des gardes, qui, après +l’uniforme des mousquetaires, était le plus apprécié des dames. Il +était, nous le répétons, beau, jeune, aventureux; il parlait d’amour en +homme qui aime et qui a soif d’être aimé; il y en avait là plus qu’il +n’en fallait pour tourner une tête de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux +en était arrivée juste à cet âge heureux de la vie. + +Les deux époux, quoiqu’ils ne se fussent pas vus depuis plus de huit +jours, et que pendant cette semaine de graves événements eussent passé +entre eux, s’abordèrent donc avec une certaine préoccupation; +néanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie réelle et s’avança vers sa +femme à bras ouverts. + +Mme Bonacieux lui présenta le front. + +«Causons un peu, dit-elle. + +— Comment? dit Bonacieux étonné. + +— Oui, sans doute, j’ai une chose de la plus haute importance à vous +dire. + +— Au fait, et moi aussi, j’ai quelques questions assez sérieuses à vous +adresser. Expliquez-moi un peu votre enlèvement, je vous prie. + +— Il ne s’agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux. + +— Et de quoi s’agit-il donc? de ma captivité? + +— Je l’ai apprise le jour même; mais comme vous n’étiez coupable +d’aucun crime, comme vous n’étiez complice d’aucune intrigue, comme +vous ne saviez rien enfin qui pût vous compromettre, ni vous, ni +personne, je n’ai attaché à cet événement que l’importance qu’il +méritait. + +— Vous en parlez bien à votre aise, madame! reprit Bonacieux blessé du +peu d’intérêt que lui témoignait sa femme; savez-vous que j’ai été +plongé un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille? + +— Un jour et une nuit sont bientôt passés; laissons donc votre +captivité, et revenons à ce qui m’amène près de vous. + +— Comment? ce qui vous amène près de moi! N’est-ce donc pas le désir de +revoir un mari dont vous êtes séparée depuis huit jours? demanda le +mercier piqué au vif. + +— C’est cela d’abord, et autre chose ensuite. + +— Parlez! + +— Une chose du plus haut intérêt et de laquelle dépend notre fortune à +venir peut-être. + +— Notre fortune a fort changé de face depuis que je vous ai vue, madame +Bonacieux, et je ne serais pas étonné que d’ici à quelques mois elle ne +fît envie à beaucoup de gens. + +— Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous +donner. + +— À moi? + +— Oui, à vous. Il y a une bonne et sainte action à faire, monsieur, et +beaucoup d’argent à gagner en même temps.» + +Mme Bonacieux savait qu’en parlant d’argent à son mari, elle le prenait +par son faible. + +Mais un homme, fût-ce un mercier, lorsqu’il a causé dix minutes avec le +cardinal de Richelieu, n’est plus le même homme. + +«Beaucoup d’argent à gagner! dit Bonacieux en allongeant les lèvres. + +— Oui, beaucoup. + +— Combien, à peu près? + +— Mille pistoles peut-être. + +— Ce que vous avez à me demander est donc bien grave? + +— Oui. + +— Que faut-il faire? + +— Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne +vous dessaisirez sous aucun prétexte, et que vous remettrez en main +propre. + +— Et pour où partirai-je? + +— Pour Londres. + +— Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n’ai pas affaire à +Londres. + +— Mais d’autres ont besoin que vous y alliez. + +— Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en +aveugle, et je veux savoir non seulement à quoi je m’expose, mais +encore pour qui je m’expose. + +— Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend: +la récompense dépassera vos désirs, voilà tout ce que je puis vous +promettre. + +— Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m’en défie +maintenant, et M. le cardinal m’a éclairé là-dessus. + +— Le cardinal! s’écria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal? + +— Il m’a fait appeler, répondit fièrement le mercier. + +— Et vous vous êtes rendu à son invitation, imprudent que vous êtes. + +— Je dois dire que je n’avais pas le choix de m’y rendre ou de ne pas +m’y rendre, car j’étais entre deux gardes. Il est vrai encore de dire +que, comme alors je ne connaissais pas Son Éminence, si j’avais pu me +dispenser de cette visite, j’en eusse été fort enchanté. + +— Il vous a donc maltraité? il vous a donc fait des menaces? + +— Il m’a tendu la main et m’a appelé son ami, — son ami! entendez-vous, +madame? — je suis l’ami du grand cardinal! + +— Du grand cardinal! + +— Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame? + +— Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d’un ministre +est éphémère, et qu’il faut être fou pour s’attacher à un ministre; il +est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent pas sur le caprice +d’un homme ou l’issue d’un événement; c’est à ces pouvoirs qu’il faut +se rallier. + +— J’en suis fâché, madame, mais je ne connais pas d’autre pouvoir que +celui du grand homme que j’ai l’honneur de servir. + +— Vous servez le cardinal? + +— Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que vous +vous livriez à des complots contre la sûreté de l’État, et que vous +serviez, vous, les intrigues d’une femme qui n’est pas française et qui +a le coeur espagnol. Heureusement, le grand cardinal est là, son regard +vigilant surveille et pénètre jusqu’au fond du coeur.» + +Bonacieux répétait mot pour mot une phrase qu’il avait entendu dire au +comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compté sur son mari +et qui, dans cet espoir, avait répondu de lui à la reine, n’en frémit +pas moins, et du danger dans lequel elle avait failli se jeter, et de +l’impuissance dans laquelle elle se trouvait. Cependant connaissant la +faiblesse et surtout la cupidité de son mari elle ne désespérait pas de +l’amener à ses fins. + +«Ah! vous êtes cardinaliste, monsieur, s’écria-t-elle ah! vous servez +le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui insultent votre +reine! + +— Les intérêts particuliers ne sont rien devant les intérêts de tous. +Je suis pour ceux qui sauvent l’État», dit avec emphase Bonacieux. + +C’était une autre phrase du comte de Rochefort, qu’il avait retenue et +qu’il trouvait l’occasion de placer. + +«Et savez-vous ce que c’est que l’État dont vous parlez? dit Mme +Bonacieux en haussant les épaules. Contentez-vous d’être un bourgeois +sans finesse aucune, et tournez-vous du côté qui vous offre le plus +d’avantages. + +— Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac à la panse arrondie et +qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci, madame la +prêcheuse? + +— D’où vient cet argent? + +— Vous ne devinez pas? + +— Du cardinal? + +— De lui et de mon ami le comte de Rochefort. + +— Le comte de Rochefort! mais c’est lui qui m’a enlevée! + +— Cela se peut, madame. + +— Et vous recevez de l’argent de cet homme? + +— Ne m’avez-vous pas dit que cet enlèvement était tout politique? + +— Oui; mais cet enlèvement avait pour but de me faire trahir ma +maîtresse, de m’arracher par des tortures des aveux qui pussent +compromettre l’honneur et peut-être la vie de mon auguste maîtresse. + +— Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maîtresse est une perfide +Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait. + +— Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lâche, avare et +imbécile, mais je ne vous savais pas infâme! + +— Madame, dit Bonacieux, qui n’avait jamais vu sa femme en colère, et +qui reculait devant le courroux conjugal; madame, que dites-vous donc? + +— Je dis que vous êtes un misérable! continua Mme Bonacieux, qui vit +qu’elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah! vous faites de la +politique, vous! et de la politique cardinaliste encore! Ah! vous vous +vendez, corps et âme, au démon pour de l’argent. + +— Non, mais au cardinal. + +— C’est la même chose! s’écria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit +Satan. + +— Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre! + +— Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre +lâcheté. + +— Mais qu’exigez-vous donc de moi? voyons! + +— Je vous l’ai dit: que vous partiez à l’instant même, monsieur, que +vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne vous +charger, et à cette condition j’oublie tout, je pardonne, et il y a +plus — elle lui tendit la main — je vous rends mon amitié.» + +Bonacieux était poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut +attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune à +une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu’il hésitait: + +«Allons, êtes-vous décidé? dit-elle. + +— Mais, ma chère amie, réfléchissez donc un peu à ce que vous exigez de +moi; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-être la commission +dont vous me chargez n’est-elle pas sans dangers. + +— Qu’importe, si vous les évitez! + +— Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, décidément, je +refuse: les intrigues me font peur. J’ai vu la Bastille, moi. Brrrrou! +c’est affreux, la Bastille! Rien que d’y penser, j’en ai la chair de +poule. On m’a menacé de la torture. Savez-vous ce que c’est que la +torture? Des coins de bois qu’on vous enfonce entre les jambes jusqu’à +ce que les os éclatent! Non, décidément, je n’irai pas. Et morbleu! que +n’y allez-vous vous-même? car, en vérité, je crois que je me suis +trompé sur votre compte jusqu’à présent: je crois que vous êtes un +homme, et des plus enragés encore! + +— Et vous, vous êtes une femme, une misérable femme, stupide et +abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si vous ne partez pas à l’instant +même, je vous fais arrêter par l’ordre de la reine, et je vous fais +mettre à cette Bastille que vous craignez tant.» + +Bonacieux tomba dans une réflexion profonde, il pesa mûrement les deux +colères dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la reine: celle +du cardinal l’emporta énormément. + +«Faites-moi arrêter de la part de la reine, dit-il, et moi je me +réclamerai de Son Éminence.» + +Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu’elle avait été trop loin, et elle +fut épouvantée de s’être si fort avancée. Elle contempla un instant +avec effroi cette figure stupide, d’une résolution invincible, comme +celle des sots qui ont peur. + +«Eh bien, soit! dit-elle. Peut-être, au bout du compte, avez-vous +raison: un homme en sait plus long que les femmes en politique, et vous +surtout, monsieur Bonacieux, qui avez causé avec le cardinal. Et +cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un homme sur +l’affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite aussi +disgracieusement et ne satisfasse point à ma fantaisie. + +— C’est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit Bonacieux +triomphant, et je m’en défie. + +— J’y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c’est bien, +n’en parlons plus. + +— Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire à Londres, +reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que Rochefort lui avait +recommandé d’essayer de surprendre les secrets de sa femme. + +— Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu’une +défiance instinctive repoussait maintenant en arrière: il s’agissait +d’une bagatelle comme en désirent les femmes, d’une emplette sur +laquelle il y avait beaucoup à gagner.» + +Mais plus la jeune femme se défendait, plus au contraire Bonacieux +pensa que le secret qu’elle refusait de lui confier était important. Il +résolut donc de courir à l’instant même chez le comte de Rochefort, et +de lui dire que la reine cherchait un messager pour l’envoyer à +Londres. + +«Pardon, si je vous quitte, ma chère madame Bonacieux, dit-il; mais, ne +sachant pas que vous me viendriez voir, j’avais pris rendez-vous avec +un de mes amis, je reviens à l’instant même, et si vous voulez +m’attendre seulement une demi-minute, aussitôt que j’en aurai fini avec +cet ami, je reviens vous prendre, et, comme il commence à se faire +tard, je vous reconduis au Louvre. + +— Merci, monsieur, répondit Mme Bonacieux: vous n’êtes point assez +brave pour m’être d’une utilité quelconque, et je m’en retournerai bien +au Louvre toute seule. + +— Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l’ex-mercier. Vous +reverrai-je bientôt? + +— Sans doute; la semaine prochaine, je l’espère, mon service me +laissera quelque liberté, et j’en profiterai pour revenir mettre de +l’ordre dans nos affaires, qui doivent être quelque peu dérangées. + +— C’est bien; je vous attendrai. Vous ne m’en voulez pas? + +— Moi! pas le moins du monde. + +— À bientôt, alors? + +— À bientôt.» + +Bonacieux baisa la main de sa femme, et s’éloigna rapidement. + +«Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut refermé la porte de la +rue, et qu’elle se trouva seule, il ne manquait plus à cet imbécile que +d’être cardinaliste! Et moi qui avais répondu à la reine, moi qui avais +promis à ma pauvre maîtresse… Ah! mon Dieu, mon Dieu! elle va me +prendre pour quelqu’une de ces misérables dont fourmille le palais, et +qu’on a placées près d’elle pour l’espionner! Ah! monsieur Bonacieux! +je ne vous ai jamais beaucoup aimé; maintenant, c’est bien pis: je vous +hais! et, sur ma parole, vous me le paierez!» + +Au moment où elle disait ces mots, un coup frappé au plafond lui fit +lever la tête, et une voix, qui parvint à elle à travers le plancher, +lui cria: + +«Chère madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l’allée, et je +vais descendre près de vous.» + + + + +CHAPITRE XVIII. +L’AMANT ET LE MARI + + +«Ah! madame, dit d’Artagnan en entrant par la porte que lui ouvrait la +jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez là un triste +mari. + +— Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement Mme +Bonacieux en regardant d’Artagnan avec inquiétude. + +— Tout entière. + +— Mais comment cela? mon Dieu! + +— Par un procédé à moi connu, et par lequel j’ai entendu aussi la +conversation plus animée que vous avez eue avec les sbires du cardinal. + +— Et qu’avez-vous compris dans ce que nous disions? + +— Mille choses: d’abord, que votre mari est un niais et un sot, +heureusement; puis, que vous étiez embarrassée, ce dont j’ai été fort +aise, et que cela me donne une occasion de me mettre à votre service, +et Dieu sait si je suis prêt à me jeter dans le feu pour vous; enfin +que la reine a besoin qu’un homme brave, intelligent et dévoué fasse +pour elle un voyage à Londres. J’ai au moins deux des trois qualités +qu’il vous faut, et me voilà.» + +Mme Bonacieux ne répondit pas, mais son coeur battait de joie, et une +secrète espérance brilla à ses yeux. + +«Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je consens à +vous confier cette mission? + +— Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il faire? + +— Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous confier un +pareil secret, monsieur? Vous êtes presque un enfant! + +— Allons, je vois qu’il vous faut quelqu’un qui vous réponde de moi. + +— J’avoue que cela me rassurerait fort. + +— Connaissez-vous Athos? + +— Non. + +— Porthos? + +— Non. + +— Aramis? + +— Non. Quels sont ces messieurs? + +— Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Tréville, leur +capitaine? + +— Oh! oui, celui-là, je le connais, non pas personnellement, mais pour +en avoir entendu plus d’une fois parler à la reine comme d’un brave et +loyal gentilhomme. + +— Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal, n’est-ce +pas? + +— Oh! non, certainement. + +— Eh bien, révélez-lui votre secret, et demandez-lui, si important, si +précieux, si terrible qu’il soit, si vous pouvez me le confier. + +— Mais ce secret ne m’appartient pas, et je ne puis le révéler ainsi. + +— Vous l’alliez bien confier à M. Bonacieux, dit d’Artagnan avec dépit. + +— Comme on confie une lettre au creux d’un arbre, à l’aile d’un pigeon, +au collier d’un chien. + +— Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime. + +— Vous le dites. + +— Je suis un galant homme! + +— Je le crois. + +— Je suis brave! + +— Oh! cela, j’en suis sûre. + +— Alors, mettez-moi donc à l’épreuve.» + +Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une dernière +hésitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une telle +persuasion dans sa voix, qu’elle se sentit entraînée à se fier à lui. +D’ailleurs elle se trouvait dans une de ces circonstances où il faut +risquer le tout pour le tout. La reine était aussi bien perdue par une +trop grande retenue que par une trop grande confiance. Puis, +avouons-le, le sentiment involontaire qu’elle éprouvait pour ce jeune +protecteur la décida à parler. + +«Écoutez, lui dit-elle, je me rends à vos protestations et je cède à +vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend, que si +vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me tuerai en +vous accusant de ma mort. + +— Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d’Artagnan, que si je +suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je mourrai +avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu’un.» + +Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard lui +avait déjà révélé une partie en face de la Samaritaine. Ce fut leur +mutuelle déclaration d’amour. + +D’Artagnan rayonnait de joie et d’orgueil. Ce secret qu’il possédait, +cette femme qu’il aimait, la confiance et l’amour, faisaient de lui un +géant. + +«Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ. + +— Comment! vous partez! s’écria Mme Bonacieux, et votre régiment, votre +capitaine? + +— Sur mon âme, vous m’aviez fait oublier tout cela, chère Constance! +oui, vous avez raison, il me faut un congé. + +— Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur. + +— Oh! celui-là, s’écria d’Artagnan après un moment de réflexion, je le +surmonterai, soyez tranquille. + +— Comment cela? + +— J’irai trouver ce soir même M. de Tréville, que je chargerai de +demander pour moi cette faveur à son beau-frère, M. des Essarts. + +— Maintenant, autre chose. + +— Quoi? demanda d’Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hésitait à +continuer. + +— Vous n’avez peut-être pas d’argent? + +— Peut-être est de trop, dit d’Artagnan en souriant. + +— Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant de +cette armoire le sac qu’une demi-heure auparavant caressait si +amoureusement son mari, prenez ce sac. + +— Celui du cardinal! s’écria en éclatant de rire d’Artagnan qui, comme +on s’en souvient, grâce à ses carreaux enlevés, n’avait pas perdu une +syllabe de la conversation du mercier et de sa femme. + +— Celui du cardinal, répondit Mme Bonacieux; vous voyez qu’il se +présente sous un aspect assez respectable. + +— Pardieu! s’écria d’Artagnan, ce sera une chose doublement +divertissante que de sauver la reine avec l’argent de Son Éminence! + +— Vous êtes un aimable et charmant jeune homme, dit Mme Bonacieux. +Croyez que Sa Majesté ne sera point ingrate. + +— Oh! je suis déjà grandement récompensé! s’écria d’Artagnan. Je vous +aime, vous me permettez de vous le dire; c’est déjà plus de bonheur que +je n’en osais espérer. + +— Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant. + +— Quoi? + +— On parle dans la rue. + +— C’est la voix… + +— De mon mari. Oui, je l’ai reconnue!» + +D’Artagnan courut à la porte et poussa le verrou. + +«Il n’entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai +parti, vous lui ouvrirez. + +— Mais je devrais être partie aussi, moi. Et la disparition de cet +argent, comment la justifier si je suis là? + +— Vous avez raison, il faut sortir. + +— Sortir, comment? On nous verra si nous sortons. + +— Alors il faut monter chez moi. + +— Ah! s’écria Mme Bonacieux, vous me dites cela d’un ton qui me fait +peur.» + +Mme Bonacieux prononça ces paroles avec une larme dans les yeux. +D’Artagnan vit cette larme, et, troublé, attendri, il se jeta à ses +genoux. + +«Chez moi, dit-il, vous serez en sûreté comme dans un temple, je vous +en donne ma parole de gentilhomme. + +— Partons, dit-elle, je me fie à vous, mon ami.» + +D’Artagnan rouvrit avec précaution le verrou, et tous deux, légers +comme des ombres, se glissèrent par la porte intérieure dans l’allée, +montèrent sans bruit l’escalier et rentrèrent dans la chambre de +d’Artagnan. + +Une fois chez lui, pour plus de sûreté, le jeune homme barricada la +porte; ils s’approchèrent tous deux de la fenêtre, et par une fente du +volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau. + +À la vue de l’homme en manteau, d’Artagnan bondit, et, tirant son épée +à demi, s’élança vers la porte. + +C’était l’homme de Meung. + +«Qu’allez-vous faire? s’écria Mme Bonacieux; vous nous perdez. + +— Mais j’ai juré de tuer cet homme! dit d’Artagnan. + +— Votre vie est vouée en ce moment et ne vous appartient pas. Au nom de +la reine, je vous défends de vous jeter dans aucun péril étranger à +celui du voyage. + +— Et en votre nom, n’ordonnez-vous rien? + +— En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive émotion; en mon nom, je +vous en prie. Mais écoutons, il me semble qu’ils parlent de moi.» + +D’Artagnan se rapprocha de la fenêtre et prêta l’oreille. + +M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l’appartement vide, il +était revenu à l’homme au manteau qu’un instant il avait laissé seul. + +«Elle est partie, dit-il, elle sera retournée au Louvre. + +— Vous êtes sûr, répondit l’étranger, qu’elle ne s’est pas doutée dans +quelles intentions vous êtes sorti? + +— Non, répondit Bonacieux avec suffisance; c’est une femme trop +superficielle. + +— Le cadet aux gardes est-il chez lui? + +— Je ne le crois pas; comme vous le voyez, son volet est fermé, et l’on +ne voit aucune lumière briller à travers les fentes. + +— C’est égal, il faudrait s’en assurer. + +— Comment cela? + +— En allant frapper à sa porte. + +— Je demanderai à son valet. + +— Allez.» + +Bonacieux rentra chez lui, passa par la même porte qui venait de donner +passage aux deux fugitifs, monta jusqu’au palier de d’Artagnan et +frappa. + +Personne ne répondit. Porthos, pour faire plus grande figure, avait +emprunté ce soir-là Planchet. Quant à d’Artagnan, il n’avait garde de +donner signe d’existence. + +Au moment où le doigt de Bonacieux résonna sur la porte, les deux +jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs. + +«Il n’y a personne chez lui, dit Bonacieux. + +— N’importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en sûreté +que sur le seuil d’une porte. + +— Ah! mon Dieu! murmura Mme Bonacieux, nous n’allons plus rien +entendre. + +— Au contraire, dit d’Artagnan, nous n’entendrons que mieux.» + +D’Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa +chambre une autre oreille de Denys, étendit un tapis à terre, se mit à +genoux, et fit signe à Mme Bonacieux de se pencher, comme il le faisait +vers l’ouverture. + +«Vous êtes sûr qu’il n’y a personne? dit l’inconnu. + +— J’en réponds, dit Bonacieux. + +— Et vous pensez que votre femme?… + +— Est retournée au Louvre. + +— Sans parler à aucune personne qu’à vous? + +— J’en suis sûr. + +— C’est un point important, comprenez-vous? + +— Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportée a donc une valeur…? + +— Très grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas. + +— Alors le cardinal sera content de moi? + +— Je n’en doute pas. + +— Le grand cardinal! + +— Vous êtes sûr que, dans sa conversation avec vous, votre femme n’a +pas prononcé de noms propres? + +— Je ne crois pas. + +— Elle n’a nommé ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni Mme de +Vernet? + +— Non, elle m’a dit seulement qu’elle voulait m’envoyer à Londres pour +servir les intérêts d’une personne illustre.» + +«Le traître! murmura Mme Bonacieux. + +— Silence!» dit d’Artagnan en lui prenant une main qu’elle lui +abandonna sans y penser. + +«N’importe, continua l’homme au manteau, vous êtes un niais de n’avoir +pas feint d’accepter la commission, vous auriez la lettre à présent; +État qu’on menace était sauvé, et vous… + +— Et moi? + +— Eh bien, vous! le cardinal vous donnait des lettres de noblesse… + +— Il vous l’a dit? + +— Oui, je sais qu’il voulait vous faire cette surprise. + +— Soyez tranquille, reprit Bonacieux; ma femme m’adore, et il est +encore temps.» + +«Le niais! murmura Mme Bonacieux. + +— Silence!» dit d’Artagnan en lui serrant plus fortement la main. + +«Comment est-il encore temps? reprit l’homme au manteau. + +— Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que j’ai +réfléchi, je renoue l’affaire, j’obtiens la lettre, et je cours chez le +cardinal. + +— Eh bien, allez vite; je reviendrai bientôt savoir le résultat de +votre démarche.» + +L’inconnu sortit. + +«L’infâme! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette épithète à son +mari. + +— Silence!» répéta d’Artagnan en lui serrant la main plus fortement +encore. + +Un hurlement terrible interrompit alors les réflexions de d’Artagnan et +de Mme Bonacieux. C’était son mari, qui s’était aperçu de la +disparition de son sac et qui criait au voleur. + +«Oh! mon Dieu! s’écria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le quartier.» + +Bonacieux cria longtemps; mais comme de pareils cris, attendu leur +fréquence, n’attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et que +d’ailleurs la maison du mercier était depuis quelque temps assez mal +famée, voyant que personne ne venait, il sortit en continuant de crier, +et l’on entendit sa voix qui s’éloignait dans la direction de la rue du +Bac. + +«Et maintenant qu’il est parti, à votre tour de vous éloigner, dit Mme +Bonacieux; du courage, mais surtout de la prudence, et songez que vous +vous devez à la reine. + +— À elle et à vous! s’écria d’Artagnan. Soyez tranquille, belle +Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance; mais reviendrai-je +aussi digne de votre amour?» + +La jeune femme ne répondit que par la vive rougeur qui colora ses +joues. Quelques instants après, d’Artagnan sortit à son tour, +enveloppé, lui aussi, d’un grand manteau que retroussait cavalièrement +le fourreau d’une longue épée. + +Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d’amour dont la +femme accompagne l’homme qu’elle se sent aimer; mais lorsqu’il eut +disparu à l’angle de la rue, elle tomba à genoux, et joignant les +mains: + +«O mon Dieu! s’écria-t-elle, protégez la reine, protégez-moi!» + + + + +CHAPITRE XIX. +PLAN DE CAMPAGNE + + +D’Artagnan se rendit droit chez M. de Tréville. Il avait réfléchi que, +dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damné inconnu, +qui paraissait être son agent, et il pensait avec raison qu’il n’y +avait pas un instant à perdre. + +Le coeur du jeune homme débordait de joie. Une occasion où il y avait à +la fois gloire à acquérir et argent à gagner se présentait à lui, et, +comme premier encouragement, venait de le rapprocher d’une femme qu’il +adorait. Ce hasard faisait donc presque du premier coup, pour lui, plus +qu’il n’eût osé demander à la Providence. + +M. de Tréville était dans son salon avec sa cour habituelle de +gentilshommes. D’Artagnan, que l’on connaissait comme un familier de la +maison, alla droit à son cabinet et le fit prévenir qu’il l’attendait +pour chose d’importance. + +D’Artagnan était là depuis cinq minutes à peine, lorsque M. de Tréville +entra. Au premier coup d’oeil et à la joie qui se peignait sur son +visage, le digne capitaine comprit qu’il se passait effectivement +quelque chose de nouveau. + +Tout le long de la route, d’Artagnan s’était demandé s’il se confierait +à M. de Tréville, ou si seulement il lui demanderait de lui accorder +carte blanche pour une affaire secrète. Mais M. de Tréville avait +toujours été si parfait pour lui, il était si fort dévoué au roi et à +la reine, il haïssait si cordialement le cardinal, que le jeune homme +résolut de tout lui dire. + +«Vous m’avez fait demander, mon jeune ami? dit M. de Tréville. + +— Oui, monsieur, dit d’Artagnan, et vous me pardonnerez, je l’espère, +de vous avoir dérangé, quand vous saurez de quelle chose importante il +est question. + +— Dites alors, je vous écoute. + +— Il ne s’agit de rien de moins, dit d’Artagnan, en baissant la voix, +que de l’honneur et peut-être de la vie de la reine. + +— Que dites-vous là? demanda M. de Tréville en regardant tout autour de +lui s’ils étaient bien seuls, et en ramenant son regard interrogateur +sur d’Artagnan. + +— Je dis, monsieur, que le hasard m’a rendu maître d’un secret… + +— Que vous garderez, j’espère, jeune homme, sur votre vie. + +— Mais que je dois vous confier, à vous, Monsieur, car vous seul pouvez +m’aider dans la mission que je viens de recevoir de Sa Majesté. + +— Ce secret est-il à vous? + +— Non, monsieur, c’est celui de la reine. + +— Êtes-vous autorisé par Sa Majesté à me le confier? + +— Non, monsieur, car au contraire le plus profond mystère m’est +recommandé. + +— Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-à-vis de moi? + +— Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que j’ai +peur que vous ne me refusiez la grâce que je viens vous demander, si +vous ne savez pas dans quel but je vous la demande. + +— Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous désirez. + +— Je désire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un congé de +quinze jours. + +— Quand cela? + +— Cette nuit même. + +— Vous quittez Paris? + +— Je vais en mission. + +— Pouvez-vous me dire où? + +— À Londres. + +— Quelqu’un a-t-il intérêt à ce que vous n’arriviez pas à votre but? + +— Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour m’empêcher de +réussir. + +— Et vous partez seul? + +— Je pars seul. + +— En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c’est moi qui vous le dis, foi +de Tréville. + +— Comment cela? + +— On vous fera assassiner. + +— Je serai mort en faisant mon devoir. + +— Mais votre mission ne sera pas remplie. + +— C’est vrai, dit d’Artagnan. + +— Croyez-moi, continua Tréville, dans les entreprises de ce genre, il +faut être quatre pour arriver un. + +— Ah! vous avez raison, Monsieur, dit d’Artagnan; mais vous connaissez +Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis disposer d’eux. + +— Sans leur confier le secret que je n’ai pas voulu savoir? + +— Nous nous sommes juré, une fois pour toutes, confiance aveugle et +dévouement à toute épreuve; d’ailleurs vous pouvez leur dire que vous +avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus incrédules que +vous. + +— Je puis leur envoyer à chacun un congé de quinze jours, voilà tout: à +Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller aux eaux de +Forges! à Porthos et à Aramis, pour suivre leur ami, qu’ils ne veulent +pas abandonner dans une si douloureuse position. L’envoi de leur congé +sera la preuve que j’autorise leur voyage. + +— Merci, monsieur, et vous êtes cent fois bon. + +— Allez donc les trouver à l’instant même, et que tout s’exécute cette +nuit. Ah! et d’abord écrivez-moi votre requête à M. des Essarts. +Peut-être aviez-vous un espion à vos trousses, et votre visite, qui +dans ce cas est déjà connue du cardinal, sera légitimée ainsi.» + +D’Artagnan formula cette demande, et M. de Tréville, en la recevant de +ses mains, assura qu’avant deux heures du matin les quatre congés +seraient au domicile respectif des voyageurs. + +«Ayez la bonté d’envoyer le mien chez Athos, dit d’Artagnan. Je +craindrais, en rentrant chez moi, d’y faire quelque mauvaise rencontre. + +— Soyez tranquille. Adieu et bon voyage! À propos!» dit M. de Tréville +en le rappelant. + +D’Artagnan revint sur ses pas. + +«Avez-vous de l’argent?» + +D’Artagnan fit sonner le sac qu’il avait dans sa poche. + +«Assez? demanda M. de Tréville. + +— Trois cents pistoles. + +— C’est bien, on va au bout du monde avec cela; allez donc.» + +D’Artagnan salua M. de Tréville, qui lui tendit la main; d’Artagnan la +lui serra avec un respect mêlé de reconnaissance. Depuis qu’il était +arrivé à Paris, il n’avait eu qu’à se louer de cet excellent homme, +qu’il avait toujours trouvé digne, loyal et grand. + +Sa première visite fut pour Aramis; il n’était pas revenu chez son ami +depuis la fameuse soirée où il avait suivi Mme Bonacieux. Il y a plus: +à peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et à chaque fois qu’il +l’avait revu, il avait cru remarquer une profonde tristesse empreinte +sur son visage. + +Ce soir encore, Aramis veillait sombre et rêveur; d’Artagnan lui fit +quelques questions sur cette mélancolie profonde; Aramis s’excusa sur +un commentaire du dix-huitième chapitre de saint Augustin qu’il était +forcé d’écrire en latin pour la semaine suivante, et qui le préoccupait +beaucoup. + +Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un serviteur de +M. de Tréville entra porteur d’un paquet cacheté. + +«Qu’est-ce là? demanda Aramis. + +— Le congé que monsieur a demandé, répondit le laquais. + +— Moi, je n’ai pas demandé de congé. + +— Taisez-vous et prenez, dit d’Artagnan. Et vous, mon ami, voici une +demi-pistole pour votre peine; vous direz à M. de Tréville que M. +Aramis le remercie bien sincèrement. Allez.» + +Le laquais salua jusqu’à terre et sortit. + +«Que signifie cela? demanda Aramis. + +— Prenez ce qu’il vous faut pour un voyage de quinze jours, et +suivez-moi. + +— Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir…» + +Aramis s’arrêta. + +«Ce qu’elle est devenue, n’est-ce pas? continua d’Artagnan. + +— Qui? reprit Aramis. + +— La femme qui était ici, la femme au mouchoir brodé. + +— Qui vous a dit qu’il y avait une femme ici? répliqua Aramis en +devenant pâle comme la mort. + +— Je l’ai vue. + +— Et vous savez qui elle est? + +— Je crois m’en douter, du moins. + +— Écoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez- vous +ce qu’est devenue cette femme? + +— Je présume qu’elle est retournée à Tours. + +— À Tours? oui, c’est bien cela, vous la connaissez. Mais comment +est-elle retournée à Tours sans me rien dire? + +— Parce qu’elle a craint d’être arrêtée. + +— Comment ne m’a-t-elle pas écrit? + +— Parce qu’elle craint de vous compromettre. + +— D’Artagnan, vous me rendez la vie! s’écria Aramis. Je me croyais +méprisé, trahi. J’étais si heureux de la revoir! Je ne pouvais croire +qu’elle risquât sa liberté pour moi, et cependant pour quelle cause +serait-elle revenue à Paris? + +— Pour la cause qui aujourd’hui nous fait aller en Angleterre. + +— Et quelle est cette cause? demanda Aramis. + +— Vous le saurez un jour, Aramis; mais, pour le moment, j’imiterai la +retenue de la _nièce du docteur_.» + +Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu’il avait fait certain +soir à ses amis. + +«Eh bien, donc, puisqu’elle a quitté Paris et que vous en êtes sûr, +d’Artagnan, rien ne m’y arrête plus, et je suis prêt à vous suivre. +Vous dites que nous allons?… + +— Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous invite +même à vous hâter, car nous avons déjà perdu beaucoup de temps. À +propos, prévenez Bazin. + +— Bazin vient avec nous? demanda Aramis. + +— Peut-être. En tout cas, il est bon qu’il nous suive pour le moment +chez Athos.» + +Aramis appela Bazin, et après lui avoir ordonné de le venir joindre +chez Athos: + +«Partons donc», dit-il en prenant son manteau, son épée et ses trois +pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs pour voir +s’il n’y trouverait pas quelque pistole égarée. Puis, quand il se fut +bien assuré que cette recherche était superflue, il suivit d’Artagnan +en se demandant comment il se faisait que le jeune cadet aux gardes sût +aussi bien que lui quelle était la femme à laquelle il avait donné +l’hospitalité, et sût mieux que lui ce qu’elle était devenue. + +Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de d’Artagnan, +et le regardant fixement: + +«Vous n’avez parlé de cette femme à personne? dit-il. + +— À personne au monde. + +— Pas même à Athos et à Porthos? + +— Je ne leur en ai pas soufflé le moindre mot. + +— À la bonne heure.» + +Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin avec +d’Artagnan, et tous deux arrivèrent bien tôt chez Athos. + +Ils le trouvèrent tenant son congé d’une main et la lettre de M. de +Tréville de l’autre. + +«Pouvez-vous m’expliquer ce que signifient ce congé et cette lettre que +je viens de recevoir?» dit Athos étonné. + +«Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre santé l’exige absolument, +que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc prendre les eaux de +Forges ou telles autres qui vous conviendront, et rétablissez-vous +promptement. + +«Votre affectionné + +«Tréville» + + +«Eh bien, ce congé et cette lettre signifient qu’il faut me suivre, +Athos. + +— Aux eaux de Forges? + +— Là ou ailleurs. + +— Pour le service du roi? + +— Du roi ou de la reine: ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs +Majestés?» + +En ce moment, Porthos entra. + +«Pardieu, dit-il, voici une chose étrange: depuis quand, dans les +mousquetaires, accorde-t-on aux gens des congés sans qu’ils les +demandent? + +— Depuis, dit d’Artagnan, qu’ils ont des amis qui les demandent pour +eux. + +— Ah! ah! dit Porthos, il paraît qu’il y a du nouveau ici? + +— Oui, nous partons, dit Aramis. + +— Pour quel pays? demanda Porthos. + +— Ma foi, je n’en sais trop rien, dit Athos; demande cela à d’Artagnan. + +— Pour Londres, messieurs, dit d’Artagnan. + +— Pour Londres! s’écria Porthos; et qu’allons-nous faire à Londres? + +— Voilà ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous fier à +moi. + +— Mais pour aller à Londres, ajouta Porthos, il faut de l’argent, et je +n’en ai pas. + +— Ni moi, dit Aramis. + +— Ni moi, dit Athos. + +— J’en ai, moi, reprit d’Artagnan en tirant son trésor de sa poche et +en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents pistoles; +prenons-en chacun soixante-quinze; c’est autant qu’il en faut pour +aller à Londres et pour en revenir. D’ailleurs, soyez tranquilles, nous +n’y arriverons pas tous, à Londres. + +— Et pourquoi cela? + +— Parce que, selon toute probabilité, il y en aura quelques-uns d’entre +nous qui resteront en route. + +— Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons? + +— Et des plus dangereuses, je vous en avertis. + +— Ah çà, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit Porthos, +je voudrais bien savoir pourquoi, au moins? + +— Tu en seras bien plus avancé! dit Athos. + +— Cependant, dit Aramis, je suis de l’avis de Porthos. + +— Le roi a-t-il l’habitude de vous rendre des comptes? Non; il vous dit +tout bonnement: “Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres; +allez vous battre”, et vous y allez. Pourquoi? vous ne vous en +inquiétez même pas. + +— D’Artagnan a raison, dit Athos, voilà nos trois congés qui viennent +de M. de Tréville, et voilà trois cents pistoles qui viennent je ne +sais d’où. Allons nous faire tuer où l’on nous dit d’aller. La vie +vaut-elle la peine de faire autant de questions? D’Artagnan, je suis +prêt à te suivre. + +— Et moi aussi, dit Porthos. + +— Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fâché de quitter +Paris. J’ai besoin de distractions. + +— Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez +tranquilles, dit d’Artagnan. + +— Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos. + +— Tout de suite, répondit d’Artagnan, il n’y a pas une minute à perdre. + +— Holà! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crièrent les quatre +jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez les +chevaux de l’hôtel.» + +En effet, chaque mousquetaire laissait à l’hôtel général comme à une +caserne son cheval et celui de son laquais. + +Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hâte. + +«Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Où allons- nous +d’abord? + +— À Calais, dit d’Artagnan; c’est la ligne la plus directe pour arriver +à Londres. + +— Eh bien, dit Porthos, voici mon avis. + +— Parle. + +— Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d’Artagnan nous +donnera à chacun ses instructions, je partirai en avant par la route de +Boulogne pour éclairer le chemin; Athos partira deux heures après par +celle d’Amiens; Aramis nous suivra par celle de Noyon; quant à +d’Artagnan, il partira par celle qu’il voudra, avec les habits de +Planchet, tandis que Planchet nous suivra en d’Artagnan et avec +l’uniforme des gardes. + +— Messieurs, dit Athos, mon avis est qu’il ne convient pas de mettre en +rien des laquais dans une pareille affaire: un secret peut par hasard +être trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu +par des laquais. + +— Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d’Artagnan, en ce que +j’ignore moi-même quelles instructions je puis vous donner. Je suis +porteur d’une lettre, voilà tout. Je n’ai pas et ne puis faire trois +copies de cette lettre, puisqu’elle est scellée; il faut donc, à mon +avis, voyager de compagnie. Cette lettre est là, dans cette poche. Et +il montra la poche où était la lettre. Si je suis tué, l’un de vous la +prendra et vous continuerez la route; s’il est tué, ce sera le tour +d’un autre, et ainsi de suite; pourvu qu’un seul arrive, c’est tout ce +qu’il faut. + +— Bravo, d’Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut être +conséquent, d’ailleurs: je vais prendre les eaux, vous m’accompagnerez; +au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer; je suis +libre. On veut nous arrêter, je montre la lettre de M. de Tréville, et +vous montrez vos congés; on nous attaque, nous nous défendons; on nous +juge, nous soutenons mordicus que nous n’avions d’autre intention que +de nous tremper un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop +bon marché de quatre hommes isolés, tandis que quatre hommes réunis +font une troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de +mousquetons; si l’on envoie une armée contre nous, nous livrerons +bataille, et le survivant, comme l’a dit d’Artagnan, portera la lettre. + +— Bien dit, s’écria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais quand +tu parles, c’est comme saint Jean Bouche d’or. J’adopte le plan +d’Athos. Et toi, Porthos? + +— Moi aussi, dit Porthos, s’il convient à d’Artagnan. D’Artagnan, +porteur de la lettre, est naturellement le chef de l’entreprise; qu’il +décide, et nous exécuterons. + +— Eh bien, dit d’Artagnan, je décide que nous adoptions le plan d’Athos +et que nous partions dans une demi-heure. + +— Adopté!» reprirent en choeur les trois mousquetaires. + +Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze +pistoles et fit ses préparatifs pour partir à l’heure convenue. + + + + +CHAPITRE XX. +VOYAGE + + +À deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris par +la barrière Saint-Denis; tant qu’il fit nuit, ils restèrent muets; +malgré eux, ils subissaient l’influence de l’obscurité et voyaient des +embûches partout. + +Aux premiers rayons du jour, leurs langues se délièrent; avec le +soleil, la gaieté revint: c’était comme à la veille d’un combat, le +coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu’on allait +peut-être quitter était, au bout du compte, une bonne chose. + +L’aspect de la caravane, au reste, était des plus formidables: les +chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude +de l’escadron qui fait marcher régulièrement ces nobles compagnons du +soldat, eussent trahi le plus strict incognito. + +Les valets suivaient, armés jusqu’aux dents. + +Tout alla bien jusqu’à Chantilly, où l’on arriva vers les huit heures +du matin. Il fallait déjeuner. On descendit devant une auberge que +recommandait une enseigne représentant saint Martin donnant la moitié +de son manteau à un pauvre. On enjoignit aux laquais de ne pas +desseller les chevaux et de se tenir prêts à repartir immédiatement. + +On entra dans la salle commune, et l’on se mit à table. Un gentilhomme, +qui venait d’arriver par la route de Dammartin, était assis à cette +même table et déjeunait. Il entama la conversation sur la pluie et le +beau temps; les voyageurs répondirent: il but à leur santé; les +voyageurs lui rendirent sa politesse. + +Mais au moment où Mousqueton venait annoncer que les chevaux étaient +prêts et où l’on se levait de table l’étranger proposa à Porthos la +santé du cardinal. Porthos répondit qu’il ne demandait pas mieux, si +l’étranger à son tour voulait boire à la santé du roi. L’étranger +s’écria qu’il ne connaissait d’autre roi que Son Éminence. Porthos +l’appela ivrogne; l’étranger tira son épée. + +«Vous avez fait une sottise, dit Athos; n’importe, il n’y a plus à +reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite +que vous pourrez.» + +Et tous trois remontèrent à cheval et repartirent à toute bride, tandis +que Porthos promettait à son adversaire de le perforer de tous les +coups connus dans l’escrime. + +«Et d’un! dit Athos au bout de cinq cents pas. + +— Mais pourquoi cet homme s’est-il attaqué à Porthos plutôt qu’à tout +autre? demanda Aramis. + +— Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l’a pris pour +le chef, dit d’Artagnan. + +— J’ai toujours dit que ce cadet de Gascogne était un puits de +sagesse», murmura Athos. + +Et les voyageurs continuèrent leur route. + +À Beauvais, on s’arrêta deux heures, tant pour faire souffler les +chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme +Porthos n’arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en +chemin. + +À une lieue de Beauvais, à un endroit où le chemin se trouvait resserré +entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui, profitant de ce +que la route était dépavée en cet endroit, avaient l’air d’y travailler +en y creusant des trous et en pratiquant des ornières boueuses. + +Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel, les +apostropha durement. Athos voulut le retenir, il était trop tard. Les +ouvriers se mirent à railler les voyageurs, et firent perdre par leur +insolence la tête même au froid Athos qui poussa son cheval contre l’un +d’eux. + +Alors chacun de ces hommes recula jusqu’au fossé et y prit un mousquet +caché; il en résulta que nos sept voyageurs furent littéralement passés +par les armes. Aramis reçut une balle qui lui traversa l’épaule, et +Mousqueton une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui +prolongent le bas des reins. Cependant Mousqueton seul tomba de cheval, +non pas qu’il fût grièvement blessé, mais, comme il ne pouvait voir sa +blessure, sans doute il crut être plus dangereusement blessé qu’il ne +l’était. + +«C’est une embuscade, dit d’Artagnan, ne brûlons pas une amorce, et en +route.» + +Aramis, tout blessé qu’il était, saisit la crinière de son cheval, qui +l’emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait rejoints, et +galopait tout seul à son rang. + +«Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos. + +— J’aimerais mieux un chapeau, dit d’Artagnan, le mien a été emporté +par une balle. C’est bien heureux, ma foi, que la lettre que je porte +n’ait pas été dedans. + +— Ah çà, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit +Aramis. + +— Si Porthos était sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant, +dit Athos. M’est avis que, sur le terrain, l’ivrogne se sera dégrisé.» + +Et l’on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent +si fatigués, qu’il était à craindre qu’ils ne refusassent bientôt le +service. + +Les voyageurs avaient pris la traverse, espérant de cette façon être +moins inquiétés, mais, à Crève-coeur, Aramis déclara qu’il ne pouvait +aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage qu’il cachait +sous sa forme élégante et sous ses façons polies pour arriver +jusque-là. À tout moment il pâlissait, et l’on était obligé de le +soutenir sur son cheval; on le descendit à la porte d’un cabaret, on +lui laissa Bazin qui, au reste, dans une escarmouche, était plus +embarrassant qu’utile, et l’on repartit dans l’espérance d’aller +coucher à Amiens. + +«Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouvèrent en route, réduits à deux +maîtres et à Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus leur dupe, +et je vous réponds qu’ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer +l’épée d’ici à Calais. J’en jure… + +— Ne jurons pas, dit d’Artagnan, galopons, si toutefois nos chevaux y +consentent.» + +Et les voyageurs enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs +chevaux, qui, vigoureusement stimulés, retrouvèrent des forces. On +arriva à Amiens à minuit, et l’on descendit à l’auberge du Lis d’Or. + +L’hôtelier avait l’air du plus honnête homme de la terre, il reçut les +voyageurs son bougeoir d’une main et son bonnet de coton de l’autre; il +voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre, +malheureusement chacune de ces chambres était à l’extrémité de l’hôtel. +D’Artagnan et Athos refusèrent; l’hôte répondit qu’il n’y en avait +cependant pas d’autres dignes de Leurs Excellences; mais les voyageurs +déclarèrent qu’ils coucheraient dans la chambre commune, chacun sur un +matelas qu’on leur jetterait à terre. L’hôte insista, les voyageurs +tinrent bon; il fallut faire ce qu’ils voulurent. + +Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en +dedans, lorsqu’on frappa au volet de la cour; ils demandèrent qui était +là, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent. + +En effet, c’étaient Planchet et Grimaud. + +«Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces +messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette +façon-là, ils seront sûrs qu’on n’arrivera pas jusqu’à eux. + +— Et sur quoi coucheras-tu? dit d’Artagnan. + +— Voici mon lit», répondit Planchet. + +Et il montra une botte de paille. + +«Viens donc, dit d’Artagnan, tu as raison: la figure de l’hôte ne me +convient pas, elle est trop gracieuse. + +— Ni à moi non plus», dit Athos. + +Planchet monta par la fenêtre, s’installa en travers de la porte, +tandis que Grimaud allait s’enfermer dans l’écurie, répondant qu’à cinq +heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prêts. + +La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures du +matin d’ouvrir la porte, mais comme Planchet se réveilla en sursaut et +cria: Qui va là? on répondit qu’on se trompait, et on s’éloigna. + +À quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les écuries. +Grimaud avait voulu réveiller les garçons d’écurie, et les garçons +d’écurie le battaient. Quand on ouvrit la fenêtre, on vit le pauvre +garçon sans connaissance, la tête fendue d’un coup de manche à fourche. + +Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les +chevaux étaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait voyagé +sans maître pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu continuer +la route; mais, par une erreur inconcevable, le chirurgien vétérinaire +qu’on avait envoyé chercher, à ce qu’il paraît, pour saigner le cheval +de l’hôte, avait saigné celui de Mousqueton. + +Cela commençait à devenir inquiétant: tous ces accidents successifs +étaient peut-être le résultat du hasard, mais ils pouvaient tout aussi +bien être le fruit d’un complot. Athos et d’Artagnan sortirent, tandis +que Planchet allait s’informer s’il n’y avait pas trois chevaux à +vendre dans les environs. À la porte étaient deux chevaux tout équipés, +frais et vigoureux. Cela faisait bien l’affaire. Il demanda où étaient +les maîtres; on lui dit que les maîtres avaient passé la nuit dans +l’auberge et réglaient leur compte à cette heure avec le maître. + +Athos descendit pour payer la dépense, tandis que d’Artagnan et +Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l’hôtelier était dans une +chambre basse et reculée, on pria Athos d’y passer. + +Athos entra sans défiance et tira deux pistoles pour payer: l’hôte +était seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs était +entrouvert. Il prit l’argent que lui présenta Athos, le tourna et le +retourna dans ses mains, et tout à coup, s’écriant que la pièce était +fausse, il déclara qu’il allait le faire arrêter, lui et son compagnon, +comme faux-monnayeurs. + +«Drôle! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les +oreilles!» + +Au même moment, quatre hommes armés jusqu’aux dents entrèrent par les +portes latérales et se jetèrent sur Athos. + +«Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au +large, d’Artagnan! pique, pique!» et il lâcha deux coups de pistolet. + +D’Artagnan et Planchet ne se le firent pas répéter à deux fois, ils +détachèrent les deux chevaux qui attendaient à la porte, sautèrent +dessus, leur enfoncèrent leurs éperons dans le ventre et partirent au +triple galop. + +«Sais-tu ce qu’est devenu Athos? demanda d’Artagnan à Planchet en +courant. + +— Ah! monsieur, dit Planchet, j’en ai vu tomber deux à ses deux coups, +et il m’a semblé, à travers la porte vitrée, qu’il ferraillait avec les +autres. + +— Brave Athos! murmura d’Artagnan. Et quand on pense qu’il faut +l’abandonner! Au reste, autant nous attend peut-être à deux pas d’ici. +En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme. + +— Je vous l’ai dit, monsieur, répondit Planchet, les Picards, ça se +reconnaît à l’user; d’ailleurs je suis ici dans mon pays, ça m’excite.» + +Et tous deux, piquant de plus belle, arrivèrent à Saint-Omer d’une +seule traite. À Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride +passée à leurs bras, de peur d’accident, et mangèrent un morceau sur le +pouce tout debout dans la rue; après quoi ils repartirent. + +À cent pas des portes de Calais, le cheval de d’Artagnan s’abattit, et +il n’y eut pas moyen de le faire se relever: le sang lui sortait par le +nez et par les yeux, restait celui de Planchet, mais celui-là s’était +arrêté, et il n’y eut plus moyen de le faire repartir. + +Heureusement, comme nous l’avons dit, ils étaient à cent pas de la +ville; ils laissèrent les deux montures sur le grand chemin et +coururent au port. Planchet fit remarquer à son maître un gentilhomme +qui arrivait avec son valet et qui ne les précédait que d’une +cinquantaine de pas. + +Ils s’approchèrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort +affairé. Il avait ses bottes couvertes de poussière, et s’informait +s’il ne pourrait point passer à l’instant même en Angleterre. + +«Rien ne serait plus facile, répondit le patron d’un bâtiment prêt à +mettre à la voile; mais, ce matin, est arrivé l’ordre de ne laisser +partir personne sans une permission expresse de M. le cardinal. + +— J’ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de sa +poche; la voici. + +— Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et +donnez-moi la préférence. + +— Où trouverai-je le gouverneur? + +— À sa campagne. + +— Et cette campagne est située? + +— À un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d’ici, au pied +de cette petite éminence, ce toit en ardoises. + +— Très bien!» dit le gentilhomme. + +Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du +gouverneur. + +D’Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme à cinq cents pas de +distance. + +Une fois hors de la ville, d’Artagnan pressa le pas et rejoignit le +gentilhomme comme il entrait dans un petit bois. + +«Monsieur, lui dit d’Artagnan, vous me paraissez fort pressé? + +— On ne peut plus pressé, monsieur. + +— J’en suis désespéré, dit d’Artagnan, car, comme je suis très pressé +aussi, je voulais vous prier de me rendre un service. + +— Lequel? + +— De me laisser passer le premier. + +— Impossible, dit le gentilhomme, j’ai fait soixante lieues en +quarante-quatre heures, et il faut que demain à midi je sois à Londres. + +— J’ai fait le même chemin en quarante heures, et il faut que demain à +dix heures du matin je sois à Londres. + +— Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le premier et je ne passerai +pas le second. + +— Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le second et je passerai le +premier. + +— Service du roi! dit le gentilhomme. + +— Service de moi! dit d’Artagnan. + +— Mais c’est une mauvaise querelle que vous me cherchez là, ce me +semble. + +— Parbleu! que voulez-vous que ce soit? + +— Que désirez-vous? + +— Vous voulez le savoir? + +— Certainement. + +— Eh bien, je veux l’ordre dont vous êtes porteur, attendu que je n’en +ai pas, moi, et qu’il m’en faut un. + +— Vous plaisantez, je présume. + +— Je ne plaisante jamais. + +— Laissez-moi passer! + +— Vous ne passerez pas. + +— Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tête. Holà, Lubin! mes +pistolets. + +— Planchet, dit d’Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du +maître.» + +Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme il +était fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui +mit le genou sur la poitrine. + +«Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j’ai fait la +mienne.» + +Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur d’Artagnan; +mais il avait affaire à forte partie. + +En trois secondes d’Artagnan lui fournit trois coups d’épée en disant à +chaque coup: + +«Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis.» + +Au troisième coup, le gentilhomme tomba comme une masse. + +D’Artagnan le crut mort, ou tout au moins évanoui, et s’approcha pour +lui prendre l’ordre; mais au moment où il étendait le bras afin de le +fouiller, le blessé qui n’avait pas lâché son épée, lui porta un coup +de pointe dans la poitrine en disant: + +«Un pour vous. + +— Et un pour moi! au dernier les bons!» s’écria d’Artagnan furieux, en +le clouant par terre d’un quatrième coup d’épée dans le ventre. + +Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s’évanouit. + +D’Artagnan fouilla dans la poche où il l’avait vu remettre l’ordre de +passage, et le prit. Il était au nom du comte de Wardes. + +Puis, jetant un dernier coup d’oeil sur le beau jeune homme, qui avait +vingt-cinq ans à peine et qu’il laissait là, gisant, privé de sentiment +et peut-être mort, il poussa un soupir sur cette étrange destinée qui +porte les hommes à se détruire les uns les autres pour les intérêts de +gens qui leur sont étrangers et qui souvent ne savent pas même qu’ils +existent. + +Mais il fut bientôt tiré de ces réflexions par Lubin, qui poussait des +hurlements et criait de toutes ses forces au secours. + +Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses +forces. + +«Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas, +j’en suis bien sûr; mais aussitôt que je le lâcherai, il va se remettre +à crier. Je le reconnais pour un Normand et les Normands sont entêtés.» + +En effet, tout comprimé qu’il était, Lubin essayait encore de filer des +sons. + +«Attends!» dit d’Artagnan. + +Et prenant son mouchoir, il le bâillonna. + +«Maintenant, dit Planchet, lions-le à un arbre.» + +La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes près +de son domestique; et comme la nuit commençait à tomber et que le +garrotté et le blessé étaient tous deux à quelques pas dans le bois, il +était évident qu’ils devaient rester jusqu’au lendemain. + +«Et maintenant, dit d’Artagnan, chez le gouverneur! + +— Mais vous êtes blessé, ce me semble? dit Planchet. + +— Ce n’est rien, occupons-nous du plus pressé; puis nous reviendrons à +ma blessure, qui, au reste, ne me paraît pas très dangereuse.» + +Et tous deux s’acheminèrent à grands pas vers la campagne du digne +fonctionnaire. + +On annonça M. le comte de Wardes. + +D’Artagnan fut introduit. + +«Vous avez un ordre signé du cardinal? dit le gouverneur. + +— Oui, monsieur, répondit d’Artagnan, le voici. + +— Ah! ah! il est en règle et bien recommandé, dit le gouverneur. + +— C’est tout simple, répondit d’Artagnan, je suis de ses plus fidèles. + +— Il paraît que Son Éminence veut empêcher quelqu’un de parvenir en +Angleterre. + +— Oui, un certain d’Artagnan, un gentilhomme béarnais qui est parti de +Paris avec trois de ses amis dans l’intention de gagner Londres. + +— Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur. + +— Qui cela? + +— Ce d’Artagnan? + +— À merveille. + +— Donnez-moi son signalement alors. + +— Rien de plus facile.» + +Et d’Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes. + +«Est-il accompagné? demanda le gouverneur. + +— Oui, d’un valet nommé Lubin. + +— On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son Éminence +peut être tranquille, ils seront reconduits à Paris sous bonne escorte. + +— Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d’Artagnan, vous aurez +bien mérité du cardinal. + +— Vous le reverrez à votre retour, monsieur le comte? + +— Sans aucun doute. + +— Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur. + +— Je n’y manquerai pas.» + +Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer et +le remit à d’Artagnan. + +D’Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le +gouverneur, le remercia et partit. + +Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant un +long détour, ils évitèrent le bois et rentrèrent par une autre porte. + +Le bâtiment était toujours prêt à partir, le patron attendait sur le +port. + +«Eh bien? dit-il en apercevant d’Artagnan. + +— Voici ma passe visée, dit celui-ci. + +— Et cet autre gentilhomme? + +— Il ne partira pas aujourd’hui, dit d’Artagnan, mais soyez tranquille, +je paierai le passage pour nous deux. + +— En ce cas, partons, dit le patron. + +— Partons!» répéta d’Artagnan. + +Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes après, ils +étaient à bord. + +Il était temps: à une demi-lieue en mer, d’Artagnan vit briller une +lumière et entendit une détonation. + +C’était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port. + +Il était temps de s’occuper de sa blessure; heureusement, comme l’avait +pensé d’Artagnan, elle n’était pas des plus dangereuses: la pointe de +l’épée avait rencontré une côte et avait glissé le long de l’os; de +plus, la chemise s’était collée aussitôt à la plaie, et à peine +avait-elle répandu quelques gouttes de sang. + +D’Artagnan était brisé de fatigue: on lui étendit un matelas sur le +pont, il se jeta dessus et s’endormit. + +Le lendemain, au point du jour, il se trouva à trois ou quatre lieues +seulement des côtes d’Angleterre; la brise avait été faible toute la +nuit, et l’on avait peu marché. + +À dix heures, le bâtiment jetait l’ancre dans le port de Douvres. + +À dix heures et demie, d’Artagnan mettait le pied sur la terre +d’Angleterre, en s’écriant: + +«Enfin, m’y voilà!» + +Mais ce n’était pas tout: il fallait gagner Londres. En Angleterre, la +poste était assez bien servie. D’Artagnan et Planchet prirent chacun un +bidet, un postillon courut devant eux; en quatre heures ils arrivèrent +aux portes de la capitale. + +D’Artagnan ne connaissait pas Londres, d’Artagnan ne savait pas un mot +d’anglais; mais il écrivit le nom de Buckingham sur un papier, et +chacun lui indiqua l’hôtel du duc. + +Le duc était à la chasse à Windsor, avec le roi. + +D’Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui, +l’ayant accompagné dans tous ses voyages, parlait parfaitement +français; il lui dit qu’il arrivait de Paris pour affaire de vie et de +mort, et qu’il fallait qu’il parlât à son maître à l’instant même. + +La confiance avec laquelle parlait d’Artagnan convainquit Patrice; +c’était le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux chevaux +et se chargea de conduire le jeune garde. Quant à Planchet, on l’avait +descendu de sa monture, raide comme un jonc: le pauvre garçon était au +bout de ses forces; d’Artagnan semblait de fer. + +On arriva au château; là on se renseigna: le roi et Buckingham +chassaient à l’oiseau dans des marais situés à deux ou trois lieues de +là. + +En vingt minutes on fut au lieu indiqué. Bientôt Patrice entendit la +voix de son maître, qui appelait son faucon. + +«Qui faut-il que j’annonce à Milord duc? demanda Patrice. + +— Le jeune homme qui, un soir, lui a cherché une querelle sur le +Pont-Neuf, en face de la Samaritaine. + +— Singulière recommandation! + +— Vous verrez qu’elle en vaut bien une autre.» + +Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonça dans +les termes que nous avons dits qu’un messager l’attendait. + +Buckingham reconnut d’Artagnan à l’instant même, et se doutant que +quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la +nouvelle, il ne prit que le temps de demander où était celui qui la lui +apportait; et ayant reconnu de loin l’uniforme des gardes, il mit son +cheval au galop et vint droit à d’Artagnan. Patrice, par discrétion, se +tint à l’écart. + +«Il n’est point arrivé malheur à la reine? s’écria Buckingham, +répandant toute sa pensée et tout son amour dans cette interrogation. + +— Je ne crois pas; cependant je crois qu’elle court quelque grand péril +dont Votre Grâce seule peut la tirer. + +— Moi? s’écria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour lui +être bon à quelque chose! Parlez! parlez! + +— Prenez cette lettre, dit d’Artagnan. + +— Cette lettre! de qui vient cette lettre? + +— De Sa Majesté, à ce que je pense. + +— De Sa Majesté!» dit Buckingham, pâlissant si fort que d’Artagnan crut +qu’il allait se trouver mal. + +Et il brisa le cachet. + +«Quelle est cette déchirure? dit-il en montrant à d’Artagnan un endroit +où elle était percée à jour. + +— Ah! ah! dit d’Artagnan, je n’avais pas vu cela; c’est l’épée du comte +de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine. + +— Vous êtes blessé? demanda Buckingham en rompant le cachet. + +— Oh! rien! dit d’Artagnan, une égratignure. + +— Juste Ciel! qu’ai-je lu! s’écria le duc. Patrice, reste ici, ou +plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis à Sa Majesté que je la +supplie bien humblement de m’excuser, mais qu’une affaire de la plus +haute importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur, venez.» + +Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale. + + + + +CHAPITRE XXI. +LA COMTESSE DE WINTER + + +Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par +d’Artagnan non pas de tout ce qui s’était passé, mais de ce que +d’Artagnan savait. En rapprochant ce qu’il avait entendu sortir de la +bouche du jeune homme de ses souvenirs à lui, il put donc se faire une +idée assez exacte d’une position de la gravité de laquelle, au reste, +la lettre de la reine, si courte et si peu explicite qu’elle fût, lui +donnait la mesure. Mais ce qui l’étonnait surtout, c’est que le +cardinal, intéressé comme il l’était à ce que le jeune homme ne mît pas +le pied en Angleterre, ne fût point parvenu à l’arrêter en route. Ce +fut alors, et sur la manifestation de cet étonnement, que d’Artagnan +lui raconta les précautions prises, et comment, grâce au dévouement de +ses trois amis qu’il avait éparpillés tout sanglants sur la route, il +était arrivé à en être quitte pour le coup d’épée qui avait traversé le +billet de la reine, et qu’il avait rendu à M. de Wardes en si terrible +monnaie. Tout en écoutant ce récit, fait avec la plus grande +simplicité, le duc regardait de temps en temps le jeune homme d’un air +étonné, comme s’il n’eût pas pu comprendre que tant de prudence, de +courage et de dévouement s’alliât avec un visage qui n’indiquait pas +encore vingt ans. + +Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent +aux portes de Londres. D’Artagnan avait cru qu’en arrivant dans la +ville le duc allait ralentir l’allure du sien, mais il n’en fut pas +ainsi: il continua sa route à fond de train, s’inquiétant peu de +renverser ceux qui étaient sur son chemin. En effet, en traversant la +Cité deux ou trois accidents de ce genre arrivèrent; mais Buckingham ne +détourna pas même la tête pour regarder ce qu’étaient devenus ceux +qu’il avait culbutés. D’Artagnan le suivait au milieu de cris qui +ressemblaient fort à des malédictions. + +En entrant dans la cour de l’hôtel, Buckingham sauta à bas de son +cheval, et, sans s’inquiéter de ce qu’il deviendrait, il lui jeta la +bride sur le cou et s’élança vers le perron. D’Artagnan en fit autant, +avec un peu plus d’inquiétude, cependant, pour ces nobles animaux dont +il avait pu apprécier le mérite; mais il eut la consolation de voir que +trois ou quatre valets s’étaient déjà élancés des cuisines et des +écuries, et s’emparaient aussitôt de leurs montures. + +Le duc marchait si rapidement, que d’Artagnan avait peine à le suivre. +Il traversa successivement plusieurs salons d’une élégance dont les +plus grands seigneurs de France n’avaient pas même l’idée, et il +parvint enfin dans une chambre à coucher qui était à la fois un miracle +de goût et de richesse. Dans l’alcôve de cette chambre était une porte, +prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef d’or +qu’il portait suspendue à son cou par une chaîne du même métal. Par +discrétion, d’Artagnan était resté en arrière; mais au moment où +Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et +voyant l’hésitation du jeune homme: + +«Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d’être admis en la +présence de Sa Majesté, dites-lui ce que vous avez vu.» + +Encouragé par cette invitation, d’Artagnan suivit le duc, qui referma +la porte derrière lui. + +Tous deux se trouvèrent alors dans une petite chapelle toute tapissée +de soie de Perse et brochée d’or, ardemment éclairée par un grand +nombre de bougies. Au-dessus d’une espèce d’autel, et au- dessous d’un +dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et rouges, était un +portrait de grandeur naturelle représentant Anne d’Autriche, si +parfaitement ressemblant, que d’Artagnan poussa un cri de surprise: on +eût cru que la reine allait parler. + +Sur l’autel, et au-dessous du portrait, était le coffret qui renfermait +les ferrets de diamants. + +Le duc s’approcha de l’autel, s’agenouilla comme eût pu faire un prêtre +devant le Christ; puis il ouvrit le coffret. + +«Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu tout +étincelant de diamants; tenez, voici ces précieux ferrets avec lesquels +j’avais fait le serment d’être enterré. La reine me les avait donnés, +la reine me les reprend: sa volonté, comme celle de Dieu, soit faite en +toutes choses.» + +Puis il se mit à baiser les uns après les autres ces ferrets dont il +fallait se séparer. Tout à coup, il poussa un cri terrible. + +«Qu’y a-t-il? demanda d’Artagnan avec inquiétude, et que vous +arrive-t-il, Milord? + +— Il y a que tout est perdu, s’écria Buckingham en devenant pâle comme +un trépassé; deux de ces ferrets manquent, il n’y en a plus que dix. + +— Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu’on les lui ait volés? + +— On me les a volés, reprit le duc, et c’est le cardinal qui a fait le +coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont été coupés avec +des ciseaux. + +— Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol… Peut-être la +personne les a-t-elle encore entre les mains. + +— Attendez, attendez! s’écria le duc. La seule fois que j’ai mis ces +ferrets, c’était au bal du roi, il y a huit jours, à Windsor. La +comtesse de Winter, avec laquelle j’étais brouillé, s’est rapprochée de +moi à ce bal. Ce raccommodement, c’était une vengeance de femme +jalouse. Depuis ce jour, je ne l’ai pas revue. Cette femme est un agent +du cardinal. + +— Mais il en a donc dans le monde entier! s’écria d’Artagnan. + +— Oh! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colère; oui, +c’est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce +bal? + +— Lundi prochain. + +— Lundi prochain! cinq jours encore, c’est plus de temps qu’il ne nous +en faut. Patrice! s’écria le duc en ouvrant la porte de la chapelle, +Patrice!» + +Son valet de chambre de confiance parut. + +«Mon joaillier et mon secrétaire!» + +Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui +prouvaient l’habitude qu’il avait contractée d’obéir aveuglément et +sans réplique. + +Mais, quoique ce fût le joaillier qui eût été appelé le premier, ce fut +le secrétaire qui parut d’abord. C’était tout simple, il habitait +l’hôtel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans sa chambre à +coucher, et écrivant quelques ordres de sa propre main. + +«Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas chez le +lord-chancelier, et lui dire que je le charge de l’exécution de ces +ordres. Je désire qu’ils soient promulgués à l’instant même. + +— Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m’interroge sur les motifs +qui ont pu porter Votre Grâce à une mesure si extraordinaire, que +répondrai-je? + +— Que tel a été mon bon plaisir, et que je n’ai de compte à rendre à +personne de ma volonté. + +— Sera-ce la réponse qu’il devra transmettre à Sa Majesté, reprit en +souriant le secrétaire, si par hasard Sa Majesté avait la curiosité de +savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des ports de la +Grande-Bretagne? + +— Vous avez raison, monsieur, répondit Buckingham; il dirait en ce cas +au roi que j’ai décidé la guerre, et que cette mesure est mon premier +acte d’hostilité contre la France.» + +Le secrétaire s’inclina et sortit. + +«Nous voilà tranquilles de ce côté, dit Buckingham en se retournant +vers d’Artagnan. Si les ferrets ne sont point déjà partis pour la +France, ils n’y arriveront qu’après vous. + +— Comment cela? + +— Je viens de mettre un embargo sur tous les bâtiments qui se trouvent +à cette heure dans les ports de Sa Majesté, et, à moins de permission +particulière, pas un seul n’osera lever l’ancre.» + +D’Artagnan regarda avec stupéfaction cet homme qui mettait le pouvoir +illimité dont il était revêtu par la confiance d’un roi au service de +ses amours. Buckingham vit, à l’expression du visage du jeune homme, ce +qui se passait dans sa pensée, et il sourit. + +«Oui, dit-il, oui, c’est qu’Anne d’Autriche est ma véritable reine; sur +un mot d’elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je +trahirais mon Dieu. Elle m’a demandé de ne point envoyer aux +protestants de La Rochelle le secours que je leur avais promis, et je +l’ai fait. Je manquais à ma parole, mais qu’importe! j’obéissais à son +désir; n’ai-je point été grandement payé de mon obéissance, dites? car +c’est à cette obéissance que je dois son portrait.» + +D’Artagnan admira à quels fils fragiles et inconnus sont parfois +suspendues les destinées d’un peuple et la vie des hommes. + +Il en était au plus profond de ses réflexions, lorsque l’orfèvre entra: +c’était un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait +lui-même qu’il gagnait cent mille livres par an avec le duc de +Buckingham. + +«Monsieur O’Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la chapelle, +voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu’ils valent la pièce.» + +L’orfèvre jeta un seul coup d’oeil sur la façon élégante dont ils +étaient montés, calcula l’un dans l’autre la valeur des diamants, et +sans hésitation aucune: + +«Quinze cents pistoles la pièce, Milord, répondit-il. + +— Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-là? +Vous voyez qu’il en manque deux. + +— Huit jours, Milord. + +— Je les paierai trois mille pistoles la pièce, il me les faut +après-demain. + +— Milord les aura. + +— Vous êtes un homme précieux, monsieur O’Reilly, mais ce n’est pas le +tout: ces ferrets ne peuvent être confiés à personne, il faut qu’ils +soient faits dans ce palais. + +— Impossible, Milord, il n’y a que moi qui puisse les exécuter pour +qu’on ne voie pas la différence entre les nouveaux et les anciens. + +— Aussi, mon cher monsieur O’Reilly, vous êtes mon prisonnier, et vous +voudriez sortir à cette heure de mon palais que vous ne le pourriez +pas; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos garçons dont +vous aurez besoin, et désignez-moi les ustensiles qu’ils doivent +apporter.» + +L’orfèvre connaissait le duc, il savait que toute observation était +inutile, il en prit donc à l’instant même son parti. + +«Il me sera permis de prévenir ma femme? demanda-t-il. + +— Oh! il vous sera même permis de la voir, mon cher monsieur O’Reilly: +votre captivité sera douce, soyez tranquille; et comme tout dérangement +vaut un dédommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un +bon de mille pistoles pour vous faire oublier l’ennui que je vous +cause.» + +D’Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce ministre, +qui remuait à pleines mains les hommes et les millions. + +Quant à l’orfèvre, il écrivit à sa femme en lui envoyant le bon de +mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en échange son plus +habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait le +poids et le titre, et une liste des outils qui lui étaient nécessaires. + +Buckingham conduisit l’orfèvre dans la chambre qui lui était destinée, +et qui, au bout d’une demi-heure, fut transformée en atelier. Puis il +mit une sentinelle à chaque porte, avec défense de laisser entrer qui +que ce fût, à l’exception de son valet de chambre Patrice. Il est +inutile d’ajouter qu’il était absolument défendu à l’orfèvre O’Reilly +et à son aide de sortir sous quelque prétexte que ce fût. Ce point +réglé, le duc revint à d’Artagnan. + +«Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l’Angleterre est à nous deux; que +voulez-vous, que désirez-vous? + +— Un lit, répondit d’Artagnan; c’est, pour le moment, je l’avoue, la +chose dont j’ai le plus besoin.» + +Buckingham donna à d’Artagnan une chambre qui touchait à la sienne. Il +voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas qu’il se défiât de +lui, mais pour avoir quelqu’un à qui parler constamment de la reine. + +Une heure après fut promulguée dans Londres l’ordonnance de ne laisser +sortir des ports aucun bâtiment chargé pour la France, pas même le +paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c’était une déclaration de +guerre entre les deux royaumes. + +Le surlendemain, à onze heures, les deux ferrets en diamants étaient +achevés, mais si exactement imités, mais si parfaitement pareils, que +Buckingham ne put reconnaître les nouveaux des anciens, et que les plus +exercés en pareille matière y auraient été trompés comme lui. + +Aussitôt il fit appeler d’Artagnan. + +«Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous êtes venu +chercher, et soyez mon témoin que tout ce que la puissance humaine +pouvait faire, je l’ai fait. + +— Soyez tranquille, Milord: je dirai ce que j’ai vu; mais Votre Grâce +me remet les ferrets sans la boîte? + +— La boîte vous embarrasserait. D’ailleurs la boîte m’est d’autant plus +précieuse, qu’elle me reste seule. Vous direz que je la garde. + +— Je ferai votre commission mot à mot, Milord. + +— Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune +homme, comment m’acquitterai-je jamais envers vous?» + +D’Artagnan rougit jusqu’au blanc des yeux. Il vit que le duc cherchait +un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idée que le sang +de ses compagnons et le sien lui allait être payé par de l’or anglais +lui répugnait étrangement. + +«Entendons-nous, Milord, répondit d’Artagnan, et pesons bien les faits +d’avance, afin qu’il n’y ait point de méprise. Je suis au service du +roi et de la reine de France, et fais partie de la compagnie des gardes +de M. des Essarts, lequel, ainsi que son beau-frère M. de Tréville, est +tout particulièrement attaché à Leurs Majestés. J’ai donc tout fait +pour la reine et rien pour Votre Grâce. Il y a plus, c’est que +peut-être n’eussé-je rien fait de tout cela, s’il ne se fût agi d’être +agréable à quelqu’un qui est ma dame à moi, comme la reine est la +vôtre. + +— Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette autre +personne, c’est… + +— Milord, je ne l’ai point nommée, interrompit vivement le jeune homme. + +— C’est juste, dit le duc; c’est donc à cette personne que je dois être +reconnaissant de votre dévouement. + +— Vous l’avez dit, Milord, car justement à cette heure qu’il est +question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grâce qu’un +Anglais, et par conséquent qu’un ennemi que je serais encore plus +enchanté de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de +Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui, au reste, ne +m’empêchera pas d’exécuter de point en point ma mission et de me faire +tuer, si besoin est, pour l’accomplir; mais, je le répète à Votre +Grâce, sans qu’elle ait personnellement pour cela plus à me remercier +de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que +j’ai déjà fait pour elle dans la première. + +— Nous disons, nous: “Fier comme un Écossais”, murmura Buckingham. + +— Et nous disons, nous: “Fier comme un Gascon”, répondit d’Artagnan. +Les Gascons sont les Écossais de la France.» + +D’Artagnan salua le duc et s’apprêta à partir. + +«Eh bien, vous vous en allez comme cela? Par où? Comment? + +— C’est vrai. + +— Dieu me damne! les Français ne doutent de rien! + +— J’avais oublié que l’Angleterre était une île, et que vous en étiez +le roi. + +— Allez au port, demandez le brick _le Sund_, remettez cette lettre au +capitaine; il vous conduira à un petit port où certes on ne vous attend +pas, et où n’abordent ordinairement que des bâtiments pêcheurs. + +— Ce port s’appelle? + +— Saint-Valery; mais, attendez donc: arrivé là, vous entrerez dans une +mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable bouge à +matelots; il n’y a pas à vous tromper, il n’y en a qu’une. + +— Après? + +— Vous demanderez l’hôte, et vous lui direz: _Forward_. + +— Ce qui veut dire? + +— En avant: c’est le mot d’ordre. Il vous donnera un cheval tout sellé +et vous indiquera le chemin que vous devez suivre; vous trouverez ainsi +quatre relais sur votre route. Si vous voulez, à chacun d’eux, donner +votre adresse à Paris, les quatre chevaux vous y suivront; vous en +connaissez déjà deux, et vous m’avez paru les apprécier en amateur: ce +sont ceux que nous montions; rapportez-vous en à moi, les autres ne +leur sont point inférieurs. Ces quatre chevaux sont équipés pour la +campagne. Si fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d’en accepter +un et de faire accepter les trois autres à vos compagnons: c’est pour +nous faire la guerre, d’ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous +dites, vous autres Français, n’est-ce pas? + +— Oui, Milord, j’accepte, dit d’Artagnan; et s’il plaît à Dieu, nous +ferons bon usage de vos présents. + +— Maintenant, votre main, jeune homme; peut-être nous +rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille; mais, en +attendant, nous nous quitterons bons amis, je l’espère. + +— Oui, Milord, mais avec l’espérance de devenir ennemis bientôt. + +— Soyez tranquille, je vous le promets. + +— Je compte sur votre parole, Milord.» + +D’Artagnan salua le duc et s’avança vivement vers le port. + +En face la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit sa +lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et +appareilla aussitôt. + +Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient. + +En passant bord à bord de l’un d’eux, d’Artagnan crut reconnaître la +femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait appelée +«Milady», et que lui, d’Artagnan, avait trouvée si belle; mais grâce au +courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si +vite qu’au bout d’un instant on fut hors de vue. + +Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda à Saint-Valery. + +D’Artagnan se dirigea à l’instant même vers l’auberge indiquée, et la +reconnut aux cris qui s’en échappaient: on parlait de guerre entre +l’Angleterre et la France comme de chose prochaine et indubitable, et +les matelots joyeux faisaient bombance. + +D’Artagnan fendit la foule, s’avança vers l’hôte, et prononça le mot +_Forward_. À l’instant même, l’hôte lui fit signe de le suivre, sortit +avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit à +l’écurie où l’attendait un cheval tout sellé, et lui demanda s’il avait +besoin de quelque autre chose. + +«J’ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit d’Artagnan. + +— Allez d’ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel. À Neufchâtel, entrez +à l’auberge de la _Herse d’Or_, donnez le mot d’ordre à l’hôtelier, et +vous trouverez comme ici un cheval tout sellé. + +— Dois-je quelque chose? demanda d’Artagnan. + +— Tout est payé, dit l’hôte, et largement. Allez donc, et que Dieu vous +conduise! + +— Amen!» répondit le jeune homme en partant au galop. + +Quatre heures après, il était à Neufchâtel. + +Il suivit strictement les instructions reçues; à Neufchâtel, comme à +Saint-Valery, il trouva une monture toute sellée et qui l’attendait; il +voulut transporter les pistolets de la selle qu’il venait de quitter à +la selle qu’il allait prendre: les fontes étaient garnies de pistolets +pareils. + +«Votre adresse à Paris? + +— Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts. + +— Bien, répondit celui-ci. + +— Quelle route faut-il prendre? demanda à son tour d’Artagnan. + +— Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville à votre droite. Au petit +village d’Écouis, vous vous arrêterez, il n’y a qu’une auberge, l’_Écu +de France_. Ne la jugez pas d’après son apparence; elle aura dans ses +écuries un cheval qui vaudra celui-ci. + +— Même mot d’ordre? + +— Exactement. + +— Adieu, maître! + +— Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?» + +D’Artagnan fit signe de la tête que non, et repartit à fond de train. À +Écouis, la même scène se répéta: il trouva un hôte aussi prévenant, un +cheval frais et reposé; il laissa son adresse comme il l’avait fait, et +repartit du même train pour Pontoise. À Pontoise, il changea une +dernière fois de monture, et à neuf heures il entrait au grand galop +dans la cour de l’hôtel de M. de Tréville. + +Il avait fait près de soixante lieues en douze heures. + +M. de Tréville le reçut comme s’il l’avait vu le matin même; seulement, +en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui +annonça que la compagnie de M. des Essarts était de garde au Louvre et +qu’il pouvait se rendre à son poste. + + + + +CHAPITRE XXII. +LE BALLET DE LA MERLAISON + + +Le lendemain, il n’était bruit dans tout Paris que du bal que MM. les +échevins de la ville donnaient au roi et à la reine, et dans lequel +Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, qui +était le ballet favori du roi. + +Depuis huit jours on préparait, en effet, toutes choses à l’Hôtel de +Ville pour cette solennelle soirée. Le menuisier de la ville avait +dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitées; +l’épicier de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de +cire blanche, ce qui était un luxe inouï pour cette époque; enfin vingt +violons avaient été prévenus, et le prix qu’on leur accordait avait été +fixé au double du prix ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu’ils +devaient sonner toute la nuit. + +À dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du +roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint +demander au greffier de la ville, nommé Clément, toutes les clefs des +portes, des chambres et bureaux de l’Hôtel. Ces clefs lui furent +remises à l’instant même; chacune d’elles portait un billet qui devait +servir à la faire reconnaître, et à partir de ce moment le sieur de La +Coste fut chargé de la garde de toutes les portes et de toutes les +avenues. + +À onze heures vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant +avec lui cinquante archers qui se répartirent aussitôt dans l’Hôtel de +Ville, aux portes qui leur avaient été assignées. + +À trois heures arrivèrent deux compagnies des gardes, l’une française +l’autre suisse. La compagnie des gardes françaises était composée +moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de M. des Essarts. + +À six heures du soir les invités commencèrent à entrer. À mesure qu’ils +entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les échafauds +préparés. + +À neuf heures arriva Mme la Première présidente. Comme c’était, après +la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle fut reçue +par messieurs de la ville et placée dans la loge en face de celle que +devait occuper la reine. + +À dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la +petite salle du côté de l’église Saint-Jean, et cela en face du buffet +d’argent de la ville, qui était gardé par quatre archers. + +À minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations: +c’était le roi qui s’avançait à travers les rues qui conduisent du +Louvre à l’Hôtel de Ville, et qui étaient toutes illuminées avec des +lanternes de couleur. + +Aussitôt MM. les échevins, vêtus de leurs robes de drap et précédés de +six sergents tenant chacun un flambeau à la main, allèrent au-devant du +roi, qu’ils rencontrèrent sur les degrés, où le prévôt des marchands +lui fit compliment sur sa bienvenue, compliment auquel Sa Majesté +répondit en s’excusant d’être venue si tard, mais en rejetant la faute +sur M. le cardinal, lequel l’avait retenue jusqu’à onze heures pour +parler des affaires de l’État. + +Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S.A.R. +Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville, +du duc d’Elbeuf, du comte d’Harcourt, du comte de La Roche-Guyon, de M. +de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de +Souveray. + +Chacun remarqua que le roi avait l’air triste et préoccupé. + +Un cabinet avait été préparé pour le roi, et un autre pour Monsieur. +Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits de masques. +Autant avait été fait pour la reine et pour Mme la présidente. Les +seigneurs et les dames de la suite de Leurs Majestés devaient +s’habiller deux par deux dans des chambres préparées à cet effet. + +Avant d’entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu’on le vînt +prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal. + +Une demi-heure après l’entrée du roi, de nouvelles acclamations +retentirent: celles-là annonçaient l’arrivée de la reine: les échevins +firent ainsi qu’ils avaient fait déjà et, précédés des sergents, ils +s’avancèrent au devant de leur illustre convive. + +La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle avait +l’air triste et surtout fatigué. + +Au moment où elle entrait, le rideau d’une petite tribune qui jusque-là +était resté fermé s’ouvrit, et l’on vit apparaître la tête pâle du +cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la +reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres: la reine +n’avait pas ses ferrets de diamants. + +La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de messieurs de +la ville et à répondre aux saluts des dames. + +Tout à coup, le roi apparut avec le cardinal à l’une des portes de la +salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très pâle. + +Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint à +peine noués, il s’approcha de la reine, et d’une voix altérée: + +«Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s’il vous plaît, n’avez-vous point +vos ferrets de diamants, quand vous savez qu’il m’eût été agréable de +les voir?» + +La reine étendit son regard autour d’elle, et vit derrière le roi le +cardinal qui souriait d’un sourire diabolique. + +«Sire, répondit la reine d’une voix altérée, parce qu’au milieu de +cette grande foule j’ai craint qu’il ne leur arrivât malheur. + +— Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau, c’était +pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort.» + +Et la voix du roi était tremblante de colère; chacun regardait et +écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait. + +«Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils +sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis. + +— Faites, madame, faites, et cela au plus tôt: car dans une heure le +ballet va commencer.» + +La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient +la conduire à son cabinet. + +De son côté, le roi regagna le sien. + +Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion. + +Tout le monde avait pu remarquer qu’il s’était passé quelque chose +entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parlé si bas, que, +chacun par respect s’étant éloigné de quelques pas, personne n’avait +rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne +les écoutait pas. + +Le roi sortit le premier de son cabinet; il était en costume de chasse +des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs étaient habillés +comme lui. C’était le costume que le roi portait le mieux, et vêtu +ainsi il semblait véritablement le premier gentilhomme de son royaume. + +Le cardinal s’approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi l’ouvrit +et y trouva deux ferrets de diamants. + +«Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal. + +— Rien, répondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets, ce dont +je doute, comptez-les, Sire, et si vous n’en trouvez que dix, demandez +à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux ferrets que voici.» + +Le roi regarda le cardinal comme pour l’interroger; mais il n’eut le +temps de lui adresser aucune question: un cri d’admiration sortit de +toutes les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son +royaume, la reine était à coup sûr la plus belle femme de France. + +Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille; elle +avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout en +velours gris perle rattaché avec des agrafes de diamants, et une jupe +de satin bleu toute brodée d’argent. Sur son épaule gauche étincelaient +les ferrets soutenus par un noeud de même couleur que les plumes et la +jupe. + +Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère; cependant, +distants comme ils l’étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les +ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en +avait-elle douze? + +En ce moment, les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi +s’avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser, et +S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet +commença. + +Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu’il passait près +d’elle, il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le +compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal. + +Le ballet dura une heure; il avait seize entrées. + +Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle, +chacun reconduisit sa dame à sa place; mais le roi profita du privilège +qu’il avait de laisser la sienne où il se trouvait, pour s’avancer +vivement vers la reine. + +«Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez +montrée pour mes désirs, mais je crois qu’il vous manque deux ferrets, +et je vous les rapporte.» + +À ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis +le cardinal. + +«Comment, Sire! s’écria la jeune reine jouant la surprise, vous m’en +donnez encore deux autres; mais alors cela m’en fera donc quatorze?» + +En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur +l’épaule de Sa Majesté. + +Le roi appela le cardinal: + +«Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi d’un +ton sévère. + +— Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais faire +accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n’osant les lui offrir +moi-même, j’ai adopté ce moyen. + +— Et j’en suis d’autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit +Anne d’Autriche avec un sourire qui prouvait qu’elle n’était pas dupe +de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux +ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont +coûté à Sa Majesté.» + +Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de +la chambre où elle s’était habillée et où elle devait se dévêtir. + +L’attention que nous avons été obligés de donner pendant le +commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons +introduits nous a écartés un instant de celui à qui Anne d’Autriche +devait le triomphe inouï qu’elle venait de remporter sur le cardinal, +et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule entassée à l’une des +portes, regardait de là cette scène compréhensible seulement pour +quatre personnes: le roi, la reine, Son Éminence et lui. + +La reine venait de regagner sa chambre, et d’Artagnan s’apprêtait à se +retirer, lorsqu’il sentit qu’on lui touchait légèrement l’épaule; il se +retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre. +Cette jeune femme avait le visage couvert d’un loup de velours noir, +mais malgré cette précaution, qui, au reste, était bien plutôt prise +pour les autres que pour lui, il reconnut à l’instant même son guide +ordinaire, la légère et spirituelle Mme Bonacieux. + +La veille ils s’étaient vus à peine chez le suisse Germain, où +d’Artagnan l’avait fait demander. La hâte qu’avait la jeune femme de +porter à la reine cette excellente nouvelle de l’heureux retour de son +messager fit que les deux amants échangèrent à peine quelques paroles. +D’Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mû par un double sentiment, +l’amour et la curiosité. Pendant toute la route, et à mesure que les +corridors devenaient plus déserts, d’Artagnan voulait arrêter la jeune +femme, la saisir, la contempler, ne fût- ce qu’un instant; mais, vive +comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu’il +voulait parler, son doigt ramené sur sa bouche avec un petit geste +impératif plein de charme lui rappelait qu’il était sous l’empire d’une +puissance à laquelle il devait aveuglément obéir, et qui lui +interdisait jusqu’à la plus légère plainte; enfin, après une minute ou +deux de tours et de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et +introduisit le jeune homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle +lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte +cachée par une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup +une vive lumière, elle disparut. + +D’Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il était, +mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette chambre, l’air +chaud et parfumé qui arrivait jusqu’à lui, la conversation de deux ou +trois femmes, au langage à la fois respectueux et élégant, le mot de +Majesté plusieurs fois répété, lui indiquèrent clairement qu’il était +dans un cabinet attenant à la chambre de la reine. + +Le jeune homme se tint dans l’ombre et attendit. + +La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner les +personnes qui l’entouraient, et qui avaient au contraire l’habitude de +la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment +joyeux sur la beauté de la fête, sur le plaisir que lui avait fait +éprouver le ballet, et comme il n’est pas permis de contredire une +reine, qu’elle sourie ou qu’elle pleure, chacun renchérissait sur la +galanterie de MM. les échevins de la ville de Paris. + +Quoique d’Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix des +autres voix, d’abord à un léger accent étranger, puis à ce sentiment de +domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines. +Il l’entendait s’approcher et s’éloigner de cette porte ouverte, et +deux ou trois fois il vit même l’ombre d’un corps intercepter la +lumière. + +Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de +blancheur passèrent à travers la tapisserie; d’Artagnan comprit que +c’était sa récompense: il se jeta à genoux, saisit cette main et appuya +respectueusement ses lèvres; puis cette main se retira laissant dans +les siennes un objet qu’il reconnut pour être une bague; aussitôt la +porte se referma, et d’Artagnan se retrouva dans la plus complète +obscurité. + +D’Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau; il était +évident que tout n’était pas fini encore. + +Après la récompense de son dévouement venait la récompense de son +amour. D’ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à peine +commencée: on soupait à trois heures, et l’horloge Saint- Jean, depuis +quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois quarts. + +En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine; +puis on l’entendit s’éloigner; puis la porte du cabinet où était +d’Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s’y élança. + +«Vous, enfin! s’écria d’Artagnan. + +— Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres du +jeune homme: silence! et allez-vous-en par où vous êtes venu. + +— Mais où et quand vous reverrai-je? s’écria d’Artagnan. + +— Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez, +partez!» + +Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d’Artagnan +hors du cabinet. + +D’Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans objection +aucune, ce qui prouve qu’il était bien réellement amoureux. + + + + +CHAPITRE XXIII. +LE RENDEZ-VOUS + + +D’Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu’il fût plus de trois +heures du matin, et qu’il eût les plus méchants quartiers de Paris à +traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait qu’il y a un +dieu pour les ivrognes et les amoureux. + +Il trouva la porte de son allée entrouverte, monta son escalier, et +frappa doucement et d’une façon convenue entre lui et son laquais. +Planchet, qu’il avait renvoyé deux heures auparavant de l’Hôtel de +Ville en lui recommandant de l’attendre, vint lui ouvrir la porte. + +«Quelqu’un a-t-il apporté une lettre pour moi? demanda vivement +d’Artagnan. + +— Personne n’a apporté de lettre, monsieur, répondit Planchet; mais il +y en a une qui est venue toute seule. + +— Que veux-tu dire, imbécile? + +— Je veux dire qu’en rentrant, quoique j’eusse la clef de votre +appartement dans ma poche et que cette clef ne m’eût point quitté, j’ai +trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre à +coucher. + +— Et où est cette lettre? + +— Je l’ai laissée où elle était, monsieur. Il n’est pas naturel que les +lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenêtre était ouverte +encore, ou seulement entrebâillée je ne dis pas; mais non, tout était +hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y a très +certainement quelque magie là-dessous.» + +Pendant ce temps, le jeune homme s’élançait dans la chambre et ouvrait +la lettre; elle était de Mme Bonacieux, et conçue en ces termes: + +«On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre. +Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du pavillon +qui s’élève à l’angle de la maison de M. d’Estrées. + + +«C. B.» + + +En lisant cette lettre, d’Artagnan sentait son coeur se dilater et +s’étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des +amants. + +C’était le premier billet qu’il recevait, c’était le premier +rendez-vous qui lui était accordé. Son coeur, gonflé par l’ivresse de +la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce paradis +terrestre qu’on appelait l’amour. + +«Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir et +pâlir successivement; eh bien! n’est-ce pas que j’avais deviné juste et +que c’est quelque méchante affaire? + +— Tu te trompes, Planchet, répondit d’Artagnan, et la preuve, c’est que +voici un écu pour que tu boives à ma santé. + +— Je remercie monsieur de l’écu qu’il me donne, et je lui promets de +suivre exactement ses instructions; mais il n’en est pas moins vrai que +les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées… + +— Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel. + +— Alors, monsieur est content? demanda Planchet. + +— Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes! + +— Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me coucher? + +— Oui, va. + +— Que toutes les bénédictions du Ciel tombent sur monsieur, mais il +n’en est pas moins vrai que cette lettre…» + +Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que +n’était point parvenu à effacer entièrement la libéralité de +d’Artagnan. + +Resté seul, d’Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et +rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle +maîtresse. Enfin il se coucha, s’endormit et fit des rêves d’or. + +À sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au second +appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des inquiétudes de +la veille. + +«Planchet, lui dit d’Artagnan, je sors pour toute la journée peut- +être; tu es donc libre jusqu’à sept heures du soir; mais, à sept heures +du soir, tiens-toi prêt avec deux chevaux. + +— Allons! dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous faire +traverser la peau en plusieurs endroits. + +— Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets. + +— Eh bien, que disais-je? s’écria Planchet. Là, j’en étais sûr, maudite +lettre! + +— Mais rassure-toi donc, imbécile, il s’agit tout simplement d’une +partie de plaisir. + +— Oui! comme les voyages d’agrément de l’autre jour, où il pleuvait des +balles et où il poussait des chausse-trapes. + +— Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit d’Artagnan, +j’irai sans vous; j’aime mieux voyager seul que d’avoir un compagnon +qui tremble. + +— Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant qu’il +m’avait vu à l’oeuvre. + +— Oui, mais j’ai cru que tu avais usé tout ton courage d’une seule +fois. + +— Monsieur verra que dans l’occasion il m’en reste encore; seulement je +prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s’il veut qu’il m’en reste +longtemps. + +— Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir? + +— Je l’espère. + +— Eh bien, je compte sur toi. + +— À l’heure dite, je serai prêt; seulement je croyais que monsieur +n’avait qu’un cheval à l’écurie des gardes. + +— Peut-être n’y en a-t-il qu’un encore dans ce moment-ci, mais ce soir +il y en aura quatre. + +— Il paraît que notre voyage était un voyage de remonte? + +— Justement», dit d’Artagnan. + +Et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit. + +M. Bonacieux était sur sa porte. L’intention de d’Artagnan était de +passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit un salut +si doux et si bénin, que force fut à son locataire non seulement de le +lui rendre, mais encore de lier conversation avec lui. + +Comment d’ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari +dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à Saint-Cloud, +en face du pavillon de M. d’Estrées! D’Artagnan s’approcha de l’air le +plus aimable qu’il put prendre. + +La conversation tomba tout naturellement sur l’incarcération du pauvre +homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d’Artagnan eût entendu sa +conversation avec l’inconnu de Meung, raconta à son jeune locataire les +persécutions de ce monstre de M. de Laffemas, qu’il ne cessa de +qualifier pendant tout son récit du titre de bourreau du cardinal et +s’étendit longuement sur la Bastille, les verrous, les guichets, les +soupiraux, les grilles et les instruments de torture. + +D’Artagnan l’écouta avec une complaisance exemplaire puis, lorsqu’il +eut fini: + +«Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l’avait enlevée? car je +n’oublie pas que c’est à cette circonstance fâcheuse que je dois le +bonheur d’avoir fait votre connaissance. + +— Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardés de me le dire, et ma +femme de son côté m’a juré ses grands dieux qu’elle ne le savait pas. +Mais vous-même, continua M. Bonacieux d’un ton de bonhomie parfaite, +qu’êtes-vous devenu tous ces jours passés? je ne vous ai vu, ni vous ni +vos amis, et ce n’est pas sur le pavé de Paris, je pense, que vous avez +ramassé toute la poussière que Planchet époussetait hier sur vos +bottes. + +— Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous +avons fait un petit voyage. + +— Loin d’ici? + +— Oh! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement; nous avons +été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont restés. + +— Et vous êtes revenu, vous, n’est-ce pas? reprit M. Bonacieux en +donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon comme +vous n’obtient pas de longs congés de sa maîtresse, et nous étions +impatiemment attendu à Paris, n’est-ce pas? + +— Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l’avoue, d’autant mieux, +mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu’on ne peut rien vous +cacher. Oui, j’étais attendu, et bien impatiemment, je vous en +réponds.» + +Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger, que +d’Artagnan ne s’en aperçut pas. + +«Et nous allons être récompensé de notre diligence? continua le mercier +avec une légère altération dans la voix, altération que d’Artagnan ne +remarqua pas plus qu’il n’avait fait du nuage momentané qui, un instant +auparavant, avait assombri la figure du digne homme. + +— Ah! faites donc le bon apôtre! dit en riant d’Artagnan. + +— Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c’est seulement pour +savoir si nous rentrons tard. + +— Pourquoi cette question, mon cher hôte? demanda d’Artagnan; est-ce +que vous comptez m’attendre? + +— Non, c’est que depuis mon arrestation et le vol qui a été commis chez +moi, je m’effraie chaque fois que j’entends ouvrir une porte, et +surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point homme d’épée, +moi! + +— Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux ou +trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez +pas encore.» + +Cette fois, Bonacieux devint si pâle, que d’Artagnan ne put faire +autrement que de s’en apercevoir, et lui demanda ce qu’il avait. + +«Rien, répondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je suis +sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je viens de me +sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à cela, vous qui +n’avez à vous occuper que d’être heureux. + +— Alors j’ai de l’occupation, car je le suis. + +— Pas encore, attendez donc, vous avez dit: à ce soir. + +— Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-être l’attendez- vous +avec autant d’impatience que moi. Peut-être, ce soir, Mme Bonacieux +visitera-t-elle le domicile conjugal. + +— Mme Bonacieux n’est pas libre ce soir, répondit gravement le mari; +elle est retenue au Louvre par son service. + +— Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis; quand je suis heureux, +moi, je voudrais que tout le monde le fût; mais il paraît que ce n’est +pas possible.» + +Et le jeune homme s’éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie que +lui seul, pensait-il, pouvait comprendre. + +«Amusez-vous bien!» répondit Bonacieux d’un air sépulcral. + +Mais d’Artagnan était déjà trop loin pour l’entendre, et l’eut-il +entendu, dans la disposition d’esprit où il était, il ne l’eût certes +pas remarqué. + +Il se dirigea vers l’hôtel de M. de Tréville; sa visite de la veille +avait été, on se le rappelle, très courte et très peu explicative. + +Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la reine +avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal +avait été parfaitement maussade. + +À une heure du matin, il s’était retiré sous prétexte qu’il était +indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n’étaient rentrées au Louvre +qu’à six heures du matin. + +«Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en interrogeant +du regard tous les angles de l’appartement pour voir s’ils étaient bien +seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune ami, car il est évident +que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi, +dans le triomphe de la reine et dans l’humiliation de Son Éminence. Il +s’agit de bien vous tenir. + +— Qu’ai-je à craindre, répondit d’Artagnan, tant que j’aurai le bonheur +de jouir de la faveur de Leurs Majestés? + +— Tout, croyez-moi. Le cardinal n’est point homme à oublier une +mystification tant qu’il n’aura pas réglé ses comptes avec le +mystificateur, et le mystificateur m’a bien l’air d’être certain Gascon +de ma connaissance. + +— Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache que +c’est moi qui ai été à Londres? + +— Diable! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous avez +rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt? Prenez garde, mon +cher d’Artagnan, ce n’est pas une bonne chose que le présent d’un +ennemi; n’y a-t-il pas là-dessus certain vers latin… Attendez donc… + +— Oui, sans doute, reprit d’Artagnan, qui n’avait jamais pu se fourrer +la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par ignorance, +avait fait le désespoir de son précepteur; oui, sans doute, il doit y +en avoir un. + +— Il y en a un certainement, dit M. de Tréville, qui avait une teinte +de lettres, et M. de Benserade me le citait l’autre jour… Attendez +donc… Ah! m’y voici: + +… Timeo Danaos et dona ferentes. + + +«Ce qui veut dire: “Défiez-vous de l’ennemi qui vous fait des +présents.” + +— Ce diamant ne vient pas d’un ennemi, monsieur, reprit d’Artagnan, il +vient de la reine. + +— De la reine! oh! oh! dit M. de Tréville. Effectivement, c’est un +véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui +la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau? + +— Elle me l’a remis elle-même. + +— Où cela? + +— Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette. + +— Comment? + +— En me donnant sa main à baiser. + +— Vous avez baisé la main de la reine! s’écria M. de Tréville en +regardant d’Artagnan. + +— Sa Majesté m’a fait l’honneur de m’accorder cette grâce! + +— Et cela en présence de témoins? Imprudente, trois fois imprudente! + +— Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l’a vue», reprit +d’Artagnan. Et il raconta à M. de Tréville comment les choses s’étaient +passées. + +«Oh! les femmes, les femmes! s’écria le vieux soldat, je les reconnais +bien à leur imagination romanesque; tout ce qui sent le mystérieux les +charme; ainsi vous avez vu le bras, voilà tout; vous rencontreriez la +reine, que vous ne la reconnaîtriez pas; elle vous rencontrerait, +qu’elle ne saurait pas qui vous êtes. + +— Non, mais grâce à ce diamant…, reprit le jeune homme. + +— Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un +conseil, un bon conseil, un conseil d’ami? + +— Vous me ferez honneur, monsieur, dit d’Artagnan. + +— Eh bien, allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce diamant +pour le prix qu’il vous en donnera; si juif qu’il soit, vous en +trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n’ont pas de +nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce qui peut trahir +celui qui la porte. + +— Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine! jamais, dit +d’Artagnan. + +— Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu’un +cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l’écrin de sa +mère. + +— Vous croyez donc que j’ai quelque chose à craindre? demanda +d’Artagnan. + +— C’est-à-dire, jeune homme, que celui qui s’endort sur une mine dont +la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en comparaison de +vous. + +— Diable! dit d’Artagnan, que le ton d’assurance de M. de Tréville +commençait à inquiéter: diable, que faut-il faire? + +— Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal +a la mémoire tenace et la main longue; croyez-moi, il vous jouera +quelque tour. + +— Mais lequel? + +— Eh! le sais-je, moi! est-ce qu’il n’a pas à son service toutes les +ruses du démon? Le moins qui puisse vous arriver est qu’on vous arrête. + +— Comment! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté? + +— Pardieu! on s’est bien gêné pour Athos! En tout cas, jeune homme, +croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour: ne vous +endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au +contraire, et c’est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si +l’on vous cherche querelle, évitez-la, fût-ce un enfant de dix ans qui +vous la cherche; si l’on vous attaque de nuit ou de jour, battez en +retraite et sans honte; si vous traversez un pont, tâtez les planches, +de peur qu’une planche ne vous manque sous le pied; si vous passez +devant une maison qu’on bâtit, regardez en l’air de peur qu’une pierre +ne vous tombe sur la tête; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par +votre laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes +sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami, de +votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout.» + +D’Artagnan rougit. + +«De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement; et pourquoi plutôt d’elle +que d’un autre? + +— C’est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal, il n’en +a pas de plus expéditif: une femme vous vend pour dix pistoles, témoin +Dalila. Vous savez les Écritures, hein?» + +D’Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné Mme Bonacieux pour +le soir même; mais nous devons dire, à la louange de notre héros, que +la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes en général ne +lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa jolie hôtesse. + +«Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois +compagnons? + +— J’allais vous demander si vous n’en aviez pas appris quelques +nouvelles. + +— Aucune, monsieur. + +— Eh bien, je les ai laissés sur ma route: Porthos à Chantilly, avec un +duel sur les bras; Aramis à Crèvecoeur, avec une balle dans l’épaule; +et Athos à Amiens, avec une accusation de faux- monnayeur sur le corps. + +— Voyez-vous! dit M. de Tréville; et comment vous êtes-vous échappé, +vous? + +— Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d’épée dans la +poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route +de Calais, comme un papillon à une tapisserie. + +— Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de +Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée. + +— Dites, monsieur. + +— À votre place, je ferais une chose. + +— Laquelle? + +— Tandis que Son Éminence me ferait chercher à Paris, je reprendrais, +moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m’en irais +savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable! ils méritent +bien cette petite attention de votre part. + +— Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai. + +— Demain! et pourquoi pas ce soir? + +— Ce soir, monsieur, je suis retenu à Paris par une affaire +indispensable. + +— Ah! jeune homme! jeune homme! quelque amourette? Prenez garde, je +vous le répète: c’est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous +sommes. Croyez-moi, partez ce soir. + +— Impossible! monsieur. + +— Vous avez donc donné votre parole? + +— Oui, monsieur. + +— Alors c’est autre chose; mais promettez-moi que si vous n’êtes pas +tué cette nuit, vous partirez demain. + +— Je vous le promets. + +— Avez-vous besoin d’argent? + +— J’ai encore cinquante pistoles. C’est autant qu’il m’en faut, je le +pense. + +— Mais vos compagnons? + +— Je pense qu’ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de +Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches. + +— Vous reverrai-je avant votre départ? + +— Non, pas que je pense, monsieur, à moins qu’il n’y ait du nouveau. + +— Allons, bon voyage! + +— Merci, monsieur.» + +Et d’Artagnan prit congé de M. de Tréville, touché plus que jamais de +sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires. + +Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun +d’eux n’était rentré. Leurs laquais aussi étaient absents, et l’on +n’avait des nouvelles ni des uns, ni des autres. + +Il se serait bien informé d’eux à leurs maîtresses, mais il ne +connaissait ni celle de Porthos, ni celle d’Aramis; quant à Athos, il +n’en avait pas. + +En passant devant l’hôtel des Gardes, il jeta un coup d’oeil dans +l’écurie: trois chevaux étaient déjà rentrés sur quatre. Planchet, tout +ébahi, était en train de les étriller, et avait déjà fini avec deux +d’entre eux. + +«Ah! monsieur, dit Planchet en apercevant d’Artagnan, que je suis aise +de vous voir! + +— Et pourquoi cela, Planchet? demanda le jeune homme. + +— Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte? + +— Moi? pas le moins du monde. + +— Oh! que vous faites bien, monsieur. + +— Mais d’où vient cette question? + +— De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais sans +vous écouter; monsieur, sa figure a changé deux ou trois fois de +couleur. + +— Bah! + +— Monsieur n’a pas remarqué cela, préoccupé qu’il était de la lettre +qu’il venait de recevoir; mais moi, au contraire, que l’étrange façon +dont cette lettre était parvenue à la maison avait mis sur mes gardes, +je n’ai pas perdu un mouvement de sa physionomie. + +— Et tu l’as trouvée…? + +— Traîtreuse, monsieur. + +— Vraiment! + +— De plus, aussitôt que monsieur l’a eu quitté et qu’il a disparu au +coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a fermé sa porte et +s’est mis à courir par la rue opposée. + +— En effet, tu as raison, Planchet, tout cela me paraît fort louche, +et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer que la chose +ne nous ait été catégoriquement expliquée. + +— Monsieur plaisante, mais monsieur verra. + +— Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est écrit! + +— Monsieur ne renonce donc pas à sa promenade de ce soir? + +— Bien au contraire, Planchet, plus j’en voudrai à M. Bonacieux, et +plus j’irai au rendez-vous que m’a donné cette lettre qui t’inquiète +tant. + +— Alors, si c’est la résolution de monsieur… + +— Inébranlable, mon ami; ainsi donc, à neuf heures tiens-toi prêt ici, +à l’hôtel; je viendrai te prendre.» + +Planchet, voyant qu’il n’y avait plus aucun espoir de faire renoncer +son maître à son projet, poussa un profond soupir, et se mit à étriller +le troisième cheval. + +Quant à d’Artagnan, comme c’était au fond un garçon plein de prudence, +au lieu de rentrer chez lui, il s’en alla dîner chez ce prêtre gascon +qui, au moment de la détresse des quatre amis, leur avait donné un +déjeuner de chocolat. + + + + +CHAPITRE XXIV. +LE PAVILLON + + +À neuf heures, d’Artagnan était à l’hôtel des Gardes; il trouva +Planchet sous les armes. Le quatrième cheval était arrivé. + +Planchet était armé de son mousqueton et d’un pistolet. D’Artagnan +avait son épée et passa deux pistolets à sa ceinture, puis tous deux +enfourchèrent chacun un cheval et s’éloignèrent sans bruit. Il faisait +nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se mit à la suite +de son maître, et marcha par-derrière à dix pas. + +D’Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la Conférence et +suivit alors le chemin, bien plus beau alors qu’aujourd’hui, qui mène à +Saint-Cloud. + +Tant qu’on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la +distance qu’il s’était imposée; mais dès que le chemin commença à +devenir plus désert et plus obscurs il se rapprocha tout doucement: si +bien que, lorsqu’on entra dans le bois de Boulogne, il se trouva tout +naturellement marcher côte à côte avec son maître. En effet, nous ne +devons pas dissimuler que l’oscillation des grands arbres et le reflet +de la lune dans les taillis sombres lui causaient une vive inquiétude. +D’Artagnan s’aperçut qu’il se passait chez son laquais quelque chose +d’extraordinaire. + +«Eh bien, monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu’avons-nous donc? + +— Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les églises? + +— Pourquoi cela, Planchet? + +— Parce qu’on n’ose point parler haut dans ceux-ci comme dans +celles-là. + +— Pourquoi n’oses-tu parler haut, Planchet? parce que tu as peur? + +— Peur d’être entendu, oui, monsieur. + +— Peur d’être entendu! Notre conversation est cependant morale, mon +cher Planchet, et nul n’y trouverait à redire. + +— Ah! monsieur! reprit Planchet en revenant à son idée mère, que ce M. +Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et de +déplaisant dans le jeu de ses lèvres! + +— Qui diable te fait penser à Bonacieux? + +— Monsieur, l’on pense à ce que l’on peut et non pas à ce que l’on +veut. + +— Parce que tu es un poltron, Planchet. + +— Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie; la +prudence est une vertu. + +— Et tu es vertueux, n’est-ce pas, Planchet? + +— Monsieur, n’est-ce point le canon d’un mousquet qui brille là- bas? +Si nous baissions la tête? + +— En vérité, murmura d’Artagnan, à qui les recommandations de M. de +Tréville revenaient en mémoire; en vérité, cet animal finirait par me +faire peur.» + +Et il mit son cheval au trot. + +Planchet suivit le mouvement de son maître, exactement comme s’il eût +été son ombre, et se retrouva trottant près de lui. + +«Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit, monsieur? +demanda-t-il. + +— Non, Planchet, car tu es arrivé, toi. + +— Comment, je suis arrivé? et monsieur? + +— Moi, je vais encore à quelques pas. + +— Et monsieur me laisse seul ici? + +— Tu as peur, Planchet? + +— Non, mais je fais seulement observer à monsieur que la nuit sera très +froide, que les fraîcheurs donnent des rhumatismes, et qu’un laquais +qui a des rhumatismes est un triste serviteur, surtout pour un maître +alerte comme monsieur. + +— Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces +cabarets que tu vois là-bas, et tu m’attendras demain matin à six +heures devant la porte. + +— Monsieur, j’ai bu et mangé respectueusement l’écu que vous m’avez +donné ce matin; de sorte qu’il ne me reste pas un traître sou dans le +cas où j’aurais froid. + +— Voici une demi-pistole. À demain.» + +D’Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de Planchet +et s’éloigna rapidement en s’enveloppant dans son manteau. + +«Dieu que j’ai froid!» s’écria Planchet dès qu’il eut perdu son maître +de vue; — et pressé qu’il était de se réchauffer, il se hâta d’aller +frapper à la porte d’une maison parée de tous les attributs d’un +cabaret de banlieue. + +Cependant d’Artagnan, qui s’était jeté dans un petit chemin de +traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud; mais, au lieu +de suivre la grande rue, il tourna derrière le château, gagna une +espèce de ruelle fort écartée, et se trouva bientôt en face du pavillon +indiqué. Il était situé dans un lieu tout à fait désert. Un grand mur, +à l’angle duquel était ce pavillon, régnait d’un côté de cette ruelle, +et de l’autre une haie défendait contre les passants un petit jardin au +fond duquel s’élevait une maigre cabane. + +Il était arrivé au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit +d’annoncer sa présence par aucun signal, il attendit. + +Nul bruit ne se faisait entendre, on eût dit qu’on était à cent lieues +de la capitale. D’Artagnan s’adossa à la haie après avoir jeté un coup +d’oeil derrière lui. Par-delà cette haie, ce jardin et cette cabane, un +brouillard sombre enveloppait de ses plis cette immensité où dort +Paris, vide, béant, immensité où brillaient quelques points lumineux, +étoiles funèbres de cet enfer. + +Mais pour d’Artagnan tous les aspects revêtaient une forme heureuse, +toutes les idées avaient un sourire, toutes les ténèbres étaient +diaphanes. L’heure du rendez-vous allait sonner. + +En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud +laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante. + +Il y avait quelque chose de lugubre à cette voix de bronze qui se +lamentait ainsi au milieu de la nuit. + +Mais chacune de ces heures qui composaient l’heure attendue vibrait +harmonieusement au coeur du jeune homme. + +Ses yeux étaient fixés sur le petit pavillon situé à l’angle de la rue +et dont toutes les fenêtres étaient fermées par des volets, excepté une +seule du premier étage. + +À travers cette fenêtre brillait une lumière douce qui argentait le +feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s’élevaient formant +groupe en dehors du parc. Évidemment derrière cette petite fenêtre, si +gracieusement éclairée, la jolie Mme Bonacieux l’attendait. + +Bercé par cette douce idée, d’Artagnan attendit de son côté une +demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixés sur ce charmant petit +séjour dont d’Artagnan apercevait une partie de plafond aux moulures +dorées, attestant l’élégance du reste de l’appartement. + +Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie. + +Cette fois-ci, sans que d’Artagnan comprît pourquoi, un frisson courut +dans ses veines. Peut-être aussi le froid commençait-il à le gagner et +prenait-il pour une impression morale une sensation tout à fait +physique. + +Puis l’idée lui vint qu’il avait mal lu et que le rendez-vous était +pour onze heures seulement. + +Il s’approcha de la fenêtre, se plaça dans un rayon de lumière, tira sa +lettre de sa poche et la relut; il ne s’était point trompé: le +rendez-vous était bien pour dix heures. + +Il alla reprendre son poste, commençant à être assez inquiet de ce +silence et de cette solitude. + +Onze heures sonnèrent. + +D’Artagnan commença à craindre véritablement qu’il ne fût arrivé +quelque chose à Mme Bonacieux. + +Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des amoureux; +mais personne ne lui répondit: pas même l’écho. + +Alors il pensa avec un certain dépit que peut-être la jeune femme +s’était endormie en l’attendant. + +Il s’approcha du mur et essaya d’y monter; mais le mur était +nouvellement crépi, et d’Artagnan se retourna inutilement les ongles. + +En ce moment il avisa les arbres, dont la lumière continuait d’argenter +les feuilles, et comme l’un d’eux faisait saillie sur le chemin, il +pensa que du milieu de ses branches son regard pourrait pénétrer dans +le pavillon. + +L’arbre était facile. D’ailleurs d’Artagnan avait vingt ans à peine, et +par conséquent se souvenait de son métier d’écolier. En un instant il +fut au milieu des branches, et par les vitres transparentes ses yeux +plongèrent dans l’intérieur du pavillon. + +Chose étrange et qui fit frissonner d’Artagnan de la plante des pieds à +la racine des cheveux, cette douce lumière, cette calme lampe éclairait +une scène de désordre épouvantable; une des vitres de la fenêtre était +cassée, la porte de la chambre avait été enfoncée et, à demi brisée +pendait à ses gonds; une table qui avait dû être couverte d’un élégant +souper gisait à terre; les flacons en éclats, les fruits écrasés +jonchaient le parquet; tout témoignait dans cette chambre d’une lutte +violente et désespérée; d’Artagnan crut même reconnaître au milieu de +ce pêle-mêle étrange des lambeaux de vêtements et quelques taches +sanglantes maculant la nappe et les rideaux. + +Il se hâta de redescendre dans la rue avec un horrible battement de +coeur, il voulait voir s’il ne trouverait pas d’autres traces de +violence. + +La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit. +D’Artagnan s’aperçut alors, chose qu’il n’avait pas remarquée d’abord, +car rien ne le poussait à cet examen, que le sol, battu ici, troué là, +présentait des traces confuses de pas d’hommes, et de pieds de chevaux. +En outre, les roues d’une voiture, qui paraissait venir de Paris, +avaient creusé dans la terre molle une profonde empreinte qui ne +dépassait pas la hauteur du pavillon et qui retournait vers Paris. + +Enfin d’Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva près du mur un +gant de femme déchiré. Cependant ce gant, par tous les points où il +n’avait pas touché la terre boueuse, était d’une fraîcheur +irréprochable. C’était un de ces gants parfumés comme les amants aiment +à les arracher d’une jolie main. + +À mesure que d’Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur plus +abondante et plus glacée perlait sur son front, son coeur était serré +par une horrible angoisse, sa respiration était haletante; et cependant +il se disait, pour se rassurer, que ce pavillon n’avait peut-être rien +de commun avec Mme Bonacieux; que la jeune femme lui avait donné +rendez-vous devant ce pavillon, et non dans ce pavillon; qu’elle avait +pu être retenue à Paris par son service, par la jalousie de son mari +peut-être. + +Mais tous ces raisonnements étaient battus en brèche, détruits, +renversés par ce sentiment de douleur intime, qui dans certaines +occasions, s’empare de tout notre être et nous crie, par tout ce qui +est destiné chez nous à entendre, qu’un grand malheur plane sur nous. + +Alors d’Artagnan devint presque insensé: il courut sur la grande route, +prit le même chemin qu’il avait déjà fait, s’avança jusqu’au bac, et +interrogea le passeur. + +Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la +rivière à une femme enveloppée d’une mante noire, qui paraissait avoir +le plus grand intérêt à ne pas être reconnue; mais, justement à cause +des précautions qu’elle prenait, le passeur avait prêté une attention +plus grande, et il avait reconnu que la femme était jeune et jolie. + +Il y avait alors, comme aujourd’hui, une foule de jeunes et jolies +femmes qui venaient à Saint-Cloud et qui avaient intérêt à ne pas être +vues, et cependant d’Artagnan ne douta point un instant que ce ne fût +Mme Bonacieux qu’avait remarquée le passeur. + +D’Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du passeur +pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et s’assurer +qu’il ne s’était pas trompé, que le rendez-vous était bien à +Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de M. d’Estrées et non +dans une autre rue. + +Tout concourait à prouver à d’Artagnan que ses pressentiments ne le +trompaient point et qu’un grand malheur était arrivé. + +Il reprit le chemin du château tout courant; il lui semblait qu’en son +absence quelque chose de nouveau s’était peut-être passé au pavillon et +que des renseignements l’attendaient là. + +La ruelle était toujours déserte, et la même lueur calme et douce +s’épanchait de la fenêtre. + +D’Artagnan songea alors à cette masure muette et aveugle mais qui sans +doute avait vu et qui peut-être pouvait parler. + +La porte de clôture était fermée, mais il sauta par-dessus la haie, et +malgré les aboiements du chien à la chaîne, il s’approcha de la cabane. + +Aux premiers coups qu’il frappa, rien ne répondit. + +Un silence de mort régnait dans la cabane comme dans le pavillon; +cependant, comme cette cabane était sa dernière ressource, il +s’obstina. + +Bientôt il lui sembla entendre un léger bruit intérieur, bruit +craintif, et qui semblait trembler lui-même d’être entendu. + +Alors d’Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein +d’inquiétude et de promesses, d’effroi et de cajolerie, que sa voix +était de nature à rassurer de plus peureux. Enfin un vieux volet +vermoulu s’ouvrit, ou plutôt s’entrebâilla, et se referma dès que la +lueur d’une misérable lampe qui brûlait dans un coin eut éclairé le +baudrier, la poignée de l’épée et le pommeau des pistolets de +d’Artagnan. Cependant, si rapide qu’eût été le mouvement, d’Artagnan +avait eu le temps d’entrevoir une tête de vieillard. + +«Au nom du Ciel! dit-il, écoutez-moi: j’attendais quelqu’un qui ne +vient pas, je meurs d’inquiétude. Serait-il arrivé quelque malheur aux +environs? Parlez.» + +La fenêtre se rouvrit lentement, et la même figure apparut de nouveau: +seulement elle était plus pâle encore que la première fois. + +D’Artagnan raconta naïvement son histoire, aux noms près; il dit +comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce pavillon, +et comment, ne la voyant pas venir, il était monté sur le tilleul et, à +la lueur de la lampe, il avait vu le désordre de la chambre. + +Le vieillard l’écouta attentivement, tout en faisant signe que c’était +bien cela: puis, lorsque d’Artagnan eut fini, il hocha la tête d’un air +qui n’annonçait rien de bon. + +«Que voulez-vous dire? s’écria d’Artagnan. Au nom du Ciel! voyons, +expliquez-vous. + +— Oh! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien; car si je vous +disais ce que j’ai vu, bien certainement il ne m’arriverait rien de +bon. + +— Vous avez donc vu quelque chose? reprit d’Artagnan. En ce cas, au nom +du Ciel! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites, dites ce que +vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme que pas une de vos +paroles ne sortira de mon coeur.» + +Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de +d’Artagnan, qu’il lui fit signe d’écouter et qu’il lui dit à voix +basse: + +«Il était neuf heures à peu près, j’avais entendu quelque bruit dans la +rue et je désirais savoir ce que ce pouvait être, lorsqu’en +m’approchant de ma porte je m’aperçus qu’on cherchait à entrer. Comme +je suis pauvre et que je n’ai pas peur qu’on me vole, j’allai ouvrir et +je vis trois hommes à quelques pas de là. Dans l’ombre était un +carrosse avec des chevaux attelés et des chevaux de main. Ces chevaux +de main appartenaient évidemment aux trois hommes qui étaient vêtus en +cavaliers. + +«— Ah, mes bons messieurs! m’écriai-je, que demandez-vous? + +«— Tu dois avoir une échelle? me dit celui qui paraissait le chef de +l’escorte. + +«— Oui, monsieur; celle avec laquelle je cueille mes fruits. + +«— Donne-nous la, et rentre chez toi, voilà un écu pour le dérangement +que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu dis un mot de ce +que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car tu regarderas et tu +écouteras, quelque menace que nous te fassions, j’en suis sûr), tu es +perdu. + +«À ces mots, il me jeta un écu, que je ramassai, et il prit mon +échelle. + +«Effectivement, après avoir refermé la porte de la haie derrière eux, +je fis semblant de rentrer à la maison; mais j’en sortis aussitôt par +la porte de derrière, et, me glissant dans l’ombre, je parvins jusqu’à +cette touffe de sureau, du milieu de laquelle je pouvais tout voir sans +être vu. + +«Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun bruit, ils +en tirèrent un petit homme, gros, court, grisonnant, mesquinement vêtu +de couleur sombre, lequel monta avec précaution à l’échelle, regarda +sournoisement dans l’intérieur de la chambre, redescendit à pas de loup +et murmura à voix basse: + +«— C’est elle! + +«Aussitôt celui qui m’avait parlé s’approcha de la porte du pavillon, +l’ouvrit avec une clef qu’il portait sur lui, referma la porte et +disparut, en même temps les deux autres hommes montèrent à l’échelle. +Le petit vieux demeurait à la portière, le cocher maintenait les +chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de selle. + +Tout à coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme +accourut à la fenêtre et l’ouvrit comme pour se précipiter. Mais +aussitôt qu’elle aperçut les deux hommes, elle se rejeta en arrière; +les deux hommes s’élancèrent après elle dans la chambre. + +Alors je ne vis plus rien; mais j’entendis le bruit des meubles que +l’on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais bientôt ses +cris furent étouffés; les trois hommes se rapprochèrent de la fenêtre, +emportant la femme dans leurs bras; deux descendirent par l’échelle et +la transportèrent dans la voiture, où le petit vieux entra après elle. +Celui qui était resté dans le pavillon referma la croisée, sortit un +instant après par la porte et s’assura que la femme était bien dans la +voiture: ses deux compagnons l’attendaient déjà à cheval, il sauta à +son tour en selle, le laquais reprit sa place près du cocher; le +carrosse s’éloigna au galop escorté par les trois cavaliers, et tout +fut fini. À partir de ce moment-là, je n’ai plus rien vu, rien +entendu.» + +D’Artagnan, écrasé par une si terrible nouvelle, resta immobile et +muet, tandis que tous les démons de la colère et de la jalousie +hurlaient dans son coeur. + +«Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet +désespoir causait certes plus d’effet que n’en eussent produit des cris +et des larmes; allons, ne vous désolez pas, ils ne vous l’ont pas tuée, +voilà l’essentiel. + +— Savez-vous à peu près, dit d’Artagnan, quel est l’homme qui +conduisait cette infernale expédition? + +— Je ne le connais pas. + +— Mais puisqu’il vous a parlé, vous avez pu le voir. + +— Ah! c’est son signalement que vous me demandez? + +— Oui. + +— Un grand sec, basané, moustaches noires, oeil noir, l’air d’un +gentilhomme. + +— C’est cela, s’écria d’Artagnan; encore lui! toujours lui! C’est mon +démon, à ce qu’il paraît! Et l’autre? + +— Lequel? + +— Le petit. + +— Oh! celui-là n’est pas un seigneur, j’en réponds: d’ailleurs il ne +portait pas l’épée, et les autres le traitaient sans aucune +considération. + +— Quelque laquais, murmura d’Artagnan. Ah! pauvre femme! pauvre femme! +qu’en ont-ils fait? + +— Vous m’avez promis le secret, dit le vieillard. + +— Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis +gentilhomme. Un gentilhomme n’a que sa parole, et je vous ai donné la +mienne.» + +D’Artagnan reprit, l’âme navrée, le chemin du bac. Tantôt il ne pouvait +croire que ce fût Mme Bonacieux, et il espérait le lendemain la +retrouver au Louvre; tantôt il craignait qu’elle n’eût eu une intrigue +avec quelque autre et qu’un jaloux ne l’eût surprise et fait enlever. +Il flottait, il se désolait, il se désespérait. + +«Oh! si j’avais là mes amis! s’écriait-il, j’aurais au moins quelque +espérance de la retrouver; mais qui sait ce qu’ils sont devenus +eux-mêmes!» + +Il était minuit à peu près; il s’agissait de retrouver Planchet. +D’Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans lesquels +il aperçut un peu de lumière; dans aucun d’eux il ne retrouva Planchet. + +Au sixième, il commença de réfléchir que la recherche était un peu +hasardée. D’Artagnan n’avait donné rendez-vous à son laquais qu’à six +heures du matin, et quelque part qu’il fût, il était dans son droit. + +D’ailleurs, il vint au jeune homme cette idée, qu’en restant aux +environs du lieu où l’événement s’était passé, il obtiendrait peut-être +quelque éclaircissement sur cette mystérieuse affaire. Au sixième +cabaret, comme nous l’avons dit, d’Artagnan s’arrêta donc, demanda une +bouteille de vin de première qualité, s’accouda dans l’angle le plus +obscur et se décida à attendre ainsi le jour; mais cette fois encore +son espérance fut trompée, et quoiqu’il écoutât de toutes ses oreilles, +il n’entendit, au milieu des jurons, des lazzi et des injures +qu’échangeaient entre eux les ouvriers, les laquais et les rouliers qui +composaient l’honorable société dont il faisait partie, rien qui pût le +mettre sur la trace de la pauvre femme enlevée. Force lui fut donc, +après avoir avalé sa bouteille par désoeuvrement et pour ne pas +éveiller des soupçons, de chercher dans son coin la posture la plus +satisfaisante possible et de s’endormir tant bien que mal. D’Artagnan +avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le sommeil a des +droits imprescriptibles qu’il réclame impérieusement, même sur les +coeurs les plus désespérés. + +Vers six heures du matin, d’Artagnan se réveilla avec ce malaise qui +accompagne ordinairement le point du jour après une mauvaise nuit. Sa +toilette n’était pas longue à faire; il se tâta pour savoir si on +n’avait pas profité de son sommeil pour le voler, et ayant retrouvé son +diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche et ses pistolets à sa +ceinture, il se leva, paya sa bouteille et sortit pour voir s’il +n’aurait pas plus de bonheur dans la recherche de son laquais le matin +que la nuit. En effet, la première chose qu’il aperçut à travers le +brouillard humide et grisâtre fut l’honnête Planchet qui, les deux +chevaux en main, l’attendait à la porte d’un petit cabaret borgne +devant lequel d’Artagnan était passé sans même soupçonner son +existence. + + + + +CHAPITRE XXV. +PORTHOS + + +Au lieu de rentrer chez lui directement, d’Artagnan mit pied à terre à +la porte de M. de Tréville, et monta rapidement l’escalier. Cette fois, +il était décidé à lui raconter tout ce qui venait de se passer. Sans +doute il lui donnerait de bons conseils dans toute cette affaire; puis, +comme M. de Tréville voyait presque journellement la reine, il pourrait +peut-être tirer de Sa Majesté quelque renseignement sur la pauvre femme +à qui l’on faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse. + +M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui +prouvait qu’il voyait autre chose, dans toute cette aventure, qu’une +intrigue d’amour; puis, quand d’Artagnan eut achevé: + +«Hum! dit-il, tout ceci sent Son Éminence d’une lieue. + +— Mais, que faire? dit d’Artagnan. + +— Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme je +vous l’ai dit, le plus tôt possible. Je verrai la reine, je lui +raconterai les détails de la disparition de cette pauvre femme, qu’elle +ignore sans doute; ces détails la guideront de son côté, et, à votre +retour, peut-être aurai-je quelque bonne nouvelle à vous dire. Reposez +vous en sur moi.» + +D’Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Tréville n’avait pas +l’habitude de promettre, et que lorsque par hasard il promettait, il +tenait plus qu’il n’avait promis. Il le salua donc, plein de +reconnaissance pour le passé et pour l’avenir, et le digne capitaine, +qui de son côté éprouvait un vif intérêt pour ce jeune homme si brave +et si résolu, lui serra affectueusement la main en lui souhaitant un +bon voyage. + +Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à l’instant +même, d’Artagnan s’achemina vers la rue des Fossoyeurs, afin de veiller +à la confection de son portemanteau. En s’approchant de sa maison, il +reconnut M. Bonacieux en costume du matin, debout sur le seuil de sa +porte. Tout ce que lui avait dit, la veille, le prudent Planchet sur le +caractère sinistre de son hôte revint alors à l’esprit de d’Artagnan, +qui le regarda plus attentivement qu’il n’avait fait encore. En effet, +outre cette pâleur jaunâtre et maladive qui indique l’infiltration de +la bile dans le sang et qui pouvait d’ailleurs n’être qu’accidentelle, +d’Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans +l’habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la même façon +qu’un honnête homme, un hypocrite ne pleure pas les mêmes larmes qu’un +homme de bonne foi. Toute fausseté est un masque, et si bien fait que +soit le masque, on arrive toujours, avec un peu d’attention, à le +distinguer du visage. + +Il sembla donc à d’Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et même +que ce masque était des plus désagréables à voir. + +En conséquence il allait, vaincu par sa répugnance pour cet homme, +passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille, M. +Bonacieux l’interpella. + +«Eh bien, jeune homme, lui dit-il, il paraît que nous faisons de +grasses nuits? Sept heures du matin, peste! Il me semble que vous +retournez tant soit peu les habitudes reçues, et que vous rentrez à +l’heure où les autres sortent. + +— On ne vous fera pas le même reproche, maître Bonacieux, dit le jeune +homme, et vous êtes le modèle des gens rangés. Il est vrai que lorsque +l’on possède une jeune et jolie femme, on n’a pas besoin de courir +après le bonheur: c’est le bonheur qui vient vous trouver; n’est-ce +pas, monsieur Bonacieux?» + +Bonacieux devint pâle comme la mort et grimaça un sourire. + +«Ah! ah! dit Bonacieux, vous êtes un plaisant compagnon. Mais où diable +avez-vous été courir cette nuit, mon jeune maître? Il paraît qu’il ne +faisait pas bon dans les chemins de traverse.» + +D’Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de boue; +mais dans ce mouvement ses regards se portèrent en même temps sur les +souliers et les bas du mercier; on eût dit qu’on les avait trempés dans +le même bourbier; les uns et les autres étaient maculés de taches +absolument pareilles. + +Alors une idée subite traversa l’esprit de d’Artagnan. Ce petit homme +gros, court, grisonnant, cette espèce de laquais vêtu d’un habit +sombre, traité sans considération par les gens d’épée qui composaient +l’escorte, c’était Bonacieux lui-même. Le mari avait présidé à +l’enlèvement de sa femme. + +Il prit à d’Artagnan une terrible envie de sauter à la gorge du mercier +et de l’étrangler; mais, nous l’avons dit, c’était un garçon fort +prudent, et il se contint. Cependant la révolution qui s’était faite +sur son visage était si visible, que Bonacieux en fut effrayé et essaya +de reculer d’un pas; mais justement il se trouvait devant le battant de +la porte, qui était fermée, et l’obstacle qu’il rencontra le força de +se tenir à la même place. + +«Ah çà! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d’Artagnan, il +me semble que si mes bottes ont besoin d’un coup d’éponge, vos bas et +vos souliers réclament aussi un coup de brosse. Est-ce que de votre +côté vous auriez couru la prétantaine, maître Bonacieux? Ah! diable, +ceci ne serait point pardonnable à un homme de votre âge et qui, de +plus, a une jeune et jolie femme comme la vôtre. + +— Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux; mais hier j’ai été à Saint- Mandé +pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne puis +absolument me passer, et comme les chemins étaient mauvais, j’en ai +rapporté toute cette fange, que je n’ai pas encore eu le temps de faire +disparaître.» + +Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le but de sa +course fut une nouvelle preuve à l’appui des soupçons qu’avait conçus +d’Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mandé, parce que Saint-Mandé est +le point absolument opposé à Saint-Cloud. + +Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux savait +où était sa femme, on pourrait toujours, en employant des moyens +extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à laisser échapper +son secret. Il s’agissait seulement de changer cette probabilité en +certitude. + +«Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j’en use avec vous sans façon, +dit d’Artagnan; mais rien n’altère comme de ne pas dormir, j’ai donc +une soif d’enragé; permettez-moi de prendre un verre d’eau chez vous; +vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins.» + +Et sans attendre la permission de son hôte, d’Artagnan entra vivement +dans la maison, et jeta un coup d’oeil rapide sur le lit. Le lit +n’était pas défait. Bonacieux ne s’était pas couché. Il rentrait donc +seulement il y avait une heure ou deux; il avait accompagné sa femme +jusqu’à l’endroit où on l’avait conduite, ou tout au moins jusqu’au +premier relais. + +«Merci, maître Bonacieux, dit d’Artagnan en vidant son verre, voilà +tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi, je vais +faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il aura fini, je vous +l’enverrai si vous voulez pour brosser vos souliers.» + +Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu et se +demandant s’il ne s’était pas enferré lui-même. + +Sur le haut de l’escalier il trouva Planchet tout effaré. + +«Ah! monsieur, s’écria Planchet dès qu’il eut aperçu son maître, en +voilà bien d’une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez. + +— Qu’y a-t-il donc? demanda d’Artagnan. + +— Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en mille de +deviner la visite que j’ai reçue pour vous en votre absence. + +— Quand cela? + +— Il y a une demi-heure, tandis que vous étiez chez M. de Tréville. + +— Et qui donc est venu? Voyons, parle. + +— M. de Cavois. + +— M. de Cavois? + +— En personne. + +— Le capitaine des gardes de Son Éminence? + +— Lui-même. + +— Il venait m’arrêter? + +— Je m’en suis douté, monsieur, et cela malgré son air patelin. + +— Il avait l’air patelin, dis-tu? + +— C’est-à-dire qu’il était tout miel, monsieur. + +— Vraiment? + +— Il venait, disait-il, de la part de Son Éminence, qui vous voulait +beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal. + +— Et tu lui as répondu? + +— Que la chose était impossible, attendu que vous étiez hors de la +maison, comme il le pouvait voir. + +— Alors qu’a-t-il dit? + +— Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée; puis il +a ajouté tout bas: «Dis à ton maître que Son Éminence est parfaitement +disposée pour lui, et que sa fortune dépend peut-être de cette +entrevue.» + +— Le piège est assez maladroit pour le cardinal, reprit en souriant le +jeune homme. + +— Aussi, je l’ai vu, le piège, et j’ai répondu que vous seriez +désespéré à votre retour. + +— Où est-il allé? a demandé M. de Cavois. À Troyes en Champagne, ai-je +répondu. Et quand est-il parti? + +— Hier soir.» + +— Planchet, mon ami, interrompit d’Artagnan, tu es véritablement un +homme précieux. + +— Vous comprenez, monsieur, j’ai pensé qu’il serait toujours temps, si +vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir en disant que vous +n’étiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais fait le +mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir. + +— Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputation d’homme +véridique: dans un quart d’heure nous partons. + +— C’est le conseil que j’allais donner à monsieur; et où allons- nous, +sans être trop curieux? + +— Pardieu! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit que j’étais +allé. D’ailleurs, n’as-tu pas autant de hâte d’avoir des nouvelles de +Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j’en ai, moi, de savoir ce que +sont devenus Athos, Porthos et Aramis? + +— Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez; +l’air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je crois, en ce +moment, que l’air de Paris. Ainsi donc… + +— Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je m’en +vais devant, les mains dans mes poches, pour qu’on ne se doute de rien. +Tu me rejoindras à l’hôtel des Gardes. À propos, Planchet, je crois que +tu as raison à l’endroit de notre hôte, et que c’est décidément une +affreuse canaille. + +— Ah! croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je suis +physionomiste, moi, allez!» + +D’Artagnan descendit le premier, comme la chose avait été convenue; +puis, pour n’avoir rien à se reprocher, il se dirigea une dernière fois +vers la demeure de ses trois amis: on n’avait reçu aucune nouvelle +d’eux, seulement une lettre toute parfumée et d’une écriture élégante +et menue était arrivée pour Aramis. D’Artagnan s’en chargea. Dix +minutes après, Planchet le rejoignait dans les écuries de l’hôtel des +Gardes. D’Artagnan, pour qu’il n’y eût pas de temps perdu, avait déjà +sellé son cheval lui-même. + +«C’est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le +portemanteau à l’équipement; maintenant selle les trois autres, et +partons. + +— Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux? +demanda Planchet avec son air narquois. + +— Non, monsieur le mauvais plaisant, répondit d’Artagnan, mais avec nos +quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si toutefois nous +les retrouvons vivants. + +— Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet, mais enfin il ne +faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu. + +— Amen», dit d’Artagnan en enfourchant son cheval. + +Et tous deux sortirent de l’hôtel des Gardes, s’éloignèrent chacun par +un bout de la rue, l’un devant quitter Paris par la barrière de la +Villette et l’autre par la barrière de Montmartre, pour se rejoindre +au-delà de Saint-Denis, manoeuvre stratégique qui, ayant été exécutée +avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus heureux résultats. +D’Artagnan et Planchet entrèrent ensemble à Pierrefitte. + +Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que la nuit. + +Cependant sa prudence naturelle ne l’abandonnait pas un seul instant; +il n’avait oublié aucun des incidents du premier voyage, et il tenait +pour ennemis tous ceux qu’il rencontrait sur la route. Il en résultait +qu’il avait sans cesse le chapeau à la main, ce qui lui valait de +sévères mercuriales de la part de d’Artagnan, qui craignait que, grâce +à cet excès de politesse, on ne le prît pour le valet d’un homme de +peu. + +Cependant, soit qu’effectivement les passants fussent touchés de +l’urbanité de Planchet, soit que cette fois personne ne fût aposté sur +la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à Chantilly sans +accident aucun et descendirent à l’hôtel du Grand Saint Martin, le même +dans lequel ils s’étaient arrêtés lors de leur premier voyage. + +L’hôte, en voyant un jeune homme suivi d’un laquais et de deux chevaux +de main, s’avança respectueusement sur le seuil de la porte. Or, comme +il avait déjà fait onze lieues, d’Artagnan jugea à propos de s’arrêter, +que Porthos fût ou ne fût pas dans l’hôtel. Puis peut-être n’était-il +pas prudent de s’informer du premier coup de ce qu’était devenu le +mousquetaire. Il résulta de ces réflexions que d’Artagnan, sans +demander aucune nouvelle de qui que ce fût, descendit, recommanda les +chevaux à son laquais, entra dans une petite chambre destinée à +recevoir ceux qui désiraient être seuls, et demanda à son hôte une +bouteille de son meilleur vin et un déjeuner aussi bon que possible, +demande qui corrobora encore la bonne opinion que l’aubergiste avait +prise de son voyageur à la première vue. + +Aussi d’Artagnan fut-il servi avec une célérité miraculeuse. + +Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers gentilshommes du +royaume, et d’Artagnan, suivi d’un laquais et voyageant avec quatre +chevaux magnifiques, ne pouvait, malgré la simplicité de son uniforme, +manquer de faire sensation. L’hôte voulut le servir lui-même; ce que +voyant, d’Artagnan fit apporter deux verres et entama la conversation +suivante: + +«Ma foi, mon cher hôte, dit d’Artagnan en remplissant les deux verres, +je vous ai demandé de votre meilleur vin et si vous m’avez trompé, vous +allez être puni par où vous avez péché, attendu que, comme je déteste +boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce verre, et buvons. +À quoi boirons-nous, voyons, pour ne blesser aucune susceptibilité? +Buvons à la prospérité de votre établissement! + +— Votre Seigneurie me fait honneur, dit l’hôte, et je la remercie bien +sincèrement de son bon souhait. + +— Mais ne vous y trompez pas, dit d’Artagnan, il y a plus d’égoïsme +peut-être que vous ne le pensez dans mon toast: il n’y a que les +établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu; dans les +hôtels qui périclitent, tout va à la débandade, et le voyageur est +victime des embarras de son hôte; or, moi qui voyage beaucoup et +surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire +fortune. + +— En effet, dit l’hôte, il me semble que ce n’est pas la première fois +que j’ai l’honneur de voir monsieur. + +— Bah? je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les dix +fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez, +j’y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près; je faisais la +conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l’un +d’eux s’est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui +lui a cherché je ne sais quelle querelle. + +— Ah! oui vraiment! dit l’hôte, et je me le rappelle parfaitement. +N’est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler? + +— C’est justement le nom de mon compagnon de voyage. + +«Mon Dieu! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur? + +— Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu’il n’a pas pu continuer sa +route. + +— En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne l’avons +pas revu. + +— Il nous a fait l’honneur de rester ici. + +— Comment! il vous a fait l’honneur de rester ici? + +— Oui, monsieur, dans cet hôtel; nous sommes même bien inquiets. + +— Et de quoi? + +— De certaines dépenses qu’il a faites. + +— Eh bien, mais les dépenses qu’il a faites, il les paiera. + +— Ah! monsieur, vous me mettez véritablement du baume dans le sang! +Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore le +chirurgien nous déclarait que si M. Porthos ne le payait pas, c’était à +moi qu’il s’en prendrait, attendu que c’était moi qui l’avais envoyé +chercher. + +— Mais Porthos est donc blessé? + +— Je ne saurais vous le dire, monsieur. + +— Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant être +mieux informé que personne. + +— Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous savons, +monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles +répondraient pour notre langue. + +— Eh bien, puis-je voir Porthos? + +— Certainement, monsieur. Prenez l’escalier, montez au premier et +frappez au n° 1. Seulement, prévenez que c’est vous. + +— Comment! que je prévienne que c’est moi? + +— Oui, car il pourrait vous arriver malheur. + +— Et quel malheur voulez-vous qu’il m’arrive? + +— M. Porthos peut vous prendre pour quelqu’un de la maison et, dans un +mouvement de colère, vous passer son épée à travers le corps ou vous +brûler la cervelle. + +— Que lui avez-vous donc fait? + +— Nous lui avons demandé de l’argent. + +— Ah! diable, je comprends cela; c’est une demande que Porthos reçoit +très mal quand il n’est pas en fonds; mais je sais qu’il devait y être. + +— C’est ce que nous avions pensé aussi, monsieur; comme la maison est +fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les semaines, au +bout de huit jours nous lui avons présenté notre note; mais il paraît +que nous sommes tombés dans un mauvais moment, car, au premier mot que +nous avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables; +il est vrai qu’il avait joué la veille. + +— Comment, il avait joué la veille! et avec qui? + +— Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et auquel +il avait fait proposer une partie de lansquenet. + +— C’est cela, le malheureux aura tout perdu. + +— Jusqu’à son cheval, monsieur, car lorsque l’étranger a été pour +partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de +M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l’observation, mais il nous a +répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait pas et que ce +cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce +qui se passait, mais il nous à fait dire que nous étions des faquins de +douter de la parole d’un gentilhomme, et que, puisque celui-là avait +dit que le cheval était à lui, il fallait bien que cela fût. + +— Je le reconnais bien là, murmura d’Artagnan. + +— Alors, continua l’hôte, je lui fis répondre que du moment où nous +paraissions destinés à ne pas nous entendre à l’endroit du paiement, +j’espérais qu’il aurait au moins la bonté d’accorder la faveur de sa +pratique à mon confrère le maître de l’Aigle d’Or; mais M. Porthos me +répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester. + +«Cette réponse était trop flatteuse pour que j’insistasse sur son +départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui est +la plus belle de l’hôtel, et de se contenter d’un joli petit cabinet au +troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d’un +moment à l’autre sa maîtresse, qui était une des plus grandes dames de +la cour, je devais comprendre que la chambre qu’il me faisait l’honneur +d’habiter chez moi était encore bien médiocre pour une pareille +personne. + +«Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu’il disait, je crus +devoir insister; mais, sans même se donner la peine d’entrer en +discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de nuit +et déclara qu’au premier mot qu’on lui dirait d’un déménagement +quelconque à l’extérieur ou à l’intérieur, il brûlerait la cervelle à +celui qui serait assez imprudent pour se mêler d’une chose qui ne +regardait que lui. Aussi, depuis ce temps-là, monsieur, personne +n’entre plus dans sa chambre, si ce n’est son domestique. + +— Mousqueton est donc ici? + +— Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de fort +mauvaise humeur de son côté; il paraît que lui aussi a eu du +désagrément dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe que +son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus +dessous, attendu que, comme il pense qu’on pourrait lui refuser ce +qu’il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander. + +— Le fait est, répondit d’Artagnan, que j’ai toujours remarqué dans +Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs. + +— Cela est possible, monsieur; mais supposez qu’il m’arrive seulement +quatre fois par an de me trouver en contact avec une intelligence et un +dévouement semblables, et je suis un homme ruiné. + +— Non, car Porthos vous paiera. + +— Hum! fit l’hôtelier d’un ton de doute. + +— C’est le favori d’une très grande dame qui ne le laissera pas dans +l’embarras pour une misère comme celle qu’il vous doit. + +— Si j’ose dire ce que je crois là-dessus… + +— Ce que vous croyez? + +— Je dirai plus: ce que je sais. + +— Ce que vous savez? + +— Et même ce dont je suis sûr. + +— Et de quoi êtes-vous sûr, voyons? + +— Je dirai que je connais cette grande dame. + +— Vous? + +— Oui, moi. + +— Et comment la connaissez-vous? + +— Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre discrétion… + +— Parlez, et foi de gentilhomme, vous n’aurez pas à vous repentir de +votre confiance. + +— Eh bien, monsieur, vous concevez, l’inquiétude fait faire bien des +choses. + +— Qu’avez-vous fait? + +— Oh! d’ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d’un créancier. + +— Enfin? + +— M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous +recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n’était pas encore +arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien +qu’il nous chargeât de ses commissions. + +— Ensuite? + +— Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n’est jamais bien sûr, +j’ai profité de l’occasion de l’un de mes garçons qui allait à Paris, +et je lui ai ordonné de la remettre à cette duchesse elle-même. C’était +remplir les intentions de M. Porthos, qui nous avait si fort recommandé +cette lettre, n’est-ce pas? + +— À peu près. + +— Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c’est que cette grande dame? + +— Non; j’en ai entendu parler à Porthos, voilà tout. + +— Savez-vous ce que c’est que cette prétendue duchesse? + +— Je vous le répète, je ne la connais pas. + +— C’est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur, nommée Mme +Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des +airs d’être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une +princesse qui demeure rue aux Ours. + +— Comment savez-vous cela? + +— Parce qu’elle s’est mise dans une grande colère en recevant la +lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c’était encore +pour quelque femme qu’il avait reçu ce coup d’épée. + +— Mais il a donc reçu un coup d’épée? + +— Ah! mon Dieu! qu’ai-je dit là? + +— Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d’épée. + +— Oui; mais il m’avait si fort défendu de le dire! + +— Pourquoi cela? + +— Dame! monsieur, parce qu’il s’était vanté de perforer cet étranger +avec lequel vous l’avez laisse en dispute, et que c’est cet étranger, +au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l’a couché sur le +carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté +envers la duchesse, qu’il avait cru intéresser en lui faisant le récit +de son aventure, il ne veut avouer à personne que c’est un coup d’épée +qu’il a reçu. + +— Ainsi c’est donc un coup d’épée qui le retient dans son lit? + +— Et un maître coup d’épée, je vous l’assure. Il faut que votre ami ait +l’âme chevillée dans le corps. + +— Vous étiez donc là? + +— Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j’ai vu le +combat sans que les combattants me vissent. + +— Et comment cela s’est-il passé? + +— Oh! la chose n’a pas été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis +en garde; l’étranger a fait une feinte et s’est fendu; tout cela si +rapidement, que lorsque M. Porthos est arrivé à la parade, il avait +déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est tombé en arrière. +L’étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge; et M. +Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s’est avoué vaincu. +Sur quoi, l’étranger lui a demandé son nom et apprenant qu’il +s’appelait M. Porthos, et non M. d’Artagnan, lui a offert son bras, l’a +ramené à l’hôtel, est monté à cheval et a disparu. + +— Ainsi c’est à M. d’Artagnan qu’en voulait cet étranger? + +— Il paraît que oui. + +— Et savez-vous ce qu’il est devenu? + +— Non; je ne l’avais jamais vu jusqu’à ce moment et nous ne l’avons pas +revu depuis. + +— Très bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous dites +que la chambre de Porthos est au premier, n° 1? + +— Oui, monsieur, la plus belle de l’auberge; une chambre que j’aurais +déjà eu dix fois l’occasion de louer. + +— Bah! tranquillisez vous, dit d’Artagnan en riant; Porthos vous paiera +avec l’argent de la duchesse Coquenard. + +— Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de +sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement répondu qu’elle +était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu’elle +ne lui enverrait pas un denier. + +— Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte? + +— Nous nous en sommes bien gardés: il aurait vu de quelle manière nous +avions fait la commission. + +— Si bien qu’il attend toujours son argent? + +— Oh! mon Dieu, oui! Hier encore, il a écrit; mais, cette fois, c’est +son domestique qui a mis la lettre à la poste. + +— Et vous dites que la procureuse est vieille et laide. + +— Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, à ce qu’a dit +Pathaud. + +— En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir; d’ailleurs +Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose. + +— Comment, pas grand-chose! Une vingtaine de pistoles déjà, sans +compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez! on voit qu’il est +habitué à bien vivre. + +— Eh bien, si sa maîtresse l’abandonne, il trouvera des amis, je vous +le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n’ayez aucune inquiétude, et +continuez d’avoir pour lui tous les soins qu’exige son état. + +— Monsieur m’a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne pas +dire un mot de la blessure. + +— C’est chose convenue; vous avez ma parole. + +— Oh! c’est qu’il me tuerait, voyez-vous! + +— N’ayez pas peur; il n’est pas si diable qu’il en a l’air. + +En disant ces mots, d’Artagnan monta l’escalier, laissant son hôte un +peu plus rassuré à l’endroit de deux choses auxquelles il paraissait +beaucoup tenir: sa créance et sa vie. + +Au haut de l’escalier, sur la porte la plus apparente du corridor était +tracé, à l’encre noire, un n° 1 gigantesque; d’Artagnan frappa un coup, +et, sur l’invitation de passer outre qui lui vint de l’intérieur, il +entra. + +Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec +Mousqueton, pour s’entretenir la main, tandis qu’une broche chargée de +perdrix tournait devant le feu, et qu’à chaque coin d’une grande +cheminée bouillaient sur deux réchauds deux casseroles, d’où s’exhalait +une double odeur de gibelotte et de matelote qui réjouissait l’odorat. +En outre, le haut d’un secrétaire et le marbre d’une commode étaient +couverts de bouteilles vides. + +À la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et Mousqueton, +se levant respectueusement, lui céda la place et s’en alla donner un +coup d’oeil aux deux casseroles, dont il paraissait avoir l’inspection +particulière. + +«Ah! pardieu! c’est vous, dit Porthos à d’Artagnan, soyez le bienvenu, +et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous. Mais, ajouta-t-il +en regardant d’Artagnan avec une certaine inquiétude, vous savez ce qui +m’est arrivé? + +— Non. + +— L’hôte ne vous a rien dit? + +— J’ai demandé après vous, et je suis monté tout droit.» + +— Porthos parut respirer plus librement. + +«Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos? continua d’Artagnan. + +— Il m’est arrivé qu’en me fendant sur mon adversaire, à qui j’avais +déjà allongé trois coups d’épée, et avec lequel je voulais en finir +d’un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me suis foulé le +genou. + +— Vraiment? + +— D’honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l’aurais laissé que +mort sur la place, je vous en réponds. + +— Et qu’est-il devenu? + +— Oh! je n’en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans +demander son reste; mais vous, mon cher d’Artagnan, que vous est- il +arrivé? + +— De sorte, continua d’Artagnan, que cette foulure, mon cher Porthos, +vous retient au lit? + +— Ah! mon Dieu, oui, voilà tout; du reste, dans quelques jours je serai +sur pied. + +— Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris? Vous +devez vous ennuyer cruellement ici. + +— C’était mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous avoue +une chose. + +— Laquelle? + +— C’est que, comme je m’ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites, +et que j’avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles que vous +m’aviez distribuées j’ai, pour me distraire, fait monter près de moi un +gentilhomme qui était de passage, et auquel j’ai proposé de faire une +partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes soixante-quinze pistoles +sont passées de ma poche dans la sienne, sans compter mon cheval, qu’il +a encore emporté par dessus le marché. Mais vous, mon cher d’Artagnan? + +— Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être privilégié de +toutes façons, dit d’Artagnan; vous savez le proverbe: “Malheureux au +jeu, heureux en amour.” Vous êtes trop heureux en amour pour que le jeu +ne se venge pas; mais que vous importent, à vous, les revers de la +fortune! n’avez-vous pas, heureux coquin que vous êtes, n’avez-vous pas +votre duchesse, qui ne peut manquer de vous venir en aide? + +— Eh bien, voyez, mon cher d’Artagnan, comme je joue de guignon, +répondit Porthos de l’air le plus dégagé du monde! je lui ai écrit de +m’envoyer quelque cinquante louis dont j’avais absolument besoin, vu la +position où je me trouvais… + +— Eh bien? + +— Eh bien, il faut qu’elle soit dans ses terres, car elle ne m’a pas +répondu. + +— Vraiment? + +— Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus pressante +encore que la première; mais vous voilà, mon très cher, parlons de +vous. Je commençais, je vous l’avoue, à être dans une certaine +inquiétude sur votre compte. + +— Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu’il paraît, mon +cher Porthos, dit d’Artagnan, montrant au malade les casseroles pleines +et les bouteilles vides. + +— Couci-couci! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre jours que +l’impertinent m’a monté son compte, et que je les ai mis à la porte, +son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une façon de +vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous le voyez, +craignant toujours d’être forcé dans la position, je suis armé +jusqu’aux dents. + +— Cependant, dit en riant d’Artagnan, il me semble que de temps en +temps vous faites des sorties.» + +Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles. + +«Non, pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misérable foulure me +retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il rapporte des +vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu’il nous +arrive du renfort, il nous faudra un supplément de victuailles. + +— Mousqueton, dit d’Artagnan, il faudra que vous me rendiez un service. + +— Lequel, monsieur? + +— C’est de donner votre recette à Planchet; je pourrais me trouver +assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu’il me fît jouir des +mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître. + +— Eh! mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d’un air modeste, rien de plus +facile. Il s’agit d’être adroit, voilà tout. J’ai été élevé à la +campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu +braconnier. + +— Et le reste du temps, que faisait-il? + +— Monsieur, il pratiquait une industrie que j’ai toujours trouvée assez +heureuse. + +— Laquelle? + +— Comme c’était au temps des guerres des catholiques et des huguenots, +et qu’il voyait les catholiques exterminer les huguenots, et les +huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il +s’était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d’être tantôt +catholique, tantôt huguenot. Or il se promenait habituellement, son +escopette sur l’épaule, derrière les haies qui bordent les chemins, et +quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante +l’emportait aussitôt dans son esprit. Il abaissait son escopette dans +la direction du voyageur; puis, lorsqu’il était à dix pas de lui, il +entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l’abandon que +le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire +que lorsqu’il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d’un zèle +catholique si ardent, qu’il ne comprenait pas comment, un quart d’heure +auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre +sainte religion. Car, moi, monsieur, je suis catholique, mon père, +fidèle à ses principes, ayant fait mon frère aîné huguenot. + +— Et comment a fini ce digne homme? demanda d’Artagnan. + +— Oh! de la façon la plus malheureuse, monsieur. Un jour, il s’était +trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique à +qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent tous deux; de sorte +qu’ils se réunirent contre lui et le pendirent à un arbre; puis ils +vinrent se vanter de la belle équipée qu’ils avaient faite dans le +cabaret du premier village, où nous étions à boire, mon frère et moi. + +— Et que fîtes-vous? dit d’Artagnan. + +— Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en sortant de +ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon frère alla +s’embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur celui du +protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur avions fait à +chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance de notre pauvre père +qui avait pris la précaution de nous élever chacun dans une religion +différente. + +— En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît avoir +été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que, dans ses +moments perdus, le brave homme était braconnier? + +— Oui, monsieur, et c’est lui qui m’a appris à nouer un collet et à +placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j’ai vu que notre +gredin d’hôte nous nourrissait d’un tas de grosses viandes bonnes pour +des manants, et qui n’allaient point à deux estomacs aussi débilités +que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon ancien métier. Tout +en me promenant dans le bois de M. le Prince, j’ai tendu des collets +dans les passées; tout en me couchant au bord des pièces d’eau de Son +Altesse, j’ai glissé des lignes dans les étangs. De sorte que +maintenant, grâce à Dieu, nous ne manquons pas, comme monsieur peut +s’en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d’anguilles, tous +aliments légers et sains, convenables pour des malades. + +— Mais le vin, dit d’Artagnan, qui fournit le vin? c’est votre hôte? + +— C’est-à-dire, oui et non. + +— Comment, oui et non? + +— Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu’il a cet honneur. + +— Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de choses +instructives. + +— Voici, monsieur. Le hasard a fait que j’ai rencontré dans mes +pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre +autres le Nouveau Monde. + +— Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles qui +sont sur ce secrétaire et sur cette commode? + +— Patience, monsieur, chaque chose viendra à son tour. + +— C’est juste, Mousqueton; je m’en rapporte à vous, et j’écoute. + +— Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l’avait accompagné +dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon compatriote, de sorte +que nous nous liâmes d’autant plus rapidement qu’il y avait entre nous +de grands rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse +par-dessus tout, de sorte qu’il me racontait comment, dans les plaines +de pampas, les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec +de simples noeuds coulants qu’ils jettent au cou de ces terribles +animaux. D’abord, je ne voulais pas croire qu’on pût en arriver à ce +degré d’adresse, de jeter à vingt ou trente pas l’extrémité d’une corde +où l’on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la +vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à +chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me +livrai à cet exercice, et comme la nature m’a doué de quelques +facultés, aujourd’hui je jette le lasso aussi bien qu’aucun homme du +monde. Eh bien, comprenez-vous? Notre hôte a une cave très bien garnie, +mais dont la clef ne le quitte pas; seulement, cette cave a un +soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme je sais +maintenant où est le bon coin, j’y puise. Voici, monsieur, comment le +Nouveau Monde se trouve être en rapport avec les bouteilles qui sont +sur cette commode et sur ce secrétaire. Maintenant, voulez-vous goûter +notre vin, et, sans prévention, vous nous direz ce que vous en pensez. + +— Merci, mon ami, merci; malheureusement, je viens de déjeuner. + +— Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que nous +déjeunerons, nous, d’Artagnan nous racontera ce qu’il est devenu +lui-même, depuis dix jours qu’il nous a quittés. + +— Volontiers», dit d’Artagnan. + +Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de +convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes +dans le malheur, d’Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été +forcé de s’arrêter à Crèvecoeur, comment il avait laissé Athos se +débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui l’accusaient +d’être un faux-monnayeur, et comment, lui, d’Artagnan, avait été forcé +de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu’en +Angleterre. + +Mais là s’arrêta la confidence de d’Artagnan; il annonça seulement qu’à +son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre chevaux +magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses +compagnons, puis il termina en annonçant à Porthos que celui qui lui +était destiné était déjà installé dans l’écurie de l’hôtel. + +En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les chevaux +étaient suffisamment reposés, et qu’il serait possible d’aller coucher +à Clermont. + +Comme d’Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu’il lui +tardait d’avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la +main au malade, et le prévint qu’il allait se mettre en route pour +continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la +même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l’hôtel +du Grand Saint Martin, il le reprendrait en passant. + +Porthos répondit que, selon toute probabilité, sa foulure ne lui +permettrait pas de s’éloigner d’ici là. D’ailleurs il fallait qu’il +restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse. + +D’Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne; et après avoir +recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à +l’hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d’un de ses +chevaux de main. + + + + +CHAPITRE XXVI. +LA THÈSE D’ARAMIS + + +D’Artagnan n’avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa +procureuse. C’était un garçon fort sage que notre Béarnais, si jeune +qu’il fût. En conséquence, il avait fait semblant de croire tout ce que +lui avait raconté le glorieux mousquetaire, convaincu qu’il n’y a pas +d’amitié qui tienne à un secret surpris, surtout quand ce secret +intéresse l’orgueil; puis on a toujours une certaine supériorité morale +sur ceux dont on sait la vie. + +Or d’Artagnan, dans ses projets d’intrigue à venir, et décidé qu’il +était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa fortune, +d’Artagnan n’était pas fâché de réunir d’avance dans sa main les fils +invisibles à l’aide desquels il comptait les mener. + +Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait +le coeur: il pensait à cette jeune et jolie Mme Bonacieux qui devait +lui donner le prix de son dévouement; mais, hâtons-nous de le dire, +cette tristesse venait moins chez le jeune homme du regret de son +bonheur perdu que de la crainte qu’il éprouvait qu’il n’arrivât malheur +à cette pauvre femme. Pour lui, il n’y avait pas de doute, elle était +victime d’une vengeance du cardinal et comme on le sait, les vengeances +de Son Éminence étaient terribles. Comment avait-il trouvé grâce devant +les yeux du ministre, c’est ce qu’il ignorait lui-même et sans doute ce +que lui eût révélé M. de Cavois, si le capitaine des gardes l’eût +trouvé chez lui. + +Rien ne fait marcher le temps et n’abrège la route comme une pensée qui +absorbe en elle-même toutes les facultés de l’organisation de celui qui +pense. L’existence extérieure ressemble alors à un sommeil dont cette +pensée est le rêve. Par son influence, le temps n’a plus de mesure, +l’espace n’a plus de distance. On part d’un lieu, et l’on arrive à un +autre, voilà tout. De l’intervalle parcouru, rien ne reste présent à +votre souvenir qu’un brouillard vague dans lequel s’effacent mille +images confuses d’arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en proie +à cette hallucination que d’Artagnan franchit, à l’allure que voulut +prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent Chantilly de +Crèvecoeur, sans qu’en arrivant dans ce village il se souvînt d’aucune +des choses qu’il avait rencontrées sur sa route. + +Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête aperçut le +cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot, il +s’arrêta à la porte. + +Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut; +d’Artagnan était physionomiste, il enveloppa d’un coup d’oeil la grosse +figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu’il n’avait pas +besoin de dissimuler avec elle et qu’il n’avait rien à craindre de la +part d’une si joyeuse physionomie. + +«Ma bonne dame, lui demanda d’Artagnan, pourriez-vous me dire ce qu’est +devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser ici il y a +une douzaine de jours? + +— Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux, aimable, +bien fait? + +— De plus, blessé à l’épaule. + +— C’est cela! + +— Justement. + +— Eh bien, monsieur, il est toujours ici. + +— Ah! pardieu, ma chère dame, dit d’Artagnan en mettant pied à terre et +en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet, vous me rendez la +vie; où est-il, ce cher Aramis, que je l’embrasse? car, je l’avoue, +j’ai hâte de le revoir. + +— Pardon, monsieur, mais je doute qu’il puisse vous recevoir en ce +moment. + +— Pourquoi cela? est-ce qu’il est avec une femme? + +— Jésus! que dites-vous là! le pauvre garçon! Non, monsieur, il n’est +pas avec une femme. + +— Et avec qui est-il donc? + +— Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites d’Amiens. + +— Mon Dieu! s’écria d’Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus mal? + +— Non, monsieur, au contraire; mais, à la suite de sa maladie, la grâce +l’a touché et il s’est décidé à entrer dans les ordres. + +— C’est juste, dit d’Artagnan, j’avais oublié qu’il n’était +mousquetaire que par intérim. + +— Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir? + +— Plus que jamais. + +— Eh bien, monsieur n’a qu’à prendre l’escalier à droite dans la cour, +au second, n° 5.» + +D’Artagnan s’élança dans la direction indiquée et trouva un de ces +escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd’hui dans les +cours des anciennes auberges. Mais on n’arrivait pas ainsi chez le +futur abbé; les défilés de la chambre d’Aramis étaient gardés ni plus +ni moins que les jardins d’Aramis; Bazin stationnait dans le corridor +et lui barra le passage avec d’autant plus d’intrépidité qu’après bien +des années d’épreuve, Bazin se voyait enfin près d’arriver au résultat +qu’il avait éternellement ambitionné. + +En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un homme +d’Église, et il attendait avec impatience le moment sans cesse entrevu +dans l’avenir où Aramis jetterait enfin la casaque aux orties pour +prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque jour par le jeune +homme que le moment ne pouvait tarder l’avait seule retenu au service +d’un mousquetaire, service dans lequel, disait-il, il ne pouvait +manquer de perdre son âme. + +Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité, cette +fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur physique à +la douleur morale avait produit l’effet si longtemps désiré: Aramis, +souffrant à la fois du corps et de l’âme, avait enfin arrêté sur la +religion ses yeux et sa pensée, et il avait regardé comme un +avertissement du Ciel le double accident qui lui était arrivé, +c’est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse et sa blessure à +l’épaule. + +On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se trouvait, +être plus désagréable à Bazin que l’arrivée de d’Artagnan, laquelle +pouvait rejeter son maître dans le tourbillon des idées mondaines qui +l’avaient si longtemps entraîné. Il résolut donc de défendre bravement +la porte; et comme, trahi par la maîtresse de l’auberge, il ne pouvait +dire qu’Aramis était absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant +que ce serait le comble de l’indiscrétion que de déranger son maître +dans la pieuse conférence qu’il avait entamée depuis le matin, et qui, +au dire de Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir. + +Mais d’Artagnan ne tint aucun compte de l’éloquent discours de maître +Bazin, et comme il ne se souciait pas d’entamer une polémique avec le +valet de son ami, il l’écarta tout simplement d’une main, et de l’autre +il tourna le bouton de la porte n° 5. + +La porte s’ouvrit, et d’Artagnan pénétra dans la chambre. + +Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d’une espèce de coiffure +ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte, était assis +devant une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d’énormes +in-folio; à sa droite était assis le supérieur des jésuites, et à sa +gauche le curé de Montdidier. Les rideaux étaient à demi clos et ne +laissaient pénétrer qu’un jour mystérieux, ménagé pour une béate +rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l’oeil quand on +entre dans la chambre d’un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune +homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de +peur sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce +monde, Bazin avait fait main basse sur l’épée, les pistolets, le +chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et de +toute espèce. + +Mais, en leur lieu et place, d’Artagnan crut apercevoir dans un coin +obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à la +muraille. + +Au bruit que fit d’Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la tête et +reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune homme, sa vue ne +parut pas produire une grande impression sur le mousquetaire, tant son +esprit était détaché des choses de la terre. + +«Bonjour, cher d’Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux de +vous voir. + +— Et moi aussi, dit d’Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien sûr +que ce soit à Aramis que je parle. + +— À lui-même, mon ami, à lui-même; mais qui a pu vous faire douter? + +— J’avais peur de me tromper de chambre, et j’ai cru d’abord entrer +dans l’appartement de quelque homme Église; puis une autre erreur m’a +pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs: c’est que vous ne +fussiez gravement malade.» + +Les deux hommes noirs lancèrent sur d’Artagnan, dont ils comprirent +l’intention, un regard presque menaçant; mais d’Artagnan ne s’en +inquiéta pas. + +«Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d’Artagnan; car, +d’après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez +à ces messieurs.» + +Aramis rougit imperceptiblement. + +«Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le jure; +et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me réjouir en vous +voyant sain et sauf. + +— Ah! il y vient enfin! pensa d’Artagnan, ce n’est pas malheureux. + +— Car, monsieur, qui est mon ami, vient d’échapper à un rude danger, +continua Aramis avec onction, en montrant de la main d’Artagnan aux +deux ecclésiastiques. + +— Louez Dieu, monsieur, répondirent ceux-ci en s’inclinant à l’unisson. + +— Je n’y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur +rendant leur salut à son tour. + +— Vous arrivez à propos, cher d’Artagnan, dit Aramis, et vous allez, en +prenant part à la discussion, l’éclairer de vos lumières. M. le +principal d’Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons +sur certaines questions théologiques dont l’intérêt nous captive depuis +longtemps; je serais charmé d’avoir votre avis. + +— L’avis d’un homme d’épée est bien dénué de poids, répondit +d’Artagnan, qui commençait à s’inquiéter de la tournure que prenaient +les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de +ces messieurs.» + +Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour. + +«Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux; voici +de quoi il s’agit: M. le principal croit que ma thèse doit être surtout +dogmatique et didactique. + +— Votre thèse! vous faites donc une thèse? + +— Sans doute, répondit le jésuite; pour l’examen qui précède +l’ordination, une thèse est de rigueur. + +— L’ordination! s’écria d’Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui +avaient dit successivement l’hôtesse et Bazin,… l’ordination!» + +Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu’il +avait devant lui. + +«Or», continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose +gracieuse que s’il eût été dans une ruelle et en examinant avec +complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme, qu’il +tenait en l’air pour en faire descendre le sang: «or, comme vous l’avez +entendu, d’Artagnan, M. le principal voudrait que ma thèse fût +dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu’elle fût idéale. C’est donc +pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n’a point encore été +traité, dans lequel je reconnais qu’il y a matière à de magnifiques +développements. + +_«Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est.»_ + +D’Artagnan, dont nous connaissons l’érudition, ne sourcilla pas plus à +cette citation qu’à celle que lui avait faite M. de Tréville à propos +des présents qu’il prétendait que d’Artagnan avait reçus de M. de +Buckingham. + +«Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité: les +deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs, quand +ils donnent la bénédiction. + +— Admirable sujet! s’écria le jésuite. + +— Admirable et dogmatique!» répéta le curé qui, de la force de +d’Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le +jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme un +écho. + +Quant à d’Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à +l’enthousiasme des deux hommes noirs. + +«Oui, admirable! _prorsus admirabile_! continua Aramis, mais qui exige +une étude approfondie des Pères et des Écritures. Or j’ai avoué à ces +savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité, que les veilles des +corps de garde et le service du roi m’avaient fait un peu négliger +l’étude. Je me trouverai donc plus à mon aise, _facilius natans_, dans +un sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce +que la morale est à la métaphysique en philosophie.» + +D’Artagnan s’ennuyait profondément, le curé aussi. + +«Voyez quel exorde! s’écria le jésuite. + +— _Exordium_, répéta le curé pour dire quelque chose. + +— _Quemadmodum minter cœlorum immensitatem._» + +Aramis jeta un coup d’oeil de côté sur d’Artagnan, et il vit que son +ami bâillait à se démonter la mâchoire. + +«Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d’Artagnan goûtera +plus vivement nos paroles. + +— Oui, je suis fatigué de la route, dit d’Artagnan, et tout ce latin +m’échappe. + +— D’accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé, +transporté d’aise, tournait sur d’Artagnan un regard plein de +reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu’on tirerait de cette glose. + +— Moïse, serviteur de Dieu… il n’est que serviteur, entendez- vous +bien! Moïse bénit avec les mains; il se fait tenir les deux bras, +tandis que les Hébreux battent leurs ennemis; donc il bénit avec les +deux mains. D’ailleurs, que dit l’Évangile: _imponite manus_, et non +pas _manum_. Imposez les mains, et non pas la main. + +— Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste. + +— À saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs, +continua le jésuite: _Porrige digitos_. Présentez les doigts; y +êtes-vous maintenant? + +— Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est subtile. + +— Les doigts! reprit le jésuite; saint Pierre bénit avec les doigts. Le +pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien de doigts +bénit-il? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils, et un +pour le Saint-Esprit.» + +Tout le monde se signa; d’Artagnan crut devoir imiter cet exemple. + +«Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois +pouvoirs divins; le reste, _ordines inferiores_ de la hiérarchie +ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des anges. Les +plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent +avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts +bénissants. Voilà le sujet simplifié, _Argumentum omni denudatum +ornamento_. Je ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de +la taille de celui-ci.» + +Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome +in-folio qui faisait plier la table sous son poids. + +D’Artagnan frémit. + +«Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais +en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J’avais choisi ce +texte; dites-moi, cher d’Artagnan, s’il n’est point de votre goût: _Non +inutile est desiderium in oblatione_, ou mieux encore: un peu de regret +ne messied pas dans une offrande au Seigneur. + +— Halte-là! s’écria le jésuite, car cette thèse frise l’hérésie; il y a +une proposition presque semblable dans l’_Augustinus_ de l’hérésiarque +Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par les mains du +bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez vers les fausses +doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez! + +— Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la tête. + +— Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un écueil +mortel. Vous abordez de front les insinuations des pélagiens et des +demi-pélagiens. + +— Mais, mon révérend…, reprit Aramis quelque peu abasourdi de la grêle +d’arguments qui lui tombait sur la tête. + +— Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le temps +de parler, que l’on doit regretter le monde lorsqu’on s’offre à Dieu? +écoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter +le monde, c’est regretter le diable: voilà ma conclusion. + +— C’est la mienne aussi, dit le curé. + +— Mais de grâce!… dit Aramis. + +— _Desideras diabolum_, infortuné! s’écria le jésuite. + +— Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le curé en +gémissant, ne regrettez pas le diable, c’est moi qui vous en supplie.» + +D’Artagnan tournait à l’idiotisme; il lui semblait être dans une maison +de fous, et qu’il allait devenir fou comme ceux qu’il voyait. Seulement +il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se +parlait devant lui. + +«Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle +commençait à percer un peu d’impatience, je ne dis pas que je regrette; +non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas +orthodoxe…» + +Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant. + +«Non, mais convenez au moins qu’on a mauvaise grâce de n’offrir au +Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison, +d’Artagnan? + +— Je le crois pardieu bien!» s’écria celui-ci. + +Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise. + +«Voici mon point de départ, c’est un syllogisme: le monde ne manque pas +d’attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice; or +l’Écriture dit positivement: Faites un sacrifice au Seigneur. + +— Cela est vrai, dirent les antagonistes. + +— Et puis, continua Aramis en se pinçant l’oreille pour la rendre +rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis +j’ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture +l’an passé, et duquel ce grand homme m’a fait mille compliments. + +— Un rondeau! fit dédaigneusement le jésuite. + +— Un rondeau! dit machinalement le curé. + +— Dites, dites, s’écria d’Artagnan, cela nous changera quelque peu. + +— Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c’est de la théologie +en vers. + +— Diable! fit d’Artagnan. + +— Le voici, dit Aramis d’un petit air modeste qui n’était pas exempt +d’une certaine teinte d’hypocrisie: + +Vous qui pleurez un passé plein de charmes, +Et qui traînez des jours infortunés, +Tous vos malheurs se verront terminés, +Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes, + Vous qui pleurez. + + +D’Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans son +opinion. + +«Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en +effet saint Augustin? _Severus sit clericorum sermo_. + +— Oui, que le sermon soit clair! dit le curé. + +— Or, se hâta d’interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se +fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout; elle aura le +succès d’une plaidoirie de maître Patru. + +— Plaise à Dieu! s’écria Aramis transporté. + +— Vous le voyez, s’écria le jésuite, le monde parle encore en vous à +haute voix, _altissima voce_. Vous suivez le monde, mon jeune ami, et +je tremble que la grâce ne soit point efficace. + +— Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi. + +— Présomption mondaine! + +— Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable. + +— Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse? + +— Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre; je vais +donc la continuer, et demain j’espère que vous serez satisfait des +corrections que j’y aurai faites d’après vos avis. + +— Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des +dispositions excellentes. + +— Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n’avons +pas à craindre qu’une partie du grain soit tombée sur la pierre, +l’autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le +reste, _aves cœli comederunt illam_. + +— Que la peste t’étouffe avec ton latin! dit d’Artagnan, qui se sentait +au bout de ses forces. + +— Adieu, mon fils, dit le curé, à demain. + +— À demain, jeune téméraire, dit le jésuite; vous promettez d’être une +des lumières de l’Église; veuille le Ciel que cette lumière ne soit pas +un feu dévorant.» + +D’Artagnan, qui pendant une heure s’était rongé les ongles +d’impatience, commençait à attaquer la chair. + +Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d’Artagnan, et +s’avancèrent vers la porte. Bazin, qui s’était tenu debout et qui avait +écouté toute cette controverse avec une pieuse jubilation, s’élança +vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha +respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin. + +Aramis les conduisit jusqu’au bas de l’escalier et remonta aussitôt +près de d’Artagnan qui rêvait encore. + +Restés seuls, les deux amis gardèrent d’abord un silence embarrassé; +cependant il fallait que l’un des deux le rompît le premier, et comme +d’Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami: + +«Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées +fondamentales. + +— Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur tout à +l’heure. + +— Oh! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps; et vous m’en +avez déjà ouï parler, n’est-ce pas, mon ami? + +— Sans doute, mais je vous avoue que j’ai cru que vous plaisantiez. + +— Avec ces sortes de choses! Oh! d’Artagnan! + +— Dame! on plaisante bien avec la mort. + +— Et l’on a tort, d’Artagnan: car la mort, c’est la porte qui conduit à +la perdition ou au salut. + +— D’accord; mais, s’il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis; vous +devez en avoir assez pour le reste de la journée: quant à moi, j’ai à +peu près oublié le peu de latin que je n’ai jamais su; puis, je vous +l’avouerai, je n’ai rien mangé depuis ce matin dix heures, et j’ai une +faim de tous les diables. + +— Nous dînerons tout à l’heure, cher ami; seulement, vous vous +rappellerez que c’est aujourd’hui vendredi; or, dans un pareil jour, je +ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez vous contenter +de mon dîner, il se compose de tétragones cuits et de fruits. + +— Qu’entendez-vous par tétragones? demanda d’Artagnan avec inquiétude. + +— J’entends des épinards, reprit Aramis, mais pour vous j’ajouterai des +oeufs, et c’est une grave infraction à la règle, car les oeufs sont +viande, puisqu’ils engendrent le poulet. + +— Ce festin n’est pas succulent, mais n’importe; pour rester avec vous, +je le subirai. + +— Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s’il ne +profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à votre âme. + +— Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont dire nos +amis, que va dire M. de Tréville? Ils vous traiteront de déserteur, je +vous en préviens. + +— Je n’entre pas en religion, j’y rentre. C’est Église que j’avais +désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait violence +pour prendre la casaque de mousquetaire. + +— Moi, je n’en sais rien. + +— Vous ignorez comment j’ai quitté le séminaire? + +— Tout à fait. + +— Voici mon histoire; d’ailleurs les Écritures disent: «Confessez-vous +les uns aux autres», et je me confesse à vous, d’Artagnan. + +— Et moi, je vous donne l’absolution d’avance, vous voyez que je suis +bon homme. + +— Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami. + +— Alors, dites, je vous écoute. + +— J’étais donc au séminaire depuis l’âge de neuf ans, j’en avais vingt +dans trois jours, j’allais être abbé, et tout était dit. Un soir que je +me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je fréquentais avec +plaisir — on est jeune, que voulez-vous! on est faible, — un officier +qui me voyait d’un oeil jaloux lire les vies des saints à la maîtresse +de la maison, entra tout à coup et sans être annoncé. Justement, ce +soir-là, j’avais traduit un épisode de Judith, et je venais de +communiquer mes vers à la dame qui me faisait toutes sortes de +compliments, et, penchée sur mon épaule, les relisait avec moi. La +pose, qui était quelque peu abandonnée, je l’avoue, blessa cet +officier; il ne dit rien, mais lorsque je sortis, il sortit derrière +moi, et me rejoignant: + +«— Monsieur l’abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne? + +«— Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, personne n’ayant jamais +osé m’en donner. + +«— Eh bien, écoutez-moi, monsieur l’abbé, si vous retournez dans la +maison où je vous ai rencontré ce soir, j’oserai, moi.» + +«Je crois que j’eus peur, je devins fort pâle, je sentis les jambes qui +me manquaient, je cherchai une réponse que je ne trouvai pas, je me +tus. + +«L’officier attendait cette réponse, et voyant qu’elle tardait, il se +mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je rentrai au +séminaire. + +«Je suis bon gentilhomme et j’ai le sang vif, comme vous avez pu le +remarquer, mon cher d’Artagnan; l’insulte était terrible, et, tout +inconnue qu’elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer +au fond de mon coeur. Je déclarai à mes supérieurs que je ne me sentais +pas suffisamment préparé pour l’ordination, et, sur ma demande, on +remit la cérémonie à un an. + +«J’allai trouver le meilleur maître d’armes de Paris, je fis condition +avec lui pour prendre une leçon d’escrime chaque jour, et chaque jour, +pendant une année, je pris cette leçon. Puis, le jour anniversaire de +celui où j’avais été insulté, j’accrochai ma soutane à un clou, je pris +un costume complet de cavalier, et je me rendis à un bal que donnait +une dame de mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme. +C’était rue des Francs- Bourgeois, tout près de la Force. + +«En effet, mon officier y était; je m’approchai de lui, comme il +chantait un lai d’amour en regardant tendrement une femme, et je +l’interrompis au beau milieu du second couplet. + +«— Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne dans +certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups +de canne, s’il me prend fantaisie de vous désobéir?» + +«L’officier me regarda avec étonnement, puis il dit: + +«— Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas. + +«— Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des saints et +qui traduit Judith en vers. + +«— Ah! ah! je me rappelle, dit l’officier en goguenardant; que me +voulez-vous? + +«— Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de +promenade avec moi. + +«— Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand +plaisir. + +«— Non, pas demain matin, s’il vous plaît, tout de suite. + +«— Si vous l’exigez absolument… + +«— Mais oui, je l’exige. + +«— Alors, sortons. Mesdames, dit l’officier, ne vous dérangez pas. Le +temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous achever le dernier +couplet.» + +«Nous sortîmes. + +«Je le menai rue Payenne, juste à l’endroit où un an auparavant, heure +pour heure, il m’avait fait le compliment que je vous ai rapporté. Il +faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l’épée à la main, et à la +première passe, je le tuai roide. + +— Diable! fit d’Artagnan. + +— Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur +chanteur, et qu’on le trouva rue Payenne avec un grand coup d’épée au +travers du corps, on pensa que c’était moi qui l’avait accommodé ainsi, +et la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forcé de +renoncer à la soutane. Athos, dont je fis la connaissance à cette +époque, et Porthos, qui m’avait, en dehors de mes leçons d’escrime, +appris quelques bottes gaillardes, me décidèrent à demander une casaque +de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père, tué au siège d’Arras, +et l’on m’accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu’aujourd’hui le +moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de l’église + +— Et pourquoi aujourd’hui plutôt qu’hier et que demain? Que vous est-il +donc arrivé aujourd’hui, qui vous donne de si méchantes idées? + +— Cette blessure, mon cher d’Artagnan, m’a été un avertissement du +Ciel. + +— Cette blessure? bah! elle est à peu près guérie, et je suis sûr +qu’aujourd’hui ce n’est pas celle-là qui vous fait le plus souffrir. + +— Et laquelle? demanda Aramis en rougissant. + +— Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus sanglante, +une blessure faite par une femme.» + +L’oeil d’Aramis étincela malgré lui. + +«Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne +parlez pas de ces choses-là; moi, penser à ces choses-là! avoir des +chagrins d’amour? _Vanitas vanitatum_! Me serais-je donc, à votre avis, +retourné la cervelle, et pour qui? pour quelque grisette, pour quelque +fille de chambre, à qui j’aurais fait la cour dans une garnison, fi! + +— Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées +plus haut. + +— Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d’ambition? un pauvre +mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et se +trouve grandement déplacé dans le monde! + +— Aramis, Aramis! s’écria d’Artagnan en regardant son ami avec un air +de doute. + +— Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine +d’humiliations et de douleurs, continua-t-il en s’assombrissant; tous +les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour dans la +main de l’homme, surtout les fils d’or. O mon cher d’Artagnan! reprit +Aramis en donnant à sa voix une légère teinte d’amertume, croyez-moi, +cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière +joie des malheureux; gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la trace +de vos douleurs, les curieux pompent nos larmes comme les mouches font +du sang d’un daim blessé. + +— Hélas, mon cher Aramis, dit d’Artagnan en poussant à son tour un +profond soupir, c’est mon histoire à moi-même que vous faites là. + +— Comment? + +— Oui, une femme que j’aimais, que j’adorais, vient de m’être enlevée +de force. Je ne sais pas où elle est, où on l’a conduite; elle est +peut-être prisonnière, elle est peut-être morte. + +— Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu’elle ne vous a +pas quitté volontairement; que si vous n’avez point de ses nouvelles, +c’est que toute communication avec vous lui est interdite, tandis que… + +— Tandis que… + +— Rien, reprit Aramis, rien. + +— Ainsi, vous renoncez à jamais au monde, c’est un parti pris, une +résolution arrêtée? + +— À tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd’hui, demain vous ne serez +plus pour moi qu’une ombre; où plutôt même, vous n’existerez plus. +Quant au monde, c’est un sépulcre et pas autre chose. + +— Diable! c’est fort triste ce que vous me dites là. + +— Que voulez-vous! ma vocation m’attire, elle m’enlève. + +D’Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua: + +«Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre j’eusse voulu vous +parler de vous, de nos amis. + +— Et moi, dit d’Artagnan, j’eusse voulu vous parler de vous-même, mais +je vous vois si détaché de tout; les amours, vous en faites fi; les +amis sont des ombres, le monde est un sépulcre. + +— Hélas! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir. + +— N’en parlons donc plus, dit d’Artagnan, et brûlons cette lettre qui, +sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de votre +grisette ou de votre fille de chambre. + +— Quelle lettre? s’écria vivement Aramis. + +— Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu’on m’a +remise pour vous. + +— Mais de qui cette lettre? + +— Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir; la +fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui aura été obligée de +retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui, pour se faire pimpante, +aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne +de duchesse. + +— Que dites-vous là? + +— Tiens, je l’aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en faisant +semblant de chercher. Heureusement que le monde est un sépulcre, que +les hommes et par conséquent les femmes sont des ombres, que l’amour +est un sentiment dont vous faites fi! + +— Ah! d’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Aramis, tu me fais mourir! + +— Enfin, la voici!» dit d’Artagnan. + +Et il tira la lettre de sa poche. + +Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora, son +visage rayonnait. + +«Il paraît que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le +messager. + +— Merci, d’Artagnan! s’écria Aramis presque en délire. Elle a été +forcée de retourner à Tours; elle ne m’est pas infidèle, elle m’aime +toujours. Viens, mon ami, viens que je t’embrasse, le bonheur +m’étouffe!» + +Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint +Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse qui avaient +roulé sur le parquet. + +En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l’omelette. + +«Fuis, malheureux! s’écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage; +retourne d’où tu viens, remporte ces horribles légumes et cet affreux +entremets! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un gigot à l’ail et +quatre bouteilles de vieux bourgogne.» + +Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce +changement, laissa mélancoliquement glisser l’omelette dans les +épinards, et les épinards sur le parquet. + +«Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit +d’Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse: _Non inutile +desiderium in oblatione_. + +— Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d’Artagnan, +buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un peu +ce qu’on fait là-bas.» + + + + +CHAPITRE XXVII. +LA FEMME D’ATHOS + + +«Il reste maintenant à savoir des nouvelles d’Athos, dit d’Artagnan au +fringant Aramis, quand il l’eut mis au courant de ce qui s’était passé +dans la capitale depuis leur départ, et qu’un excellent dîner leur eut +fait oublier à l’un sa thèse, à l’autre sa fatigue. + +— Croyez-vous donc qu’il lui soit arrivé malheur? demanda Aramis. Athos +est si froid, si brave et manie si habilement son épée. + +— Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le courage et +l’adresse d’Athos, mais j’aime mieux sur mon épée le choc des lances +que celui des bâtons, je crains qu’Athos n’ait été étrillé par de la +valetaille, les valets sont gens qui frappent fort et ne finissent pas +tôt. Voilà pourquoi, je vous l’avoue, je voudrais repartir le plus tôt +possible. + +— Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente +guère en état de monter à cheval. Hier, j’essayai de la discipline que +vous voyez sur ce mur et la douleur m’empêcha de continuer ce pieux +exercice. + +— C’est qu’aussi, mon cher ami, on n’a jamais vu essayer de guérir un +coup d’escopette avec des coups de martinet; mais vous étiez malade, et +la maladie rend la tête faible, ce qui fait que je vous excuse. + +— Et quand partez-vous? + +— Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et +demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble. + +— À demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous êtes, vous devez +avoir besoin de repos.» + +Le lendemain, lorsque d’Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa +fenêtre. + +«Que regardez-vous donc là? demanda d’Artagnan. + +— Ma foi! J’admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons +d’écurie tiennent en bride; c’est un plaisir de prince que de voyager +sur de pareilles montures. + +— Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car l’un +de ces chevaux est à vous. + +— Ah! bah, et lequel? + +— Celui des trois que vous voudrez: je n’ai pas de préférence. + +— Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi? + +— Sans doute. + +— Vous voulez rire, d’Artagnan. + +— Je ne ris plus depuis que vous parlez français. + +— C’est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours, cette +selle chevillée d’argent? + +— À vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre +cheval qui caracole est à Athos. + +— Peste! ce sont trois bêtes superbes. + +— Je suis flatté qu’elles soient de votre goût. + +— C’est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là? + +— À coup sûr, ce n’est point le cardinal, mais ne vous inquiétez pas +d’où ils viennent, et songez seulement qu’un des trois est votre +propriété. + +— Je prends celui que tient le valet roux. + +— À merveille! + +— Vive Dieu! s’écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma +douleur; je monterais là-dessus avec trente balles dans le corps. Ah! +sur mon âme, les beaux étriers! Holà! Bazin, venez çà, et à l’instant +même.» + +Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte. + +«Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau, et +chargez mes pistolets! dit Aramis. + +— Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d’Artagnan: il +y a des pistolets chargés dans vos fontes.» + +Bazin soupira. + +«Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d’Artagnan; on gagne le +royaume des cieux dans toutes les conditions. + +— Monsieur était déjà si bon théologien! dit Bazin presque larmoyant; +il fût devenu évêque et peut-être cardinal. + +— Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu; à quoi sert +d’être homme d’Église, je te prie? on n’évite pas pour cela d’aller +faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la première +campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing; et M. de +Nogaret de La Valette, qu’en dis-tu? il est cardinal aussi, demande à +son laquais combien de fois il lui a fait de la charpie. + +— Hélas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleversé dans +le monde aujourd’hui.» + +Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais étaient +descendus. + +«Tiens-moi l’étrier, Bazin», dit Aramis. + +Et Aramis s’élança en selle avec sa grâce et sa légèreté ordinaire; +mais après quelques voltes et quelques courbettes du noble animal, son +cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables, qu’il pâlit +et chancela. D’Artagnan qui, dans la prévision de cet accident, ne +l’avait pas perdu des yeux, s’élança vers lui, le retint dans ses bras +et le conduisit à sa chambre. + +«C’est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j’irai seul à la +recherche d’Athos. + +— Vous êtes un homme d’airain, lui dit Aramis. + +— Non, j’ai du bonheur, voilà tout, mais comment allez-vous vivre en +m’attendant? plus de thèse, plus de glose sur les doigts et les +bénédictions, hein?» + +Aramis sourit. + +«Je ferai des vers, dit-il. + +— Oui, des vers parfumés à l’odeur du billet de la suivante de Mme de +Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le consolera. Quant +au cheval, montez-le tous les jours un peu, et cela vous habituera aux +manoeuvres. + +— Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me retrouverez prêt +à vous suivre.» + +Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d’Artagnan, après avoir +recommandé son ami à Bazin et à l’hôtesse, trottait dans la direction +d’Amiens. + +Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il? + +La position dans laquelle il l’avait laissé était critique; il pouvait +bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son front, lui +arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas quelques serments +de vengeance. De tous ses amis, Athos était le plus âgé, et partant le +moins rapproché en apparence de ses goûts et de ses sympathies. + +Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L’air +noble et distingué d’Athos, ces éclairs de grandeur qui jaillissaient +de temps en temps de l’ombre où il se tenait volontairement enfermé, +cette inaltérable égalité d’humeur qui en faisait le plus facile +compagnon de la terre, cette gaieté forcée et mordante, cette bravoure +qu’on eût appelée aveugle si elle n’eût été le résultat du plus rare +sang-froid, tant de qualités attiraient plus que l’estime, plus que +l’amitié de d’Artagnan, elles attiraient son admiration. + +En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l’élégant et noble +courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait soutenir +avantageusement la comparaison; il était de taille moyenne, mais cette +taille était si admirablement prise et si bien proportionnée, que, plus +d’une fois, dans ses luttes avec Porthos, il avait fait plier le géant +dont la force physique était devenue proverbiale parmi les +mousquetaires; sa tête, aux yeux perçants, au nez droit, au menton +dessiné comme celui de Brutus, avait un caractère indéfinissable de +grandeur et de grâce; ses mains, dont il ne prenait aucun soin, +faisaient le désespoir d’Aramis, qui cultivait les siennes à grand +renfort de pâte d’amandes et d’huile parfumée; le son de sa voix était +pénétrant et mélodieux tout à la fois, et puis, ce qu’il y avait +d’indéfinissable dans Athos, qui se faisait toujours obscur et petit, +c’était cette science délicate du monde et des usages de la plus +brillante société, cette habitude de bonne maison qui perçait comme à +son insu dans ses moindres actions. + +S’agissait-il d’un repas, Athos l’ordonnait mieux qu’aucun homme du +monde, plaçant chaque convive à la place et au rang que lui avaient +faits ses ancêtres ou qu’il s’était faits lui-même. S’agissait-il de +science héraldique, Athos connaissait toutes les familles nobles du +royaume, leur généalogie, leurs alliances, leurs armes et l’origine de +leurs armes. L’étiquette n’avait pas de minuties qui lui fussent +étrangères, il savait quels étaient les droits des grands +propriétaires, il connaissait à fond la vénerie et la fauconnerie, et +un jour il avait, en causant de ce grand art, étonné le roi Louis XIII +lui-même, qui cependant y était passé maître. + +Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il montait à cheval et +faisait des armes dans la perfection. Il y a plus: son éducation avait +été si peu négligée, même sous le rapport des études scolastiques, si +rares à cette époque chez les gentilshommes, qu’il souriait aux bribes +de latin que détachait Aramis, et qu’avait l’air de comprendre Porthos; +deux ou trois fois même, au grand étonnement de ses amis, il lui était +arrivé, lorsque Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment, de +remettre un verbe à son temps et un nom à son cas. En outre, sa probité +était inattaquable, dans ce siècle où les hommes de guerre +transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience, les +amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les pauvres avec +le septième commandement de Dieu. C’était donc un homme fort +extraordinaire qu’Athos. + +Et cependant, on voyait cette nature si distinguée, cette créature si +belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la vie +matérielle, comme les vieillards tournent vers l’imbécillité physique +et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces heures étaient +fréquentes, s’éteignait dans toute sa partie lumineuse, et son côté +brillant disparaissait comme dans une profonde nuit. + +Alors, le demi-dieu évanoui, il restait à peine un homme. La tête +basse, l’oeil terne, la parole lourde et pénible, Athos regardait +pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit Grimaud, +qui, habitué à lui obéir par signes, lisait dans le regard atone de son +maître jusqu’à son moindre désir, qu’il satisfaisait aussitôt. La +réunion des quatre amis avait-elle lieu dans un de ces moments-là, un +mot, échappé avec un violent effort, était tout le contingent qu’Athos +fournissait à la conversation. En échange, Athos à lui seul buvait +comme quatre, et cela sans qu’il y parût autrement que par un +froncement de sourcil plus indiqué et par une tristesse plus profonde. + +D’Artagnan, dont nous connaissons l’esprit investigateur et pénétrant, +n’avait, quelque intérêt qu’il eût à satisfaire sa curiosité sur ce +sujet, pu encore assigner aucune cause à ce marasme, ni en noter les +occurrences. Jamais Athos ne recevait de lettres, jamais Athos ne +faisait aucune démarche qui ne fût connue de tous ses amis. + +On ne pouvait dire que ce fût le vin qui lui donnât cette tristesse, +car au contraire il ne buvait que pour combattre cette tristesse, que +ce remède, comme nous l’avons dit, rendait plus sombre encore. On ne +pouvait attribuer cet excès d’humeur noire au jeu, car, au contraire de +Porthos, qui accompagnait de ses chants ou de ses jurons toutes les +variations de la chance, Athos, lorsqu’il avait gagné, demeurait aussi +impassible que lorsqu’il avait perdu. On l’avait vu, au cercle des +mousquetaires, gagner un soir trois mille pistoles, les perdre jusqu’au +ceinturon brodé d’or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent +louis, sans que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d’une +demi-ligne, sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacrée, sans +que sa conversation, qui était agréable ce soir-là, eût cessé d’être +calme et agréable. + +Ce n’était pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une +influence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette +tristesse devenait plus intense en général vers les beaux jours de +l’année; juin et juillet étaient les mois terribles d’Athos. + +Pour le présent, il n’avait pas de chagrin, il haussait les épaules +quand on lui parlait de l’avenir; son secret était donc dans le passé, +comme on l’avait dit vaguement à d’Artagnan. + +Cette teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait encore +plus intéressant l’homme dont jamais les yeux ni la bouche, dans +l’ivresse la plus complète, n’avaient rien révélé, quelle que fût +l’adresse des questions dirigées contre lui. + +«Eh bien, pensait d’Artagnan, le pauvre Athos est peut-être mort à +cette heure, et mort par ma faute, car c’est moi qui l’ai entraîné dans +cette affaire, dont il ignorait l’origine, dont il ignorera le résultat +et dont il ne devait tirer aucun profit. + +— Sans compter, monsieur, répondait Planchet, que nous lui devons +probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crié: “Au large, +d’Artagnan! je suis pris.” Et après avoir déchargé ses deux pistolets, +quel bruit terrible il faisait avec son épée! On eût dit vingt hommes, +ou plutôt vingt diables enragés!» + +Et ces mots redoublaient l’ardeur de d’Artagnan, qui excitait son +cheval, lequel n’ayant pas besoin d’être excité emportait son cavalier +au galop. + +Vers onze heures du matin, on aperçut Amiens; à onze heures et demie, +on était à la porte de l’auberge maudite. + +D’Artagnan avait souvent médité contre l’hôte perfide une de ces bonnes +vengeances qui consolent, rien qu’en espérance. Il entra donc dans +l’hôtellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur le pommeau de +l’épée et faisant siffler sa cravache de la main droite. + +«Me reconnaissez-vous? dit-il à l’hôte, qui s’avançait pour le saluer. + +— Je n’ai pas cet honneur, Monseigneur, répondit celui-ci les yeux +encore éblouis du brillant équipage avec lequel d’Artagnan se +présentait. + +— Ah! vous ne me connaissez pas! + +— Non, Monseigneur. + +— Eh bien, deux mots vont vous rendre la mémoire. Qu’avez-vous fait de +ce gentilhomme à qui vous eûtes l’audace, voici quinze jours passés à +peu près, d’intenter une accusation de fausse monnaie?» + +L’hôte pâlit, car d’Artagnan avait pris l’attitude la plus menaçante, +et Planchet se modelait sur son maître. + +«Ah! Monseigneur, ne m’en parlez pas, s’écria l’hôte de son ton de voix +le plus larmoyant; ah! Seigneur, combien j’ai payé cette faute! Ah! +malheureux que je suis! + +— Ce gentilhomme, vous dis-je, qu’est-il devenu? + +— Daignez m’écouter, Monseigneur, et soyez clément. Voyons, +asseyez-vous, par grâce!» + +D’Artagnan, muet de colère et d’inquiétude, s’assit, menaçant comme un +juge. Planchet s’adossa fièrement à son fauteuil. + +«Voici l’histoire, Monseigneur, reprit l’hôte tout tremblant, car je +vous reconnais à cette heure; c’est vous qui êtes parti quand j’eus ce +malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous parlez. + +— Oui, c’est moi; ainsi vous voyez bien que vous n’avez pas de grâce à +attendre si vous ne dites pas toute la vérité. + +— Aussi veuillez m’écouter, et vous la saurez tout entière. + +— J’écoute. + +— J’avais été prévenu par les autorités qu’un faux-monnayeur célèbre +arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons, tous +déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos chevaux, +vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m’avait été dépeint. + +— Après, après? dit d’Artagnan, qui reconnut bien vite d’où venait le +signalement si exactement donné. + +— Je pris donc, d’après les ordres de l’autorité, qui m’envoya un +renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de +m’assurer de la personne des prétendus faux-monnayeurs. + +— Encore! dit d’Artagnan, à qui ce mot de faux-monnayeur échauffait +terriblement les oreilles. + +— Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais elles sont +justement mon excuse. L’autorité m’avait fait peur, et vous savez qu’un +aubergiste doit ménager l’autorité. + +— Mais encore une fois, ce gentilhomme, où est-il? qu’est-il devenu? +Est-il mort? est-il vivant? + +— Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous +savez, et dont votre départ précipité, ajouta l’hôte avec une finesse +qui n’échappa point à d’Artagnan, semblait autoriser l’issue. Ce +gentilhomme votre ami se défendit en désespéré. Son valet, qui, par un +malheur imprévu, avait cherché querelle aux gens de l’autorité, +déguisés en garçons d’écurie… + +— Ah! misérable! s’écria d’Artagnan, vous étiez tous d’accord, et je ne +sais à quoi tient que je ne vous extermine tous! + +— Hélas! non, Monseigneur, nous n’étions pas tous d’accord, et vous +l’allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point l’appeler par +le nom honorable qu’il porte sans doute, mais nous ignorons ce nom), +monsieur votre ami, après avoir mis hors de combat deux hommes de ses +deux coups de pistolet, battit en retraite en se défendant avec son +épée dont il estropia encore un de mes hommes, et d’un coup du plat de +laquelle il m’étourdit. + +— Mais, bourreau, finiras-tu? dit d’Artagnan. Athos, que devient Athos? + +— En battant en retraite, comme j’ai dit à Monseigneur, il trouva +derrière lui l’escalier de la cave, et comme la porte était ouverte, il +tira la clef à lui et se barricada en dedans. Comme on était sûr de le +retrouver là, on le laissa libre. + +— Oui, dit d’Artagnan, on ne tenait pas tout à fait à le tuer, on ne +cherchait qu’à l’emprisonner. + +— Juste Dieu! à l’emprisonner, Monseigneur? il s’emprisonna bien +lui-même, je vous le jure. D’abord il avait fait de rude besogne, un +homme était tué sur le coup et deux autres étaient blessés grièvement. +Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs camarades, et +jamais je n’ai plus entendu parler ni des uns, ni des autres. Moi-même, +quand je repris mes sens, j’allai trouver M. le gouverneur, auquel je +racontai tout ce qui s’était passé, et auquel je demandai ce que je +devais faire du prisonnier. Mais M. le gouverneur eut l’air de tomber +des nues; il me dit qu’il ignorait complètement ce que je voulais dire, +que les ordres qui m’étaient parvenus n’émanaient pas de lui et que si +j’avais le malheur de dire à qui que ce fût qu’il était pour quelque +chose dans toute cette échauffourée, il me ferait pendre. Il paraît que +je m’étais trompé, monsieur, que j’avais arrêté l’un pour l’autre, et +que celui qu’on devait arrêter était sauvé. + +— Mais Athos? s’écria d’Artagnan, dont l’impatience se doublait de +l’abandon où l’autorité laissait la chose; Athos, qu’est-il devenu? + +— Comme j’avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier, reprit +l’aubergiste, je m’acheminai vers la cave afin de lui rendre sa +liberté. Ah! monsieur, ce n’était plus un homme, c’était un diable. À +cette proposition de liberté, il déclara que c’était un piège qu’on lui +tendait et qu’avant de sortir il entendait imposer ses conditions. Je +lui dis bien humblement, car je ne me dissimulais pas la mauvaise +position où je m’étais mis en portant la main sur un mousquetaire de Sa +Majesté, je lui dis que j’étais prêt à me soumettre à ses conditions. + +«— D’abord, dit-il, je veux qu’on me rende mon valet tout armé.» + +«On s’empressa d’obéir à cet ordre; car vous comprenez bien, monsieur, +que nous étions disposés à faire tout ce que voudrait votre ami. M. +Grimaud (il a dit ce nom, celui-là, quoiqu’il ne parle pas beaucoup), +M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout blessé qu’il était; alors, +son maître l’ayant reçu, rebarricada la porte et nous ordonna de rester +dans notre boutique. + +— Mais enfin, s’écria d’Artagnan, où est-il? où est Athos? + +— Dans la cave, monsieur. + +— Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce temps-là? + +— Bonté divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave! vous ne +savez donc pas ce qu’il y fait, dans la cave! Ah! si vous pouviez l’en +faire sortir, monsieur, je vous en serais reconnaissant toute ma vie, +vous adorerais comme mon patron. + +— Alors il est là, je le retrouverai là? + +— Sans doute, monsieur, il s’est obstiné à y rester. Tous les jours, on +lui passe par le soupirail du pain au bout d’une fourche, et de la +viande quand il en demande; mais, hélas! ce n’est pas de pain et de +viande qu’il fait la plus grande consommation. Une fois, j’ai essayé de +descendre avec deux de mes garçons, mais il est entré dans une terrible +fureur. J’ai entendu le bruit de ses pistolets qu’il armait et de son +mousqueton qu’armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions +quelles étaient leurs intentions, le maître a répondu qu’ils avaient +quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu’ils les tireraient +jusqu’au dernier plutôt que de permettre qu’un seul de nous mît le pied +dans la cave. Alors, monsieur, j’ai été me plaindre au gouverneur, +lequel m’a répondu que je n’avais que ce que je méritais, et que cela +m’apprendrait à insulter les honorables seigneurs qui prenaient gîte +chez moi. + +— De sorte que, depuis ce temps?… reprit d’Artagnan ne pouvant +s’empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte. + +— De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci, nous +menons la vie la plus triste qui se puisse voir; car, monsieur, il faut +que vous sachiez que toutes nos provisions sont dans la cave; il y a +notre vin en bouteilles et notre vin en pièce, la bière, l’huile et les +épices, le lard et les saucissons; et comme il nous est défendu d’y +descendre, nous sommes forcés de refuser le boire et le manger aux +voyageurs qui nous arrivent, de sorte que tous les jours notre +hôtellerie se perd. Encore une semaine avec votre ami dans ma cave, et +nous sommes ruinés. + +— Et ce sera justice, drôle. Ne voyait-on pas bien, à notre mine, que +nous étions gens de qualité et non faussaires, dites? + +— Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l’hôte. Mais tenez, tenez, +le voilà qui s’emporte. + +— Sans doute qu’on l’aura troublé, dit d’Artagnan. + +— Mais il faut bien qu’on le trouble, s’écria l’hôte; il vient de nous +arriver deux gentilshommes anglais. + +— Eh bien? + +— Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez, monsieur; +ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura sollicité de M. +Athos la permission d’entrer pour satisfaire ces messieurs; et il aura +refusé comme de coutume. Ah! bonté divine! voilà le sabbat qui +redouble!» + +D’Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du côté de la cave; +il se leva et, précédé de l’hôte qui se tordait les mains, et suivi de +Planchet qui tenait son mousqueton tout armé, il s’approcha du lieu de +la scène. + +Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fait une longue +course et mouraient de faim et de soif. + +«Mais c’est une tyrannie, s’écriaient-ils en très bon français, quoique +avec un accent étranger, que ce maître fou ne veuille pas laisser à ces +bonnes gens l’usage de leur vin. Ça, nous allons enfoncer la porte, et +s’il est trop enragé, eh bien! nous le tuerons. + +— Tout beau, messieurs! dit d’Artagnan en tirant ses pistolets de sa +ceinture; vous ne tuerez personne, s’il vous plaît. + +— Bon, bon, disait derrière la porte la voix calme d’Athos, qu’on les +laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous allons +voir.» + +Tout braves qu’ils paraissaient être, les deux gentilshommes anglais se +regardèrent en hésitant; on eût dit qu’il y avait dans cette cave un de +ces ogres faméliques, gigantesques héros des légendes populaires, et +dont nul ne force impunément la caverne. + +Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent honte +de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq ou six +marches dont se composait l’escalier et donna dans la porte un coup de +pied à fendre une muraille. + +«Planchet, dit d’Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de +celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah! +messieurs! vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en donner! + +— Mon Dieu, s’écria la voix creuse d’Athos, j’entends d’Artagnan, ce me +semble. + +— En effet, dit d’Artagnan en haussant la voix à son tour, c’est +moi-même, mon ami. + +— Ah! bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces enfonceurs +de portes.» + +Les gentilshommes avaient mis l’épée à la main, mais ils se trouvaient +pris entre deux feux; ils hésitèrent un instant encore; mais, comme la +première fois, l’orgueil l’emporta, et un second coup de pied fit +craquer la porte dans toute sa hauteur. + +«Range-toi, d’Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais +tirer. + +— Messieurs, dit d’Artagnan, que la réflexion n’abandonnait jamais, +messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous engagez là dans +une mauvaise affaire, et vous allez être criblés. Voici mon valet et +moi qui vous lâcherons trois coups de feu, autant vous arriveront de la +cave; puis nous aurons encore nos épées, dont, je vous assure, mon ami +et moi nous jouons passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les +miennes. Tout à l’heure vous aurez à boire, je vous en donne ma parole. + +— S’il en reste», grogna la voix railleuse d’Athos. + +L’hôtelier sentit une sueur froide couler le long de son échine. + +«Comment, s’il en reste! murmura-t-il. + +— Que diable! il en restera, reprit d’Artagnan; soyez donc tranquille, +à eux deux ils n’auront pas bu toute la cave. Messieurs, remettez vos +épées au fourreau. + +— Eh bien, vous, remettez vos pistolets à votre ceinture. + +— Volontiers.» + +Et d’Artagnan donna l’exemple. Puis, se retournant vers Planchet, il +lui fit signe de désarmer son mousqueton. + +Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs épées au +fourreau. On leur raconta l’histoire de l’emprisonnement d’Athos. Et +comme ils étaient bons gentilshommes, ils donnèrent tort à l’hôtelier. + +«Maintenant, messieurs, dit d’Artagnan, remontez chez vous, et, dans +dix minutes, je vous réponds qu’on vous y portera tout ce que vous +pourrez désirer.» + +Les Anglais saluèrent et sortirent. + +«Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d’Artagnan, +ouvrez-moi la porte, je vous en prie. + +— À l’instant même», dit Athos. + +Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqués et de poutres +gémissantes: c’étaient les contrescarpes et les bastions d’Athos, que +l’assiégé démolissait lui-même. + +Un instant après, la porte s’ébranla, et l’on vit paraître la tête pâle +d’Athos qui, d’un coup d’oeil rapide, explorait les environs. + +D’Artagnan se jeta à son cou et l’embrassa tendrement puis il voulut +l’entraîner hors de ce séjour humide, alors il s’aperçut qu’Athos +chancelait. + +«Vous êtes blessé? lui dit-il. + +— Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voilà tout, et jamais +homme n’a mieux fait ce qu’il fallait pour cela. Vive Dieu! mon hôte, +il faut que j’en aie bu au moins pour ma part cent cinquante +bouteilles. + +— Miséricorde! s’écria l’hôte, si le valet en a bu la moitié du maître +seulement, je suis ruiné. + +— Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas permis +le même ordinaire que moi; il a bu à la pièce seulement; tenez, je +crois qu’il a oublié de remettre le fosset. Entendez- vous? cela +coule.» + +D’Artagnan partit d’un éclat de rire qui changea le frisson de l’hôte +en fièvre chaude. + +En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maître, le +mousqueton sur l’épaule, la tête tremblante, comme ces satyres ivres +des tableaux de Rubens. Il était arrosé par-devant et par- derrière +d’une liqueur grasse que l’hôte reconnut pour être sa meilleure huile +d’olive. + +Le cortège traversa la grande salle et alla s’installer dans la +meilleure chambre de l’auberge, que d’Artagnan occupa d’autorité. + +Pendant ce temps, l’hôte et sa femme se précipitèrent avec des lampes +dans la cave, qui leur avait été si longtemps interdite et où un +affreux spectacle les attendait. + +Au-delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour +sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles +vides entassées selon toutes les règles de l’art stratégique, on voyait +çà et là, nageant dans les mares d’huile et de vin, les ossements de +tous les jambons mangés, tandis qu’un amas de bouteilles cassées +jonchait tout l’angle gauche de la cave et qu’un tonneau, dont le +robinet était resté ouvert, perdait par cette ouverture les dernières +gouttes de son sang. L’image de la dévastation et de la mort, comme dit +le poète de l’Antiquité, régnait là comme sur un champ de bataille. + +Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient à peine. + +Alors les hurlements de l’hôte et de l’hôtesse percèrent la voûte de la +cave, d’Artagnan lui-même en fut ému. Athos ne tourna pas même la tête. + +Mais à la douleur succéda la rage. L’hôte s’arma d’une broche et, dans +son désespoir, s’élança dans la chambre où les deux amis s’étaient +retirés. + +«Du vin! dit Athos en apercevant l’hôte. + +— Du vin! s’écria l’hôte stupéfait, du vin! mais vous m’en avez bu pour +plus de cent pistoles; mais je suis un homme ruiné, perdu, anéanti! + +— Bah! dit Athos, nous sommes constamment restés sur notre soif. + +— Si vous vous étiez contentés de boire, encore; mais vous avez cassé +toutes les bouteilles. + +— Vous m’avez poussé sur un tas qui a dégringolé. C’est votre faute. + +— Toute mon huile est perdue! + +— L’huile est un baume souverain pour les blessures, et il fallait bien +que ce pauvre Grimaud pansât celles que vous lui avez faites. + +— Tous mes saucissons rongés! + +— Il y a énormément de rats dans cette cave. + +— Vous allez me payer tout cela, cria l’hôte exaspéré. + +— Triple drôle!» dit Athos en se soulevant. Mais il retomba aussitôt; +il venait de donner la mesure de ses forces. D’Artagnan vint à son +secours en levant sa cravache. + +L’hôte recula d’un pas et se mit à fondre en larmes. + +«Cela vous apprendra, dit d’Artagnan, à traiter d’une façon plus +courtoise les hôtes que Dieu vous envoie. + +— Dieu…, dites le diable! + +— Mon cher ami, dit d’Artagnan, si vous nous rompez encore les +oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre cave, +et nous verrons si véritablement le dégât est aussi grand que vous le +dites. + +— Eh bien, oui, messieurs, dit l’hôte, j’ai tort, je l’avoue; mais à +tout péché miséricorde; vous êtes des seigneurs et je suis un pauvre +aubergiste, vous aurez pitié de moi. + +— Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le coeur, et +les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait de tes +futailles. On n’est pas si diable qu’on en a l’air. Voyons, viens ici +et causons.» + +L’hôte s’approcha avec inquiétude. + +«Viens, te dis-je, et n’aie pas peur, continua Athos. Au moment où +j’allais te payer, j’avais posé ma bourse sur la table. + +— Oui, Monseigneur. + +— Cette bourse contenait soixante pistoles, où est-elle? + +— Déposée au greffe, Monseigneur: on avait dit que c’était de la fausse +monnaie. + +— Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante pistoles. + +— Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lâche pas ce qu’il tient. +Si c’était de la fausse monnaie, il y aurait encore de l’espoir; mais +malheureusement ce sont de bonnes pièces. + +— Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas, +d’autant plus qu’il ne me reste pas une livre. + +— Voyons, dit d’Artagnan, l’ancien cheval d’Athos, où est-il? + +— À l’écurie. + +— Combien vaut-il? + +— Cinquante pistoles tout au plus. + +— Il en vaut quatre-vingts; prends-le, et que tout soit dit. + +— Comment! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet? et sur +quoi ferai-je la campagne? sur Grimaud? + +— Je t’en amène un autre, dit d’Artagnan. + +— Un autre? + +— Et magnifique! s’écria l’hôte. + +— Alors, s’il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le vieux, +et à boire! + +— Duquel? demanda l’hôte tout à fait rasséréné. + +— De celui qui est au fond, près des lattes; il en reste encore +vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma chute. +Montez-en six. + +— Mais c’est un foudre que cet homme! dit l’hôte à part lui; s’il reste +seulement quinze jours ici, et qu’il paie ce qu’il boira, je rétablirai +mes affaires. + +— Et n’oublie pas, continua d’Artagnan, de monter quatre bouteilles du +pareil aux deux seigneurs anglais. + +— Maintenant, dit Athos, en attendant qu’on nous apporte du vin, +conte-moi, d’Artagnan, ce que sont devenus les autres; voyons.» + +D’Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos dans son lit +avec une foulure, et Aramis à une table entre les deux théologiens. +Comme il achevait, l’hôte rentra avec les bouteilles demandées et un +jambon qui, heureusement pour lui, était resté hors de la cave. + +«C’est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de d’Artagnan, +voilà pour Porthos et pour Aramis; mais vous, mon ami, qu’avez-vous et +que vous est-il arrivé personnellement? Je vous trouve un air sinistre. + +— Hélas! dit d’Artagnan, c’est que je suis le plus malheureux de nous +tous, moi! + +— Toi malheureux, d’Artagnan! dit Athos. Voyons, comment es-tu +malheureux? Dis-moi cela. + +— Plus tard, dit d’Artagnan. + +— Plus tard! et pourquoi plus tard? parce que tu crois que je suis +ivre, d’Artagnan? Retiens bien ceci: je n’ai jamais les idées plus +nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles.» + +D’Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux. + +Athos l’écouta sans sourciller; puis, lorsqu’il eut fini: + +«Misères que tout cela, dit Athos, misères!» + +C’était le mot d’Athos. + +«Vous dites toujours misères! mon cher Athos, dit d’Artagnan; cela vous +sied bien mal, à vous qui n’avez jamais aimé.» + +L’oeil mort d’Athos s’enflamma soudain, mais ce ne fut qu’un éclair, il +redevint terne et vague comme auparavant. + +«C’est vrai, dit-il tranquillement, je n’ai jamais aimé, moi. + +— Vous voyez bien alors, coeur de pierre, dit d’Artagnan, que vous avez +tort d’être dur pour nous autres coeurs tendres. + +— Coeurs tendres, coeurs percés, dit Athos. + +— Que dites-vous? + +— Je dis que l’amour est une loterie où celui qui gagne, gagne la mort! +Vous êtes bien heureux d’avoir perdu, croyez-moi, mon cher d’Artagnan. +Et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de perdre toujours. + +— Elle avait l’air de si bien m’aimer! + +— Elle en avait l’air. + +— Oh! elle m’aimait. + +— Enfant! il n’y a pas un homme qui n’ait cru comme vous que sa +maîtresse l’aimait, et il n’y a pas un homme qui n’ait été trompé par +sa maîtresse. + +— Excepté vous, Athos, qui n’en avez jamais eu. + +— C’est vrai, dit Athos après un moment de silence, je n’en ai jamais +eu, moi. Buvons! + +— Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d’Artagnan, instruisez-moi, +soutenez-moi; j’ai besoin de savoir et d’être consolé. + +— Consolé de quoi? + +— De mon malheur. + +— Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les épaules; je serais +curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais une histoire +d’amour. + +— Arrivée à vous? + +— Ou à un de mes amis, qu’importe! + +— Dites, Athos, dites. + +— Buvons, nous ferons mieux. + +— Buvez et racontez. + +— Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son verre, +les deux choses vont à merveille ensemble. + +— J’écoute», dit d’Artagnan. + +Athos se recueillit, et, à mesure qu’il se recueillait, d’Artagnan le +voyait pâlir; il en était à cette période de l’ivresse où les buveurs +vulgaires tombent et dorment. Lui, il rêvait tout haut sans dormir. Ce +somnambulisme de l’ivresse avait quelque chose d’effrayant. + +«Vous le voulez absolument? demanda-t-il. + +— Je vous en prie, dit d’Artagnan. + +— Qu’il soit fait donc comme vous le désirez. Un de mes amis, un de mes +amis, entendez-vous bien! pas moi, dit Athos en s’interrompant avec un +sourire sombre; un des comtes de ma province, c’est-à-dire du Berry, +noble comme un Dandolo ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq +ans d’une jeune fille de seize, belle comme les amours. À travers la +naïveté de son âge perçait un esprit ardent, un esprit non pas de +femme, mais de poète; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait +dans un petit bourg, près de son frère qui était curé. Tous deux +étaient arrivés dans le pays: ils venaient on ne savait d’où; mais en +la voyant si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait pas +à leur demander d’où ils venaient. Du reste, on les disait de bonne +extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la +séduire ou la prendre de force, à son gré, il était le maître; qui +serait venu à l’aide de deux étrangers, de deux inconnus? +Malheureusement il était honnête homme, il l’épousa. Le sot, le niais, +l’imbécile! + +— Mais pourquoi cela, puisqu’il l’aimait? demanda d’Artagnan. + +— Attendez donc, dit Athos. Il l’emmena dans son château, et en fit la +première dame de sa province; et il faut lui rendre justice, elle +tenait parfaitement son rang. + +— Eh bien? demanda d’Artagnan. + +— Eh bien, un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua +Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et +s’évanouit; le comte s’élança à son secours, et comme elle étouffait +dans ses habits, il les fendit avec son poignard et lui découvrit +l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan? dit Athos +avec un grand éclat de rire. + +— Puis-je le savoir? demanda d’Artagnan. + +— Une fleur de lis, dit Athos. Elle était marquée!» + +Et Athos vida d’un seul trait le verre qu’il tenait à la main. + +«Horreur! s’écria d’Artagnan, que me dites-vous là? + +— La vérité. Mon cher, l’ange était un démon. La pauvre fille avait +volé. + +— Et que fit le comte? + +— Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de +justice basse et haute: il acheva de déchirer les habits de la +comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre. + +— Ciel! Athos! un meurtre! s’écria d’Artagnan. + +— Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pâle comme la mort. Mais on +me laisse manquer de vin, ce me semble.» + +Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l’approcha +de sa bouche et la vida d’un seul trait, comme il eût fait d’un verre +ordinaire. + +Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains; d’Artagnan demeura +devant lui, saisi d’épouvante. + +«Cela m’a guéri des femmes belles, poétiques et amoureuses, dit Athos +en se relevant et sans songer à continuer l’apologue du comte. Dieu +vous en accorde autant! Buvons! + +— Ainsi elle est morte? balbutia d’Artagnan. + +— Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drôle, cria +Athos, nous ne pouvons plus boire! + +— Et son frère? ajouta timidement d’Artagnan. + +— Son frère? reprit Athos. + +— Oui, le prêtre? + +— Ah! je m’en informai pour le faire pendre à son tour; mais il avait +pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille. + +— A-t-on su au moins ce que c’était que ce misérable? + +— C’était sans doute le premier amant et le complice de la belle, un +digne homme qui avait fait semblant d’être curé peut-être pour marier +sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé, je l’espère. + +— Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d’Artagnan, tout étourdi de cette +horrible aventure. + +— Mangez donc de ce jambon, d’Artagnan, il est exquis, dit Athos en +coupant une tranche qu’il mit sur l’assiette du jeune homme. Quel +malheur qu’il n’y en ait pas eu seulement quatre comme celui- là dans +la cave! j’aurais bu cinquante bouteilles de plus.» + +D’Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l’eût +rendu fou; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit semblant +de s’endormir. + +«Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant en +pitié, et pourtant celui-là est des meilleurs!…» + + + + +CHAPITRE XXVIII. +RETOUR + + +D’Artagnan était resté étourdi de la terrible confidence d’Athos; +cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans cette +demi-révélation; d’abord elle avait été faite par un homme tout à fait +ivre à un homme qui l’était à moitié, et cependant, malgré ce vague que +fait monter au cerveau la fumée de deux ou trois bouteilles de +bourgogne, d’Artagnan, en se réveillant le lendemain matin, avait +chaque parole d’Athos aussi présente à son esprit que si, à mesure +qu’elles étaient tombées de sa bouche, elles s’étaient imprimées dans +son esprit. Tout ce doute ne lui donna qu’un plus vif désir d’arriver à +une certitude, et il passa chez son ami avec l’intention bien arrêtée +de renouer sa conversation de la veille mais il trouva Athos de sens +tout à fait rassis, c’est-à-dire le plus fin et le plus impénétrable +des hommes. + +Au reste, le mousquetaire, après avoir échangé avec lui une poignée de +main, alla le premier au-devant de sa pensée. + +«J’étais bien ivre hier, mon cher d’Artagnan, dit-il, j’ai senti cela +ce matin à ma langue, qui était encore fort épaisse, et à mon pouls qui +était encore fort agité; je parie que j’ai dit mille extravagances.» + +Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixité qui +l’embarrassa. + +«Mais non pas, répliqua d’Artagnan, et, si je me le rappelle bien, vous +n’avez rien dit que de fort ordinaire. + +— Ah! vous m’étonnez! Je croyais vous avoir raconté une histoire des +plus lamentables.» + +Et il regardait le jeune homme comme s’il eût voulu lire au plus +profond de son coeur. + +«Ma foi! dit d’Artagnan, il paraît que j’étais encore plus ivre que +vous, puisque je ne me souviens de rien.» + +Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit: + +«Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, mon cher ami, que chacun a son +genre d’ivresse, triste ou gaie, moi j’ai l’ivresse triste, et, quand +une fois je suis gris, ma manière est de raconter toutes les histoires +lugubres que ma sotte nourrice m’a inculquées dans le cerveau. C’est +mon défaut; défaut capital, j’en conviens; mais, à cela près, je suis +bon buveur.» + +Athos disait cela d’une façon si naturelle, que d’Artagnan fut ébranlé +dans sa conviction. + +«Oh! c’est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant de +ressaisir la vérité, c’est donc cela que je me souviens, comme, au +reste, on se souvient d’un rêve, que nous avons parlé de pendus. + +— Ah! vous voyez bien, dit Athos en pâlissant et cependant en essayant +de rire, j’en étais sûr, les pendus sont mon cauchemar, à moi. + +— Oui, oui, reprit d’Artagnan, et voilà la mémoire qui me revient; oui, +il s’agissait… attendez donc… il s’agissait d’une femme. + +— Voyez, répondit Athos en devenant presque livide, c’est ma grande +histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-là, c’est que je +suis ivre mort. + +— Oui, c’est cela, dit d’Artagnan, l’histoire de la femme blonde, +grande et belle, aux yeux bleus. + +— Oui, et pendue. + +— Par son mari, qui était un seigneur de votre connaissance, continua +d’Artagnan en regardant fixement Athos. + +— Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand on ne +sait plus ce que l’on dit, reprit Athos en haussant les épaules, comme +s’il se fût pris lui-même en pitié. Décidément, je ne veux plus me +griser, d’Artagnan, c’est une trop mauvaise habitude.» + +D’Artagnan garda le silence. + +Puis Athos, changeant tout à coup de conversation: + +«À propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m’avez amené. + +— Est-il de votre goût? demanda d’Artagnan. + +— Oui, mais ce n’était pas un cheval de fatigue. + +— Vous vous trompez; j’ai fait avec lui dix lieues en moins d’une heure +et demie, et il n’y paraissait pas plus que s’il eût fait le tour de la +place Saint-Sulpice. + +— Ah çà, vous allez me donner des regrets. + +— Des regrets? + +— Oui, je m’en suis défait. + +— Comment cela? + +— Voici le fait: ce matin, je me suis réveillé à six heures, vous +dormiez comme un sourd, et je ne savais que faire; j’étais encore tout +hébété de notre débauche d’hier; je descendis dans la grande salle, et +j’avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval à un maquignon, le +sien étant mort hier d’un coup de sang. Je m’approchai de lui, et comme +je vis qu’il offrait cent pistoles d’un alezan brûlé: «Par Dieu, lui +dis-je, mon gentilhomme, moi aussi j’ai un cheval à vendre. + +«— Et très beau même, dit-il, je l’ai vu hier, le valet de votre ami le +tenait en main. + +«— Trouvez-vous qu’il vaille cent pistoles? + +«— Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-là? + +«— Non, mais je vous le joue. + +«— Vous me le jouez? + +«— Oui. + +«— À quoi? + +«— Aux dés.» + +«Ce qui fut dit fut fait; et j’ai perdu le cheval. Ah! mais par +exemple, continua Athos, j’ai regagné le caparaçon.» + +D’Artagnan fit une mine assez maussade. + +«Cela vous contrarie? dit Athos. + +— Mais oui, je vous l’avoue, reprit d’Artagnan; ce cheval devait servir +à nous faire reconnaître un jour de bataille; c’était un gage, un +souvenir. Athos, vous avez eu tort. + +— Eh! mon cher ami, mettez-vous à ma place, reprit le mousquetaire; je +m’ennuyais à périr, moi, et puis, d’honneur, je n’aime pas les chevaux +anglais. Voyons, s’il ne s’agit que d’être reconnu par quelqu’un, eh +bien, la selle suffira; elle est assez remarquable. Quant au cheval, +nous trouverons quelque excuse pour motiver sa disparition. Que diable! +un cheval est mortel; mettons que le mien a eu la morve ou le farcin.» + +D’Artagnan ne se déridait pas. + +«Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir à +ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire. + +— Qu’avez-vous donc fait encore? + +— Après avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup, l’idée +me vint de jouer le vôtre. + +— Oui, mais vous vous en tîntes, j’espère, à l’idée? + +— Non pas, je la mis à exécution à l’instant même. + +— Ah! par exemple! s’écria d’Artagnan inquiet. + +— Je jouai, et je perdis. + +— Mon cheval? + +— Votre cheval; sept contre huit; faute d’un point…, vous connaissez le +proverbe. + +— Athos, vous n’êtes pas dans votre bon sens, je vous jure! + +— Mon cher, c’était hier, quand je vous contais mes sottes histoires, +qu’il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le perdis donc avec +tous les équipages et harnais possibles. + +— Mais c’est affreux! + +— Attendez donc, vous n’y êtes point, je ferais un joueur excellent, si +je ne m’entêtais pas; mais je m’entête, c’est comme quand je bois; je +m’entêtai donc… + +— Mais que pûtes-vous jouer, il ne vous restait plus rien? + +— Si fait, si fait, mon ami; il nous restait ce diamant qui brille à +votre doigt, et que j’avais remarqué hier. + +— Ce diamant! s’écria d’Artagnan, en portant vivement la main à sa +bague. + +— Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon +propre compte, je l’avais estimé mille pistoles. + +— J’espère, dit sérieusement d’Artagnan à demi mort de frayeur, que +vous n’avez aucunement fait mention de mon diamant? + +— Au contraire, cher ami; vous comprenez, ce diamant devenait notre +seule ressource; avec lui, je pouvais regagner nos harnais et nos +chevaux, et, de plus, l’argent pour faire la route. + +— Athos, vous me faites frémir! s’écria d’Artagnan. + +— Je parlai donc de votre diamant à mon partenaire, lequel l’avait +aussi remarqué. Que diable aussi, mon cher, vous portez à votre doigt +une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu’on y fasse attention! +Impossible! + +— Achevez, mon cher; achevez! dit d’Artagnan, car, d’honneur! avec +votre sang-froid, vous me faites mourir! + +— Nous divisâmes donc ce diamant en dix parties de cent pistoles +chacune. + +— Ah! vous voulez rire et m’éprouver? dit d’Artagnan que la colère +commençait à prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille, dans +_l’Iliade_. + +— Non, je ne plaisante pas, mordieu! j’aurais bien voulu vous y voir, +vous! il y avait quinze jours que je n’avais envisagé face humaine et +que j’étais là à m’abrutir en m’abouchant avec des bouteilles. + +— Ce n’est point une raison pour jouer mon diamant, cela? répondit +d’Artagnan en serrant sa main avec une crispation nerveuse. + +— Écoutez donc la fin; dix parties de cent pistoles chacune en dix +coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize coups! +Le nombre 13 m’a toujours été fatal, c’était le 13 du mois de juillet +que… + +— Ventrebleu! s’écria d’Artagnan en se levant de table, l’histoire du +jour lui faisant oublier celle de la veille. + +— Patience, dit Athos, j’avais un plan. L’Anglais était un original, je +l’avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud m’avait averti +qu’il lui avait fait des propositions pour entrer à son service. Je lui +joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divisé en dix portions. + +— Ah! pour le coup! dit d’Artagnan éclatant de rire malgré lui. + +— Grimaud lui-même, entendez-vous cela! et avec les dix parts de +Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le diamant. +Dites maintenant que la persistance n’est pas une vertu. + +— Ma foi, c’est très drôle! s’écria d’Artagnan consolé et se tenant les +côtes de rire. + +— Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitôt à jouer +sur le diamant. + +— Ah! diable, dit d’Artagnan assombri de nouveau. + +— J’ai regagné vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais, puis +mon cheval, puis reperdu. Bref, j’ai rattrapé votre harnais, puis le +mien. Voilà où nous en sommes. C’est un coup superbe; aussi je m’en +suis tenu là.» + +D’Artagnan respira comme si on lui eût enlevé l’hôtellerie de dessus la +poitrine. + +«Enfin, le diamant me reste? dit-il timidement. + +— Intact! cher ami; plus les harnais de votre Bucéphale et du mien. + +— Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux? + +— J’ai une idée sur eux. + +— Athos, vous me faites frémir. + +— Écoutez, vous n’avez pas joué depuis longtemps, vous, d’Artagnan? + +— Et je n’ai point l’envie de jouer. + +— Ne jurons de rien. Vous n’avez pas joué depuis longtemps, disais-je, +vous devez donc avoir la main bonne. + +— Eh bien, après? + +— Eh bien, l’Anglais et son compagnon sont encore là. J’ai remarqué +qu’ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous paraissez tenir à +votre cheval. A votre place, je jouerais vos harnais contre votre +cheval. + +— Mais il ne voudra pas un seul harnais. + +— Jouez les deux, pardieu! je ne suis point un égoïste comme vous, moi. + +— Vous feriez cela? dit d’Artagnan indécis, tant la confiance d’Athos +commençait à le gagner à son insu. + +— Parole d’honneur, en un seul coup. + +— Mais c’est qu’ayant perdu les chevaux, je tenais énormément à +conserver les harnais. + +— Jouez votre diamant, alors. + +— Oh! ceci, c’est autre chose; jamais, jamais. + +— Diable! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet; mais +comme cela a déjà été fait, l’Anglais ne voudrait peut-être plus. + +— Décidément, mon cher Athos, dit d’Artagnan, j’aime mieux ne rien +risquer. + +— C’est dommage, dit froidement Athos, l’Anglais est cousu de pistoles. +Eh! mon Dieu, essayez un coup, un coup est bientôt joué. + +— Et si je perds? + +— Vous gagnerez. + +— Mais si je perds? + +— Eh bien, vous donnerez les harnais. + +— Va pour un coup», dit d’Artagnan. + +Athos se mit en quête de l’Anglais et le trouva dans l’écurie, où il +examinait les harnais d’un oeil de convoitise. L’occasion était bonne. +Il fit ses conditions: les deux harnais contre un cheval ou cent +pistoles, à choisir. L’Anglais calcula vite: les deux harnais valaient +trois cents pistoles à eux deux; il topa. + +D’Artagnan jeta les dés en tremblant et amena le nombre trois; sa +pâleur effraya Athos, qui se contenta de dire: + +«Voilà un triste coup, compagnon; vous aurez les chevaux tout +harnachés, monsieur.» + +L’Anglais, triomphant, ne se donna même la peine de rouler les dés, il +les jeta sur la table sans regarder, tant il était sûr de la victoire; +d’Artagnan s’était détourné pour cacher sa mauvaise humeur. + +«Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup de dés +est extraordinaire, et je ne l’ai vu que quatre fois dans ma vie: deux +as!» + +L’Anglais regarda et fut saisi d’étonnement, d’Artagnan regarda et fut +saisi de plaisir. + +«Oui, continua Athos, quatre fois seulement: une fois chez M. de +Créquy; une autre fois chez moi, à la campagne, dans mon château de… +quand j’avais un château; une troisième fois chez M. de Tréville, où il +nous surprit tous; enfin une quatrième fois au cabaret, où il échut à +moi et où je perdis sur lui cent louis et un souper. + +— Alors, monsieur reprend son cheval, dit l’Anglais. + +— Certes, dit d’Artagnan. + +— Alors il n’y a pas de revanche? + +— Nos conditions disaient: pas de revanche, vous vous le rappelez? + +— C’est vrai; le cheval va être rendu à votre valet, monsieur. + +— Un moment, dit Athos; avec votre permission, monsieur, je demande à +dire un mot à mon ami. + +— Dites.» + +Athos tira d’Artagnan à part. + +«Eh bien, lui dit d’Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu veux +que je joue, n’est-ce pas? + +— Non, je veux que vous réfléchissiez. + +— À quoi? + +— Vous allez reprendre le cheval, n’est-ce pas? + +— Sans doute. + +— Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles; vous savez que vous +avez joué les harnais contre le cheval ou cent pistoles, à votre choix. + +— Oui. + +— Je prendrais les cent pistoles. + +— Eh bien, moi, je prends le cheval. + +— Et vous avez tort, je vous le répète; que ferons-nous d’un cheval +pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe; nous aurions l’air des +deux fils Aymon qui ont perdu leurs frères; vous ne pouvez pas +m’humilier en chevauchant près de moi, en chevauchant sur ce magnifique +destrier. Moi, sans balancer un seul instant, je prendrais les cent +pistoles, nous avons besoin d’argent pour revenir à Paris. + +— Je tiens à ce cheval, Athos. + +— Et vous avez tort, mon ami; un cheval prend un écart, un cheval bute +et se couronne, un cheval mange dans un râtelier où a mangé un cheval +morveux: voilà un cheval ou plutôt cent pistoles perdues; il faut que +le maître nourrisse son cheval, tandis qu’au contraire cent pistoles +nourrissent leur maître. + +— Mais comment reviendrons-nous? + +— Sur les chevaux de nos laquais, pardieu! on verra toujours bien à +l’air de nos figures que nous sommes gens de condition. + +— La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu’Aramis et +Porthos caracoleront sur leurs chevaux! + +— Aramis! Porthos! s’écria Athos, et il se mit à rire. + +— Quoi? demanda d’Artagnan, qui ne comprenait rien à l’hilarité de son +ami. + +— Bien, bien, continuons, dit Athos. + +— Ainsi, votre avis…? + +— Est de prendre les cent pistoles, d’Artagnan; avec les cent pistoles +nous allons festiner jusqu’à la fin du mois; nous avons essuyé des +fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un peu. + +— Me reposer! oh! non, Athos, aussitôt à Paris je me mets à la +recherche de cette pauvre femme. + +— Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile pour cela +que de bons louis d’or? Prenez les cent pistoles, mon ami, prenez les +cent pistoles.» + +D’Artagnan n’avait besoin que d’une raison pour se rendre. Celle- là +lui parut excellente. D’ailleurs, en résistant plus longtemps, il +craignait de paraître égoïste aux yeux d’Athos; il acquiesça donc et +choisit les cent pistoles, que l’Anglais lui compta sur- le-champ. + +Puis l’on ne songea plus qu’à partir. La paix signée avec l’aubergiste, +outre le vieux cheval d’Athos, coûta six pistoles; d’Artagnan et Athos +prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud, les deux valets se +mirent en route à pied, portant les selles sur leurs têtes. + +Si mal montés que fussent les deux amis, ils prirent bientôt les +devants sur leurs valets et arrivèrent à Crèvecoeur. De loin ils +aperçurent Aramis mélancoliquement appuyé sur sa fenêtre et regardant, +comme _ma soeur Anne_, poudroyer l’horizon. + +«Holà, eh! Aramis! que diable faites-vous donc là? crièrent les deux +amis. + +— Ah! c’est vous, d’Artagnan, c’est vous Athos, dit le jeune homme; je +songeais avec quelle rapidité s’en vont les biens de ce monde, et mon +cheval anglais, qui s’éloignait et qui vient de disparaître au milieu +d’un tourbillon de poussière, m’était une vivante image de la fragilité +des choses de la terre. La vie elle- même peut se résoudre en trois +mots: _Erat, est, fuit_. + +— Cela veut dire au fond? demanda d’Artagnan, qui commençait à se +douter de la vérité. + +— Cela veut dire que je viens de faire un marché de dupe: soixante +louis, un cheval qui, à la manière dont il file, peut faire au trot +cinq lieues à l’heure.» + +D’Artagnan et Athos éclatèrent de rire. + +«Mon cher d’Artagnan, dit Aramis, ne m’en veuillez pas trop, je vous +prie: nécessité n’a pas de loi; d’ailleurs je suis le premier puni, +puisque cet infâme maquignon m’a volé cinquante louis au moins. Ah! +vous êtes bons ménagers, vous autres! vous venez sur les chevaux de vos +laquais et vous faites mener vos chevaux de luxe en main, doucement et +à petites journées.» + +Au même instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait sur +la route d’Amiens, s’arrêta, et l’on vit sortir Grimaud et Planchet +leurs selles sur la tête. Le fourgon retournait à vide vers Paris, et +les deux laquais s’étaient engagés, moyennant leur transport, à +désaltérer le voiturier tout le long de la route. + +«Qu’est-ce que cela? dit Aramis en voyant ce qui se passait; rien que +les selles? + +— Comprenez-vous maintenant? dit Athos. + +— Mes amis, c’est exactement comme moi. J’ai conservé le harnais, par +instinct. Holà, Bazin! portez mon harnais neuf auprès de celui de ces +messieurs. + +— Et qu’avez-vous fait de vos curés? demanda d’Artagnan. + +— Mon cher, je les ai invités à dîner le lendemain, dit Aramis: il y a +ici du vin exquis, cela soit dit en passant; je les ai grisés de mon +mieux; alors le curé m’a défendu de quitter la casaque, et le jésuite +m’a prié de le faire recevoir mousquetaire. + +— Sans thèse! cria d’Artagnan, sans thèse! je demande la suppression de +la thèse, moi! + +— Depuis lors, continua Aramis, je vis agréablement. J’ai commencé un +poème en vers d’une syllabe; c’est assez difficile, mais le mérite en +toutes choses est dans la difficulté. La matière est galante, je vous +lirai le premier chant, il a quatre cents vers et dure une minute. + +— Ma foi, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, qui détestait presque autant +les vers que le latin, ajoutez au mérite de la difficulté celui de la +brièveté, et vous êtes sûr au moins que votre poème aura deux mérites. + +— Puis, continua Aramis, il respire des passions honnêtes, vous verrez. +Ah çà, mes amis, nous retournons donc à Paris? Bravo, je suis prêt; +nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux. Vous ne croyez pas +qu’il me manquait, ce grand niais-là? Ce n’est pas lui qui aurait vendu +son cheval, fût-ce contre un royaume. Je voudrais déjà le voir sur sa +bête et sur sa selle. Il aura, j’en suis sûr, l’air du grand mogol.» + +On fit une halte d’une heure pour faire souffler les chevaux; Aramis +solda son compte, plaça Bazin dans le fourgon avec ses camarades, et +l’on se mit en route pour aller retrouver Porthos. + +On le trouva debout, moins pâle que ne l’avait vu d’Artagnan à sa +première visite, et assis à une table où, quoiqu’il fût seul, figurait +un dîner de quatre personnes; ce dîner se composait de viandes +galamment troussées, de vins choisis et de fruits superbes. + +«Ah! pardieu! dit-il en se levant, vous arrivez à merveille, messieurs, +j’en étais justement au potage, et vous allez dîner avec moi. + +— Oh! oh! fit d’Artagnan, ce n’est pas Mousqueton qui a pris au lasso +de pareilles bouteilles, puis voilà un fricandeau piqué et un filet de +boeuf… + +— Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n’affaiblit comme ces +diables de foulures; avez-vous eu des foulures, Athos? + +— Jamais; seulement je me rappelle que dans notre échauffourée de la +rue Férou je reçus un coup d’épée qui, au bout de quinze ou dix-huit +jours, m’avait produit exactement le même effet. + +— Mais ce dîner n’était pas pour vous seul, mon cher Porthos? dit +Aramis. + +— Non, dit Porthos; j’attendais quelques gentilshommes du voisinage qui +viennent de me faire dire qu’ils ne viendraient pas; vous les +remplacerez et je ne perdrai pas au change. Holà, Mousqueton! des +sièges, et que l’on double les bouteilles! + +— Savez-vous ce que nous mangeons ici? dit Athos au bout de dix +minutes. + +— Pardieu! répondit d’Artagnan, moi je mange du veau piqué aux cardons +et à la moelle. + +— Et moi des filets d’agneau, dit Porthos. + +— Et moi un blanc de volaille, dit Aramis. + +— Vous vous trompez tous, messieurs, répondit Athos, vous mangez du +cheval. + +— Allons donc! dit d’Artagnan. + +— Du cheval!» fit Aramis avec une grimace de dégoût. + +Porthos seul ne répondit pas. + +«Oui, du cheval; n’est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du cheval? +Peut-être même les caparaçons avec! + +— Non, messieurs, j’ai gardé le harnais, dit Porthos. + +— Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis: on dirait que nous nous +sommes donné le mot. + +— Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte à mes +visiteurs, et je n’ai pas voulu les humilier! + +— Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n’est-ce pas? reprit +d’Artagnan. + +— Toujours, répondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la province, +un des gentilshommes que j’attendais aujourd’hui à dîner, m’a paru le +désirer si fort que je le lui ai donné. + +— Donné! s’écria d’Artagnan. + +— Oh! mon Dieu! oui, donné! c’est le mot, dit Porthos; car il valait +certainement cent cinquante louis, et le ladre n’a voulu me le payer +que quatre-vingts. + +— Sans la selle? dit Aramis. + +— Oui, sans la selle. + +— Vous remarquerez, messieurs, dit Athos, que c’est encore Porthos qui +a fait le meilleur marché de nous tous.» + +Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout saisi; +mais on lui expliqua bientôt la raison de cette hilarité, qu’il +partagea bruyamment selon sa coutume. + +«De sorte que nous sommes tous en fonds? dit d’Artagnan. + +— Mais pas pour mon compte, dit Athos; j’ai trouvé le vin d’Espagne +d’Aramis si bon, que j’en ai fait charger une soixantaine de bouteilles +dans le fourgon des laquais: ce qui m’a fort désargenté. + +— Et moi, dit Aramis, imaginez donc que j’avais donné jusqu’à mon +dernier sou à l’église de Montdidier et aux jésuites d’Amiens; que +j’avais pris en outre des engagements qu’il m’a fallu tenir, des messes +commandées pour moi et pour vous, messieurs, que l’on dira, messieurs, +et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions à merveille. + +— Et moi, dit Porthos, ma foulure, croyez-vous qu’elle ne m’a rien +coûté? sans compter la blessure de Mousqueton, pour laquelle j’ai été +obligé de faire venir le chirurgien deux fois par jour, lequel m’a fait +payer ses visites double sous prétexte que cet imbécile de Mousqueton +avait été se faire donner une balle dans un endroit qu’on ne montre +ordinairement qu’aux apothicaires; aussi je lui ai bien recommandé de +ne plus se faire blesser là. + +— Allons, allons, dit Athos, en échangeant un sourire avec d’Artagnan +et Aramis, je vois que vous vous êtes conduit grandement à l’égard du +pauvre garçon: c’est d’un bon maître. + +— Bref, continua Porthos, ma dépense payée, il me restera bien une +trentaine d’écus. + +— Et à moi une dizaine de pistoles, dit Aramis. + +— Allons, allons, dit Athos, il paraît que nous sommes les Crésus de la +société. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles, d’Artagnan? + +— Sur mes cent pistoles? D’abord, je vous en ai donné cinquante. + +— Vous croyez? + +— Pardieu! — Ah! c’est vrai, je me rappelle. + +— Puis, j’en ai payé six à l’hôte. + +— Quel animal que cet hôte! pourquoi lui avez-vous donné six pistoles? + +— C’est vous qui m’avez dit de les lui donner. + +— C’est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat? + +— Vingt-cinq pistoles, dit d’Artagnan. + +— Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche, moi… + +— Vous, rien. + +— Ma foi, ou si peu de chose, que ce n’est pas la peine de rapporter à +la masse. + +— Maintenant, calculons combien nous possédons en tout: Porthos? + +— Trente écus. + +— Aramis? + +— Dix pistoles. + +— Et vous, d’Artagnan? + +— Vingt-cinq. + +— Cela fait en tout? dit Athos. + +— Quatre cent soixante-quinze livres! dit d’Artagnan, qui comptait +comme Archimède. + +— Arrivés à Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit +Porthos, plus les harnais. + +— Mais nos chevaux d’escadron? dit Aramis. + +— Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de maître +que nous tirerons au sort; avec les quatre cents livres, on en fera un +demi pour un des démontés, puis nous donnerons les grattures de nos +poches à d’Artagnan, qui a la main bonne, et qui ira les jouer dans le +premier tripot venu, voilà. + +— Dînons donc, dit Porthos, cela refroidit.» + +Les quatre amis, plus tranquilles désormais sur leur avenir, firent +honneur au repas, dont les restes furent abandonnés à MM. Mousqueton, +Bazin, Planchet et Grimaud. + +En arrivant à Paris, d’Artagnan trouva une lettre de M. de Tréville qui +le prévenait que, sur sa demande, le roi venait de lui accorder la +faveur d’entrer dans les mousquetaires. + +Comme c’était tout ce que d’Artagnan ambitionnait au monde, à part bien +entendu le désir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout joyeux chez +ses camarades, qu’il venait de quitter il y avait une demi-heure, et +qu’il trouva fort tristes et fort préoccupés. Ils étaient réunis en +conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours des circonstances d’une +certaine gravité. + +M. de Tréville venait de les faire prévenir que l’intention bien +arrêtée de Sa Majesté étant d’ouvrir la campagne le 1er mai, ils +eussent à préparer incontinent leurs équipages. + +Les quatre philosophes se regardèrent tout ébahis: M. de Tréville ne +plaisantait pas sous le rapport de la discipline. + +«Et à combien estimez-vous ces équipages? dit d’Artagnan. + +— Oh! il n’y a pas à dire, reprit Aramis, nous venons de faire nos +comptes avec une lésinerie de Spartiates, et il nous faut à chacun +quinze cents livres. + +— Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit Athos. + +— Moi, dit d’Artagnan, il me semble qu’avec mille livres chacun, il est +vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en procureur…» + +Ce mot de procureur réveilla Porthos. + +«Tiens, j’ai une idée! dit-il. + +— C’est déjà quelque chose: moi, je n’en ai pas même l’ombre, fit +froidement Athos, mais quant à d’Artagnan, messieurs, le bonheur d’être +désormais des nôtres l’a rendu fou; mille livres! je déclare que pour +moi seul il m’en faut deux mille. + +— Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c’est donc huit mille +livres qu’il nous faut pour nos équipages, sur lesquels équipages, il +est vrai, nous avons déjà les selles. + +— Plus, dit Athos, en attendant que d’Artagnan qui allait remercier M. +de Tréville eût fermé la porte, plus ce beau diamant qui brille au +doigt de notre ami. Que diable! d’Artagnan est trop bon camarade pour +laisser des frères dans l’embarras, quand il porte à son médius la +rançon d’un roi.» + + + + +CHAPITRE XXIX. +LA CHASSE À L’ÉQUIPEMENT + + +Le plus préoccupé des quatre amis était bien certainement d’Artagnan, +quoique d’Artagnan, en sa qualité de garde, fût bien plus facile à +équiper que messieurs les mousquetaires, qui étaient des seigneurs; +mais notre cadet de Gascogne était, comme on a pu le voir, d’un +caractère prévoyant et presque avare, et avec cela (expliquez les +contraires) glorieux presque à rendre des points à Porthos. À cette +préoccupation de sa vanité, d’Artagnan joignait en ce moment une +inquiétude moins égoïste. Quelques informations qu’il eût pu prendre +sur Mme Bonacieux, il ne lui en était venu aucune nouvelle. M. de +Tréville en avait parlé à la reine; la reine ignorait où était la jeune +mercière et avait promis de la faire chercher. + +Mais cette promesse était bien vague et ne rassurait guère d’Artagnan. + +Athos ne sortait pas de sa chambre; il était résolu à ne pas risquer +une enjambée pour s’équiper. + +«Il nous reste quinze jours, disait-il à ses amis; eh bien, si au bout +de ces quinze jours je n’ai rien trouvé, ou plutôt si rien n’est venu +me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me casser la tête +d’un coup de pistolet, je chercherai une bonne querelle à quatre gardes +de Son Éminence ou à huit Anglais, et je me battrai jusqu’à ce qu’il y +en ait un qui me tue, ce qui, sur la quantité, ne peut manquer de +m’arriver. On dira alors que je suis mort pour le roi, de sorte que +j’aurai fait mon service sans avoir eu besoin de m’équiper.» + +Porthos continuait à se promener, les mains derrière le dos, en hochant +la tête de haut en bas et disant: + +«Je poursuivrai mon idée.» + +Aramis, soucieux et mal frisé, ne disait rien. + +On peut voir par ces détails désastreux que la désolation régnait dans +la communauté. + +Les laquais, de leur côté, comme les coursiers d’Hippolyte, +partageaient la triste peine de leurs maîtres. Mousqueton faisait des +provisions de croûtes; Bazin, qui avait toujours donné dans la +dévotion, ne quittait plus les églises; Planchet regardait voler les +mouches; et Grimaud, que la détresse générale ne pouvait déterminer à +rompre le silence imposé par son maître, poussait des soupirs à +attendrir des pierres. + +Les trois amis — car, ainsi que nous l’avons dit, Athos avait juré de +ne pas faire un pas pour s’équiper — les trois amis sortaient donc de +grand matin et rentraient fort tard. Ils erraient par les rues, +regardant sur chaque pavé pour savoir si les personnes qui y étaient +passées avant eux n’y avaient pas laissé quelque bourse. On eût dit +qu’ils suivaient des pistes, tant ils étaient attentifs partout où ils +allaient. Quand ils se rencontraient, ils avaient des regards désolés +qui voulaient dire: As-tu trouvé quelque chose? + +Cependant, comme Porthos avait trouvé le premier son idée, et comme il +l’avait poursuivie avec persistance, il fut le premier à agir. C’était +un homme d’exécution que ce digne Porthos. D’Artagnan l’aperçut un jour +qu’il s’acheminait vers l’église Saint-Leu, et le suivit +instinctivement: il entra au lieu saint après avoir relevé sa moustache +et allongé sa royale, ce qui annonçait toujours de sa part les +intentions les plus conquérantes. Comme d’Artagnan prenait quelques +précautions pour se dissimuler, Porthos crut n’avoir pas été vu. +D’Artagnan entra derrière lui. Porthos alla s’adosser au côté d’un +pilier; d’Artagnan, toujours inaperçu, s’appuya de l’autre. + +Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l’église était fort +peuplée. Porthos profita de la circonstance pour lorgner les femmes: +grâce aux bons soins de Mousqueton l’extérieur était loin d’annoncer la +détresse de l’intérieur; son feutre était bien un peu râpé, sa plume +était bien un peu déteinte, ses broderies étaient bien un peu ternies, +ses dentelles étaient bien éraillées; mais dans la demi-teinte toutes +ces bagatelles disparaissaient, et Porthos était toujours le beau +Porthos. + +D’Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproché du pilier où Porthos +et lui étaient adossés, une espèce de beauté mûre, un peu jaune, un peu +sèche, mais raide et hautaine sous ses coiffes noires. Les yeux de +Porthos s’abaissaient furtivement sur cette dame, puis papillonnaient +au loin dans la nef. + +De son côté, la dame, qui de temps en temps rougissait, lançait avec la +rapidité de l’éclair un coup d’oeil sur le volage Porthos, et aussitôt +les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il était clair que +c’était un manège qui piquait au vif la dame aux coiffes noires, car +elle se mordait les lèvres jusqu’au sang, se grattait le bout du nez, +et se démenait désespérément sur son siège. + +Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea une +seconde fois sa royale, et se mit à faire des signaux à une belle dame +qui était près du choeur, et qui non seulement était une belle dame, +mais encore une grande dame sans doute, car elle avait derrière elle un +négrillon qui avait apporté le coussin sur lequel elle était +agenouillée, et une suivante qui tenait le sac armorié dans lequel on +renfermait le livre où elle lisait sa messe. + +La dame aux coiffes noires suivit à travers tous ses détours le regard +de Porthos, et reconnut qu’il s’arrêtait sur la dame au coussin de +velours, au négrillon et à la suivante. + +Pendant ce temps, Porthos jouait serré: c’était des clignements d’yeux, +des doigts posés sur les lèvres, de petits sourires assassins qui +réellement assassinaient la belle dédaignée. + +Aussi poussa-t-elle, en forme de _mea culpa_ et en se frappant la +poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout le monde, même la dame +au coussin rouge, se retourna de son côté; Porthos tint bon: pourtant +il avait bien compris, mais il fit le sourd. + +La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle était fort belle, +sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale +véritablement à craindre; un grand effet sur Porthos, qui la trouva +plus jolie que la dame aux coiffes noires; un grand effet sur +d’Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de Douvres, que +son persécuteur, l’homme à la cicatrice, avait saluée du nom de Milady. + +D’Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua de +suivre le manège de Porthos, qui l’amusait fort; il crut deviner que la +dame aux coiffes noires était la procureuse de la rue aux Ours, +d’autant mieux que l’église Saint-Leu n’était pas très éloignée de +ladite rue. + +Il devina alors par induction que Porthos cherchait à prendre sa +revanche de sa défaite de Chantilly, alors que la procureuse s’était +montrée si récalcitrante à l’endroit de la bourse. + +Mais, au milieu de tout cela, d’Artagnan remarqua aussi que pas une +figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce n’étaient que +chimères et illusions; mais pour un amour réel, pour une jalousie +véritable, y a-t-il d’autre réalité que les illusions et les chimères? + +Le sermon finit: la procureuse s’avança vers le bénitier; Porthos l’y +devança, et, au lieu d’un doigt, y mit toute la main. La procureuse +sourit, croyant que c’était pour elle que Porthos se mettait en frais: +mais elle fut promptement et cruellement détrompée: lorsqu’elle ne fut +plus qu’à trois pas de lui, il détourna la tête, fixant invariablement +les yeux sur la dame au coussin rouge, qui s’était levée et qui +s’approchait suivie de son négrillon et de sa fille de chambre. + +Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira sa +main toute ruisselante du bénitier; la belle dévote toucha de sa main +effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le signe de la croix +et sortit de l’église. + +C’en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette dame et +Porthos fussent en galanterie. Si elle eût été une grande dame, elle se +serait évanouie, mais comme elle n’était qu’une procureuse, elle se +contenta de dire au mousquetaire avec une fureur concentrée: + +«Eh! monsieur Porthos, vous ne m’en offrez pas à moi, d’eau bénite?» + +Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un homme +qui se réveillerait après un somme de cent ans. + +«Ma… madame! s’écria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte votre +mari, ce cher monsieur Coquenard? Est-il toujours aussi ladre qu’il +était? Où avais-je donc les yeux, que je ne vous ai pas même aperçue +pendant les deux heures qu’a duré ce sermon? + +— J’étais à deux pas de vous, monsieur, répondit la procureuse; mais +vous ne m’avez pas aperçue parce que vous n’aviez d’yeux que pour la +belle dame à qui vous venez de donner de l’eau bénite.» + +Porthos feignit d’être embarrassé. + +«Ah! dit-il, vous avez remarqué… + +— Il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir. + +— Oui, dit négligemment Porthos, c’est une duchesse de mes amies avec +laquelle j’ai grand-peine à me rencontrer à cause de la jalousie de son +mari, et qui m’avait fait prévenir qu’elle viendrait aujourd’hui, rien +que pour me voir, dans cette chétive église, au fond de ce quartier +perdu. + +— Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de m’offrir +le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers avec vous? + +— Comment donc, madame», dit Porthos en se clignant de l’oeil à +lui-même comme un joueur qui rit de la dupe qu’il va faire. + +Dans ce moment, d’Artagnan passait poursuivant Milady; il jeta un +regard de côté sur Porthos, et vit ce coup d’oeil triomphant. + +«Eh! eh! se dit-il à lui même en raisonnant dans le sens de la morale +étrangement facile de cette époque galante, en voici un qui pourrait +bien être équipé pour le terme voulu.» + +Porthos, cédant à la pression du bras de sa procureuse comme une barque +cède au gouvernail, arriva au cloître Saint-Magloire, passage peu +fréquenté, enfermé d’un tourniquet à ses deux bouts. On n’y voyait, le +jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient. + +«Ah! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, quand elle se fut assurée +qu’aucune personne étrangère à la population habituelle de la localité +ne pouvait les voir ni les entendre; ah! monsieur Porthos! vous êtes un +grand vainqueur, à ce qu’il paraît! + +— Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela? + +— Et les signes de tantôt, et l’eau bénite? Mais c’est une princesse +pour le moins, que cette dame avec son négrillon et sa fille de +chambre! + +— Vous vous trompez; mon Dieu, non, répondit Porthos, c’est tout +bonnement une duchesse. + +— Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un cocher +à grande livrée qui attendait sur son siège?» + +Porthos n’avait vu ni le coureur, ni le carrosse; mais, de son regard +de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu. + +Porthos regretta de n’avoir pas, du premier coup, fait la dame au +coussin rouge princesse. + +«Ah! vous êtes l’enfant chéri des belles, monsieur Porthos! reprit en +soupirant la procureuse. + +— Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu’avec un physique comme +celui dont la nature m’a doué, je ne manque pas de bonnes fortunes. + +— Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s’écria la procureuse en +levant les yeux au ciel. + +— Moins vite encore que les femmes, ce me semble, répondit Porthos; car +enfin, moi, madame, je puis dire que j’ai été votre victime, lorsque +blessé, mourant, je me suis vu abandonné des chirurgiens; moi, le +rejeton d’une famille illustre, qui m’étais fié à votre amitié, j’ai +manqué mourir de mes blessures d’abord, et de faim ensuite dans une +mauvaise auberge de Chantilly, et cela sans que vous ayez daigné +répondre une seule fois aux lettres brûlantes que je vous ai écrites. + +— Mais, monsieur Porthos…, murmura la procureuse, qui sentait qu’à en +juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps- là, elle +était dans son tort. + +— Moi qui avais sacrifié pour vous la comtesse de Penaflor… + +— Je le sais bien. + +— La baronne de… + +— Monsieur Porthos, ne m’accablez pas. + +— La duchesse de… + +— Monsieur Porthos, soyez généreux! + +— Vous avez raison, madame, et je n’achèverai pas. + +— Mais c’est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prêter. + +— Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la première lettre que +vous m’avez écrite et que je conserve gravée dans ma mémoire.» + +La procureuse poussa un gémissement. + +«Mais c’est qu’aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez à emprunter +était un peu bien forte. + +— Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n’ai eu qu’à +écrire à la duchesse de… Je ne veux pas dire son nom, car je ne sais +pas ce que c’est que de compromettre une femme; mais ce que je sais, +c’est que je n’ai eu qu’à lui écrire pour qu’elle m’en envoyât quinze +cents.» + +La procureuse versa une larme. + +«Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m’avez grandement +punie, et que si dans l’avenir vous vous retrouviez en pareille passe, +vous n’auriez qu’à vous adresser à moi. + +— Fi donc, madame! dit Porthos comme révolté, ne parlons pas argent, +s’il vous plaît, c’est humiliant. + +— Ainsi, vous ne m’aimez plus!» dit lentement et tristement la +procureuse. + +Porthos garda un majestueux silence. + +«C’est ainsi que vous me répondez? Hélas! je comprends. + +— Songez à l’offense que vous m’avez faite, madame: elle est restée là, +dit Porthos, en posant la main à son coeur et en l’y appuyant avec +force. + +— Je la réparerai; voyons, mon cher Porthos! + +— D’ailleurs, que vous demandais-je, moi? reprit Porthos avec un +mouvement d’épaules plein de bonhomie; un prêt, pas autre chose. Après +tout, je ne suis pas un homme déraisonnable. Je sais que vous n’êtes +pas riche, madame Coquenard, et que votre mari est obligé de sangsurer +les pauvres plaideurs pour en tirer quelques pauvres écus. Oh! si vous +étiez comtesse, marquise ou duchesse, ce serait autre chose, et vous +seriez impardonnable.» + +La procureuse fut piquée. + +«Apprenez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout +coffre-fort de procureuse qu’il est, est peut-être mieux garni que +celui de toutes vos mijaurées ruinées. + +— Double offense que vous m’avez faite alors, dit Porthos en dégageant +le bras de la procureuse de dessous le sien; car si vous êtes riche, +madame Coquenard, alors votre refus n’a plus d’excuse. + +— Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu’elle s’était +laissé entraîner trop loin, il ne faut pas prendre le mot au pied de la +lettre. Je ne suis pas précisément riche, je suis à mon aise. + +— Tenez, madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je vous en +prie. Vous m’avez méconnu; toute sympathie est éteinte entre nous. + +— Ingrat que vous êtes! + +— Ah! je vous conseille de vous plaindre! dit Porthos. + +— Allez donc avec votre belle duchesse! je ne vous retiens plus. + +— Eh! elle n’est déjà point si décharnée, que je crois! + +— Voyons, monsieur Porthos, encore une fois, c’est la dernière: +m’aimez-vous encore? + +— Hélas! madame, dit Porthos du ton le plus mélancolique qu’il put +prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une campagne où mes +pressentiments me disent que je serai tué… + +— Oh! ne dites pas de pareilles choses! s’écria la procureuse en +éclatant en sanglots. + +— Quelque chose me le dit, continua Porthos en mélancolisant de plus en +plus. + +— Dites plutôt que vous avez un nouvel amour. + +— Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche, et même +je sens là, au fond de mon coeur, quelque chose qui parle pour vous. +Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme vous ne le savez +pas, cette fatale campagne s’ouvre; je vais être affreusement préoccupé +de mon équipement. Puis je vais faire un voyage dans ma famille, au +fond de la Bretagne, pour réaliser la somme nécessaire à mon départ.» + +Porthos remarqua un dernier combat entre l’amour et l’avarice. + +«Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir à l’église +a ses terres près des miennes, nous ferons le voyage ensemble. Les +voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins longs quand on les +fait à deux. + +— Vous n’avez donc point d’amis à Paris, monsieur Porthos? dit la +procureuse. + +— J’ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air mélancolique, mais +j’ai bien vu que je me trompais. + +— Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, reprit la procureuse +dans un transport qui la surprit elle-même; revenez demain à la maison. +Vous êtes le fils de ma tante, mon cousin par conséquent; vous venez de +Noyon en Picardie, vous avez plusieurs procès à Paris, et pas de +procureur. Retiendrez-vous bien tout cela? + +— Parfaitement, madame. + +— Venez à l’heure du dîner. + +— Fort bien. + +— Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgré ses +soixante-seize ans. + +— Soixante-seize ans! peste! le bel âge! reprit Porthos. + +— Le grand âge, vous voulez dire, monsieur Porthos. Aussi le pauvre +cher homme peut me laisser veuve d’un moment à l’autre, continua la +procureuse en jetant un regard significatif à Porthos. Heureusement +que, par contrat de mariage, nous nous sommes tout passé au dernier +vivant. + +— Tout? dit Porthos. + +— Tout. + +— Vous êtes femme de précaution, je le vois, ma chère madame Coquenard, +dit Porthos en serrant tendrement la main de la procureuse. + +— Nous sommes donc réconciliés, cher monsieur Porthos? dit-elle en +minaudant. + +— Pour la vie, répliqua Porthos sur le même air. + +— Au revoir donc, mon traître. + +— Au revoir, mon oublieuse. + +— À demain, mon ange! + +— À demain, flamme de ma vie!» + + + + +CHAPITRE XXX. +MILADY + + +D’Artagnan avait suivi Milady sans être aperçu par elle: il la vit +monter dans son carrosse, et il l’entendit donner à son cocher l’ordre +d’aller à Saint-Germain. + +Il était inutile d’essayer de suivre à pied une voiture emportée au +trot de deux vigoureux chevaux. D’Artagnan revint donc rue Férou. + +Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui était arrêté devant la +boutique d’un pâtissier, et qui semblait en extase devant une brioche +de la forme la plus appétissante. + +Il lui donna l’ordre d’aller seller deux chevaux dans les écuries de M. +de Tréville, un pour lui d’Artagnan, l’autre pour lui Planchet, et de +venir le joindre chez Athos, — M. de Tréville, une fois pour toutes, +ayant mis ses écuries au service de d’Artagnan. + +Planchet s’achemina vers la rue du Colombier, et d’Artagnan vers la rue +Férou. Athos était chez lui, vidant tristement une des bouteilles de ce +fameux vin d’Espagne qu’il avait rapporté de son voyage en Picardie. Il +fit signe à Grimaud d’apporter un verre pour d’Artagnan, et Grimaud +obéit comme d’habitude. + +D’Artagnan raconta alors à Athos tout ce qui s’était passé à l’église +entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade était +probablement, à cette heure, en voie de s’équiper. + +«Quant à moi, répondit Athos à tout ce récit, je suis bien tranquille, +ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de mon harnais. + +— Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l’êtes, mon cher +Athos, il n’y aurait ni princesses, ni reines à l’abri de vos traits +amoureux. + +— Que ce d’Artagnan est jeune!» dit Athos en haussant les épaules. + +Et il fit signe à Grimaud d’apporter une seconde bouteille. + +En ce moment, Planchet passa modestement la tête par la porte +entrebâillée, et annonça à son maître que les deux chevaux étaient là. + +«Quels chevaux? demanda Athos. + +— Deux que M. de Tréville me prête pour la promenade, et avec lesquels +je vais aller faire un tour à Saint-Germain. + +— Et qu’allez-vous faire à Saint-Germain?» demanda encore Athos. + +Alors d’Artagnan lui raconta la rencontre qu’il avait faite dans +l’église, et comment il avait retrouvé cette femme qui, avec le +seigneur au manteau noir et à la cicatrice près de la tempe, était sa +préoccupation éternelle. + +«C’est-à-dire que vous êtes amoureux de celle-là, comme vous l’étiez de +Mme Bonacieux, dit Athos en haussant dédaigneusement les épaules, comme +s’il eût pris en pitié la faiblesse humaine. + +— Moi, point du tout! s’écria d’Artagnan. Je suis seulement curieux +d’éclaircir le mystère auquel elle se rattache. Je ne sais pourquoi, je +me figure que cette femme, tout inconnue qu’elle m’est et tout inconnu +que je lui suis, a une action sur ma vie. + +— Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une femme qui +vaille la peine qu’on la cherche quand elle est perdue. Mme Bonacieux +est perdue, tant pis pour elle! qu’elle se retrouve! + +— Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d’Artagnan; j’aime ma pauvre +Constance plus que jamais, et si je savais le lieu où elle est, +fût-elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des mains de ses +ennemis; mais je l’ignore, toutes mes recherches ont été inutiles. Que +voulez-vous, il faut bien se distraire. + +— Distrayez-vous donc avec Milady, mon cher d’Artagnan; je le souhaite +de tout mon coeur, si cela peut vous amuser. + +— Écoutez, Athos, dit d’Artagnan, au lieu de vous tenir enfermé ici +comme si vous étiez aux arrêts, montez à cheval et venez vous promener +avec moi à Saint-Germain. + +— Mon cher, répliqua Athos, je monte mes chevaux quand j’en ai, sinon +je vais à pied. + +— Eh bien, moi, répondit d’Artagnan en souriant de la misanthropie +d’Athos, qui dans un autre l’eût certainement blessé, moi, je suis +moins fier que vous, je monte ce que je trouve. Ainsi, au revoir, mon +cher Athos. + +— Au revoir», dit le mousquetaire en faisant signe à Grimaud de +déboucher la bouteille qu’il venait d’apporter. + +D’Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de +Saint-Germain. + +Tout le long de la route, ce qu’Athos avait dit au jeune homme de Mme +Bonacieux lui revenait à l’esprit. Quoique d’Artagnan ne fût pas d’un +caractère fort sentimental, la jolie mercière avait fait une impression +réelle sur son coeur: comme il le disait, il était prêt à aller au bout +du monde pour la chercher. Mais le monde a bien des bouts, par cela +même qu’il est rond; de sorte qu’il ne savait de quel côté se tourner. + +En attendant, il allait tâcher de savoir ce que c’était que Milady. +Milady avait parlé à l’homme au manteau noir, donc elle le connaissait. +Or, dans l’esprit de d’Artagnan, c’était l’homme au manteau noir qui +avait enlevé Mme Bonacieux une seconde fois, comme il l’avait enlevée +une première. D’Artagnan ne mentait donc qu’à moitié, ce qui est bien +peu mentir, quand il disait qu’en se mettant à la recherche de Milady, +il se mettait en même temps à la recherche de Constance. + +Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup d’éperon +à son cheval, d’Artagnan avait fait la route et était arrivé à +Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon où, dix ans plus tard, +devait naître Louis XIV. Il traversait une rue fort déserte, regardant +à droite et à gauche s’il ne reconnaîtrait pas quelque vestige de sa +belle Anglaise, lorsque au rez-de-chaussée d’une jolie maison qui, +selon l’usage du temps, n’avait aucune fenêtre sur la rue, il vit +apparaître une figure de connaissance. Cette figure se promenait sur +une sorte de terrasse garnie de fleurs. Planchet la reconnut le +premier. «Eh! monsieur dit-il s’adressant à d’Artagnan, ne vous +remettez-vous pas ce visage qui baye aux corneilles? + +— Non, dit d’Artagnan; et cependant je suis certain que ce n’est point +la première fois que je le vois, ce visage. + +— Je le crois pardieu bien, dit Planchet: c’est ce pauvre Lubin, le +laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien accommodé il y +a un mois, à Calais, sur la route de la maison de campagne du +gouverneur. + +— Ah! oui bien, dit d’Artagnan, et je le reconnais à cette heure. +Crois-tu qu’il te reconnaisse, toi? + +— Ma foi, monsieur, il était si fort troublé que je doute qu’il ait +gardé de moi une mémoire bien nette. + +— Eh bien, va donc causer avec ce garçon, dit d’Artagnan, et +informe-toi dans la conversation si son maître est mort.» + +Planchet descendit de cheval, marcha droit à Lubin, qui en effet ne le +reconnut pas, et les deux laquais se mirent à causer dans la meilleure +intelligence du monde, tandis que d’Artagnan poussait les deux chevaux +dans une ruelle et, faisant le tour d’une maison, s’en revenait +assister à la conférence derrière une haie de coudriers. + +Au bout d’un instant d’observation derrière la haie, il entendit le +bruit d’une voiture, et il vit s’arrêter en face de lui le carrosse de +Milady. Il n’y avait pas à s’y tromper. Milady était dedans. D’Artagnan +se coucha sur le cou de son cheval, afin de tout voir sans être vu. + +Milady sortit sa charmante tête blonde par la portière, et donna des +ordres à sa femme de chambre. + +Cette dernière, jolie fille de vingt à vingt-deux ans, alerte et vive, +véritable soubrette de grande dame, sauta en bas du marchepied, sur +lequel elle était assise selon l’usage du temps, et se dirigea vers la +terrasse où d’Artagnan avait aperçu Lubin. + +D’Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s’acheminer vers la +terrasse. Mais, par hasard, un ordre de l’intérieur avait appelé Lubin, +de sorte que Planchet était resté seul, regardant de tous côtés par +quel chemin avait disparu d’Artagnan. + +La femme de chambre s’approcha de Planchet, qu’elle prit pour Lubin, et +lui tendant un petit billet: + +«Pour votre maître, dit-elle. + +— Pour mon maître? reprit Planchet étonné. + +— Oui, et très pressé. Prenez donc vite.» + +Là-dessus elle s’enfuit vers le carrosse, retourné à l’avance du côté +par lequel il était venu; elle s’élança sur le marchepied, et le +carrosse repartit. + +Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutumé à l’obéissance +passive, il sauta à bas de la terrasse, enfila la ruelle et rencontra +au bout de vingt pas d’Artagnan qui, ayant tout vu, allait au-devant de +lui. + +«Pour vous, monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune +homme. + +— Pour moi? dit d’Artagnan; en es-tu bien sûr? + +— Pardieu! si j’en suis sûr; la soubrette a dit: “Pour ton maître.” Je +n’ai d’autre maître que vous; ainsi… Un joli brin de fille, ma foi, que +cette soubrette!» + +D’Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots: + +«Une personne qui s’intéresse à vous plus qu’elle ne peut le dire +voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous promener dans la +forêt. Demain, à l’hôtel du Champ du Drap d’Or, un laquais noir et +rouge attendra votre réponse.» + +«Oh! oh! se dit d’Artagnan, voilà qui est un peu vif. Il paraît que +Milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même personne. Eh +bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes? il n’est donc pas +mort? + +— Non, monsieur, il va aussi bien qu’on peut aller avec quatre coups +d’épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche, allongé +quatre, à ce cher gentilhomme, et il est encore bien faible, ayant +perdu presque tout son sang. Comme je l’avais dit à monsieur, Lubin ne +m’a pas reconnu, et m’a raconté d’un bout à l’autre notre aventure. + +— Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais; maintenant, remonte à +cheval et rattrapons le carrosse.» + +Ce ne fut pas long; au bout de cinq minutes on aperçut le carrosse +arrêté sur le revers de la route, un cavalier richement vêtu se tenait +à la portière. + +La conversation entre Milady et le cavalier était tellement animée, que +d’Artagnan s’arrêta de l’autre côté du carrosse sans que personne autre +que la jolie soubrette s’aperçût de sa présence. + +La conversation avait lieu en anglais, langue que d’Artagnan ne +comprenait pas; mais, à l’accent, le jeune homme crut deviner que la +belle Anglaise était fort en colère; elle termina par un geste qui ne +lui laissa point de doute sur la nature de cette conversation: c’était +un coup d’éventail appliqué de telle force, que le petit meuble féminin +vola en mille morceaux. + +Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer Milady. + +D’Artagnan pensa que c’était le moment d’intervenir; il s’approcha de +l’autre portière, et se découvrant respectueusement: + +«Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services? Il me +semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot, madame, et +je me charge de le punir de son manque de courtoisie.» + +Aux premières paroles, Milady s’était retournée, regardant le jeune +homme avec étonnement, et lorsqu’il eut fini: + +«Monsieur, dit-elle en très bon français, ce serait de grand coeur que +je me mettrais sous votre protection si la personne qui me querelle +n’était point mon frère. + +— Ah! excusez-moi, alors, dit d’Artagnan, vous comprenez que j’ignorais +cela, madame. + +— De quoi donc se mêle cet étourneau, s’écria en s’abaissant à la +hauteur de la portière le cavalier que Milady avait désigné comme son +parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin? + +— Étourneau vous-même, dit d’Artagnan en se baissant à son tour sur le +cou de son cheval, et en répondant de son côté par la portière; je ne +passe pas mon chemin parce qu’il me plaît de m’arrêter ici.» + +Le cavalier adressa quelques mots en anglais à sa soeur. + +«Je vous parle français, moi, dit d’Artagnan; faites-moi donc, je vous +prie, le plaisir de me répondre dans la même langue. Vous êtes le frère +de madame, soit, mais vous n’êtes pas le mien, heureusement.» + +On eût pu croire que Milady, craintive comme l’est ordinairement une +femme, allait s’interposer dans ce commencement de provocation, afin +d’empêcher que la querelle n’allât plus loin; mais, tout au contraire, +elle se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher: + +«Touche à l’hôtel!» + +La jolie soubrette jeta un regard d’inquiétude sur d’Artagnan, dont la +bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle. + +Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l’un de l’autre, +aucun obstacle matériel ne les séparant plus. + +Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais d’Artagnan, +dont la colère déjà bouillante s’était encore augmentée en +reconnaissant en lui l’Anglais qui, à Amiens, lui avait gagné son +cheval et avait failli gagner à Athos son diamant, sauta à la bride et +l’arrêta. + +«Eh! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que moi, +car vous me faites l’effet d’oublier qu’il y a entre nous une petite +querelle engagée. + +— Ah! ah! dit l’Anglais, c’est vous, mon maître. Il faut donc toujours +que vous jouiez un jeu ou un autre? + +— Oui, et cela me rappelle que j’ai une revanche à prendre. Nous +verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la rapière +que le cornet. + +— Vous voyez bien que je n’ai pas d’épée, dit l’Anglais; voulez- vous +faire le brave contre un homme sans armes? + +— J’espère bien que vous en avez chez vous, répondit d’Artagnan. En +tout cas, j’en ai deux, et si vous le voulez, je vous en jouerai une. + +— Inutile, dit l’Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes +d’ustensiles. + +— Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d’Artagnan choisissez la plus +longue et venez me la montrer ce soir. + +— Où cela, s’il vous plaît? + +— Derrière le Luxembourg, c’est un charmant quartier pour les +promenades dans le genre de celle que je vous propose. + +— C’est bien, on y sera. + +— Votre heure? + +— Six heures. + +— À propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis? + +— Mais j’en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même partie +que moi. + +— Trois? à merveille! comme cela se rencontre! dit d’Artagnan, c’est +juste mon compte. + +— Maintenant, qui êtes-vous? demanda l’Anglais. + +— Je suis M. d’Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes, +compagnie de M. des Essarts. Et vous? + +— Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield. + +— Eh bien, je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit d’Artagnan, +quoique vous ayez des noms bien difficiles à retenir.» + +Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de +Paris. + +Comme il avait l’habitude de le faire en pareille occasion, d’Artagnan +descendit droit chez Athos. + +Il trouva Athos couché sur un grand canapé, où il attendait, comme il +l’avait dit, que son équipement le vînt trouver. + +Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, moins la lettre de +M. de Wardes. + +Athos fut enchanté lorsqu’il sut qu’il allait se battre contre un +Anglais. Nous avons dit que c’était son rêve. + +On envoya chercher à l’instant même Porthos et Aramis par les laquais, +et on les mit au courant de la situation. + +Porthos tira son épée hors du fourreau et se mit à espadonner contre le +mur en se reculant de temps en temps et en faisant des pliés comme un +danseur. Aramis, qui travaillait toujours à son poème, s’enferma dans +le cabinet d’Athos et pria qu’on ne le dérangeât plus qu’au moment de +dégainer. + +Athos demanda par signe à Grimaud une bouteille. + +Quant à d’Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont nous +verrons plus tard l’exécution, et qui lui promettait quelque gracieuse +aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de temps en temps, +passaient sur son visage dont ils éclairaient la rêverie. + + + + +CHAPITRE XXXI. +ANGLAIS ET FRANÇAIS + + +L’heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derrière le +Luxembourg, dans un enclos abandonné aux chèvres. Athos donna une pièce +de monnaie au chevrier pour qu’il s’écartât. Les laquais furent chargés +de faire sentinelle. + +Bientôt une troupe silencieuse s’approcha du même enclos, y pénétra et +joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes d’outre-mer, les +présentations eurent lieu. + +Les Anglais étaient tous gens de la plus haute qualité, les noms +bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non +seulement de surprise, mais encore d’inquiétude. + +«Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis eurent +été nommés, nous ne savons pas qui vous êtes, et nous ne nous battrons +pas avec des noms pareils; ce sont des noms de bergers, cela. + +— Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux noms, dit +Athos. + +— Ce qui ne nous donne qu’un plus grand désir de connaître les noms +véritables, répondit l’Anglais. + +— Vous avez bien joué contre nous sans les connaître, dit Athos, à +telles enseignes que vous nous avez gagné nos deux chevaux? + +— C’est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois nous +risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat qu’avec +ses égaux. + +— C’est juste», dit Athos. Et il prit à l’écart celui des quatre +Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout bas. + +Porthos et Aramis en firent autant de leur côté. + +«Cela vous suffit-il, dit Athos à son adversaire, et me trouvez- vous +assez grand seigneur pour me faire la grâce de croiser l’épée avec moi? + +— Oui, monsieur, dit l’Anglais en s’inclinant. + +— Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit +froidement Athos. + +— Laquelle? demanda l’Anglais. + +— C’est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je me +fisse connaître. + +— Pourquoi cela? + +— Parce qu’on me croit mort, que j’ai des raisons pour désirer qu’on ne +sache pas que je vis, et que je vais être obligé de vous tuer, pour que +mon secret ne coure pas les champs.» + +L’Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais Athos +ne plaisantait pas le moins du monde. + +«Messieurs, dit-il en s’adressant à la fois à ses compagnons et à leurs +adversaires, y sommes-nous? + +— Oui, répondirent tout d’une voix Anglais et Français. + +— Alors, en garde», dit Athos. + +Et aussitôt huit épées brillèrent aux rayons du soleil couchant, et le +combat commença avec un acharnement bien naturel entre gens deux fois +ennemis. + +Athos s’escrimait avec autant de calme et de méthode que s’il eût été +dans une salle d’armes. + +Porthos, corrigé sans doute de sa trop grande confiance par son +aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de prudence. + +Aramis, qui avait le troisième chant de son poème à finir, se dépêchait +en homme très pressé. + +Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porté qu’un +coup, mais, comme il l’en avait prévenu, le coup avait été mortel. +L’épée lui traversa le coeur. + +Porthos, le second, étendit le sien sur l’herbe: il lui avait percé la +cuisse. Alors, comme l’Anglais, sans faire plus longue résistance, lui +avait rendu son épée, Porthos le prit dans ses bras et le porta dans +son carrosse. + +Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu’après avoir rompu une +cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite à toutes jambes et +disparut aux huées des laquais. + +Quant à d’Artagnan, il avait joué purement et simplement un jeu +défensif; puis, lorsqu’il avait vu son adversaire bien fatigué, il lui +avait, d’une vigoureuse flanconade, fait sauter son épée. Le baron, se +voyant désarmé, fit deux ou trois pas en arrière; mais, dans ce +mouvement, son pied glissa, et il tomba à la renverse. + +D’Artagnan fut sur lui d’un seul bond, et lui portant l’épée à la +gorge: + +«Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il à l’Anglais, et vous êtes bien +entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l’amour de votre +soeur.» + +D’Artagnan était au comble de la joie; il venait de réaliser le plan +qu’il avait arrêté d’avance, et dont le développement avait fait éclore +sur son visage les sourires dont nous avons parlé. + +L’Anglais, enchanté d’avoir affaire à un gentilhomme d’aussi bonne +composition, serra d’Artagnan entre ses bras, fit mille caresses aux +trois mousquetaires, et, comme l’adversaire de Porthos était déjà +installé dans la voiture et que celui d’Aramis avait pris la poudre +d’escampette, on ne songea plus qu’au défunt. + +Comme Porthos et Aramis le déshabillaient dans l’espérance que sa +blessure n’était pas mortelle, une grosse bourse s’échappa de sa +ceinture. D’Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter. + +«Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l’Anglais. + +— Vous la rendrez à sa famille, dit d’Artagnan. + +— Sa famille se soucie bien de cette misère: elle hérite de quinze +mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos laquais.» + +D’Artagnan mit la bourse dans sa poche. + +«Et maintenant, mon jeune ami, car vous me permettrez, je l’espère, de +vous donner ce nom, dit Lord de Winter, dès ce soir, si vous le voulez +bien, je vous présenterai à ma soeur, Lady Clarick; car je veux qu’elle +vous prenne à son tour dans ses bonnes grâces, et, comme elle n’est +point tout à fait mal en cour, peut-être dans l’avenir un mot dit par +elle ne vous serait-il point inutile.» + +D’Artagnan rougit de plaisir, et s’inclina en signe d’assentiment. + +Pendant ce temps, Athos s’était approché de d’Artagnan. + +«Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas à +l’oreille. + +— Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos. + +— À moi? et pourquoi cela? + +— Dame, vous l’avez tué: ce sont les dépouilles opimes. + +— Moi, héritier d’un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez- vous? + +— C’est l’habitude à la guerre, dit d’Artagnan; pourquoi ne serait-ce +pas l’habitude dans un duel? + +— Même sur le champ de bataille, dit Athos, je n’ai jamais fait cela.» + +Porthos leva les épaules. Aramis, d’un mouvement de lèvres, approuva +Athos. + +«Alors, dit d’Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord de +Winter nous a dit de le faire. + +— Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non à nos laquais, mais aux +laquais anglais.» + +Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher: + +«Pour vous et vos camarades.» + +Cette grandeur de manières dans un homme entièrement dénué frappa +Porthos lui-même, et cette générosité française, redite par Lord de +Winter et son ami, eut partout un grand succès, excepté auprès de MM. +Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin. + +Lord de Winter, en quittant d’Artagnan, lui donna l’adresse de sa +soeur; elle demeurait place Royale, qui était alors le quartier à la +mode, au n° 6. D’ailleurs, il s’engageait à le venir prendre pour le +présenter. D’Artagnan lui donna rendez-vous à huit heures, chez Athos. + +Cette présentation à Milady occupait fort la tête de notre Gascon. Il +se rappelait de quelle façon étrange cette femme avait été mêlée +jusque-là dans sa destinée. Selon sa conviction, c’était quelque +créature du cardinal, et cependant il se sentait invinciblement +entraîné vers elle, par un de ces sentiments dont on ne se rend pas +compte. Sa seule crainte était que Milady ne reconnût en lui l’homme de +Meung et de Douvres. Alors, elle saurait qu’il était des amis de M. de +Tréville, et par conséquent qu’il appartenait corps et âme au roi, ce +qui, dès lors, lui ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, +connu de Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle à jeu +égal. Quant à ce commencement d’intrigue entre elle et le comte de +Wardes, notre présomptueux ne s’en préoccupait que médiocrement, bien +que le marquis fût jeune, beau, riche et fort avant dans la faveur du +cardinal. Ce n’est pas pour rien que l’on a vingt ans, et surtout que +l’on est né à Tarbes. + +D’Artagnan commença par aller faire chez lui une toilette flamboyante; +puis, il s’en revint chez Athos, et, selon son habitude, lui raconta +tout. Athos écouta ses projets; puis il secoua la tête, et lui +recommanda la prudence avec une sorte d’amertume. + +«Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez +bonne, charmante, parfaite, et voilà que vous courez déjà après une +autre!» + +D’Artagnan sentit la vérité de ce reproche. + +«J’aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j’aime Milady avec la +tête, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche surtout à +m’éclairer sur le rôle qu’elle joue à la cour. + +— Le rôle qu’elle joue, pardieu! il n’est pas difficile à deviner +d’après tout ce que vous m’avez dit. C’est quelque émissaire du +cardinal: une femme qui vous attirera dans un piège, où vous laisserez +votre tête tout bonnement. + +— Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce me +semble. + +— Mon cher, je me défie des femmes; que voulez-vous! je suis payé pour +cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde, m’avez-vous +dit? + +— Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir. + +— Ah! mon pauvre d’Artagnan, fit Athos. + +— Écoutez, je veux m’éclairer; puis, quand je saurai ce que je désire +savoir, je m’éloignerai. + +— Éclairez-vous», dit flegmatiquement Athos. + +Lord de Winter arriva à l’heure dite, mais Athos, prévenu à temps, +passa dans la seconde pièce. Il trouva donc d’Artagnan seul, et, comme +il était près de huit heures, il emmena le jeune homme. + +Un élégant carrosse attendait en bas, et comme il était attelé de deux +excellents chevaux, en un instant on fut place Royale. + +Milady Clarick reçut gracieusement d’Artagnan. Son hôtel était d’une +somptuosité remarquable; et, bien que la plupart des Anglais, chassés +par la guerre, quittassent la France, ou fussent sur le point de la +quitter, Milady venait de faire faire chez elle de nouvelles dépenses: +ce qui prouvait que la mesure générale qui renvoyait les Anglais ne la +regardait pas. + +«Vous voyez, dit Lord de Winter en présentant d’Artagnan à sa soeur, un +jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et qui n’a point +voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions deux fois ennemis, +puisque c’est moi qui l’ai insulté, et que je suis anglais. +Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque amitié pour moi.» + +Milady fronça légèrement le sourcil; un nuage à peine visible passa sur +son front, et un sourire tellement étrange apparut sur ses lèvres, que +le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson. + +Le frère ne vit rien; il s’était retourné pour jouer avec le singe +favori de Milady, qui l’avait tiré par son pourpoint. + +«Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d’une voix dont la douceur +singulière contrastait avec les symptômes de mauvaise humeur que venait +de remarquer d’Artagnan, vous avez acquis aujourd’hui des droits +éternels à ma reconnaissance.» + +L’Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un +détail. Milady l’écouta avec la plus grande attention; cependant on +voyait facilement, quelque effort qu’elle fît pour cacher ses +impressions, que ce récit ne lui était point agréable. Le sang lui +montait à la tête, et son petit pied s’agitait impatiemment sous sa +robe. + +Lord de Winter ne s’aperçut de rien. Puis, lorsqu’il eut fini, il +s’approcha d’une table où étaient servis sur un plateau une bouteille +de vin d’Espagne et des verres. Il emplit deux verres et d’un signe +invita d’Artagnan à boire. + +D’Artagnan savait que c’était fort désobliger un Anglais que de refuser +de toaster avec lui. Il s’approcha donc de la table, et prit le second +verre. Cependant il n’avait point perdu de vue Milady, et dans la glace +il s’aperçut du changement qui venait de s’opérer sur son visage. +Maintenant qu’elle croyait n’être plus regardée, un sentiment qui +ressemblait à de la férocité animait sa physionomie. Elle mordait son +mouchoir à belles dents. + +Cette jolie petite soubrette, que d’Artagnan avait déjà remarquée, +entra alors; elle dit en anglais quelques mots à Lord de Winter, qui +demanda aussitôt à d’Artagnan la permission de se retirer, s’excusant +sur l’urgence de l’affaire qui l’appelait, et chargeant sa soeur +d’obtenir son pardon. + +D’Artagnan échangea une poignée de main avec Lord de Winter et revint +près de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilité +surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement quelques +petites taches rouges disséminées sur son mouchoir indiquaient qu’elle +s’était mordu les lèvres jusqu’au sang. + +Ses lèvres étaient magnifiques, on eût dit du corail. + +La conversation prit une tournure enjouée. Milady paraissait s’être +entièrement remise. Elle raconta que Lord de Winter n’était que son +beau-frère et non son frère: elle avait épousé un cadet de famille qui +l’avait laissée veuve avec un enfant. Cet enfant était le seul héritier +de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se mariait point. Tout cela +laissait voir à d’Artagnan un voile qui enveloppait quelque chose, mais +il ne distinguait pas encore sous ce voile. + +Au reste, au bout d’une demi-heure de conversation, d’Artagnan était +convaincu que Milady était sa compatriote: elle parlait le français +avec une pureté et une élégance qui ne laissaient aucun doute à cet +égard. + +D’Artagnan se répandit en propos galants et en protestations de +dévouement. À toutes les fadaises qui échappèrent à notre Gascon, +Milady sourit avec bienveillance. L’heure de se retirer arriva. +D’Artagnan prit congé de Milady et sortit du salon le plus heureux des +hommes. + +Sur l’escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frôla +doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu’aux yeux, lui +demanda pardon de l’avoir touché, d’une voix si douce, que le pardon +lui fut accordé à l’instant même. + +D’Artagnan revint le lendemain et fut reçu encore mieux que la veille. +Lord de Winter n’y était point, et ce fut Milady qui lui fit cette fois +tous les honneurs de la soirée. Elle parut prendre un grand intérêt à +lui, lui demanda d’où il était, quels étaient ses amis, et s’il n’avait +pas pensé quelquefois à s’attacher au service de M. le cardinal. + +D’Artagnan, qui, comme on le sait, était fort prudent pour un garçon de +vingt ans, se souvint alors de ses soupçons sur Milady; il lui fit un +grand éloge de Son Éminence, lui dit qu’il n’eût point manqué d’entrer +dans les gardes du cardinal au lieu d’entrer dans les gardes du roi, +s’il eût connu par exemple M. de Cavois au lieu de connaître M. de +Tréville. + +Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda à +d’Artagnan de la façon la plus négligée du monde s’il n’avait jamais +été en Angleterre. + +D’Artagnan répondit qu’il y avait été envoyé par M. de Tréville pour +traiter d’une remonte de chevaux et qu’il en avait même ramené quatre +comme échantillon. + +Milady, dans le cours de la conversation, se pinça deux ou trois fois +les lèvres: elle avait affaire à un Gascon qui jouait serré. + +À la même heure que la veille d’Artagnan se retira. Dans le corridor il +rencontra encore la jolie Ketty; c’était le nom de la soubrette. +Celle-ci le regarda avec une expression de mystérieuse bienveillance à +laquelle il n’y avait point à se tromper. Mais d’Artagnan était si +préoccupé de la maîtresse, qu’il ne remarquait absolument que ce qui +venait d’elle. + +D’Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et +chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux. + +Chaque fois aussi, soit dans l’antichambre, soit dans le corridor, soit +sur l’escalier, il rencontrait la jolie soubrette. + +Mais, comme nous l’avons dit, d’Artagnan ne faisait aucune attention à +cette persistance de la pauvre Ketty. + + + + +CHAPITRE XXXII. +UN DÎNER DE PROCUREUR + + +Cependant le duel dans lequel Porthos avait joué un rôle si brillant ne +lui avait pas fait oublier le dîner auquel l’avait invité la femme du +procureur. Le lendemain, vers une heure, il se fit donner le dernier +coup de brosse par Mousqueton, et s’achemina vers la rue aux Ours, du +pas d’un homme qui est en double bonne fortune. + +Son coeur battait, mais ce n’était pas, comme celui de d’Artagnan, d’un +jeune et impatient amour. Non, un intérêt plus matériel lui fouettait +le sang, il allait enfin franchir ce seuil mystérieux, gravir cet +escalier inconnu qu’avaient monté, un à un, les vieux écus de maître +Coquenard. + +Il allait voir en réalité certain bahut dont vingt fois il avait vu +l’image dans ses rêves; bahut de forme longue et profonde, cadenassé, +verrouillé, scellé au sol; bahut dont il avait si souvent entendu +parler, et que les mains un peu sèches, il est vrai, mais non pas sans +élégance de la procureuse, allaient ouvrir à ses regards admirateurs. + +Et puis lui, l’homme errant sur la terre, l’homme sans fortune, l’homme +sans famille, le soldat habitué aux auberges, aux cabarets, aux +tavernes, aux posadas, le gourmet forcé pour la plupart du temps de +s’en tenir aux lippées de rencontre, il allait tâter des repas de +ménage, savourer un intérieur confortable, et se laisser faire à ces +petits soins, qui, plus on est dur, plus ils plaisent, comme disent les +vieux soudards. + +Venir en qualité de cousin s’asseoir tous les jours à une bonne table, +dérider le front jaune et plissé du vieux procureur, plumer quelque peu +les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le passe-dix et le +lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en leur gagnant par +manière d’honoraires, pour la leçon qu’il leur donnerait en une heure, +leurs économies d’un mois, tout cela souriait énormément à Porthos. + +Le mousquetaire se retraçait bien, de-ci, de-là, les mauvais propos qui +couraient dès ce temps-là sur les procureurs et qui leur ont survécu: +la lésine, la rognure, les jours de jeûne, mais comme, après tout, sauf +quelques accès d’économie que Porthos avait toujours trouvés fort +intempestifs, il avait vu la procureuse assez libérale, pour une +procureuse, bien entendu, il espéra rencontrer une maison montée sur un +pied flatteur. + +Cependant, à la porte, le mousquetaire eut quelques doutes, l’abord +n’était point fait pour engager les gens: allée puante et noire, +escalier mal éclairé par des barreaux au travers desquels filtrait le +jour gris d’une cour voisine; au premier une porte basse et ferrée +d’énorme clous comme la porte principale du Grand- Châtelet. + +Porthos heurta du doigt; un grand clerc pâle et enfoui sous une forêt +de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l’air d’un homme forcé de +respecter à la fois dans un autre la haute taille qui indique la force, +l’habit militaire qui indique l’état, et la mine vermeille qui indique +l’habitude de bien vivre. + +Autre clerc plus petit derrière le premier, autre clerc plus grand +derrière le second, saute-ruisseau de douze ans derrière le troisième. + +En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annonçait une +étude des plus achalandées. + +Quoique le mousquetaire ne dût arriver qu’à une heure, depuis midi la +procureuse avait l’oeil au guet et comptait sur le coeur et peut-être +aussi sur l’estomac de son adorateur pour lui faire devancer l’heure. + +Mme Coquenard arriva donc par la porte de l’appartement, presque en +même temps que son convive arrivait par la porte de l’escalier, et +l’apparition de la digne dame le tira d’un grand embarras. Les clercs +avaient l’oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire à cette gamme +ascendante et descendante, demeurait la langue muette. + +«C’est mon cousin, s’écria la procureuse; entrez donc, entrez donc, +monsieur Porthos.» + +Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent à rire; +mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrèrent dans leur +gravité. + +On arriva dans le cabinet du procureur après avoir traversé +l’antichambre où étaient les clercs, et l’étude où ils auraient dû +être: cette dernière chambre était une sorte de salle noire et meublée +de paperasses. En sortant de l’étude on laissa la cuisine à droite, et +l’on entra dans la salle de réception. + +Toutes ces pièces qui se commandaient n’inspirèrent point à Porthos de +bonnes idées. Les paroles devaient s’entendre de loin par toutes ces +portes ouvertes; puis, en passant, il avait jeté un regard rapide et +investigateur sur la cuisine, et il s’avouait à lui-même, à la honte de +la procureuse et à son grand regret, à lui, qu’il n’y avait pas vu ce +feu, cette animation, ce mouvement qui, au moment d’un bon repas, +règnent ordinairement dans ce sanctuaire de la gourmandise. + +Le procureur avait sans doute été prévenu de cette visite, car il ne +témoigna aucune surprise à la vue de Porthos, qui s’avança jusqu’à lui +d’un air assez dégagé et le salua courtoisement. + +«Nous sommes cousins, à ce qu’il paraît, monsieur Porthos?» dit le +procureur en se soulevant à la force des bras sur son fauteuil de +canne. + +Le vieillard, enveloppé dans un grand pourpoint noir où se perdait son +corps fluet, était vert et sec; ses petits yeux gris brillaient comme +des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche grimaçante, la seule +partie de son visage où la vie fût demeurée. Malheureusement les jambes +commençaient à refuser le service à toute cette machine osseuse; depuis +cinq ou six mois que cet affaiblissement s’était fait sentir, le digne +procureur était à peu près devenu l’esclave de sa femme. + +Le cousin fut accepté avec résignation, voilà tout. Maître Coquenard +ingambe eût décliné toute parenté avec M. Porthos. + +«Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se déconcerter Porthos, +qui, d’ailleurs, n’avait jamais compté être reçu par le mari avec +enthousiasme. + +— Par les femmes, je crois?» dit malicieusement le procureur. + +Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une naïveté +dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui savait que le +procureur naïf était une variété fort rare dans l’espèce, sourit un peu +et rougit beaucoup. + +Maître Coquenard avait, dès l’arrivée de Porthos, jeté les yeux avec +inquiétude sur une grande armoire placée en face de son bureau de +chêne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu’elle ne répondît point +par la forme à celle qu’il avait vue dans ses songes, devait être le +bienheureux bahut, et il s’applaudit de ce que la réalité avait six +pieds de plus en hauteur que le rêve. + +Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations +généalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l’armoire sur +Porthos, il se contenta de dire: + +«Monsieur notre cousin, avant son départ pour la campagne, nous fera +bien la grâce de dîner une fois avec nous, n’est-ce pas, madame +Coquenard!» + +Cette fois, Porthos reçut le coup en plein estomac et le sentit; il +paraît que de son côté Mme Coquenard non plus n’y fut pas insensible, +car elle ajouta: + +«Mon cousin ne reviendra pas s’il trouve que nous le traitons mal; +mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps à passer à Paris, +et par conséquent à nous voir, pour que nous ne lui demandions pas +presque tous les instants dont il peut disposer jusqu’à son départ. + +— Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! où êtes-vous?» murmura Coquenard. +Et il essaya de sourire. + +Ce secours qui était arrivé à Porthos au moment où il était attaqué +dans ses espérances gastronomiques inspira au mousquetaire beaucoup de +reconnaissance pour sa procureuse. + +Bientôt l’heure du dîner arriva. On passa dans la salle à manger, +grande pièce noire qui était située en face de la cuisine. + +Les clercs, qui, à ce qu’il paraît, avaient senti dans la maison des +parfums inaccoutumés, étaient d’une exactitude militaire, et tenaient +en main leurs tabourets, tout prêts qu’ils étaient à s’asseoir. On les +voyait d’avance remuer les mâchoires avec des dispositions effrayantes. + +«Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affamés, car +le saute-ruisseau n’était pas, comme on le pense bien, admis aux +honneurs de la table magistrale; tudieu! à la place de mon cousin, je +ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des naufragés qui +n’ont pas mangé depuis six semaines.» + +Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par Mme +Coquenard, à qui Porthos, à son tour, vint en aide pour rouler son mari +jusqu’à la table. + +À peine entré, il remua le nez et les mâchoires à l’exemple de ses +clercs. + +«Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!» + +«Que diable sentent-ils donc d’extraordinaire dans ce potage?» dit +Porthos à l’aspect d’un bouillon pâle, abondant, mais parfaitement +aveugle, et sur lequel quelques croûtes nageaient rares comme les îles +d’un archipel. + +Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d’elle, tout le monde s’assit +avec empressement. + +Maître Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite Mme +Coquenard emplit son assiette, et distribua les croûtes sans bouillon +aux clercs impatients. + +En ce moment la porte de la salle à manger s’ouvrit d’elle-même en +criant, et Porthos, à travers les battants entrebâillés, aperçut le +petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait son pain +à la double odeur de la cuisine et de la salle à manger. + +Après le potage la servante apporta une poule bouillie; magnificence +qui fit dilater les paupières des convives, de telle façon qu’elles +semblaient prêtes à se fendre. + +«On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le +procureur avec un sourire presque tragique; voilà certes une galanterie +que vous faites à votre cousin.» + +La pauvre poule était maigre et revêtue d’une de ces grosses peaux +hérissées que les os ne percent jamais malgré leurs efforts; il fallait +qu’on l’eût cherchée bien longtemps avant de la trouver sur le perchoir +où elle s’était retirée pour mourir de vieillesse. + +«Diable! pensa Porthos, voilà qui est fort triste; je respecte la +vieillesse, mais j’en fais peu de cas bouillie ou rôtie.» + +Et il regarda à la ronde pour voir si son opinion était partagée; mais +tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants, qui +dévoraient d’avance cette sublime poule, objet de ses mépris. + +Mme Coquenard tira le plat à elle, détacha adroitement les deux grandes +pattes noires, qu’elle plaça sur l’assiette de son mari; trancha le +cou, qu’elle mit avec la tête à part pour elle-même; leva l’aile pour +Porthos, et remit à la servante, qui venait de l’apporter, l’animal qui +s’en retourna presque intact, et qui avait disparu avant que le +mousquetaire eût eu le temps d’examiner les variations que le +désappointement amène sur les visages, selon les caractères et les +tempéraments de ceux qui l’éprouvent. + +Au lieu de poulet, un plat de fèves fit son entrée, plat énorme, dans +lequel quelques os de mouton, qu’on eût pu, au premier abord, croire +accompagnés de viande, faisaient semblant de se montrer. + +Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les mines +lugubres devinrent des visages résignés. + +Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modération +d’une bonne ménagère. + +Le tour du vin était venu. Maître Coquenard versa d’une bouteille de +grès fort exiguë le tiers d’un verre à chacun des jeunes gens, s’en +versa à lui-même dans des proportions à peu près égales, et la +bouteille passa aussitôt du côté de Porthos et de Mme Coquenard. + +Les jeunes gens remplissaient d’eau ce tiers de vin, puis, lorsqu’ils +avaient bu la moitié du verre, ils le remplissaient encore, et ils +faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait à la fin du repas à avaler +une boisson qui de la couleur du rubis était passée à celle de la +topaze brûlée. + +Porthos mangea timidement son aile de poule, et frémit lorsqu’il sentit +sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver le sien. Il +but aussi un demi-verre de ce vin fort ménagé, et qu’il reconnut pour +cet horrible cru de Montreuil, la terreur des palais exercés. + +Maître Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira. + +«Mangerez-vous bien de ces fèves, mon cousin Porthos?» dit Mme +Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n’en mangez pas. + +«Du diable si j’en goûte!» murmura tout bas Porthos… + +Puis tout haut: + +«Merci, ma cousine, dit-il, je n’ai plus faim.» + +Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir. Le +procureur répéta plusieurs fois: + +«Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre dîner +était un véritable festin; Dieu! ai-je mangé!» + +Maître Coquenard avait mangé son potage, les pattes noires de la poule +et le seul os de mouton où il y eût un peu de viande. + +Porthos crut qu’on le mystifiait, et commença à relever sa moustache et +à froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard vint tout +doucement lui conseiller la patience. + +Ce silence et cette interruption de service, qui étaient restés +inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une signification +terrible pour les clercs: sur un regard du procureur, accompagné d’un +sourire de Mme Coquenard, ils se levèrent lentement de table, plièrent +leurs serviettes plus lentement encore, puis ils saluèrent et +partirent. + +«Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant», dit +gravement le procureur. + +Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d’un buffet un morceau +de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu’elle avait fait +elle-même avec des amandes et du miel. + +Maître Coquenard fronça le sourcil, parce qu’il voyait trop de mets; +Porthos se pinça les lèvres, parce qu’il voyait qu’il n’y avait pas de +quoi dîner. + +Il regarda si le plat de fèves était encore là, le plat de fèves avait +disparu. + +«Festin décidément, s’écria maître Coquenard en s’agitant sur sa +chaise, véritable festin, _epulæ epularum;_ Lucullus dîne chez +Lucullus.» + +Porthos regarda la bouteille qui était près de lui, et il espéra +qu’avec du vin, du pain et du fromage il dînerait; mais le vin +manquait, la bouteille était vide; M. et Mme Coquenard n’eurent point +l’air de s’en apercevoir. + +«C’est bien, se dit Porthos à lui-même, me voilà prévenu.» + +Il passa la langue sur une petite cuillerée de confitures, et s’englua +les dents dans la pâte collante de Mme Coquenard. + +«Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consommé. Ah! si je n’avais +pas l’espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l’armoire de son +mari!» + +Maître Coquenard, après les délices d’un pareil repas, qu’il appelait +un excès, éprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos espérait que la +chose aurait lieu séance tenante et dans la localité même; mais le +procureur maudit ne voulut entendre à rien: il fallut le conduire dans +sa chambre et il cria tant qu’il ne fut pas devant son armoire, sur le +rebord de laquelle, pour plus de précaution encore, il posa ses pieds. + +La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l’on commença +de poser les bases de la réconciliation. + +«Vous pourrez venir dîner trois fois la semaine, dit Mme Coquenard. + +— Merci, dit Porthos, je n’aime pas à abuser; d’ailleurs, il faut que +je songe à mon équipement. + +— C’est vrai, dit la procureuse en gémissant… c’est ce malheureux +équipement. + +— Hélas! oui, dit Porthos, c’est lui. + +— Mais de quoi donc se compose l’équipement de votre corps, monsieur +Porthos? + +— Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme vous +savez, sont soldats d’élite, et il leur faut beaucoup d’objets inutiles +aux gardes ou aux Suisses. + +— Mais encore, détaillez-le-moi. + +— Mais cela peut aller à…», dit Porthos, qui aimait mieux discuter le +total que le menu. + +La procureuse attendait frémissante. + +«À combien? dit-elle, j’espère bien que cela ne passe point…» + +Elle s’arrêta, la parole lui manquait. + +«Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents +livres; je crois même qu’en y mettant de l’économie, avec deux mille +livres je m’en tirerai. + +— Bon Dieu, deux mille livres! s’écria-t-elle, mais c’est une fortune.» + +Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la +comprit. + +«Je demandais le détail, dit-elle, parce qu’ayant beaucoup de parents +et de pratiques dans le commerce, j’étais presque sûre d’obtenir les +choses à cent pour cent au-dessous du prix où vous les payeriez +vous-même. + +— Ah! ah! fit Porthos, si c’est cela que vous avez voulu dire! + +— Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d’abord un +cheval? + +— Oui, un cheval. + +— Eh bien, justement j’ai votre affaire. + +— Ah! dit Porthos rayonnant, voilà donc qui va bien quant à mon cheval; +ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose d’objets +qu’un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera pas, +d’ailleurs, à plus de trois cents livres. + +— Trois cents livres: alors mettons trois cents livres» dit la +procureuse avec un soupir. + +Porthos sourit: on se souvient qu’il avait la selle qui lui venait de +Buckingham, c’était donc trois cents livres qu’il comptait mettre +sournoisement dans sa poche. + +«Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma valise; +quant aux armes, il est inutile que vous vous en préoccupiez, je les +ai. + +— Un cheval pour votre laquais? reprit en hésitant la procureuse; mais +c’est bien grand seigneur, mon ami. + +— Eh! madame! dit fièrement Porthos, est-ce que je suis un croquant, +par hasard? + +— Non; je vous disais seulement qu’un joli mulet avait quelquefois +aussi bon air qu’un cheval, et qu’il me semble qu’en vous procurant un +joli mulet pour Mousqueton… + +— Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j’ai vu de très +grands seigneurs espagnols dont toute la suite était à mulets. Mais +alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet avec des panaches et +des grelots? + +— Soyez tranquille, dit la procureuse. + +— Reste la valise, reprit Porthos. + +— Oh! que cela ne vous inquiète point, s’écria Mme Coquenard: mon mari +a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a une +surtout qu’il affectionnait dans ses voyages, et qui est grande à tenir +un monde. + +— Elle est donc vide, votre valise? demanda naïvement Porthos. + +— Assurément qu’elle est vide, répondit naïvement de son côté la +procureuse. + +— Ah! mais la valise dont j’ai besoin est une valise bien garnie, ma +chère.» + +Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molière n’avait pas encore +écrit sa scène de l’Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur Harpagon. + +Enfin le reste de l’équipement fut successivement débattu de la même +manière; et le résultat de la scène fut que la procureuse demanderait à +son mari un prêt de huit cents livres en argent, et fournirait le +cheval et le mulet qui auraient l’honneur de porter à la gloire Porthos +et Mousqueton. + +Ces conditions arrêtées, et les intérêts stipulés ainsi que l’époque du +remboursement, Porthos prit congé de Mme Coquenard. Celle-ci voulait +bien le retenir en lui faisant les yeux doux; mais Porthos prétexta les +exigences du service, et il fallut que la procureuse cédât le pas au +roi. + +Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise humeur. + + + + +CHAPITRE XXXIII. +SOUBRETTE ET MAÎTRESSE + + +Cependant, comme nous l’avons dit, malgré les cris de sa conscience et +les sages conseils d’Athos, d’Artagnan devenait d’heure en heure plus +amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas tous les jours d’aller lui +faire une cour à laquelle l’aventureux Gascon était convaincu qu’elle +ne pouvait, tôt ou tard, manquer de répondre. + +Un soir qu’il arrivait le nez au vent, léger comme un homme qui attend +une pluie d’or, il rencontra la soubrette sous la porte cochère; mais +cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de lui sourire en +passant, elle lui prit doucement la main. + +«Bon! fit d’Artagnan, elle est chargée de quelque message pour moi de +la part de sa maîtresse; elle va m’assigner quelque rendez-vous qu’on +n’aura pas osé me donner de vive voix.» + +Et il regarda la belle enfant de l’air le plus vainqueur qu’il put +prendre. + +«Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier…, balbutia +la soubrette. + +— Parle, mon enfant, parle, dit d’Artagnan, j’écoute. + +— Ici, impossible: ce que j’ai à vous dire est trop long et surtout +trop secret. + +— Eh bien, mais comment faire alors? + +— Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement Ketty. + +— Où tu voudras, ma belle enfant. + +— Alors, venez.» + +Et Ketty, qui n’avait point lâché la main de d’Artagnan, l’entraîna par +un petit escalier sombre et tournant, et, après lui avoir fait monter +une quinzaine de marches, ouvrit une porte. + +«Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et nous +pourrons causer. + +— Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda +d’Artagnan. + +— C’est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec celle de +ma maîtresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle ne pourra +entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche qu’à minuit.» + +D’Artagnan jeta un coup d’oeil autour de lui. La petite chambre était +charmante de goût et de propreté; mais, malgré lui, ses yeux se +fixèrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire à la chambre +de Milady. + +Ketty devina ce qui se passait dans l’âme du jeune homme et poussa un +soupir. + +«Vous aimez donc bien ma maîtresse, monsieur le chevalier, dit- elle. + +— Oh! plus que je ne puis dire! j’en suis fou!» + +Ketty poussa un second soupir. + +«Hélas! monsieur, dit-elle, c’est bien dommage! + +— Et que diable vois-tu donc là de si fâcheux? demanda d’Artagnan. + +— C’est que, monsieur, reprit Ketty, ma maîtresse ne vous aime pas du +tout. + +— Hein! fit d’Artagnan, t’aurait-elle chargée de me le dire? + +— Oh! non pas, monsieur! mais c’est moi qui, par intérêt pour vous, ai +pris la résolution de vous en prévenir. + +— Merci, ma bonne Ketty, mais de l’intention seulement, car la +confidence, tu en conviendras, n’est point agréable. + +— C’est-à-dire que vous ne croyez point à ce que je vous ai dit, +n’est-ce pas? + +— On a toujours peine à croire de pareilles choses, ma belle enfant, ne +fût-ce que par amour-propre. + +— Donc vous ne me croyez pas? + +— J’avoue que jusqu’à ce que tu daignes me donner quelques preuves de +ce que tu avances… + +— Que dites-vous de celle-ci?» + +Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet. + +«Pour moi? dit d’Artagnan en s’emparant vivement de la lettre. + +— Non, pour un autre. + +— Pour un autre? + +— Oui. + +— Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan. + +— Voyez l’adresse. + +— M. le comte de Wardes.» + +Le souvenir de la scène de Saint-Germain se présenta aussitôt à +l’esprit du présomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la +pensée, il déchira l’enveloppe malgré le cri que poussa Ketty en voyant +ce qu’il allait faire, ou plutôt ce qu’il faisait. + +«Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous? + +— Moi, rien!» dit d’Artagnan, et il lut: + +«Vous n’avez pas répondu à mon premier billet; êtes-vous donc +souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au bal +de Mme de Guise? Voici l’occasion, comte! ne la laissez pas échapper.» + +D’Artagnan pâlit; il était blessé dans son amour-propre, il se crut +blessé dans son amour. + +«Pauvre cher monsieur d’Artagnan! dit Ketty d’une voix pleine de +compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme. + +— Tu me plains, bonne petite! dit d’Artagnan. + +— Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c’est que l’amour, +moi! + +— Tu sais ce que c’est que l’amour? dit d’Artagnan la regardant pour la +première fois avec une certaine attention. + +— Hélas! oui. + +— Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de +m’aider à me venger de ta maîtresse. + +— Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer? + +— Je voudrais triompher d’elle, supplanter mon rival. + +— Je ne vous aiderai jamais à cela, monsieur le chevalier! dit vivement +Ketty. + +— Et pourquoi cela? demanda d’Artagnan. + +— Pour deux raisons. + +— Lesquelles? + +— La première, c’est que jamais ma maîtresse ne vous a aimé. + +— Qu’en sais-tu? + +— Vous l’avez blessée au coeur. + +— Moi! en quoi puis-je l’avoir blessée, moi qui, depuis que je la +connais, vis à ses pieds comme un esclave! parle, je t’en prie. + +— Je n’avouerais jamais cela qu’à l’homme… qui lirait jusqu’au fond de +mon âme!» + +D’Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille était +d’une fraîcheur et d’une beauté que bien des duchesses eussent achetées +de leur couronne. + +«Ketty, dit-il, je lirai jusqu’au fond de ton âme quand tu voudras; +qu’à cela ne tienne, ma chère enfant.» + +Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint rouge +comme une cerise. + +«Oh! non, s’écria Ketty, vous ne m’aimez pas! C’est ma maîtresse que +vous aimez, vous me l’avez dit tout à l’heure. + +— Et cela t’empêche-t-il de me faire connaître la seconde raison? + +— La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie par +le baiser d’abord et ensuite par l’expression des yeux du jeune homme, +c’est qu’en amour chacun pour soi.» + +Alors seulement d’Artagnan se rappela les coups d’oeil languissants de +Ketty, ses rencontres dans l’antichambre, sur l’escalier, dans le +corridor, ses frôlements de main chaque fois qu’elle le rencontrait, et +ses soupirs étouffés; mais, absorbé par le désir de plaire à la grande +dame, il avait dédaigné la soubrette: qui chasse l’aigle ne s’inquiète +pas du passereau. + +Mais cette fois notre Gascon vit d’un seul coup d’oeil tout le parti +qu’on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d’avouer d’une façon +si naïve ou si effrontée: interception des lettres adressées au comte +de Wardes, intelligences dans la place, entrée à toute heure dans la +chambre de Ketty, contiguë à celle de sa maîtresse. Le perfide, comme +on le voit, sacrifiait déjà en idée la pauvre fille pour obtenir Milady +de gré ou de force. + +«Eh bien, dit-il à la jeune fille, veux-tu, ma chère Ketty, que je te +donne une preuve de cet amour dont tu doutes? + +— De quel amour? demanda la jeune fille. + +— De celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi. + +— Et quelle est cette preuve? + +— Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe +ordinairement avec ta maîtresse? + +— Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers. + +— Eh bien, ma chère enfant, dit d’Artagnan en s’établissant dans un +fauteuil, viens çà que je te dise que tu es la plus jolie soubrette que +j’aie jamais vue!» + +Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne +demandait pas mieux que de le croire, le crut… Cependant, au grand +étonnement de d’Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec une certaine +résolution. + +Le temps passe vite, lorsqu’il se passe en attaques et en défenses. + +Minuit sonna, et l’on entendit presque en même temps retentir la +sonnette dans la chambre de Milady. + +«Grand Dieu! s’écria Ketty, voici ma maîtresse qui m’appelle! Partez, +partez vite!» + +D’Artagnan se leva, prit son chapeau comme s’il avait l’intention +d’obéir; puis, ouvrant vivement la porte d’une grande armoire au lieu +d’ouvrir celle de l’escalier, il se blottit dedans au milieu des robes +et des peignoirs de Milady. + +«Que faites-vous donc?» s’écria Ketty. + +D’Artagnan, qui d’avance avait pris la clef, s’enferma dans son armoire +sans répondre. + +«Eh bien, cria Milady d’une voix aigre, dormez-vous donc que vous ne +venez pas quand je sonne?» + +Et d’Artagnan entendit qu’on ouvrit violemment la porte de +communication. + +«Me voici, Milady, me voici», s’écria Ketty en s’élançant à la +rencontre de sa maîtresse. + +Toutes deux rentrèrent dans la chambre à coucher et comme la porte de +communication resta ouverte, d’Artagnan put entendre quelque temps +encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s’apaisa, et la +conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa maîtresse. + +«Eh bien, dit Milady, je n’ai pas vu notre Gascon ce soir? + +— Comment, madame, dit Ketty, il n’est pas venu! Serait-il volage avant +d’être heureux? + +— Oh non! il faut qu’il ait été empêché par M. de Tréville ou par M. +des Essarts. Je m’y connais, Ketty, et je le tiens, celui-là. + +— Qu’en fera madame? + +— Ce que j’en ferai!… Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet homme et +moi une chose qu’il ignore… il a manqué me faire perdre mon crédit près +de Son Éminence… Oh! je me vengerai! + +— Je croyais que madame l’aimait? + +— Moi, l’aimer! je le déteste! Un niais, qui tient la vie de Lord de +Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait perdre +trois cent mille livres de rente! + +— C’est vrai, dit Ketty, votre fils était le seul héritier de son +oncle, et jusqu’à sa majorité vous auriez eu la jouissance de sa +fortune.» + +D’Artagnan frissonna jusqu’à la moelle des os en entendant cette suave +créature lui reprocher, avec cette voix stridente qu’elle avait tant de +peine à cacher dans la conversation, de n’avoir pas tué un homme qu’il +l’avait vue combler d’amitié. + +«Aussi, continua Milady, je me serais déjà vengée sur lui-même, si, je +ne sais pourquoi, le cardinal ne m’avait recommandé de le ménager. + +— Oh! oui, mais madame n’a point ménagé cette petite femme qu’il +aimait. + +— Oh! la mercière de la rue des Fossoyeurs: est-ce qu’il n’a pas déjà +oublié qu’elle existait? La belle vengeance, ma foi!» + +Une sueur froide coulait sur le front de d’Artagnan: c’était donc un +monstre que cette femme. + +Il se remit à écouter, mais malheureusement la toilette était finie. + +«C’est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tâchez enfin +d’avoir une réponse à cette lettre que je vous ai donnée. + +— Pour M. de Wardes? dit Ketty. + +— Sans doute, pour M. de Wardes. + +— En voilà un, dit Ketty, qui m’a bien l’air d’être tout le contraire +de ce pauvre M. d’Artagnan. + +— Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n’aime pas les commentaires.» + +D’Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de deux +verrous que mettait Milady afin de s’enfermer chez elle; de son côté, +mais le plus doucement qu’elle put, Ketty donna à la serrure un tour de +clef; d’Artagnan alors poussa la porte de l’armoire. + +«O mon Dieu! dit tout bas Ketty, qu’avez-vous? et comme vous êtes pâle! + +— L’abominable créature! murmura d’Artagnan. + +— Silence! silence! sortez, dit Ketty; il n’y a qu’une cloison entre ma +chambre et celle de Milady, on entend de l’une tout ce qui se dit dans +l’autre! + +— C’est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit d’Artagnan. + +— Comment? fit Ketty en rougissant. + +— Ou du moins que je sortirai… plus tard.» + +Et il attira Ketty à lui; il n’y avait plus moyen de résister, la +résistance fait tant de bruit! aussi Ketty céda. + +C’était un mouvement de vengeance contre Milady. D’Artagnan trouva +qu’on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des dieux. +Aussi, avec un peu de coeur, se serait-il contenté de cette nouvelle +conquête; mais d’Artagnan n’avait que de l’ambition et de l’orgueil. + +Cependant, il faut le dire à sa louange, le premier emploi qu’il avait +fait de son influence sur Ketty avait été d’essayer de savoir d’elle ce +qu’était devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre fille jura sur le +crucifix à d’Artagnan qu’elle l’ignorait complètement, sa maîtresse ne +laissant jamais pénétrer que la moitié de ses secrets; seulement, elle +croyait pouvoir répondre qu’elle n’était pas morte. + +Quant à la cause qui avait manqué faire perdre à Milady son crédit près +du cardinal, Ketty n’en savait pas davantage; mais cette fois, +d’Artagnan était plus avancé qu’elle: comme il avait aperçu Milady sur +un bâtiment consigné au moment où lui-même quittait l’Angleterre, il se +douta qu’il était question cette fois des ferrets de diamants. + +Mais ce qu’il y avait de plus clair dans tout cela, c’est que la haine +véritable, la haine profonde, la haine invétérée de Milady lui venait +de ce qu’il n’avait pas tué son beau-frère. + +D’Artagnan retourna le lendemain chez Milady. Elle était de fort +méchante humeur, d’Artagnan se douta que c’était le défaut de réponse +de M. de Wardes qui l’agaçait ainsi. Ketty entra; mais Milady la reçut +fort durement. Un coup d’oeil qu’elle lança à d’Artagnan voulait dire: +Vous voyez ce que je souffre pour vous. + +Cependant vers la fin de la soirée, la belle lionne s’adoucit, elle +écouta en souriant les doux propos de d’Artagnan, elle lui donna même +sa main à baiser. + +D’Artagnan sortit ne sachant plus que penser: mais comme c’était un +garçon à qui on ne faisait pas facilement perdre la tête, tout en +faisant sa cour à Milady il avait bâti dans son esprit un petit plan. + +Il trouva Ketty à la porte, et comme la veille il monta chez elle pour +avoir des nouvelles. Ketty avait été fort grondée, on l’avait accusée +de négligence. Milady ne comprenait rien au silence du comte de Wardes, +et elle lui avait ordonné d’entrer chez elle à neuf heures du matin +pour y prendre une troisième lettre. + +D’Artagnan fit promettre à Ketty de lui apporter chez lui cette lettre +le lendemain matin; la pauvre fille promit tout ce que voulut son +amant: elle était folle. + +Les choses se passèrent comme la veille: d’Artagnan s’enferma dans son +armoire, Milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et referma sa +porte. Comme la veille d’Artagnan ne rentra chez lui qu’à cinq heures +du matin. + +À onze heures, il vit arriver Ketty; elle tenait à la main un nouveau +billet de Milady. Cette fois, la pauvre enfant n’essaya pas même de le +disputer à d’Artagnan; elle le laissa faire; elle appartenait corps et +âme à son beau soldat. + +D’Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit: + +«Voilà la troisième fois que je vous écris pour vous dire que je vous +aime. Prenez garde que je ne vous écrive une quatrième pour vous dire +que je vous déteste. + +«Si vous vous repentez de la façon dont vous avez agi avec moi, la +jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle manière un +galant homme peut obtenir son pardon.» + +D’Artagnan rougit et pâlit plusieurs fois en lisant ce billet. + +«Oh! vous l’aimez toujours! dit Ketty, qui n’avait pas détourné un +instant les yeux du visage du jeune homme. + +— Non, Ketty, tu te trompes, je ne l’aime plus; mais je veux me venger +de ses mépris. + +— Oui, je connais votre vengeance; vous me l’avez dite. + +— Que t’importe, Ketty! tu sais bien que c’est toi seule que j’aime. + +— Comment peut-on savoir cela? + +— Par le mépris que je ferai d’elle.» + +Ketty soupira. + +D’Artagnan prit une plume et écrivit: + +«Madame, jusqu’ici j’avais douté que ce fût bien à moi que vos deux +premiers billets eussent été adressés, tant je me croyais indigne d’un +pareil honneur; d’ailleurs j’étais si souffrant, que j’eusse en tout +cas hésité à y répondre. + +«Mais aujourd’hui il faut bien que je croie à l’excès de vos bontés, +puisque non seulement votre lettre, mais encore votre suivante, +m’affirme que j’ai le bonheur d’être aimé de vous. + +«Elle n’a pas besoin de me dire de quelle manière un galant homme peut +obtenir son pardon. J’irai donc vous demander le mien ce soir à onze +heures. Tarder d’un jour serait à mes yeux, maintenant, vous faire une +nouvelle offense. + +«Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes. + +«Comte DE WARDES.» + + +Ce billet était d’abord un faux, c’était ensuite une indélicatesse; +c’était même, au point de vue de nos moeurs actuelles, quelque chose +comme une infamie; mais on se ménageait moins à cette époque qu’on ne +le fait aujourd’hui. D’ailleurs d’Artagnan, par ses propres aveux, +savait Milady coupable de trahison à des chefs plus importants, et il +n’avait pour elle qu’une estime fort mince. Et cependant malgré ce peu +d’estime, il sentait qu’une passion insensée le brûlait pour cette +femme. Passion ivre de mépris, mais passion ou soif, comme on voudra. + +L’intention de d’Artagnan était bien simple: par la chambre de Ketty il +arrivait à celle de sa maîtresse; il profitait du premier moment de +surprise, de honte, de terreur pour triompher d’elle; peut-être aussi +échouerait-il, mais il fallait bien donner quelque chose au hasard. +Dans huit jours la campagne s’ouvrait, et il fallait partir; d’Artagnan +n’avait pas le temps de filer le parfait amour. + +«Tiens, dit le jeune homme en remettant à Ketty le billet tout cacheté, +donne cette lettre à Milady; c’est la réponse de M. de Wardes.» + +La pauvre Ketty devint pâle comme la mort, elle se doutait de ce que +contenait le billet. + +«Écoute, ma chère enfant, lui dit d’Artagnan, tu comprends qu’il faut +que tout cela finisse d’une façon ou de l’autre; Milady peut découvrir +que tu as remis le premier billet à mon valet, au lieu de le remettre +au valet du comte; que c’est moi qui ai décacheté les autres qui +devaient être décachetés par M. de Wardes; alors Milady te chasse, et, +tu la connais, ce n’est pas une femme à borner là sa vengeance. + +— Hélas! dit Ketty, pour qui me suis-je exposée à tout cela? + +— Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme, aussi +je t’en suis bien reconnaissant, je te le jure. + +— Mais enfin, que contient votre billet? + +— Milady te le dira. + +— Ah! vous ne m’aimez pas! s’écria Ketty, et je suis bien malheureuse!» + +À ce reproche il y a une réponse à laquelle les femmes se trompent +toujours; d’Artagnan répondit de manière que Ketty demeurât dans la +plus grande erreur. + +Cependant elle pleura beaucoup avant de se décider à remettre cette +lettre à Milady, mais enfin elle se décida, c’est tout ce que voulait +d’Artagnan. + +D’ailleurs il lui promit que le soir il sortirait de bonne heure de +chez sa maîtresse, et qu’en sortant de chez sa maîtresse il monterait +chez elle. + +Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty. + + + + +CHAPITRE XXXIV. +OÙ IL EST TRAITÉ DE L’ÉQUIPEMENT D’ARAMIS ET DE PORTHOS + + +Depuis que les quatre amis étaient chacun à la chasse de son +équipement, il n’y avait plus entre eux de réunion arrêtée. On dînait +les uns sans les autres, où l’on se trouvait, ou plutôt où l’on +pouvait. Le service, de son côté, prenait aussi sa part de ce temps +précieux, qui s’écoulait si vite. Seulement on était convenu de se +trouver une fois la semaine, vers une heure, au logis d’Athos, attendu +que ce dernier, selon le serment qu’il avait fait, ne passait plus le +seuil de sa porte. + +C’était le jour même où Ketty était venue trouver d’Artagnan chez lui, +jour de réunion. + +À peine Ketty fut-elle sortie, que d’Artagnan se dirigea vers la rue +Férou. + +Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient. Aramis avait quelques +velléités de revenir à la soutane. Athos, selon ses habitudes, ne le +dissuadait ni ne l’encourageait. Athos était pour qu’on laissât à +chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de conseils qu’on ne les +lui demandât. Encore fallait-il les lui demander deux fois. + +«En général, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les pas +suivre; ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu’un à qui l’on +puisse faire le reproche de les avoir donnés.» + +Porthos arriva un instant après d’Artagnan. Les quatre amis se +trouvaient donc réunis. + +Les quatre visages exprimaient quatre sentiments différents: celui de +Porthos la tranquillité, celui de d’Artagnan l’espoir, celui d’Aramis +l’inquiétude, celui d’Athos l’insouciance. + +Au bout d’un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa +entrevoir qu’une personne haut placée avait bien voulu se charger de le +tirer d’embarras, Mousqueton entra. + +Il venait prier Porthos de passer à son logis, où, disait-il d’un air +fort piteux, sa présence était urgente. + +«Sont-ce mes équipages? demanda Porthos. + +— Oui et non, répondit Mousqueton. + +— Mais enfin que veux-tu dire?… + +— Venez, monsieur.» + +Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton. + +Un instant après, Bazin apparut au seuil de la porte. + +«Que me voulez-vous, mon ami? dit Aramis avec cette douceur de langage +que l’on remarquait en lui chaque fois que ses idées le ramenaient vers +l’église… + +— Un homme attend monsieur à la maison, répondit Bazin. + +— Un homme! quel homme? + +— Un mendiant. + +— Faites-lui l’aumône, Bazin, et dites-lui de prier pour un pauvre +pécheur. + +— Ce mendiant veut à toute force vous parler, et prétend que vous serez +bien aise de le voir. + +— N’a-t-il rien dit de particulier pour moi? + +— Si fait. “Si M. Aramis, a-t-il dit, hésite à me venir trouver, vous +lui annoncerez que j’arrive de Tours.” + +— De Tours? s’écria Aramis; messieurs, mille pardons, mais sans doute +cet homme m’apporte des nouvelles que j’attendais.» + +Et, se levant aussitôt, il s’éloigna rapidement. + +Restèrent Athos et d’Artagnan. + +«Je crois que ces gaillards-là ont trouvé leur affaire. Qu’en +pensez-vous, d’Artagnan? dit Athos. + +— Je sais que Porthos était en bon train, dit d’Artagnan; et quant à +Aramis, à vrai dire, je n’en ai jamais été sérieusement inquiet: mais +vous, mon cher Athos, vous qui avez si généreusement distribué les +pistoles de l’Anglais qui étaient votre bien légitime, qu’allez-vous +faire? + +— Je suis fort content d’avoir tué ce drôle, mon enfant, vu que c’est +pain bénit que de tuer un Anglais: mais si j’avais empoché ses +pistoles, elles me pèseraient comme un remords. + +— Allons donc, mon cher Athos! vous avez vraiment des idées +inconcevables. + +— Passons, passons! Que me disait donc M. de Tréville, qui me fit +l’honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais suspects +que protège le cardinal? + +— C’est-à-dire que je rends visite à une Anglaise, celle dont je vous +ai parlé. + +— Ah! oui, la femme blonde au sujet de laquelle je vous ai donné des +conseils que naturellement vous vous êtes bien gardé de suivre. + +— Je vous ai donné mes raisons. + +— Oui; vous voyez là votre équipement, je crois, à ce que vous m’avez +dit. + +— Point du tout! j’ai acquis la certitude que cette femme était pour +quelque chose dans l’enlèvement de Mme Bonacieux. + +— Oui, et je comprends; pour retrouver une femme, vous faites la cour à +une autre: c’est le chemin le plus long, mais le plus amusant. + +D’Artagnan fut sur le point de tout raconter à Athos; mais un point +l’arrêta: Athos était un gentilhomme sévère sur le point d’honneur, et +il y avait, dans tout ce petit plan que notre amoureux avait arrêté à +l’endroit de Milady, certaines choses qui, d’avance, il en était sûr, +n’obtiendraient pas l’assentiment du puritain; il préféra donc garder +le silence, et comme Athos était l’homme le moins curieux de la terre, +les confidences de d’Artagnan en étaient restées là. + +Nous quitterons donc les deux amis, qui n’avaient rien de bien +important à se dire, pour suivre Aramis. + +À cette nouvelle, que l’homme qui voulait lui parler arrivait de Tours, +nous avons vu avec quelle rapidité le jeune homme avait suivi ou plutôt +devancé Bazin; il ne fit donc qu’un saut de la rue Férou à la rue de +Vaugirard. + +En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite taille, +aux yeux intelligents, mais couvert de haillons. + +«C’est vous qui me demandez? dit le mousquetaire. + +— C’est-à-dire que je demande M. Aramis: est-ce vous qui vous appelez +ainsi? + +— Moi-même: vous avez quelque chose à me remettre? + +— Oui, si vous me montrez certain mouchoir brodé. + +— Le voici, dit Aramis en tirant une clef de sa poitrine, et en ouvrant +un petit coffret de bois d’ébène incrusté de nacre, le voici, tenez. + +— C’est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais.» + +En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait à son +maître, avait réglé son pas sur le sien, et était arrivé presque en +même temps que lui; mais cette célérité ne lui servit pas à +grand-chose; sur l’invitation du mendiant, son maître lui fit signe de +se retirer, et force lui fut d’obéir. + +Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin +d’être sûr que personne ne pouvait ni le voir ni l’entendre, et ouvrant +sa veste en haillons mal serrée par une ceinture de cuir, il se mit à +découdre le haut de son pourpoint, d’où il tira une lettre. + +Aramis jeta un cri de joie à la vue du cachet, baisa l’écriture, et +avec un respect presque religieux, il ouvrit l’épître qui contenait ce +qui suit: + +«Ami, le sort veut que nous soyons séparés quelque temps encore; mais +les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans retour. Faites +votre devoir au camp; je fais le mien autre part. Prenez ce que le +porteur vous remettra; faites la campagne en beau et bon gentilhomme, +et pensez à moi, qui baise tendrement vos yeux noirs. + +«Adieu, ou plutôt au revoir!» + +Le mendiant décousait toujours; il tira une à une de ses sales habits +cent cinquante doubles pistoles d’Espagne, qu’il aligna sur la table; +puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le jeune homme, +stupéfait, eût osé lui adresser une parole. + +Aramis alors relut la lettre, et s’aperçut que cette lettre avait un +_post-scriptum_. + +«_P.-S_. — Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et grand +d’Espagne.» + +«Rêves dorés! s’écria Aramis. Oh! la belle vie! oui, nous sommes +jeunes! oui, nous aurons encore des jours heureux! Oh! à toi, mon +amour, mon sang, ma vie! tout, tout, tout, ma belle maîtresse!» + +Et il baisait la lettre avec passion, sans même regarder l’or qui +étincelait sur la table. + +Bazin gratta à la porte; Aramis n’avait plus de raison pour le tenir à +distance; il lui permit d’entrer. + +Bazin resta stupéfait à la vue de cet or, et oublia qu’il venait +annoncer d’Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c’était que le +mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos. + +Or, comme d’Artagnan ne se gênait pas avec Aramis, voyant que Bazin +oubliait de l’annoncer, il s’annonça lui-même. + +«Ah! diable, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, si ce sont là les +pruneaux qu’on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment au +jardinier qui les récolte. + +— Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret: c’est mon +libraire qui vient de m’envoyer le prix de ce poème en vers d’une +syllabe que j’avais commencé là-bas. + +— Ah! vraiment! dit d’Artagnan; eh bien, votre libraire est généreux, +mon cher Aramis, voilà tout ce que je puis vous dire. + +— Comment, monsieur! s’écria Bazin, un poème se vend si cher! c’est +incroyable! Oh! monsieur! vous faites tout ce que vous voulez, vous +pouvez devenir l’égal de M. de Voiture et de M. de Benserade. J’aime +encore cela, moi. Un poète, c’est presque un abbé. Ah! monsieur Aramis, +mettez-vous donc poète, je vous en prie. + +— Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mêlez à la +conversation.» + +Bazin comprit qu’il était dans son tort; il baissa la tête, et sortit. + +«Ah! dit d’Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions au +poids de l’or: vous êtes bien heureux, mon ami; mais prenez garde, vous +allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque, et qui est sans +doute aussi de votre libraire.» + +Aramis rougit jusqu’au blanc des yeux, renfonça sa lettre, et +reboutonna son pourpoint. + +«Mon cher d’Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, +aller trouver nos amis; et puisque je suis riche, nous recommencerons +aujourd’hui à dîner ensemble en attendant que vous soyez riches à votre +tour. + +— Ma foi! dit d’Artagnan, avec grand plaisir. Il y a longtemps que nous +n’avons fait un dîner convenable; et comme j’ai pour mon compte une +expédition quelque peu hasardeuse à faire ce soir, je ne serais pas +fâché, je l’avoue, de me monter un peu la tête avec quelques bouteilles +de vieux bourgogne. + +— Va pour le vieux bourgogne; je ne le déteste pas non plus», dit +Aramis, auquel la vue de l’or avait enlevé comme avec la main ses idées +de retraite. + +Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche pour +répondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le coffre +d’ébène incrusté de nacre, où était déjà le fameux mouchoir qui lui +avait servi de talisman. + +Les deux amis se rendirent d’abord chez Athos, qui, fidèle au serment +qu’il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire apporter à dîner +chez lui: comme il entendait à merveille les détails gastronomiques, +d’Artagnan et Aramis ne firent aucune difficulté de lui abandonner ce +soin important. + +Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue du Bac, ils +rencontrèrent Mousqueton, qui, d’un air piteux, chassait devant lui un +mulet et un cheval. + +D’Artagnan poussa un cri de surprise, qui n’était pas exempt d’un +mélange de joie. + +«Ah! mon cheval jaune! s’écria-t-il. Aramis, regardez ce cheval! + +— Oh! l’affreux roussin! dit Aramis. + +— Eh bien, mon cher, reprit d’Artagnan, c’est le cheval sur lequel je +suis venu à Paris. + +— Comment, monsieur connaît ce cheval? dit Mousqueton. + +— Il est d’une couleur originale, fit Aramis; c’est le seul que j’aie +jamais vu de ce poil-là. + +— Je le crois bien, reprit d’Artagnan, aussi je l’ai vendu trois écus, +et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne vaut +certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve- t-il +entre tes mains, Mousqueton? + +— Ah! dit le valet, ne m’en parlez pas, monsieur, c’est un affreux tour +du mari de notre duchesse! + +— Comment cela, Mousqueton? + +— Oui nous sommes vus d’un très bon oeil par une femme de qualité, la +duchesse de…; mais pardon! mon maître m’a recommandé d’être discret: +elle nous avait forcés d’accepter un petit souvenir, un magnifique +genet d’Espagne et un mulet andalou, que c’était merveilleux à voir; le +mari a appris la chose, il a confisqué au passage les deux magnifiques +bêtes qu’on nous envoyait, et il leur a substitué ces horribles +animaux! + +— Que tu lui ramènes? dit d’Artagnan. + +— Justement! reprit Mousqueton; vous comprenez que nous ne pouvons +point accepter de pareilles montures en échange de celles que l’on nous +avait promises. + +— Non, pardieu, quoique j’eusse voulu voir Porthos sur mon Bouton-d’Or; +cela m’aurait donné une idée de ce que j’étais moi- même, quand je suis +arrivé à Paris. Mais que nous ne t’arrêtions pas, Mousqueton; va faire +la commission de ton maître, va. Est-il chez lui? + +— Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez!» + +Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, tandis que +les deux amis allaient sonner à la porte de l’infortuné Porthos. +Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n’avait garde +d’ouvrir. Ils sonnèrent donc inutilement. + +Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont- +Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il atteignit la +rue aux Ours. Arrivé là, il attacha, selon les ordres de son maître, +cheval et mulet au marteau de la porte du procureur; puis, sans +s’inquiéter de leur sort futur, il s’en revint trouver Porthos et lui +annonça que sa commission était faite. + +Au bout d’un certain temps, les deux malheureuses bêtes, qui n’avaient +pas mangé depuis le matin, firent un tel bruit en soulevant et en +laissant retomber le marteau de la porte, que le procureur ordonna à +son saute-ruisseau d’aller s’informer dans le voisinage à qui +appartenaient ce cheval et ce mulet. + +Mme Coquenard reconnut son présent, et ne comprit rien d’abord à cette +restitution; mais bientôt la visite de Porthos l’éclaira. Le courroux +qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgré la contrainte qu’il +s’imposait, épouvanta la sensible amante. En effet, Mousqueton n’avait +point caché à son maître qu’il avait rencontré d’Artagnan et Aramis, et +que d’Artagnan, dans le cheval jaune, avait reconnu le bidet béarnais +sur lequel il était venu à Paris, et qu’il avait vendu trois écus. + +Porthos sortit après avoir donné rendez-vous à la procureuse dans le +cloître Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos partait, +l’invita à dîner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air +plein de majesté. + +Mme Coquenard se rendit toute tremblante au cloître Saint- Magloire, +car elle devinait les reproches qui l’y attendaient; mais elle était +fascinée par les grandes façons de Porthos. + +Tout ce qu’un homme blessé dans son amour-propre peut laisser tomber +d’imprécations et de reproches sur la tête d’une femme, Porthos le +laissa tomber sur la tête courbée de la procureuse. + +«Hélas! dit-elle, j’ai fait pour le mieux. Un de nos clients est +marchand de chevaux, il devait de l’argent à l’étude, et s’est montré +récalcitrant. J’ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu’il nous +devait; il m’avait promis deux montures royales. + +— Eh bien, madame, dit Porthos, s’il vous devait plus de cinq écus, +votre maquignon est un voleur. + +— Il n’est pas défendu de chercher le bon marché, monsieur Porthos, dit +la procureuse cherchant à s’exprimer. + +— Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon marché doivent permettre +aux autres de chercher des amis plus généreux.» + +Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer. + +«Monsieur Porthos! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, j’ai tort, +je le reconnais, je n’aurais pas dû marchander quand il s’agissait +d’équiper un cavalier comme vous!» + +Porthos, sans répondre, fit un second pas de retraite. + +La procureuse crut le voir dans un nuage étincelant tout entouré de +duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d’or sous les +pieds. + +«Arrêtez, au nom du Ciel! monsieur Porthos, s’écria-t-elle, arrêtez et +causons. + +— Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos. + +— Mais, dites-moi, que demandez-vous? + +— Rien, car cela revient au même que si je vous demandais quelque +chose.» + +La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l’élan de sa +douleur, elle s’écria: + +«Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi; sais-je ce que +c’est qu’un cheval? sais-je ce que c’est que des harnais? + +— Il fallait vous en rapporter à moi, qui m’y connais, madame; mais +vous avez voulu ménager, et, par conséquent, prêter à usure. + +— C’est un tort, monsieur Porthos, et je le réparerai sur ma parole +d’honneur. + +— Et comment cela? demanda le mousquetaire. + +— Écoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes, qui l’a +mandé. C’est pour une consultation qui durera deux heures au moins, +venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes. + +— À la bonne heure! voilà qui est parler, ma chère! + +— Vous me pardonnez? + +— Nous verrons», dit majestueusement Porthos. + +Et tous deux se séparèrent en se disant: «À ce soir.» + +«Diable! pensa Porthos en s’éloignant, il me semble que je me rapproche +enfin du bahut de maître Coquenard.» + + + + +CHAPITRE XXXV. +LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS + + +Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d’Artagnan, arriva +enfin. + +D’Artagnan, comme d’habitude, se présenta vers les neuf heures chez +Milady. Il la trouva d’une humeur charmante; jamais elle ne l’avait si +bien reçu. Notre Gascon vit du premier coup d’oeil que son billet avait +été remis, et ce billet faisait son effet. + +Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa maîtresse lui fit une mine +charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire; mais, hélas! la +pauvre fille était si triste, qu’elle ne s’aperçut même pas de la +bienveillance de Milady. + +D’Artagnan regardait l’une après l’autre ces deux femmes, et il était +forcé de s’avouer que la nature s’était trompée en les formant; à la +grande dame elle avait donné une âme vénale et vile, à la soubrette +elle avait donné le coeur d’une duchesse. + +À dix heures Milady commença à paraître inquiète, d’Artagnan comprit ce +que cela voulait dire; elle regardait la pendule, se levait, se +rasseyait, souriait à d’Artagnan d’un air qui voulait dire: Vous êtes +fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant si vous partiez! + +D’Artagnan se leva et prit son chapeau; Milady lui donna sa main à +baiser; le jeune homme sentit qu’elle la lui serrait et comprit que +c’était par un sentiment non pas de coquetterie, mais de reconnaissance +à cause de son départ. + +«Elle l’aime diablement», murmura-t-il. Puis il sortit. + +Cette fois Ketty ne l’attendait aucunement, ni dans l’antichambre, ni +dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que d’Artagnan +trouvât tout seul l’escalier et la petite chambre. + +Ketty était assise la tête cachée dans ses mains, et pleurait. + +Elle entendit entrer d’Artagnan, mais elle ne releva point la tête; le +jeune homme alla à elle et lui prit les mains, alors elle éclata en +sanglots. + +Comme l’avait présumé d’Artagnan, Milady, en recevant la lettre, avait, +dans le délire de sa joie, tout dit à sa suivante; puis, en récompense +de la manière dont cette fois elle avait fait la commission, elle lui +avait donné une bourse. Ketty, en rentrant chez elle, avait jeté la +bourse dans un coin, où elle était restée tout ouverte, dégorgeant +trois ou quatre pièces d’or sur le tapis. + +La pauvre fille, à la voix de d’Artagnan, releva la tête. D’Artagnan +lui-même fut effrayé du bouleversement de son visage; elle joignit les +mains d’un air suppliant, mais sans oser dire une parole. + +Si peu sensible que fût le coeur de d’Artagnan, il se sentit attendri +par cette douleur muette; mais il tenait trop à ses projets et surtout +à celui-ci, pour rien changer au programme qu’il avait fait d’avance. +Il ne laissa donc à Ketty aucun espoir de le fléchir, seulement il lui +présenta son action comme une simple vengeance. + +Cette vengeance, au reste, devenait d’autant plus facile, que Milady, +sans doute pour cacher sa rougeur à son amant, avait recommandé à Ketty +d’éteindre toutes les lumières dans l’appartement, et même dans sa +chambre, à elle. Avant le jour, M. de Wardes devait sortir, toujours +dans l’obscurité. + +Au bout d’un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa chambre. +D’Artagnan s’élança aussitôt dans son armoire. À peine y était-il +blotti que la sonnette se fit entendre. + +Ketty entra chez sa maîtresse, et ne laissa point la porte ouverte; +mais la cloison était si mince, que l’on entendait à peu près tout ce +qui se disait entre les deux femmes. + +Milady semblait ivre de joie, elle se faisait répéter par Ketty les +moindres détails de la prétendue entrevue de la soubrette avec de +Wardes, comment il avait reçu sa lettre, comment il avait répondu, +quelle était l’expression de son visage, s’il paraissait bien amoureux; +et à toutes ces questions la pauvre Ketty, forcée de faire bonne +contenance, répondait d’une voix étouffée dont sa maîtresse ne +remarquait même pas l’accent douloureux, tant le bonheur est égoïste. + +Enfin, comme l’heure de son entretien avec le comte approchait, Milady +fit en effet tout éteindre chez elle, et ordonna à Ketty de rentrer +dans sa chambre, et d’introduire de Wardes aussitôt qu’il se +présenterait. + +L’attente de Ketty ne fut pas longue. À peine d’Artagnan eut-il vu par +le trou de la serrure de son armoire que tout l’appartement était dans +l’obscurité, qu’il s’élança de sa cachette au moment même où Ketty +refermait la porte de communication. + +«Qu’est-ce que ce bruit? demanda Milady. + +— C’est moi, dit d’Artagnan à demi-voix; moi, le comte de Wardes. + +— Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n’a pas même pu attendre +l’heure qu’il avait fixée lui-même! + +— Eh bien, dit Milady d’une voix tremblante, pourquoi n’entre-t- il +pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous attends!» + +À cet appel, d’Artagnan éloigna doucement Ketty et s’élança dans la +chambre de Milady. + +Si la rage et la douleur doivent torturer une âme, c’est celle de +l’amant qui reçoit sous un nom qui n’est pas le sien des protestations +d’amour qui s’adressent à son heureux rival. + +D’Artagnan était dans une situation douloureuse qu’il n’avait pas +prévue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque autant +que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce même moment dans la chambre +voisine. + +«Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant +tendrement la main dans les siennes; oui, je suis heureuse de l’amour +que vos regards et vos paroles m’ont exprimé chaque fois que nous nous +sommes rencontrés. Moi aussi, je vous aime. Oh! demain, demain, je veux +quelque gage de vous qui me prouve que vous pensez à moi, et comme vous +pourriez m’oublier, tenez.» + +Et elle passa une bague de son doigt à celui de d’Artagnan. + +D’Artagnan se rappela avoir vu cette bague à la main de Milady: c’était +un magnifique saphir entouré de brillants. + +Le premier mouvement de d’Artagnan fut de le lui rendre, mais Milady +ajouta: + +«Non, non; gardez cette bague pour l’amour de moi. Vous me rendez +d’ailleurs, en l’acceptant, ajouta-t-elle d’une voix émue, un service +bien plus grand que vous ne sauriez l’imaginer.» + +«Cette femme est pleine de mystères», murmura en lui-même d’Artagnan. + +En ce moment il se sentit prêt à tout révéler. Il ouvrit la bouche pour +dire à Milady qui il était, et dans quel but de vengeance il était +venu, mais elle ajouta: + +«Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!» + +Le monstre, c’était lui. + +«Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore +souffrir? + +— Oui, beaucoup, dit d’Artagnan, qui ne savait trop que répondre. + +— Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi, et +cruellement!» + +«Peste! se dit d’Artagnan, le moment des confidences n’est pas encore +venu.» + +Il fallut quelque temps à d’Artagnan pour se remettre de ce petit +dialogue: mais toutes les idées de vengeance qu’il avait apportées +s’étaient complètement évanouies. Cette femme exerçait sur lui une +incroyable puissance, il la haïssait et l’adorait à la fois, il n’avait +jamais cru que deux sentiments si contraires pussent habiter dans le +même coeur, et en se réunissant, former un amour étrange et en quelque +sorte diabolique. + +Cependant une heure venait de sonner; il fallut se séparer; d’Artagnan, +au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu’un vif regret de +s’éloigner, et, dans l’adieu passionné qu’ils s’adressèrent +réciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue pour la semaine +suivante. La pauvre Ketty espérait pouvoir adresser quelques mots à +d’Artagnan lorsqu’il passerait dans sa chambre; mais Milady le +reconduisit elle-même dans l’obscurité et ne le quitta que sur +l’escalier. + +Le lendemain au matin, d’Artagnan courut chez Athos. Il était engagé +dans une si singulière aventure qu’il voulait lui demander conseil. Il +lui raconta tout: Athos fronça plusieurs fois le sourcil. + +«Votre Milady, lui dit-il, me paraît une créature infâme, mais vous +n’en avez pas moins eu tort de la tromper: vous voilà d’une façon ou +d’une autre une ennemie terrible sur les bras.» + +Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir +entouré de diamants qui avait pris au doigt de d’Artagnan la place de +la bague de la reine, soigneusement remise dans un écrin. + +«Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d’étaler aux +regards de ses amis un si riche présent. + +— Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille. + +— Elle est belle, n’est-ce pas? dit d’Artagnan. + +— Magnifique! répondit Athos; je ne croyais pas qu’il existât deux +saphirs d’une si belle eau. L’avez-vous donc troquée contre votre +diamant? + +— Non, dit d’Artagnan; c’est un cadeau de ma belle Anglaise, ou plutôt +de ma belle Française: car, quoique je ne le lui aie point demandé, je +suis convaincu qu’elle est née en France. + +— Cette bague vous vient de Milady? s’écria Athos avec une voix dans +laquelle il était facile de distinguer une grande émotion. + +— D’elle-même; elle me l’a donnée cette nuit. + +— Montrez-moi donc cette bague, dit Athos. + +— La voici», répondit d’Artagnan en la tirant de son doigt. + +Athos l’examina et devint très pâle, puis il l’essaya à l’annulaire de +sa main gauche; elle allait à ce doigt comme si elle eût été faite pour +lui. Un nuage de colère et de vengeance passa sur le front +ordinairement calme du gentilhomme. + +«Il est impossible que ce soit la même, dit-il; comment cette bague se +trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick? Et cependant il est +bien difficile qu’il y ait entre deux bijoux une pareille ressemblance. + +— Connaissez-vous cette bague? demanda d’Artagnan. + +— J’avais cru la reconnaître, dit Athos, mais sans doute que je me +trompais.» + +Et il la rendit à d’Artagnan, sans cesser cependant de la regarder. + +«Tenez, dit-il au bout d’un instant, d’Artagnan, ôtez cette bague de +votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans; elle me rappelle de si +cruels souvenirs, que je n’aurais pas ma tête pour causer avec vous. Ne +veniez-vous pas me demander des conseils, ne me disiez-vous point que +vous étiez embarrassé sur ce que vous deviez faire?… Mais attendez… +rendez-moi ce saphir: celui dont je voulais parler doit avoir une de +ses faces éraillée par suite d’un accident.» + +D’Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit à Athos. + +Athos tressaillit: + +«Tenez, dit-il, voyez, n’est-ce pas étrange?» + +Et il montrait à d’Artagnan cette égratignure qu’il se rappelait devoir +exister. + +«Mais de qui vous venait ce saphir, Athos? + +— De ma mère, qui le tenait de sa mère à elle. Comme je vous le dis, +c’est un vieux bijou… qui ne devait jamais sortir de la famille. + +— Et vous l’avez… vendu? demanda avec hésitation d’Artagnan. + +— Non, reprit Athos avec un singulier sourire; je l’ai donné pendant +une nuit d’amour, comme il vous a été donné à vous.» + +D’Artagnan resta pensif à son tour, il lui semblait voir dans l’âme de +Milady des abîmes dont les profondeurs étaient sombres et inconnues. + +Il remit la bague non pas à son doigt, mais dans sa poche. + +«Écoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je vous +aime, d’Artagnan; j’aurais un fils que je ne l’aimerais pas plus que +vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez à cette femme. Je ne la connais +pas, mais une espèce d’intuition me dit que c’est une créature perdue, +et qu’il y a quelque chose de fatal en elle. + +— Et vous avez raison, dit d’Artagnan. Aussi, je m’en sépare; je vous +avoue que cette femme m’effraie moi-même. + +— Aurez-vous ce courage? dit Athos. + +— Je l’aurai, répondit d’Artagnan, et à l’instant même. + +— Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme en +serrant la main du Gascon avec une affection presque paternelle; que +Dieu veuille que cette femme, qui est à peine entrée dans votre vie, +n’y laisse pas une trace funeste!» + +Et Athos salua d’Artagnan de la tête, en homme qui veut faire +comprendre qu’il n’est pas fâché de rester seul avec ses pensées. + +En rentrant chez lui d’Artagnan trouva Ketty, qui l’attendait. Un mois +de fièvre n’eût pas plus changé la pauvre enfant qu’elle ne l’était +pour cette nuit d’insomnie et de douleur. + +Elle était envoyée par sa maîtresse au faux de Wardes. Sa maîtresse +était folle d’amour, ivre de joie: elle voulait savoir quand le comte +lui donnerait une seconde entrevue. + +Et la pauvre Ketty, pâle et tremblante, attendait la réponse de +d’Artagnan. + +Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils de +son ami joints aux cris de son propre coeur l’avaient déterminé, +maintenant que son orgueil était sauvé et sa vengeance satisfaite, à ne +plus revoir Milady. Pour toute réponse il prit donc une plume et +écrivit la lettre suivante: + +«Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous: depuis +ma convalescence j’ai tant d’occupations de ce genre qu’il m’a fallu y +mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra, j’aurai l’honneur de +vous en faire part. + + +«Je vous baise les mains. +«Comte de Wardes.» + + +Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre +Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir comme une +dernière ressource pour l’équipement? + +On aurait tort au reste de juger les actions d’une époque au point de +vue d’une autre époque. Ce qui aujourd’hui serait regardé comme une +honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute simple +et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles se faisaient +en général entretenir par leurs maîtresses. + +D’Artagnan passa sa lettre tout ouverte à Ketty, qui la lut d’abord +sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en la relisant +une seconde fois. + +Ketty ne pouvait croire à ce bonheur: d’Artagnan fut forcé de lui +renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait par +écrit; et quel que fût, avec le caractère emporté de Milady, le danger +que courût la pauvre enfant à remettre ce billet à sa maîtresse, elle +n’en revint pas moins place Royale de toute la vitesse de ses jambes. + +Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs d’une +rivale. + +Milady ouvrit la lettre avec un empressement égal à celui que Ketty +avait mis à l’apporter, mais au premier mot qu’elle lut, elle devint +livide; puis elle froissa le papier; puis elle se retourna avec un +éclair dans les yeux du côté de Ketty. + +«Qu’est-ce que cette lettre? dit-elle. + +— Mais c’est la réponse à celle de madame, répondit Ketty toute +tremblante. + +— Impossible! s’écria Milady; impossible qu’un gentilhomme ait écrit à +une femme une pareille lettre!» + +Puis tout à coup tressaillant: + +«Mon Dieu! dit-elle, saurait-il…» Et elle s’arrêta. + +Ses dents grinçaient, elle était couleur de cendre: elle voulut faire +un pas vers la fenêtre pour aller chercher de l’air; mais elle ne put +qu’étendre les bras, les jambes lui manquèrent, et elle tomba sur un +fauteuil. + +Ketty crut qu’elle se trouvait mal et se précipita pour ouvrir son +corsage. Mais Milady se releva vivement: + +«Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur moi? + +— J’ai pensé que madame se trouvait mal et j’ai voulu lui porter +secours, répondit la suivante tout épouvantée de l’expression terrible +qu’avait prise la figure de sa maîtresse. + +— Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette? Quand +on m’insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge, entendez-vous!» + +Et de la main elle fit signe à Ketty de sortir. + + + + +CHAPITRE XXXVI. +RÊVE DE VENGEANCE + + +Le soir Milady donna l’ordre d’introduire M. d’Artagnan aussitôt qu’il +viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas. + +Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui raconta +tout ce qui s’était passé la veille: d’Artagnan sourit; cette jalouse +colère de Milady, c’était sa vengeance. + +Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle renouvela +l’ordre relatif au Gascon; mais comme la veille elle l’attendit +inutilement. + +Le lendemain Ketty se présenta chez d’Artagnan, non plus joyeuse et +alerte comme les deux jours précédents, mais au contraire triste à +mourir. + +D’Artagnan demanda à la pauvre fille ce qu’elle avait; mais celle- ci, +pour toute réponse, tira une lettre de sa poche et la lui remit. + +Cette lettre était de l’écriture de Milady: seulement cette fois elle +était bien à l’adresse de d’Artagnan et non à celle de M. de Wardes. + +Il l’ouvrit et lut ce qui suit: + +«Cher monsieur d’Artagnan, c’est mal de négliger ainsi ses amis, +surtout au moment où l’on va les quitter pour si longtemps. Mon +beau-frère et moi nous avons attendu hier et avant-hier inutilement. En +sera-t-il de même ce soir? + + +«Votre bien reconnaissante, +«Lady Clarick.» + + +«C’est tout simple, dit d’Artagnan, et je m’attendais à cette lettre. +Mon crédit hausse de la baisse du comte de Wardes. + +— Est-ce que vous irez? demanda Ketty. + +— Écoute, ma chère enfant, dit le Gascon, qui cherchait à s’excuser à +ses propres yeux de manquer à la promesse qu’il avait faite à Athos, tu +comprends qu’il serait impolitique de ne pas se rendre à une invitation +si positive. Milady, en ne me voyant pas revenir, ne comprendrait rien +à l’interruption de mes visites, elle pourrait se douter de quelque +chose, et qui peut dire jusqu’où irait la vengeance d’une femme de +cette trempe? + +— Oh! mon Dieu! dit Ketty, vous savez présenter les choses de façon que +vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui faire la cour; et +si cette fois vous alliez lui plaire sous votre véritable nom et votre +vrai visage, ce serait bien pis que la première fois!» + +L’instinct faisait deviner à la pauvre fille une partie de ce qui +allait arriver. + +D’Artagnan la rassura du mieux qu’il put et lui promit de rester +insensible aux séductions de Milady. + +Il lui fit répondre qu’il était on ne peut plus reconnaissant de ses +bontés et qu’il se rendrait à ses ordres; mais il n’osa lui écrire de +peur de ne pouvoir, à des yeux aussi exercés que ceux de Milady, +déguiser suffisamment son écriture. + +À neuf heures sonnant, d’Artagnan était place Royale. Il était évident +que les domestiques qui attendaient dans l’antichambre étaient +prévenus, car aussitôt que d’Artagnan parut, avant même qu’il eût +demandé si Milady était visible, un d’eux courut l’annoncer. + +«Faites entrer», dit Milady d’une voix brève, mais si perçante que +d’Artagnan l’entendit de l’antichambre. + +On l’introduisit. + +«Je n’y suis pour personne, dit Milady; entendez-vous, pour personne.» + +Le laquais sortit. + +D’Artagnan jeta un regard curieux sur Milady: elle était pâle et avait +les yeux fatigués, soit par les larmes, soit par l’insomnie. On avait +avec intention diminué le nombre habituel des lumières, et cependant la +jeune femme ne pouvait arriver à cacher les traces de la fièvre qui +l’avait dévorée depuis deux jours. + +D’Artagnan s’approcha d’elle avec sa galanterie ordinaire; elle fit +alors un effort suprême pour le recevoir, mais jamais physionomie plus +bouleversée ne démentit sourire plus aimable. + +Aux questions que d’Artagnan lui fit sur sa santé: + +«Mauvaise, répondit-elle, très mauvaise. + +— Mais alors, dit d’Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin de +repos sans doute et je vais me retirer. + +— Non pas, dit Milady; au contraire, restez, monsieur d’Artagnan, votre +aimable compagnie me distraira.» + +«Oh! oh! pensa d’Artagnan, elle n’a jamais été si charmante, +défions-nous.» + +Milady prit l’air le plus affectueux qu’elle put prendre, et donna tout +l’éclat possible à sa conversation. En même temps cette fièvre qui +l’avait abandonnée un instant revenait rendre l’éclat à ses yeux, le +coloris à ses joues, le carmin à ses lèvres. D’Artagnan retrouva la +Circé qui l’avait déjà enveloppé de ses enchantements. Son amour, qu’il +croyait éteint et qui n’était qu’assoupi, se réveilla dans son coeur. +Milady souriait et d’Artagnan sentait qu’il se damnerait pour ce +sourire. + +Il y eut un moment où il sentit quelque chose comme un remords de ce +qu’il avait fait contre elle. + +Peu à peu Milady devint plus communicative. Elle demanda à d’Artagnan +s’il avait une maîtresse. + +«Hélas! dit d’Artagnan de l’air le plus sentimental qu’il put prendre, +pouvez-vous être assez cruelle pour me faire une pareille question, à +moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne soupire que par +vous et pour vous!» + +Milady sourit d’un étrange sourire. + +«Ainsi vous m’aimez? dit-elle. + +— Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en êtes-vous point aperçue? + +— Si fait; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus ils +sont difficiles à prendre. + +— Oh! les difficultés ne m’effraient pas, dit d’Artagnan; il n’y a que +les impossibilités qui m’épouvantent. + +— Rien n’est impossible, dit Milady, à un véritable amour. + +— Rien, madame? + +— Rien», reprit Milady. + +«Diable! reprit d’Artagnan à part lui, la note est changée. +Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et +serait-elle disposée à me donner à moi-même quelque autre saphir pareil +à celui qu’elle m’a donné me prenant pour de Wardes?» + +D’Artagnan rapprocha vivement son siège de celui de Milady. + +«Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour dont +vous parlez? + +— Tout ce qu’on exigerait de moi. Qu’on ordonne, et je suis prêt. + +— À tout? + +— À tout! s’écria d’Artagnan qui savait d’avance qu’il n’avait pas +grand-chose à risquer en s’engageant ainsi. + +— Eh bien, causons un peu, dit à son tour Milady en rapprochant son +fauteuil de la chaise de d’Artagnan. + +— Je vous écoute, madame», dit celui-ci. + +Milady resta un instant soucieuse et comme indécise puis paraissant +prendre une résolution: + +«J’ai un ennemi, dit-elle. + +— Vous, madame! s’écria d’Artagnan jouant la surprise, est-ce possible, +mon Dieu? belle et bonne comme vous l’êtes! + +— Un ennemi mortel. + +— En vérité? + +— Un ennemi qui m’a insultée si cruellement que c’est entre lui et moi +une guerre à mort. Puis-je compter sur vous comme auxiliaire?» + +D’Artagnan comprit sur-le-champ où la vindicative créature en voulait +venir. + +«Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie vous +appartiennent comme mon amour. + +— Alors, dit Milady, puisque vous êtes aussi généreux qu’amoureux…» + +Elle s’arrêta. + +«Eh bien? demanda d’Artagnan. + +— Eh bien, reprit Milady après un moment de silence, cessez dès +aujourd’hui de parler d’impossibilités. + +— Ne m’accablez pas de mon bonheur», s’écria d’Artagnan en se +précipitant à genoux et en couvrant de baisers les mains qu’on lui +abandonnait. + +— Venge-moi de cet infâme de Wardes, murmura Milady entre ses dents, et +je saurai bien me débarrasser de toi ensuite, double sot, lame d’épée +vivante! + +— Tombe volontairement entre mes bras après m’avoir raillé si +effrontément, hypocrite et dangereuse femme, pensait d’Artagnan de son +côté, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer par ma +main.» + +D’Artagnan releva la tête. + +«Je suis prêt, dit-il. + +— Vous m’avez donc comprise, cher monsieur d’Artagnan! dit Milady. + +— Je devinerais un de vos regards. + +— Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s’est déjà acquis +tant de renommée? + +— À l’instant même. + +Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service; je connais +les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien? + +— Vous savez la seule réponse que je désire, dit d’Artagnan, la seule +qui soit digne de vous et de moi!» + +Et il l’attira doucement vers lui. + +Elle résista à peine. + +«Intéressé! dit-elle en souriant. + +— Ah! s’écria d’Artagnan véritablement emporté par la passion que cette +femme avait le don d’allumer dans son coeur, ah! c’est que mon bonheur +me paraît invraisemblable, et qu’ayant toujours peur de le voir +s’envoler comme un rêve, j’ai hâte d’en faire une réalité. + +— Eh bien, méritez donc ce prétendu bonheur. + +— Je suis à vos ordres, dit d’Artagnan. + +— Bien sûr? fit Milady avec un dernier doute. + +— Nommez-moi l’infâme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux. + +— Qui vous dit que j’ai pleuré? dit-elle. + +— Il me semblait… + +— Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady. + +— Tant mieux! Voyons, dites-moi comment il s’appelle. + +— Songez que son nom c’est tout mon secret. + +— Il faut cependant que je sache son nom. + +— Oui, il le faut; voyez si j’ai confiance en vous! + +— Vous me comblez de joie. Comment s’appelle-t-il? + +— Vous le connaissez. + +— Vraiment? + +— Oui. + +— Ce n’est pas un de mes amis? reprit d’Artagnan en jouant l’hésitation +pour faire croire à son ignorance. + +— Si c’était un de vos amis, vous hésiteriez donc?» s’écria Milady. Et +un éclair de menace passa dans ses yeux. + +«Non, fût-ce mon frère!» s’écria d’Artagnan comme emporté par +l’enthousiasme. + +Notre Gascon s’avançait sans risque; car il savait où il allait. + +«J’aime votre dévouement, dit Milady. + +— Hélas! n’aimez-vous que cela en moi? demanda d’Artagnan. + +— Je vous aime aussi, vous», dit-elle en lui prenant la main. + +Et l’ardente pression fit frissonner d’Artagnan, comme si, par le +toucher, cette fièvre qui brûlait Milady le gagnait lui-même. + +«Vous m’aimez, vous! s’écria-t-il. Oh! si cela était, ce serait à en +perdre la raison.» + +Et il l’enveloppa de ses deux bras. Elle n’essaya point d’écarter ses +lèvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas. + +Ses lèvres étaient froides: il sembla à d’Artagnan qu’il venait +d’embrasser une statue. + +Il n’en était pas moins ivre de joie, électrisé d’amour, il croyait +presque à la tendresse de Milady; il croyait presque au crime de de +Wardes. Si de Wardes eût été en ce moment sous sa main, il l’eût tué. + +Milady saisit l’occasion. + +«Il s’appelle…, dit-elle à son tour. + +— De Wardes, je le sais, s’écria d’Artagnan. + +— Et comment le savez-vous?» demanda Milady en lui saisissant les deux +mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu’au fond de son âme. + +D’Artagnan sentit qu’il s’était laissé emporter, et qu’il avait fait +une faute. + +«Dites, dites, mais dites donc! répétait Milady, comment le savez- +vous? + +— Comment je le sais? dit d’Artagnan. + +— Oui. + +— Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon où j’étais, a +montré une bague qu’il a dit tenir de vous. + +— Le misérable!» s’écria Milady. + +L’épithète, comme on le comprend bien, retentit jusqu’au fond du coeur +de d’Artagnan. + +«Eh bien? continua-t-elle. + +— Eh bien, je vous vengerai de ce misérable, reprit d’Artagnan en se +donnant des airs de don Japhet d’Arménie. + +— Merci, mon brave ami! s’écria Milady; et quand serai-je vengée? + +— Demain, tout de suite, quand vous voudrez.» + +Milady allait s’écrier: «Tout de suite»; mais elle réfléchit qu’une +pareille précipitation serait peu gracieuse pour d’Artagnan. + +D’ailleurs, elle avait mille précautions à prendre, mille conseils à +donner à son défenseur, pour qu’il évitât les explications devant +témoins avec le comte. Tout cela se trouva prévu par un mot de +d’Artagnan. + +«Demain, dit-il, vous serez vengée ou je serai mort. + +— Non! dit-elle, vous me vengerez; mais vous ne mourrez pas. C’est un +lâche. + +— Avec les femmes peut-être, mais pas avec les hommes. J’en sais +quelque chose, moi. + +— Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n’avez pas eu à +vous plaindre de la fortune. + +— La fortune est une courtisane: favorable hier, elle peut me trahir +demain. + +— Ce qui veut dire que vous hésitez maintenant. + +— Non, je n’hésite pas, Dieu m’en garde; mais serait-il juste de me +laisser aller à une mort possible sans m’avoir donné au moins un peu +plus que de l’espoir?» + +Milady répondit par un coup d’oeil qui voulait dire: + +«N’est-ce que cela? parlez donc.» + +Puis, accompagnant le coup d’oeil de paroles explicatives. + +«C’est trop juste, dit-elle tendrement. + +— Oh! vous êtes un ange, dit le jeune homme. + +— Ainsi, tout est convenu? dit-elle. + +— Sauf ce que je vous demande, chère âme! + +— Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier à ma tendresse? + +— Je n’ai pas de lendemain pour attendre. + +— Silence; j’entends mon frère: il est inutile qu’il vous trouve ici.» + +Elle sonna; Ketty parut. + +«Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petit porte dérobée, +et revenez à onze heures; nous achèverons cet entretien: Ketty vous +introduira chez moi.» + +La pauvre enfant pensa tomber à la renverse en entendant ces paroles. + +«Eh bien, que faites-vous, mademoiselle, à demeurer immobile comme une +statue? Allons, reconduisez le chevalier; et ce soir, à onze heures, +vous avez entendu!» + +«Il paraît que ses rendez-vous sont à onze heures, pensa d’Artagnan: +c’est une habitude prise.» + +Milady lui tendit une main qu’il baisa tendrement. + +«Voyons, dit-il en se retirant et en répondant à peine aux reproches de +Ketty, voyons, ne soyons pas un sot; décidément cette femme est une +grande scélérate: prenons garde.» + + + + +CHAPITRE XXXVII. +LE SECRET DE MILADY + + +D’Artagnan était sorti de l’hôtel au lieu de monter tout de suite chez +Ketty, malgré les instances que lui avait faites la jeune fille, et +cela pour deux raisons: la première parce que de cette façon il évitait +les reproches, les récriminations, les prières; la seconde, parce qu’il +n’était pas fâché de lire un peu dans sa pensée, et, s’il était +possible, dans celle de cette femme. + +Tout ce qu’il y avait de plus clair là-dedans, c’est que d’Artagnan +aimait Milady comme un fou et qu’elle ne l’aimait pas le moins du +monde. Un instant d’Artagnan comprit que ce qu’il aurait de mieux à +faire serait de rentrer chez lui et d’écrire à Milady une longue lettre +dans laquelle il lui avouerait que lui et de Wardes étaient jusqu’à +présent absolument le même, que par conséquent il ne pouvait s’engager, +sous peine de suicide, à tuer de Wardes. Mais lui aussi était éperonné +d’un féroce désir de vengeance; il voulait posséder à son tour cette +femme sous son propre nom; et comme cette vengeance lui paraissait +avoir une certaine douceur, il ne voulait point y renoncer. + +Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant de +dix pas en dix pas pour regarder la lumière de l’appartement de Milady, +qu’on apercevait à travers les jalousies; il était évident que cette +fois la jeune femme était moins pressée que la première de rentrer dans +sa chambre. + +Enfin la lumière disparut. + +Avec cette lueur s’éteignit la dernière irrésolution dans le coeur de +d’Artagnan; il se rappela les détails de la première nuit, et, le coeur +bondissant, la tête en feu, il rentra dans l’hôtel et se précipita dans +la chambre de Ketty. + +La jeune fille, pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres, +voulut arrêter son amant; mais Milady, l’oreille au guet, avait entendu +le bruit qu’avait fait d’Artagnan: elle ouvrit la porte. + +«Venez», dit-elle. + +Tout cela était d’une si incroyable imprudence, d’une si monstrueuse +effronterie, qu’à peine si d’Artagnan pouvait croire à ce qu’il voyait +et à ce qu’il entendait. Il croyait être entraîné dans quelqu’une de +ces intrigues fantastiques comme on en accomplit en rêve. + +Il ne s’élança pas moins vers Milady, cédant à cette attraction que +l’aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrière eux. + +Ketty s’élança à son tour contre la porte. + +La jalousie, la fureur, l’orgueil offensé, toutes les passions enfin +qui se disputent le coeur d’une femme amoureuse la poussaient à une +révélation; mais elle était perdue si elle avouait avoir donné les +mains à une pareille machination; et, par- dessus tout, d’Artagnan +était perdu pour elle. Cette dernière pensée d’amour lui conseilla +encore ce dernier sacrifice. + +D’Artagnan, de son côté, était arrivé au comble de tous ses voeux: ce +n’était plus un rival qu’on aimait en lui, c’était lui-même qu’on avait +l’air d’aimer. Une voix secrète lui disait bien au fond du coeur qu’il +n’était qu’un instrument de vengeance que l’on caressait en attendant +qu’il donnât la mort, mais l’orgueil, mais l’amour-propre, mais la +folie faisaient taire cette voix, étouffaient ce murmure. Puis notre +Gascon, avec la dose de confiance que nous lui connaissons, se +comparait à de Wardes et se demandait pourquoi, au bout du compte, on +ne l’aimerait pas, lui aussi, pour lui-même. + +Il s’abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady ne fut +plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui l’avait un instant +épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et passionnée s’abandonnant +tout entière à un amour qu’elle semblait éprouver elle-même. Deux +heures à peu près s’écoulèrent ainsi. + +Cependant les transports des deux amants se calmèrent; Milady, qui +n’avait point les mêmes motifs que d’Artagnan pour oublier, revint la +première à la réalité et demanda au jeune homme si les mesures qui +devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une rencontre +étaient bien arrêtées d’avance dans son esprit. + +Mais d’Artagnan, dont les idées avaient pris un tout autre cours, +s’oublia comme un sot et répondit galamment qu’il était bien tard pour +s’occuper de duels à coups d’épée. + +Cette froideur pour les seuls intérêts qui l’occupassent effraya +Milady, dont les questions devinrent plus pressantes. + +Alors d’Artagnan, qui n’avait jamais sérieusement pensé à ce duel +impossible, voulut détourner la conversation, mais il n’était plus de +force. + +Milady le contint dans les limites qu’elle avait tracées d’avance avec +son esprit irrésistible et sa volonté de fer. + +D’Artagnan se crut fort spirituel en conseillant à Milady de renoncer, +en pardonnant à de Wardes, aux projets furieux qu’elle avait formés. + +Mais aux premiers mots qu’il dit, la jeune femme tressaillit et +s’éloigna. + +«Auriez-vous peur, cher d’Artagnan? dit-elle d’une voix aiguë et +railleuse qui résonna étrangement dans l’obscurité. + +— Vous ne le pensez pas, chère âme! répondit d’Artagnan; mais enfin, si +ce pauvre comte de Wardes était moins coupable que vous ne le pensez? + +— En tout cas dit gravement Milady, il m’a trompée, et du moment où il +m’a trompée il a mérité la mort. + +— Il mourra donc, puisque vous le condamnez!» dit d’Artagnan d’un ton +si ferme, qu’il parut à Milady l’expression d’un dévouement à toute +épreuve. + +Aussitôt elle se rapprocha de lui. + +Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady; mais +d’Artagnan croyait être près d’elle depuis deux heures à peine lorsque +le jour parut aux fentes des jalousies et bientôt envahit la chambre de +sa lueur blafarde. + +Alors Milady, voyant que d’Artagnan allait la quitter, lui rappela la +promesse qu’il lui avait faite de la venger de de Wardes. + +«Je suis tout prêt, dit d’Artagnan, mais auparavant je voudrais être +certain d’une chose. + +— De laquelle? demanda Milady. + +— C’est que vous m’aimez. + +— Je vous en ai donné la preuve, ce me semble. + +— Oui, aussi je suis à vous corps et âme. + +— Merci, mon brave amant! mais de même que je vous ai prouvé mon amour, +vous me prouverez le vôtre à votre tour, n’est-ce pas? + +— Certainement. Mais si vous m’aimez comme vous me le dites, reprit +d’Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi? + +— Que puis-je craindre? + +— Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même. + +— Impossible, dit Milady, vous êtes un homme si vaillant et une si fine +épée. + +— Vous ne préféreriez donc point, reprit d’Artagnan, un moyen qui vous +vengerait de même tout en rendant inutile le combat.» + +Milady regarda son amant en silence: cette lueur blafarde des premiers +rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression étrangement +funeste. + +«Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez maintenant. + +— Non, je n’hésite pas; mais c’est que ce pauvre comte de Wardes me +fait vraiment peine depuis que vous ne l’aimez plus, et il me semble +qu’un homme doit être si cruellement puni par la perte seule de votre +amour, qu’il n’a pas besoin d’autre châtiment. + +— Qui vous dit que je l’aie aimé? demanda Milady. + +— Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que vous en +aimez un autre, dit le jeune homme d’un ton caressant, et je vous le +répète, je m’intéresse au comte. + +— Vous? demanda Milady. + +— Oui moi. + +— Et pourquoi vous? + +— Parce que seul je sais… + +— Quoi? + +— Qu’il est loin d’être ou plutôt d’avoir été aussi coupable envers +vous qu’il le paraît. + +— En vérité! dit Milady d’un air inquiet; expliquez-vous, car je ne +sais vraiment ce que vous voulez dire.» + +Et elle regardait d’Artagnan, qui la tenait embrassée avec des yeux qui +semblaient s’enflammer peu à peu. + +«Oui, je suis galant homme, moi! dit d’Artagnan décidé à en finir; et +depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le posséder, +car je le possède, n’est-ce pas?… + +— Tout entier, continuez. + +— Eh bien, je me sens comme transporté, un aveu me pèse. + +— Un aveu? + +— Si j’eusse douté de votre amour je ne l’eusse pas fait; mais vous +m’aimez, ma belle maîtresse? n’est-ce pas, vous m’aimez? + +— Sans doute. + +— Alors si par excès d’amour je me suis rendu coupable envers vous, +vous me pardonnerez? + +— Peut-être!» + +D’Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu’il pût prendre, de +rapprocher ses lèvres des lèvres de Milady, mais celle-ci l’écarta. + +«Cet aveu, dit-elle en pâlissant, quel est cet aveu? + +— Vous aviez donné rendez-vous à de Wardes, jeudi dernier, dans cette +même chambre, n’est-ce pas? + +— Moi, non! cela n’est pas, dit Milady d’un ton de voix si ferme et +d’un visage si impassible, que si d’Artagnan n’eût pas eu une certitude +si parfaite, il eût douté. + +— Ne mentez pas, mon bel ange, dit d’Artagnan en souriant, ce serait +inutile. + +— Comment cela? parlez donc! vous me faites mourir! + +— Oh! rassurez-vous, vous n’êtes point coupable envers moi, et je vous +ai déjà pardonné! + +— Après, après? + +— De Wardes ne peut se glorifier de rien. + +— Pourquoi? Vous m’avez dit vous-même que cette bague… + +— Cette bague, mon amour, c’est moi qui l’ai. Le comte de Wardes de +jeudi et le d’Artagnan d’aujourd’hui sont la même personne.» + +L’imprudent s’attendait à une surprise mêlée de pudeur, à un petit +orage qui se résoudrait en larmes; mais il se trompait étrangement, et +son erreur ne fut pas longue. + +Pâle et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d’Artagnan d’un +violent coup dans la poitrine, elle s’élança hors du lit. + +Il faisait alors presque grand jour. + +D’Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour +implorer son pardon; mais elle, d’un mouvement puissant et résolu, elle +essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu les +épaules et sur l’une de ces belles épaules rondes et blanches, +d’Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lis, +cette marque indélébile qu’imprime la main infamante du bourreau. + +«Grand Dieu!» s’écria d’Artagnan en lâchant le peignoir. + +Et il demeura muet, immobile et glacé sur le lit. + +Mais Milady se sentait dénoncée par l’effroi même de d’Artagnan. Sans +doute il avait tout vu: le jeune homme maintenant savait son secret, +secret terrible, que tout le monde ignorait, excepté lui. + +Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais comme une +panthère blessée. + +«Ah! misérable, dit-elle, tu m’as lâchement trahie, et de plus tu as +mon secret! Tu mourras!» + +Et elle courut à un coffret de marqueterie posé sur la toilette, +l’ouvrit d’une main fiévreuse et tremblante, en tira un petit poignard +à manche d’or, à la lame aiguë et mince et revint d’un bond sur +d’Artagnan à demi nu. + +Quoique le jeune homme fût brave, on le sait, il fut épouvanté de cette +figure bouleversée, de ces pupilles dilatées horriblement, de ces joues +pâles et de ces lèvres sanglantes; il recula jusqu’à la ruelle, comme +il eût fait à l’approche d’un serpent qui eût rampé vers lui, et son +épée se rencontrant sous sa main souillée de sueur, il la tira du +fourreau. + +Mais sans s’inquiéter de l’épée, Milady essaya de remonter sur le lit +pour le frapper, et elle ne s’arrêta que lorsqu’elle sentit la pointe +aiguë sur sa gorge. + +Alors elle essaya de saisir cette épée avec les mains mais d’Artagnan +l’écarta toujours de ses étreintes et, la lui présentant tantôt aux +yeux, tantôt à la poitrine, il se laissa glisser à bas du lit, +cherchant pour faire retraite la porte qui conduisait chez Ketty. + +Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d’horribles transports, +rugissant d’une façon formidable. + +Cependant cela ressemblait à un duel, aussi d’Artagnan se remettait +petit à petit. + +«Bien, belle dame, bien! disait-il, mais, de par Dieu, calmez- vous, ou +je vous dessine une seconde fleur de lis sur l’autre épaule. + +— Infâme! infâme!» hurlait Milady. + +Mais d’Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la +défensive. + +Au bruit qu’ils faisaient, elle renversant les meubles pour aller à +lui, lui s’abritant derrière les meubles pour se garantir d’elle, Ketty +ouvrit la porte. D’Artagnan, qui avait sans cesse manoeuvré pour se +rapprocher de cette porte, n’en était plus qu’à trois pas. D’un seul +élan il s’élança de la chambre de Milady dans celle de la suivante, et, +rapide comme l’éclair, il referma la porte, contre laquelle il s’appuya +de tout son poids tandis que Ketty poussait les verrous. + +Alors Milady essaya de renverser l’arc-boutant qui l’enfermait dans sa +chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d’une femme; puis, +lorsqu’elle sentit que c’était chose impossible, elle cribla la porte +de coups de poignard, dont quelques-uns traversèrent l’épaisseur du +bois. + +Chaque coup était accompagné d’une imprécation terrible. + +«Vite, vite, Ketty, dit d’Artagnan à demi-voix lorsque les verrous +furent mis, fais-moi sortir de l’hôtel, ou si nous lui laissons le +temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais. + +— Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous êtes tout nu. + +— C’est vrai, dit d’Artagnan, qui s’aperçut alors seulement du costume +dans lequel il se trouvait, c’est vrai; habille-moi comme tu pourras, +mais hâtons-nous; comprends-tu, il y va de la vie et de la mort!» + +Ketty ne comprenait que trop; en un tour de main elle l’affubla d’une +robe à fleurs, d’une large coiffe et d’un mantelet; elle lui donna des +pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis elle +l’entraîna par les degrés. Il était temps, Milady avait déjà sonné et +réveillé tout l’hôtel. Le portier tira le cordon à la voix de Ketty au +moment même où Milady, à demi nue de son côté, criait par la fenêtre: + +«N’ouvrez pas!» + + + + +CHAPITRE XXXVIII. +COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON ÉQUIPEMENT + + +Le jeune homme s’enfuit tandis qu’elle le menaçait encore d’un geste +impuissant. Au moment où elle le perdit de vue, Milady tomba évanouie +dans sa chambre. + +D’Artagnan était tellement bouleversé, que, sans s’inquiéter de ce que +deviendrait Ketty, il traversa la moitié de Paris tout en courant, et +ne s’arrêta que devant la porte d’Athos. L’égarement de son esprit, la +terreur qui l’éperonnait, les cris de quelques patrouilles qui se +mirent à sa poursuite, et les huées de quelques passants qui, malgré +l’heure peu avancée, se rendaient à leurs affaires, ne firent que +précipiter sa course. + +Il traversa la cour, monta les deux étages d’Athos et frappa à la porte +à tout rompre. + +Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D’Artagnan s’élança +avec tant de force dans l’antichambre qu’il faillit le culbuter en +entrant. + +Malgré le mutisme habituel du pauvre garçon, cette fois la parole lui +revint. + +«Hé, là, là! s’écria-t-il, que voulez-vous, coureuse? que +demandez-vous, drôlesse?» + +D’Artagnan releva ses coiffes et dégagea ses mains de dessous son +mantelet; à la vue de ses moustaches et de son épée nue, le pauvre +diable s’aperçut qu’il avait affaire à un homme. + +Il crut alors que c’était quelque assassin. + +«Au secours! à l’aide! au secours! s’écria-t-il. + +— Tais-toi, malheureux! dit le jeune homme, je suis d’Artagnan, ne me +reconnais-tu pas? Où est ton maître? + +— Vous, monsieur d’Artagnan! s’écria Grimaud épouvanté. Impossible. + +— Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de chambre, je +crois que vous vous permettez de parler. + +— Ah! monsieur! c’est que… + +— Silence.» + +Grimaud se contenta de montrer du doigt d’Artagnan à son maître. + +Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu’il était, il +partit d’un éclat de rire que motivait bien la mascarade étrange qu’il +avait sous les yeux: coiffes de travers, jupes tombantes sur les +souliers; manches retroussées et moustaches raides d’émotion. + +«Ne riez pas, mon ami, s’écria d’Artagnan; de par le Ciel ne riez pas, +car, sur mon âme, je vous le dis, il n’y a point de quoi rire.» + +Et il prononça ces mots d’un air si solennel et avec une épouvante si +vraie qu’Athos lui prit aussitôt les mains en s’écriant: + +«Seriez-vous blessé, mon ami? vous êtes bien pâle! + +— Non, mais il vient de m’arriver un terrible événement. Êtes- vous +seul, Athos? + +— Pardieu! qui voulez-vous donc qui soit chez moi à cette heure? + +— Bien, bien.» + +Et d’Artagnan se précipita dans la chambre d’Athos. + +«Hé, parlez! dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les +verrous pour n’être pas dérangés. Le roi est-il mort? avez-vous tué M. +le cardinal? vous êtes tout renversé; voyons, voyons, dites, car je +meurs véritablement d’inquiétude. + +— Athos, dit d’Artagnan se débarrassant de ses vêtements de femme et +apparaissant en chemise, préparez-vous à entendre une histoire +incroyable, inouïe. + +— Prenez d’abord cette robe de chambre», dit le mousquetaire à son ami. + +D’Artagnan passa la robe de chambre, prenant une manche pour une autre +tant il était encore ému. + +«Eh bien? dit Athos. + +— Eh bien, répondit d’Artagnan en se courbant vers l’oreille d’Athos et +en baissant la voix, Milady est marquée d’une fleur de lis à l’épaule. + +— Ah! cria le mousquetaire comme s’il eût reçu une balle dans le coeur. + +— Voyons, dit d’Artagnan, êtes-vous sûr que l’_autre_ soit bien morte? + +— L’_autre?_ dit Athos d’une voix si sourde, qu’à peine si d’Artagnan +l’entendit. + +— Oui, celle dont vous m’avez parlé un jour à Amiens.» + +Athos poussa un gémissement et laissa tomber sa tête dans ses mains. + +«Celle-ci, continua d’Artagnan, est une femme de vingt-six à vingt-huit +ans. + +— Blonde, dit Athos, n’est-ce pas? + +— Oui. + +— Des yeux clairs, d’une clarté étrange, avec des cils et sourcils +noirs? + +— Oui. + +— Grande, bien faite? Il lui manque une dent près de l’oeillère gauche. + +— Oui. + +— La fleur de lis est petite, rousse de couleur et comme effacée par +les couches de pâte qu’on y applique. + +— Oui. + +— Cependant vous dites qu’elle est anglaise! + +— On l’appelle Milady, mais elle peut être française. Malgré cela, Lord +de Winter n’est que son beau-frère. + +— Je veux la voir, d’Artagnan. + +— Prenez garde, Athos, prenez garde; vous avez voulu la tuer, elle est +femme à vous rendre la pareille et à ne pas vous manquer. + +— Elle n’osera rien dire, car ce serait se dénoncer elle-même. + +— Elle est capable de tout! L’avez-vous jamais vue furieuse? + +— Non, dit Athos. + +— Une tigresse, une panthère! Ah! mon cher Athos! j’ai bien peur +d’avoir attiré sur nous deux une vengeance terrible!» + +D’Artagnan raconta tout alors: la colère insensée de Milady et ses +menaces de mort. + +«Vous avez raison, et, sur mon âme, je donnerais ma vie pour un cheveu, +dit Athos. Heureusement, c’est après-demain que nous quittons Paris; +nous allons, selon toute probabilité, à La Rochelle, et une fois +partis… + +— Elle vous suivra jusqu’au bout du monde, Athos, si elle vous +reconnaît; laissez donc sa haine s’exercer sur moi seul. + +— Ah! mon cher! que m’importe qu’elle me tue! dit Athos; est-ce que par +hasard vous croyez que je tiens à la vie? + +— Il y a quelque horrible mystère sous tout cela, Athos! cette femme +est l’espion du cardinal, j’en suis sûr! + +— En ce cas, prenez garde à vous. Si le cardinal ne vous a pas dans une +haute admiration pour l’affaire de Londres, il vous a en grande haine; +mais comme, au bout du compte, il ne peut rien vous reprocher +ostensiblement, et qu’il faut que haine se satisfasse, surtout quand +c’est une haine de cardinal, prenez garde à vous! Si vous sortez, ne +sortez pas seul; si vous mangez, prenez vos précautions: méfiez-vous de +tout enfin, même de votre ombre. + +— Heureusement, dit d’Artagnan, qu’il s’agit seulement d’aller jusqu’à +après-demain soir sans encombre, car une fois à l’armée nous n’aurons +plus, je l’espère, que des hommes à craindre. + +— En attendant, dit Athos, je renonce à mes projets de réclusion, et je +vais partout avec vous: il faut que vous retourniez rue des Fossoyeurs, +je vous accompagne. + +— Mais si près que ce soit d’ici, reprit d’Artagnan, je ne puis y +retourner comme cela. + +— C’est juste», dit Athos. Et il tira la sonnette. + +Grimaud entra. + +Athos lui fit signe d’aller chez d’Artagnan, et d’en rapporter des +habits. + +Grimaud répondit par un autre signe qu’il comprenait parfaitement et +partit. + +«Ah çà! mais voilà qui ne nous avance pas pour l’équipement, cher ami, +dit Athos; car, si je ne m’abuse, vous avez laissé toute votre défroque +chez Milady, qui n’aura sans doute pas l’attention de vous la +retourner. Heureusement que vous avez le saphir. + +— Le saphir est à vous, mon cher Athos! ne m’avez-vous pas dit que +c’était une bague de famille? + +— Oui, mon père l’acheta deux mille écus, à ce qu’il me dit autrefois; +il faisait partie des cadeaux de noces qu’il fit à ma mère; et il est +magnifique. Ma mère me le donna, et moi, fou que j’étais, plutôt que de +garder cette bague comme une relique sainte, je la donnai à mon tour à +cette misérable. + +— Alors, mon cher, reprenez cette bague, à laquelle je comprends que +vous devez tenir. + +— Moi, reprendre cette bague, après qu’elle a passé par les mains de +l’infâme! jamais: cette bague est souillée, d’Artagnan. + +— Vendez-la donc. + +— Vendre un diamant qui vient de ma mère! je vous avoue que je +regarderais cela comme une profanation. + +— Alors engagez-la, on vous prêtera bien dessus un millier d’écus. Avec +cette somme vous serez au-dessus de vos affaires, puis, au premier +argent qui vous rentrera, vous la dégagerez, et vous la reprendrez +lavée de ses anciennes taches, car elle aura passé par les mains des +usuriers.» + +Athos sourit. + +«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d’Artagnan; vous +relevez par votre éternelle gaieté les pauvres esprits dans +l’affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais à une +condition! + +— Laquelle? + +— C’est qu’il y aura cinq cents écus pour vous et cinq cents écus pour +moi. + +— Y songez-vous, Athos? je n’ai pas besoin du quart de cette somme, moi +qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me la procurerai. +Que me faut-il? Un cheval pour Planchet, voilà tout. Puis vous oubliez +que j’ai une bague aussi. + +— À laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne tiens, +moi, à la mienne; du moins j’ai cru m’en apercevoir. + +— Oui, car dans une circonstance extrême elle peut nous tirer non +seulement de quelque grand embarras mais encore de quelque grand +danger; c’est non seulement un diamant précieux, mais c’est encore un +talisman enchanté. + +— Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous me dites. +Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la vôtre, vous toucherez la +moitié de la somme qu’on nous donnera sur elle ou je la jette dans la +Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit assez +complaisant pour nous la rapporter. + +— Eh bien, donc, j’accepte!» dit d’Artagnan. + +En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet; celui-ci, inquiet +de son maître et curieux de savoir ce qui lui était arrivé, avait +profité de la circonstance et apportait les habits lui-même. + +D’Artagnan s’habilla, Athos en fit autant: puis quand tous deux furent +prêts à sortir, ce dernier fit à Grimaud le signe d’un homme qui met en +joue; celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton et s’apprêta à +accompagner son maître. + +Athos et d’Artagnan suivis de leurs valets arrivèrent sans incident à +la rue des Fossoyeurs. Bonacieux était sur la porte, il regarda +d’Artagnan d’un air goguenard. + +«Eh, mon cher locataire! dit-il, hâtez-vous donc, vous avez une belle +jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous le savez, +n’aiment pas qu’on les fasse attendre! + +— C’est Ketty!» s’écria d’Artagnan. + +Et il s’élança dans l’allée. + +Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie contre sa +porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Dès qu’elle +l’aperçut: + +«Vous m’avez promis votre protection, vous m’avez promis de me sauver +de sa colère, dit-elle; souvenez-vous que c’est vous qui m’avez perdue! + +— Oui, sans doute, dit d’Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais +qu’est-il arrivé après mon départ? + +— Le sais-je? dit Ketty. Aux cris qu’elle a poussés, les laquais sont +accourus; elle était folle de colère; tout ce qu’il existe +d’imprécations elle les a vomies contre vous. Alors j’ai pensé qu’elle +se rappellerait que c’était par ma chambre que vous aviez pénétré dans +la sienne, et qu’alors elle songerait que j’étais votre complice; j’ai +pris le peu d’argent que j’avais, mes hardes les plus précieuses, et je +me suis sauvée. + +— Pauvre enfant! Mais que vais-je faire de toi? Je pars après- demain. + +— Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi quitter +Paris, faites-moi quitter la France. + +— Je ne puis cependant pas t’emmener avec moi au siège de La Rochelle, +dit d’Artagnan. + +— Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame de +votre connaissance: dans votre pays, par exemple. + +— Ah! ma chère amie! dans mon pays les dames n’ont point de femmes de +chambre. Mais, attends, j’ai ton affaire. Planchet, va me chercher +Aramis: qu’il vienne tout de suite. Nous avons quelque chose de très +important à lui dire. + +— Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? Il me semble que +sa marquise… + +— La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son mari, +dit d’Artagnan en riant. D’ailleurs Ketty ne voudrait pas demeurer rue +aux Ours, n’est-ce pas, Ketty? + +— Je demeurerai où l’on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois bien +cachée et que l’on ne sache pas où je suis. + +— Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et par conséquent +que tu n’es plus jalouse de moi… + +— Monsieur le chevalier, de loin ou de près, dit Ketty, je vous aimerai +toujours.» + +«Où diable la constance va-t-elle se nicher?» murmura Athos. + +«Moi aussi, dit d’Artagnan, moi aussi, je t’aimerai toujours, sois +tranquille. Mais voyons, réponds-moi. Maintenant j’attache une grande +importance à la question que je te fais: n’aurais-tu jamais entendu +parler d’une jeune dame qu’on aurait enlevée pendant une nuit. + +— Attendez donc… Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce que vous +aimez encore cette femme? + +— Non, c’est un de mes amis qui l’aime. Tiens, c’est Athos que voilà. + +— Moi! s’écria Athos avec un accent pareil à celui d’un homme qui +s’aperçoit qu’il va marcher sur une couleuvre. + +— Sans doute, vous! fit d’Artagnan en serrant la main d’Athos. Vous +savez bien l’intérêt que nous prenons tous à cette pauvre petite Mme +Bonacieux. D’ailleurs Ketty ne dira rien: n’est-ce pas, Ketty? Tu +comprends, mon enfant, continua d’Artagnan, c’est la femme de cet +affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en entrant ici. + +— Oh! mon Dieu! s’écria Ketty, vous me rappelez ma peur; pourvu qu’il +ne m’ait pas reconnue! + +— Comment, reconnue! tu as donc déjà vu cet homme? + +— Il est venu deux fois chez Milady. + +— C’est cela. Vers quelle époque? + +— Mais il y a quinze ou dix-huit jours à peu près. + +— Justement. + +— Et hier soir il est revenu. + +— Hier soir. + +— Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-même. + +— Mon cher Athos, nous sommes enveloppés dans un réseau d’espions! Et +tu crois qu’il t’a reconnue, Ketty? + +— J’ai baissé ma coiffe en l’apercevant, mais peut-être était-il trop +tard. + +— Descendez, Athos, vous dont il se méfie moins que de moi, et voyez +s’il est toujours sur sa porte.» + +Athos descendit et remonta bientôt. + +«Il est parti, dit-il, et la maison est fermée. + +— Il est allé faire son rapport, et dire que tous les pigeons sont en +ce moment au colombier. + +— Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que +Planchet pour nous rapporter les nouvelles. + +— Un instant! Et Aramis que nous avons envoyé chercher! + +— C’est juste, dit Athos, attendons Aramis. + +En ce moment Aramis entra. + +On lui exposa l’affaire, et on lui dit comment il était urgent que +parmi toutes ses hautes connaissances il trouvât une place à Ketty. + +Aramis réfléchit un instant, et dit en rougissant: + +«Cela vous rendra-t-il bien réellement service, d’Artagnan? + +— Je vous en serai reconnaissant toute ma vie. + +— Eh bien, Mme de Bois-Tracy m’a demandé, pour une de ses amies qui +habite la province, je crois, une femme de chambre sûre; et si vous +pouvez, mon cher d’Artagnan, me répondre de mademoiselle… + +— Oh! monsieur, s’écria Ketty, je serai toute dévouée, soyez-en +certain, à la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris. + +— Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux.» + +Il se mit à une table et écrivit un petit mot qu’il cacheta avec une +bague, et donna le billet à Ketty. + +«Maintenant, mon enfant, dit d’Artagnan, tu sais qu’il ne fait pas +meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi séparons-nous. Nous nous +retrouverons dans des jours meilleurs. + +— Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque lieu +que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant encore comme je +vous aime aujourd’hui.» + +«Serment de joueur», dit Athos pendant que d’Artagnan allait reconduire +Ketty sur l’escalier. + +Un instant après, les trois jeunes gens se séparèrent en prenant +rendez-vous à quatre heures chez Athos et en laissant Planchet pour +garder la maison. + +Aramis rentra chez lui, et Athos et d’Artagnan s’inquiétèrent du +placement du saphir. + +Comme l’avait prévu notre Gascon, on trouva facilement trois cents +pistoles sur la bague. De plus, le juif annonça que si on voulait la +lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour des +boucles d’oreilles, il en donnerait jusqu’à cinq cents pistoles. + +Athos et d’Artagnan, avec l’activité de deux soldats et la science de +deux connaisseurs, mirent trois heures à peine à acheter tout +l’équipement du mousquetaire. D’ailleurs Athos était de bonne +composition et grand seigneur jusqu’au bout des ongles. Chaque fois +qu’une chose lui convenait, il payait le prix demandé sans essayer même +d’en rabattre. D’Artagnan voulait bien là-dessus faire ses +observations, mais Athos lui posait la main sur l’épaule en souriant, +et d’Artagnan comprenait que c’était bon pour lui, petit gentilhomme +gascon, de marchander, mais non pour un homme qui avait les airs d’un +prince. + +Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du jais, +aux narines de feu, aux jambes fines et élégantes, qui prenait six ans. +Il l’examina et le trouva sans défaut. On le lui fit mille livres. + +Peut-être l’eût-il eu pour moins; mais tandis que d’Artagnan discutait +sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent pistoles sur la +table. + +Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui coûta trois cents +livres. + +Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud achetées, il +ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles d’Athos. D’Artagnan +offrit à son ami de mordre une bouchée dans la part qui lui revenait, +quitte à lui rendre plus tard ce qu’il lui aurait emprunté. + +Mais Athos, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules. + +«Combien le juif donnait-il du saphir pour l’avoir en toute propriété? +demanda Athos. + +— Cinq cents pistoles. + +— C’est-à-dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour vous, +cent pistoles pour moi. Mais c’est une véritable fortune, cela, mon +ami, retournez chez le juif. + +— Comment, vous voulez… + +— Cette bague, décidément, me rappellerait de trop tristes souvenirs; +puis nous n’aurons jamais trois cents pistoles à lui rendre, de sorte +que nous perdrions deux mille livres à ce marché. Allez lui dire que la +bague est à lui, d’Artagnan, et revenez avec les deux cents pistoles. + +— Réfléchissez, Athos. + +— L’argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut savoir +faire des sacrifices. Allez, d’Artagnan, allez; Grimaud vous +accompagnera avec son mousqueton.» + +Une demi-heure après, d’Artagnan revint avec les deux mille livres et +sans qu’il lui fût arrivé aucun accident. + +Ce fut ainsi qu’Athos trouva dans son ménage des ressources auxquelles +il ne s’attendait pas. + + + + +CHAPITRE XXXIX. +UNE VISION + + +À quatre heures, les quatre amis étaient donc réunis chez Athos. Leurs +préoccupations sur l’équipement avaient tout à fait disparu, et chaque +visage ne conservait plus l’expression que de ses propres et secrètes +inquiétudes; car derrière tout bonheur présent est cachée une crainte à +venir. + +Tout à coup Planchet entra apportant deux lettres à l’adresse de +d’Artagnan. + +L’une était un petit billet gentiment plié en long avec un joli cachet +de cire verte sur lequel était empreinte une colombe rapportant un +rameau vert. + +L’autre était une grande épître carrée et resplendissante des armes +terribles de Son Éminence le cardinal-duc. + +À la vue de la petite lettre, le coeur de d’Artagnan bondit, car il +avait cru reconnaître l’écriture; et quoiqu’il n’eût vu cette écriture +qu’une fois, la mémoire en était restée au plus profond de son coeur. + +Il prit donc la petite épître et la décacheta vivement. + +«Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures à sept +heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec soin dans +les carrosses qui passeront, mais si vous tenez à votre vie et à celle +des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne faites pas un +mouvement qui puisse faire croire que vous avez reconnu celle qui +s’expose à tout pour vous apercevoir un instant.» + +Pas de signature. + +«C’est un piège, dit Athos, n’y allez pas, d’Artagnan. + +— Cependant, dit d’Artagnan, il me semble bien reconnaître l’écriture. + +— Elle est peut-être contrefaite, reprit Athos; à six ou sept heures, +dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout à fait déserte: autant +que vous alliez vous promener dans la forêt de Bondy. + +— Mais si nous y allions tous! dit d’Artagnan; que diable! on ne nous +dévorera point tous les quatre; plus, quatre laquais; plus, les +chevaux; plus, les armes. + +— Puis ce sera une occasion de montrer nos équipages, dit Porthos. + +— Mais si c’est une femme qui écrit, dit Aramis, et que cette femme +désire ne pas être vue, songez que vous la compromettez, d’Artagnan: ce +qui est mal de la part d’un gentilhomme. + +— Nous resterons en arrière, dit Porthos, et lui seul s’avancera. + +— Oui, mais un coup de pistolet est bientôt tiré d’un carrosse qui +marche au galop. + +— Bah! dit d’Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le +carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce sera +toujours autant d’ennemis de moins. + +— Il a raison, dit Porthos; bataille; il faut bien essayer nos armes +d’ailleurs. + +— Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et +nonchalant. + +— Comme vous voudrez, dit Athos. + +— Messieurs, dit d’Artagnan, il est quatre heures et demie, et nous +avons le temps à peine d’être à six heures sur la route de Chaillot. + +— Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous verrait +pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous apprêter, messieurs. + +— Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l’oubliez; il me semble +que le cachet indique cependant qu’elle mérite bien d’être ouverte: +quant à moi, je vous déclare, mon cher d’Artagnan, que je m’en soucie +bien plus que du petit brimborion que vous venez tout doucement de +glisser sur votre coeur.» + +D’Artagnan rougit. + +«Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut Son +Éminence.» + +Et d’Artagnan décacheta la lettre et lut: + +«M. d’Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu au +Palais-Cardinal ce soir à huit heures. + + +«La Houdinière, +«Capitaine des gardes.» + + +«Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquiétant que +l’autre. + +— J’irai au second en sortant du premier, dit d’Artagnan: l’un est pour +sept heures, l’autre pour huit; il y aura temps pour tout. + +— Hum! je n’irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut manquer +à un rendez-vous donné par une dame; mais un gentilhomme prudent peut +s’excuser de ne pas se rendre chez Son Éminence, surtout lorsqu’il a +quelque raison de croire que ce n’est pas pour y recevoir des +compliments. + +— Je suis de l’avis d’Aramis, dit Porthos. + +— Messieurs, répondit d’Artagnan, j’ai déjà reçu par M. de Cavois +pareille invitation de Son Éminence, je l’ai négligée, et le lendemain +il m’est arrivé un grand malheur! Constance a disparu; quelque chose +qui puisse advenir, j’irai. + +— Si c’est un parti pris, dit Athos, faites. + +— Mais la Bastille? dit Aramis. + +— Bah! vous m’en tirerez, reprit d’Artagnan. + +— Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb admirable et +comme si c’était la chose la plus simple, sans doute nous vous en +tirerons; mais, en attendant, comme nous devons partir après-demain, +vous feriez mieux de ne pas risquer cette Bastille. + +— Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soirée, +attendons-le chacun à une porte du palais avec trois mousquetaires +derrière nous; si nous voyons sortir quelque voiture à portière fermée +et à demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps que nous +n’avons eu maille à partir avec les gardes de M. le cardinal, et M. de +Tréville doit nous croire morts. + +— Décidément, Athos, dit Aramis, vous étiez fait pour être général +d’armée; que dites-vous du plan, messieurs? + +— Admirable! répétèrent en choeur les jeunes gens. + +— Eh bien, dit Porthos, je cours à l’hôtel, je préviens nos camarades +de se tenir prêts pour huit heures, le rendez-vous sera sur la place du +Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites seller les chevaux par +les laquais. + +— Mais moi, je n’ai pas de cheval, dit d’Artagnan; mais je vais en +faire prendre un chez M. de Tréville. + +— C’est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens. + +— Combien en avez-vous donc? demanda d’Artagnan. + +— Trois, répondit en souriant Aramis. + +— Mon cher! dit Athos, vous êtes certainement le poète le mieux monté +de France et de Navarre. + +— Écoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois chevaux, +n’est-ce pas? je ne comprends pas même que vous ayez acheté trois +chevaux. + +— Aussi, je n’en ai acheté que deux, dit Aramis. + +— Le troisième vous est donc tombé du ciel? + +— Non, le troisième m’a été amené ce matin même par un domestique sans +livrée qui n’a pas voulu me dire à qui il appartenait et qui m’a +affirmé avoir reçu l’ordre de son maître… + +— Ou de sa maîtresse, interrompit d’Artagnan. + +— La chose n’y fait rien, dit Aramis en rougissant… et qui m’a affirmé, +dis-je, avoir reçu l’ordre de sa maîtresse de mettre ce cheval dans mon +écurie sans me dire de quelle part il venait. + +— Il n’y a qu’aux poètes que ces choses-là arrivent, reprit gravement +Athos. + +— Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d’Artagnan; lequel des deux +chevaux monterez-vous: celui que vous avez acheté, ou celui qu’on vous +a donné? + +— Celui que l’on m’a donné sans contredit; vous comprenez, d’Artagnan, +que je ne puis faire cette injure… + +— Au donateur inconnu, reprit d’Artagnan. + +— Ou à la donatrice mystérieuse, dit Athos. + +— Celui que vous avez acheté vous devient donc inutile? + +— À peu près. + +— Et vous l’avez choisi vous-même? + +— Et avec le plus grand soin; la sûreté du cavalier, vous le savez, +dépend presque toujours de son cheval! + +— Eh bien, cédez-le-moi pour le prix qu’il vous a coûté! + +— J’allais vous l’offrir, mon cher d’Artagnan, en vous donnant tout le +temps qui vous sera nécessaire pour me rendre cette bagatelle. + +— Et combien vous coûte-t-il? + +— Huit cents livres. + +— Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d’Artagnan en +tirant la somme de sa poche; je sais que c’est la monnaie avec laquelle +on vous paie vos poèmes. + +— Vous êtes donc en fonds? dit Aramis. + +— Riche, richissime, mon cher!» + +Et d’Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles. + +«Envoyez votre selle à l’Hôtel des Mousquetaires, et l’on vous amènera +votre cheval ici avec les nôtres. + +— Très bien; mais il est bientôt cinq heures, hâtons-nous.» + +Un quart d’heure après, Porthos apparut à un bout de la rue Férou sur +un genet magnifique; Mousqueton le suivait sur un cheval d’Auvergne, +petit, mais solide. Porthos resplendissait de joie et d’orgueil. + +En même temps Aramis apparut à l’autre bout de la rue monté sur un +superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan, tenant +en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c’était la monture de +d’Artagnan. + +Les deux mousquetaires se rencontrèrent à la porte: Athos et d’Artagnan +les regardaient par la fenêtre. + +«Diable! dit Aramis, vous avez là un superbe cheval, mon cher Porthos. + +— Oui, répondit Porthos; c’est celui qu’on devait m’envoyer tout +d’abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitué l’autre; +mais le mari a été puni depuis et j’ai obtenu toute satisfaction.» + +Planchet et Grimaud parurent alors à leur tour, tenant en main les +montures de leurs maîtres; d’Artagnan et Athos descendirent, se mirent +en selle près de leurs compagnons, et tous quatre se mirent en marche: +Athos sur le cheval qu’il devait à sa femme, Aramis sur le cheval qu’il +devait à sa maîtresse, Porthos sur le cheval qu’il devait à sa +procureuse, et d’Artagnan sur le cheval qu’il devait à sa bonne +fortune, la meilleure maîtresse qui soit. + +Les valets suivirent. + +Comme l’avait pensé Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si Mme +Coquenard s’était trouvée sur le chemin de Porthos et eût pu voir quel +grand air il avait sur son beau genet d’Espagne, elle n’aurait pas +regretté la saignée qu’elle avait faite au coffre- fort de son mari. + +Près du Louvre les quatre amis rencontrèrent M. de Tréville qui +revenait de Saint-Germain; il les arrêta pour leur faire compliment sur +leur équipage, ce qui en un instant amena autour d’eux quelques +centaines de badauds. + +D’Artagnan profita de la circonstance pour parler à M. de Tréville de +la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales; il est bien +entendu que de l’autre il n’en souffla point mot. + +M. de Tréville approuva la résolution qu’il avait prise, et l’assura +que, si le lendemain il n’avait pas reparu, il saurait bien le +retrouver, lui, partout où il serait. + +En ce moment, l’horloge de la Samaritaine sonna six heures; les quatre +amis s’excusèrent sur un rendez-vous, et prirent congé de M. de +Tréville. + +Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot; le jour +commençait à baisser, les voitures passaient et repassaient; +d’Artagnan, gardé à quelques pas par ses amis, plongeait ses regards +jusqu’au fond des carrosses, et n’y apercevait aucune figure de +connaissance. + +Enfin, après un quart d’heure d’attente et comme le crépuscule tombait +tout à fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop par la route +de Sèvres; un pressentiment dit d’avance à d’Artagnan que cette voiture +renfermait la personne qui lui avait donné rendez-vous: le jeune homme +fut tout étonné lui-même de sentir son coeur battre si violemment. +Presque aussitôt une tête de femme sortit par la portière, deux doigts +sur la bouche, comme pour recommander le silence, ou comme pour envoyer +un baiser; d’Artagnan poussa un léger cri de joie, cette femme, ou +plutôt cette apparition, car la voiture était passée avec la rapidité +d’une vision, était Mme Bonacieux. + +Par un mouvement involontaire, et malgré la recommandation faite, +d’Artagnan lança son cheval au galop et en quelques bonds rejoignit la +voiture; mais la glace de la portière était hermétiquement fermée: la +vision avait disparu. + +D’Artagnan se rappela alors cette recommandation: «Si vous tenez à +votre vie et à celle des personnes qui vous aiment, demeurez immobile +et comme si vous n’aviez rien vu.» + +Il s’arrêta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre femme qui +évidemment s’était exposée à un grand péril en lui donnant ce +rendez-vous. + +La voiture continua sa route toujours marchant à fond de train, +s’enfonça dans Paris et disparut. + +D’Artagnan était resté interdit à la même place et ne sachant que +penser. Si c’était Mme Bonacieux et si elle revenait à Paris, pourquoi +ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple échange d’un coup d’oeil, +pourquoi ce baiser perdu? Si d’un autre côté ce n’était pas elle, ce +qui était encore bien possible, car le peu de jour qui restait rendait +une erreur facile, si ce n’était pas elle, ne serait-ce pas le +commencement d’un coup de main monté contre lui avec l’appât de cette +femme pour laquelle on connaissait son amour? + +Les trois compagnons se rapprochèrent de lui. Tous trois avaient +parfaitement vu une tête de femme apparaître à la portière, mais aucun +d’eux, excepté Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L’avis d’Athos, au +reste, fut que c’était bien elle; mais moins préoccupé que d’Artagnan +de ce joli visage, il avait cru voir une seconde tête, une tête d’homme +au fond de la voiture. + +«S’il en est ainsi, dit d’Artagnan, ils la transportent sans doute +d’une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de cette +pauvre créature, et comment la rejoindrai-je jamais? + +— Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les seuls +qu’on ne soit pas exposé à rencontrer sur la terre. Vous en savez +quelque chose ainsi que moi, n’est-ce pas? Or, si votre maîtresse n’est +pas morte, si c’est elle que nous venons de voir, vous la retrouverez +un jour ou l’autre. Et peut-être, mon Dieu, ajouta-t-il avec un accent +misanthropique qui lui était propre, peut être plus tôt que vous ne +voudrez.» + +Sept heures et demie sonnèrent, la voiture était en retard d’une +vingtaine de minutes sur le rendez-vous donné. Les amis de d’Artagnan +lui rappelèrent qu’il avait une visite à faire, tout en lui faisant +observer qu’il était encore temps de s’en dédire. + +Mais d’Artagnan était à la fois entêté et curieux. Il avait mis dans sa +tête qu’il irait au Palais-Cardinal, et qu’il saurait ce que voulait +lui dire Son Éminence. Rien ne put le faire changer de résolution. + +On arriva rue Saint-Honoré, et place du Palais-Cardinal on trouva les +douze mousquetaires convoqués qui se promenaient en attendant leurs +camarades. Là seulement, on leur expliqua ce dont il était question. + +D’Artagnan était fort connu dans l’honorable corps des mousquetaires du +roi, où l’on savait qu’il prendrait un jour sa place; on le regardait +donc d’avance comme un camarade. Il résulta de ces antécédents que +chacun accepta de grand coeur la mission pour laquelle il était convié; +d’ailleurs il s’agissait, selon toute probabilité, de jouer un mauvais +tour à M. le cardinal et à ses gens, et pour de pareilles expéditions, +ces dignes gentilshommes étaient toujours prêts. + +Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de l’un, +donna le second à Aramis et le troisième à Porthos, puis chaque groupe +alla s’embusquer en face d’une sortie. + +D’Artagnan, de son côté, entra bravement par la porte principale. + +Quoiqu’il se sentît vigoureusement appuyé, le jeune homme n’était pas +sans inquiétude en montant pas à pas le grand escalier. Sa conduite +avec Milady ressemblait tant soit peu à une trahison, et il se doutait +des relations politiques qui existaient entre cette femme et le +cardinal; de plus, de Wardes, qu’il avait si mal accommodé, était des +fidèles de Son Éminence, et d’Artagnan savait que si Son Éminence était +terrible à ses ennemis, elle était fort attachée à ses amis. + +«Si de Wardes a raconté toute notre affaire au cardinal, ce qui n’est +pas douteux, et s’il m’a reconnu, ce qui est probable, je dois me +regarder à peu près comme un homme condamné, disait d’Artagnan en +secouant la tête. Mais pourquoi a-t-il attendu jusqu’aujourd’hui? C’est +tout simple, Milady aura porté plainte contre moi avec cette hypocrite +douleur qui la rend si intéressante, et ce dernier crime aura fait +déborder le vase. + +«Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne me +laisseront pas emmener sans me défendre. Cependant la compagnie des +mousquetaires de M. de Tréville ne peut pas faire à elle seule la +guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France, et +devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonté. +D’Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d’excellentes qualités, mais +les femmes te perdront!» + +Il en était à cette triste conclusion lorsqu’il entra dans +l’antichambre. Il remit sa lettre à l’huissier de service qui le fit +passer dans la salle d’attente et s’enfonça dans l’intérieur du palais. + +Dans cette salle d’attente étaient cinq ou six gardes de M. le +cardinal, qui, reconnaissant d’Artagnan et sachant que c’était lui qui +avait blessé Jussac, le regardèrent en souriant d’un singulier sourire. + +Ce sourire parut à d’Artagnan d’un mauvais augure; seulement, comme +notre Gascon n’était pas facile à intimider, ou que plutôt, grâce à un +grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne laissait pas voir +facilement ce qui se passait dans son âme, quand ce qui s’y passait +ressemblait à de la crainte, il se campa fièrement devant MM. les +gardes et attendit la main sur la hanche, dans une attitude qui ne +manquait pas de majesté. + +L’huissier rentra et fit signe à d’Artagnan de le suivre. Il sembla au +jeune homme que les gardes, en le regardant s’éloigner, chuchotaient +entre eux. + +Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une +bibliothèque, et se trouva en face d’un homme assis devant un bureau et +qui écrivait. + +L’huissier l’introduisit et se retira sans dire une parole. D’Artagnan +resta debout et examina cet homme. + +D’Artagnan crut d’abord qu’il avait affaire à quelque juge examinant +son dossier, mais il s’aperçut que l’homme de bureau écrivait ou plutôt +corrigeait des lignes d’inégales longueurs, en scandant des mots sur +ses doigts; il vit qu’il était en face d’un poète. Au bout d’un +instant, le poète ferma son manuscrit sur la couverture duquel était +écrit: MIRAME, _tragédie en cinq actes_, et leva la tête. + +D’Artagnan reconnut le cardinal. + + + + +CHAPITRE XL. +LE CARDINAL + + +Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa main, et +regarda un instant le jeune homme. Nul n’avait l’oeil plus profondément +scrutateur que le cardinal de Richelieu, et d’Artagnan sentit ce regard +courir par ses veines comme une fièvre. + +Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre à la main, et +attendant le bon plaisir de Son Éminence, sans trop d’orgueil, mais +aussi sans trop d’humilité. + +«Monsieur, lui dit le cardinal, êtes-vous un d’Artagnan du Béarn? + +— Oui, Monseigneur, répondit le jeune homme. + +— Il y a plusieurs branches de d’Artagnan à Tarbes et dans les +environs, dit le cardinal, à laquelle appartenez-vous? + +— Je suis le fils de celui qui a fait les guerres de religion avec le +grand roi Henri, père de Sa Gracieuse Majesté. + +— C’est bien cela. C’est vous qui êtes parti, il y a sept à huit mois à +peu près, de votre pays, pour venir chercher fortune dans la capitale? + +— Oui, Monseigneur. + +— Vous êtes venu par Meung, où il vous est arrivé quelque chose, je ne +sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose. + +Monseigneur, dit d’Artagnan, voici ce qui m’est arrivé… + +— Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui indiquait +qu’il connaissait l’histoire aussi bien que celui qui voulait la lui +raconter; vous étiez recommandé à M. de Tréville, n’est-ce pas? + +— Oui, Monseigneur; mais justement, dans cette malheureuse affaire de +Meung… + +— La lettre avait été perdue, reprit l’Éminence; oui, je sais cela; +mais M. de Tréville est un habile physionomiste qui connaît les hommes +à la première vue, et il vous a placé dans la compagnie de son +beau-frère, M. des Essarts, en vous laissant espérer qu’un jour ou +l’autre vous entreriez dans les mousquetaires. + +— Monseigneur est parfaitement renseigné, dit d’Artagnan. + +Depuis ce temps-là, il vous est arrivé bien des choses: vous vous êtes +promené derrière les Chartreux, un jour qu’il eût mieux valu que vous +fussiez ailleurs; puis, vous avez fait avec vos amis un voyage aux eaux +de Forges; eux se sont arrêtés en route; mais vous, vous avez continué +votre chemin. C’est tout simple, vous aviez des affaires en Angleterre. + +— Monseigneur, dit d’Artagnan tout interdit, j’allais… + +— À la chasse, à Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne. Je +sais cela, moi, parce que mon état est de tout savoir. À votre retour, +vous avez été reçu par une auguste personne, et je vois avec plaisir +que vous avez conservé le souvenir qu’elle vous a donné.» + +— D’Artagnan porta la main au diamant qu’il tenait de la reine, et en +tourna vivement le chaton en dedans; mais il était trop tard. + +«Le lendemain de ce jour vous avez reçu la visite de Cavois, reprit le +cardinal; il allait vous prier de passer au palais; cette visite vous +ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort. + +— Monseigneur, je craignais d’avoir encouru la disgrâce de Votre +Éminence. + +— Eh! pourquoi cela, monsieur? pour avoir suivi les ordres de vos +supérieurs avec plus d’intelligence et de courage que ne l’eût fait un +autre, encourir ma disgrâce quand vous méritiez des éloges! Ce sont les +gens qui n’obéissent pas que je punis, et non pas ceux qui, comme vous, +obéissent… trop bien… Et, la preuve, rappelez-vous la date du jour où +je vous avais fait dire de me venir voir, et cherchez dans votre +mémoire ce qui est arrivé le soir même.» + +C’était le soir même qu’avait eu lieu l’enlèvement de Mme Bonacieux. +D’Artagnan frissonna; et il se rappela qu’une demi- heure auparavant la +pauvre femme était passée près de lui, sans doute encore emportée par +la même puissance qui l’avait fait disparaître. + +«Enfin, continua le cardinal, comme je n’entendais pas parler de vous +depuis quelque temps, j’ai voulu savoir ce que vous faisiez. +D’ailleurs, vous me devez bien quelque remerciement: vous avez remarqué +vous-même combien vous avez été ménagé dans toutes les circonstances. + +D’Artagnan s’inclina avec respect. + +«Cela, continua le cardinal, partait non seulement d’un sentiment +d’équité naturelle, mais encore d’un plan que je m’étais tracé à votre +égard. + +D’Artagnan était de plus en plus étonné. + +«Je voulais vous exposer ce plan le jour où vous reçûtes ma première +invitation; mais vous n’êtes pas venu. Heureusement, rien n’est perdu +pour ce retard, et aujourd’hui vous allez l’entendre. Asseyez-vous là, +devant moi, monsieur d’Artagnan: vous êtes assez bon gentilhomme pour +ne pas écouter debout.» + +Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui était si +étonné de ce qui se passait, que, pour obéir, il attendit un second +signe de son interlocuteur. + +«Vous êtes brave, monsieur d’Artagnan, continua l’Éminence; vous êtes +prudent, ce qui vaut mieux. J’aime les hommes de tête et de coeur, moi; +ne vous effrayez pas, dit-il en souriant, par les hommes de coeur, +j’entends les hommes de courage; mais, tout jeune que vous êtes, et à +peine entrant dans le monde, vous avez des ennemis puissants: si vous +n’y prenez garde, ils vous perdront! + +— Hélas! Monseigneur, répondit le jeune homme, ils le feront bien +facilement, sans doute; car ils sont forts et bien appuyés, tandis que +moi je suis seul! + +— Oui, c’est vrai; mais, tout seul que vous êtes, vous avez déjà fait +beaucoup, et vous ferez encore plus, je n’en doute pas. Cependant, vous +avez, je le crois, besoin d’être guidé dans l’aventureuse carrière que +vous avez entreprise; car, si je ne me trompe, vous êtes venu à Paris +avec l’ambitieuse idée de faire fortune. + +— Je suis dans l’âge des folles espérances, Monseigneur, dit +d’Artagnan. + +— Il n’y a de folles espérances que pour les sots, monsieur, et vous +êtes homme d’esprit. Voyons, que diriez-vous d’une enseigne dans mes +gardes, et d’une compagnie après la campagne? + +— Ah! Monseigneur! + +— Vous acceptez, n’est-ce pas? + +— Monseigneur, reprit d’Artagnan d’un air embarrassé. + +— Comment, vous refusez? s’écria le cardinal avec étonnement. + +— Je suis dans les gardes de Sa Majesté, Monseigneur, et je n’ai point +de raisons d’être mécontent. + +— Mais il me semble, dit l’Éminence, que mes gardes, à moi, sont aussi +les gardes de Sa Majesté, et que, pourvu qu’on serve dans un corps +français, on sert le roi. + +— Monseigneur, Votre Éminence a mal compris mes paroles. + +— Vous voulez un prétexte, n’est-ce pas? Je comprends. Eh bien, ce +prétexte, vous l’avez. L’avancement, la campagne qui s’ouvre, +l’occasion que je vous offre, voilà pour le monde; pour vous, le besoin +de protections sûres; car il est bon que vous sachiez, monsieur +d’Artagnan, que j’ai reçu des plaintes graves contre vous, vous ne +consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits au service du roi.» + +D’Artagnan rougit. + +«Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse de +papiers, j’ai là tout un dossier qui vous concerne; mais avant de le +lire, j’ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme de résolution et +vos services bien dirigés, au lieu de vous mener à mal pourraient vous +rapporter beaucoup. Allons, réfléchissez, et décidez-vous. + +— Votre bonté me confond, Monseigneur, répondit d’Artagnan, et je +reconnais dans Votre Éminence une grandeur d’âme qui me fait petit +comme un ver de terre; mais enfin, puisque Monseigneur me permet de lui +parler franchement…» + +D’Artagnan s’arrêta. + +«Oui, parlez. + +— Eh bien, je dirai à Votre Éminence que tous mes amis sont aux +mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une +fatalité inconcevable, sont à Votre Éminence; je serais donc mal venu +ici et mal regardé là-bas, si j’acceptais ce que m’offre Monseigneur. + +— Auriez-vous déjà cette orgueilleuse idée que je ne vous offre pas ce +que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire de dédain. + +— Monseigneur, Votre Éminence est cent fois trop bonne pour moi, et au +contraire je pense n’avoir point encore fait assez pour être digne de +ses bontés. Le siège de La Rochelle va s’ouvrir, Monseigneur; je +servirai sous les yeux de Votre Éminence, et si j’ai le bonheur de me +conduire à ce siège de telle façon que je mérite d’attirer ses regards, +eh bien, après j’aurai au moins derrière moi quelque action d’éclat +pour justifier la protection dont elle voudra bien m’honorer. Toute +chose doit se faire à son temps, Monseigneur; peut-être plus tard +aurai-je le droit de me donner, à cette heure j’aurais l’air de me +vendre. + +— C’est-à-dire que vous refusez de me servir, monsieur, dit le cardinal +avec un ton de dépit dans lequel perçait cependant une sorte d’estime; +demeurez donc libre et gardez vos haines et vos sympathies. + +— Monseigneur… + +— Bien, bien, dit le cardinal, je ne vous en veux pas, mais vous +comprenez, on a assez de défendre ses amis et de les récompenser, on ne +doit rien à ses ennemis, et cependant je vous donnerai un conseil: +tenez-vous bien, monsieur d’Artagnan, car, du moment que j’aurai retiré +ma main de dessus vous, je n’achèterai pas votre vie pour une obole. + +— J’y tâcherai, Monseigneur, répondit le Gascon avec une noble +assurance. + +— Songez plus tard, et à un certain moment, s’il vous arrive malheur, +dit Richelieu avec intention, que c’est moi qui ai été vous chercher, +et que j’ai fait ce que j’ai pu pour que ce malheur ne vous arrivât +pas. + +— J’aurai, quoi qu’il arrive, dit d’Artagnan en mettant la main sur sa +poitrine et en s’inclinant, une éternelle reconnaissance à Votre +Éminence de ce qu’elle fait pour moi en ce moment. + +— Eh bien donc! comme vous l’avez dit, monsieur d’Artagnan, nous nous +reverrons après la campagne; je vous suivrai des yeux; car je serai +là-bas, reprit le cardinal en montrant du doigt à d’Artagnan une +magnifique armure qu’il devait endosser, et à notre retour, eh bien, +nous compterons! + +— Ah! Monseigneur, s’écria d’Artagnan, épargnez-moi le poids de votre +disgrâce; restez neutre, Monseigneur, si vous trouvez que j’agis en +galant homme. + +— Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une fois ce +que je vous ai dit aujourd’hui, je vous promets de vous le dire.» + +Cette dernière parole de Richelieu exprimait un doute terrible; elle +consterna d’Artagnan plus que n’eût fait une menace, car c’était un +avertissement. Le cardinal cherchait donc à le préserver de quelque +malheur qui le menaçait. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais d’un +geste hautain, le cardinal le congédia. + +D’Artagnan sortit; mais à la porte le coeur fut prêt à lui manquer, et +peu s’en fallut qu’il ne rentrât. Cependant la figure grave et sévère +d’Athos lui apparut: s’il faisait avec le cardinal le pacte que +celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus la main, Athos le +renierait. + +Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l’influence d’un +caractère vraiment grand sur tout ce qui l’entoure. + +D’Artagnan descendit par le même escalier qu’il était entré, et trouva +devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui attendaient son +retour et qui commençaient à s’inquiéter. D’un mot d’Artagnan les +rassura, et Planchet courut prévenir les autres postes qu’il était +inutile de monter une plus longue garde, attendu que son maître était +sorti sain et sauf du Palais- Cardinal. + +Rentrés chez Athos, Aramis et Porthos s’informèrent des causes de cet +étrange rendez-vous; mais d’Artagnan se contenta de leur dire que M. de +Richelieu l’avait fait venir pour lui proposer d’entrer dans ses gardes +avec le grade d’enseigne, et qu’il avait refusé. + +«Et vous avez eu raison», s’écrièrent d’une seule voix Porthos et +Aramis. + +Athos tomba dans une profonde rêverie et ne répondit rien. Mais +lorsqu’il fut seul avec d’Artagnan: + +«Vous avez fait ce que vous deviez faire, d’Artagnan, dit Athos, mais +peut-être avez-vous eu tort.» + +D’Artagnan poussa un soupir; car cette voix répondait à une voix +secrète de son âme, qui lui disait que de grands malheurs +l’attendaient. + +La journée du lendemain se passa en préparatifs de départ; d’Artagnan +alla faire ses adieux à M. de Tréville. À cette heure on croyait encore +que la séparation des gardes et des mousquetaires serait momentanée, le +roi tenant son parlement le jour même et devant partir le lendemain. M. +de Tréville se contenta donc de demander à d’Artagnan s’il avait besoin +de lui, mais d’Artagnan répondit fièrement qu’il avait tout ce qu’il +lui fallait. + +La nuit réunit tous les camarades de la compagnie des gardes de M. des +Essarts et de la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville, qui +avaient fait amitié ensemble. On se quittait pour se revoir quand il +plairait à Dieu et s’il plaisait à Dieu. La nuit fut donc des plus +bruyantes, comme on peut le penser, car, en pareil cas, on ne peut +combattre l’extrême préoccupation que par l’extrême insouciance. + +Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se quittèrent: +les mousquetaires coururent à l’hôtel de M. de Tréville, les gardes à +celui de M. des Essarts. Chacun des capitaines conduisit aussitôt sa +compagnie au Louvre, où le roi passait sa revue. + +Le roi était triste et paraissait malade, ce qui lui ôtait un peu de sa +haute mine. En effet, la veille, la fièvre l’avait pris au milieu du +parlement et tandis qu’il tenait son lit de justice. Il n’en était pas +moins décidé à partir le soir même; et, malgré les observations qu’on +lui avait faites, il avait voulu passer sa revue, espérant, par le +premier coup de vigueur, vaincre la maladie qui commençait à s’emparer +de lui. + +La revue passée, les gardes se mirent seuls en marche, les +mousquetaires ne devant partir qu’avec le roi, ce qui permit à Porthos +d’aller faire, dans son superbe équipage, un tour dans la rue aux Ours. + +La procureuse le vit passer dans son uniforme neuf et sur son beau +cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi; elle lui +fit signe de descendre et de venir auprès d’elle. Porthos était +magnifique; ses éperons résonnaient, sa cuirasse brillait, son épée lui +battait fièrement les jambes. Cette fois les clercs n’eurent aucune +envie de rire, tant Porthos avait l’air d’un coupeur d’oreilles. + +Le mousquetaire fut introduit près de M. Coquenard, dont le petit oeil +gris brilla de colère en voyant son cousin tout flambant neuf. +Cependant une chose le consola intérieurement; c’est qu’on disait +partout que la campagne serait rude: il espérait tout doucement, au +fond du coeur, que Porthos y serait tué. + +Porthos présenta ses compliments à maître Coquenard et lui fit ses +adieux; maître Coquenard lui souhaita toutes sortes de prospérités. +Quant à Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses larmes; mais on ne +tira aucune mauvaise conséquence de sa douleur, on la savait fort +attachée à ses parents, pour lesquels elle avait toujours eu de +cruelles disputes avec son mari. + +Mais les véritables adieux se firent dans la chambre de Mme Coquenard: +ils furent déchirants. + +Tant que la procureuse put suivre des yeux son amant, elle agita un +mouchoir en se penchant hors de la fenêtre, à croire qu’elle voulait se +précipiter. Porthos reçut toutes ces marques de tendresse en homme +habitué à de pareilles démonstrations. Seulement, en tournant le coin +de la rue, il souleva son feutre et l’agita en signe d’adieu. + +De son côté, Aramis écrivait une longue lettre. À qui? Personne n’en +savait rien. Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait partir le soir +même pour Tours, attendait cette lettre mystérieuse. + +Athos buvait à petits coups la dernière bouteille de son vin d’Espagne. + +Pendant ce temps, d’Artagnan défilait avec sa compagnie. + +En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour regarder +gaiement la Bastille; mais, comme c’était la Bastille seulement qu’il +regardait, il ne vit point Milady, qui, montée sur un cheval isabelle, +le désignait du doigt à deux hommes de mauvaise mine qui s’approchèrent +aussitôt des rangs pour le reconnaître. Sur une interrogation qu’ils +firent du regard, Milady répondit par un signe que c’était bien lui. +Puis, certaine qu’il ne pouvait plus y avoir de méprise dans +l’exécution de ses ordres, elle piqua son cheval et disparut. + +Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et, à la sortie du +faubourg Saint-Antoine, montèrent sur des chevaux tout préparés qu’un +domestique sans livrée tenait en les attendant. + + + + +CHAPITRE XLI. +LE SIÈGE DE LA ROCHELLE + + +Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du +règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du +cardinal. Il est donc intéressant, et même nécessaire, que nous en +disions quelques mots; plusieurs détails de ce siège se liant +d’ailleurs d’une manière trop importante à l’histoire que nous avons +entrepris de raconter, pour que nous les passions sous silence. + +Les vues politiques du cardinal, lorsqu’il entreprit ce siège, étaient +considérables. Exposons-les d’abord, puis nous passerons aux vues +particulières qui n’eurent peut-être pas sur Son Éminence moins +d’influence que les premières. + +Des villes importantes données par Henri IV aux huguenots comme places +de sûreté, il ne restait plus que La Rochelle. Il s’agissait donc de +détruire ce dernier boulevard du calvinisme, levain dangereux, auquel +se venaient incessamment mêler des ferments de révolte civile ou de +guerre étrangère. + +Espagnols, Anglais, Italiens mécontents, aventuriers de toute nation, +soldats de fortune de toute secte accouraient au premier appel sous les +drapeaux des protestants et s’organisaient comme une vaste association +dont les branches divergeaient à loisir sur tous les points de +l’Europe. + +La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance de la ruine des +autres villes calvinistes, était donc le foyer des dissensions et des +ambitions. Il y avait plus, son port était la dernière porte ouverte +aux Anglais dans le royaume de France; et en la fermant à l’Angleterre, +notre éternelle ennemie, le cardinal achevait l’oeuvre de Jeanne d’Arc +et du duc de Guise. + +Aussi Bassompierre, qui était à la fois protestant et catholique, +protestant de conviction et catholique comme commandeur du Saint- +Esprit; Bassompierre, qui était allemand de naissance et français de +coeur; Bassompierre, enfin, qui avait un commandement particulier au +siège de La Rochelle, disait-il, en chargeant à la tête de plusieurs +autres seigneurs protestants comme lui: + +«Vous verrez, messieurs, que nous serons assez bêtes pour prendre La +Rochelle!» + +Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l’île de Ré lui +présageait les dragonnades des Cévennes; la prise de La Rochelle était +la préface de la révocation de l’édit de Nantes. + +Mais nous l’avons dit, à côté de ces vues du ministre niveleur et +simplificateur, et qui appartiennent à l’histoire, le chroniqueur est +bien forcé de reconnaître les petites visées de l’homme amoureux et du +rival jaloux. + +Richelieu, comme chacun sait, avait été amoureux de la reine; cet amour +avait-il chez lui un simple but politique ou était-ce tout +naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne +d’Autriche à ceux qui l’entouraient, c’est ce que nous ne saurions +dire; mais en tout cas on a vu, par les développements antérieurs de +cette histoire, que Buckingham l’avait emporté sur lui, et que, dans +deux ou trois circonstances et particulièrement dans celles des +ferrets, il l’avait, grâce au dévouement des trois mousquetaires et au +courage de d’Artagnan, cruellement mystifié. + +Il s’agissait donc pour Richelieu, non seulement de débarrasser la +France d’un ennemi, mais de se venger d’un rival; au reste, la +vengeance devait être grande et éclatante, et digne en tout d’un homme +qui tient dans sa main, pour épée de combat, les forces de tout un +royaume. + +Richelieu savait qu’en combattant l’Angleterre il combattait +Buckingham, qu’en triomphant de l’Angleterre il triomphait de +Buckingham, enfin qu’en humiliant l’Angleterre aux yeux de l’Europe il +humiliait Buckingham aux yeux de la reine. + +De son côté Buckingham, tout en mettant en avant l’honneur de +l’Angleterre, était mû par des intérêts absolument semblables à ceux du +cardinal; Buckingham aussi poursuivait une vengeance particulière: sous +aucun prétexte, Buckingham n’avait pu rentrer en France comme +ambassadeur, il voulait y rentrer comme conquérant. + +Il en résulte que le véritable enjeu de cette partie, que les deux plus +puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de deux hommes +amoureux, était un simple regard d’Anne d’Autriche. + +Le premier avantage avait été au duc de Buckingham: arrivé inopinément +en vue de l’île de Ré avec quatre-vingt-dix vaisseaux et vingt mille +hommes à peu près, il avait surpris le comte de Toiras, qui commandait +pour le roi dans l’île; il avait, après un combat sanglant, opéré son +débarquement. + +Relatons en passant que dans ce combat avait péri le baron de Chantal; +le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille de dix-huit +mois. + +Cette petite fille fut depuis Mme de Sévigné. + +Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec la +garnison, et jeta une centaine d’hommes dans un petit fort qu’on +appelait le fort de La Prée. + +Cet événement avait hâté les résolutions du cardinal; et en attendant +que le roi et lui pussent aller prendre le commandement du siège de La +Rochelle, qui était résolu, il avait fait partir Monsieur pour diriger +les premières opérations, et avait fait filer vers le théâtre de la +guerre toutes les troupes dont il avait pu disposer. + +C’était de ce détachement envoyé en avant-garde que faisait partie +notre ami d’Artagnan. + +Le roi, comme nous l’avons dit, devait suivre, aussitôt son lit de +justice tenu, mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin, il +s’était senti pris par la fièvre; il n’en avait pas moins voulu partir, +mais, son état empirant, il avait été forcé de s’arrêter à Villeroi. + +Or, où s’arrêtait le roi s’arrêtaient les mousquetaires; il en +résultait que d’Artagnan, qui était purement et simplement dans les +gardes, se trouvait séparé, momentanément du moins, de ses bons amis +Athos, Porthos et Aramis; cette séparation, qui n’était pour lui qu’une +contrariété, fût certes devenue une inquiétude sérieuse s’il eût pu +deviner de quels dangers inconnus il était entouré. + +Il n’en arriva pas moins sans accident au camp établi devant La +Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l’année 1627. + +Tout était dans le même état: le duc de Buckingham et ses Anglais, +maîtres de l’île de Ré, continuaient d’assiéger mais sans succès, la +citadelle de Saint-Martin et le fort de La Prée, et les hostilités avec +La Rochelle étaient commencées depuis deux ou trois jours à propos d’un +fort que le duc d’Angoulême venait de faire construire près de la +ville. + +Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur +logement aux Minimes. + +Mais nous le savons, d’Artagnan, préoccupé de l’ambition de passer aux +mousquetaires, avait rarement fait amitié avec ses camarades; il se +trouvait donc isolé et livré à ses propres réflexions. + +Ses réflexions n’étaient pas riantes: depuis un an qu’il était arrivé à +Paris, il s’était mêlé aux affaires publiques; ses affaires privées +n’avaient pas fait grand chemin comme amour et comme fortune. + +Comme amour, la seule femme qu’il eût aimée était Mme Bonacieux, et Mme +Bonacieux avait disparu sans qu’il pût découvrir encore ce qu’elle +était devenue. + +Comme fortunes il s’était fait, lui chétif, ennemi du cardinal, +c’est-à-dire d’un homme devant lequel tremblaient les plus grands du +royaume, à commencer par le roi. + +Cet homme pouvait l’écraser, et cependant il ne l’avait pas fait: pour +un esprit aussi perspicace que l’était d’Artagnan, cette indulgence +était un jour par lequel il voyait dans un meilleur avenir. + +Puis, il s’était fait encore un autre ennemi moins à craindre, +pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n’être pas à +mépriser: cet ennemi, c’était Milady. + +En échange de tout cela il avait acquis la protection et la +bienveillance de la reine, mais la bienveillance de la reine était, par +le temps qui courait, une cause de plus de persécution; et sa +protection, on le sait, protégeait fort mal: témoins Chalais et Mme +Bonacieux. + +Ce qu’il avait donc gagné de plus clair dans tout cela c’était le +diamant de cinq ou six mille livres qu’il portait au doigt; et encore +ce diamant, en supposant que d’Artagnan dans ses projets d’ambition, +voulût le garder pour s’en faire un jour un signe de reconnaissance +près de la reine n’avait en attendant, puisqu’il ne pouvait s’en +défaire, pas plus de valeur que les cailloux qu’il foulait à ses pieds. + +Nous disons «que les cailloux qu’il foulait à ses pieds», car +d’Artagnan faisait ces réflexions en se promenant solitairement sur un +joli petit chemin qui conduisait du camp au village d’Angoutin; or ces +réflexions l’avaient conduit plus loin qu’il ne croyait, et le jour +commençait à baisser, lorsqu’au dernier rayon du soleil couchant il lui +sembla voir briller derrière une haie le canon d’un mousquet. + +D’Artagnan avait l’oeil vif et l’esprit prompt, il comprit que le +mousquet n’était pas venu là tout seul et que celui qui le portait ne +s’était pas caché derrière une haie dans des intentions amicales. Il +résolut donc de gagner au large, lorsque de l’autre côté de la route, +derrière un rocher, il aperçut l’extrémité d’un second mousquet. + +C’était évidemment une embuscade. + +Le jeune homme jeta un coup d’oeil sur le premier mousquet et vit avec +une certaine inquiétude qu’il s’abaissait dans sa direction, mais +aussitôt qu’il vit l’orifice du canon immobile il se jeta ventre à +terre. En même temps le coup partit, il entendit le sifflement d’une +balle qui passait au-dessus de sa tête. + +Il n’y avait pas de temps à perdre, d’Artagnan se redressa d’un bond, +et au même moment la balle de l’autre mousquet fit voler les cailloux à +l’endroit même du chemin où il s’était jeté la face contre terre. + +D’Artagnan n’était pas un de ces hommes inutilement braves qui +cherchent une mort ridicule pour qu’on dise d’eux qu’ils n’ont pas +reculé d’un pas, d’ailleurs il ne s’agissait plus de courage ici, +d’Artagnan était tombé dans un guet-apens. + +«S’il y a un troisième coup, se dit-il, je suis un homme perdu!» + +Et aussitôt prenant ses jambes à son cou, il s’enfuit dans la direction +du camp, avec la vitesse des gens de son pays si renommés pour leur +agilité; mais, quelle que fût la rapidité de sa course, le premier qui +avait tiré, ayant eu le temps de recharger son arme, lui tira un second +coup si bien ajusté, cette fois, que la balle traversa son feutre et le +fit voler à dix pas de lui. + +Cependant, comme d’Artagnan n’avait pas d’autre chapeau, il ramassa le +sien tout en courant, arriva fort essoufflé et fort pâle, dans son +logis, s’assit sans rien dire à personne et se mit à réfléchir. + +Cet événement pouvait avoir trois causes: + +La première et la plus naturelle pouvait être une embuscade des +Rochelois, qui n’eussent pas été fâchés de tuer un des gardes de Sa +Majesté, d’abord parce que c’était un ennemi de moins, et que cet +ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche. + +D’Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et secoua la +tête. La balle n’était pas une balle de mousquet, c’était une balle +d’arquebuse; la justesse du coup lui avait déjà donné l’idée qu’il +avait été tiré par une arme particulière: ce n’était donc pas une +embuscade militaire, puisque la balle n’était pas de calibre. + +Ce pouvait être un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle qu’au +moment même où il avait, grâce à ce bienheureux rayon de soleil, aperçu +le canon du fusil, il s’étonnait de la longanimité de Son Éminence à +son égard. + +Mais d’Artagnan secoua la tête. Pour les gens vers lesquels elle +n’avait qu’à étendre la main, Son Éminence recourait rarement à de +pareils moyens. + +Ce pouvait être une vengeance de Milady. + +Ceci, c’était plus probable. + +Il chercha inutilement à se rappeler ou les traits ou le costume des +assassins; il s’était éloigné d’eux si rapidement, qu’il n’avait eu le +loisir de rien remarquer. + +«Ah! mes pauvres amis, murmura d’Artagnan, où êtes-vous? et que vous me +faites faute!» + +D’Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il se +réveilla en sursaut, se figurant qu’un homme s’approchait de son lit +pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que l’obscurité eût +amené aucun incident. + +Mais d’Artagnan se douta bien que ce qui était différé n’était pas +perdu. + +D’Artagnan resta toute la journée dans son logis; il se donna pour +excuse, vis-à-vis de lui-même, que le temps était mauvais. + +Le surlendemain, à neuf heures, on battit aux champs. Le duc d’Orléans +visitait les postes. Les gardes coururent aux armes, d’Artagnan prit +son rang au milieu de ses camarades. + +Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers +supérieurs s’approchèrent de lui pour lui faire leur cour, M. des +Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres. + +Au bout d’un instant il parut à d’Artagnan que M. des Essarts lui +faisait signe de s’approcher de lui: il attendit un nouveau geste de +son supérieur, craignant de se tromper, mais ce geste s’étant +renouvelé, il quitta les rangs et s’avança pour prendre l’ordre. + +«Monsieur va demander des hommes de bonne volonté pour une mission +dangereuse, mais qui fera honneur à ceux qui l’auront accomplie, et je +vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez prêt. + +— Merci, mon capitaine!» répondit d’Artagnan, qui ne demandait pas +mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant général. + +En effet, les Rochelois avaient fait une sortie pendant la nuit et +avaient repris un bastion dont l’armée royaliste s’était emparée deux +jours auparavant; il s’agissait de pousser une reconnaissance perdue +pour voir comment l’armée gardait ce bastion. + +Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur éleva la voix et +dit: + +«Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires +conduits par un homme sûr. + +— Quant à l’homme sûr, je l’ai sous la main, Monseigneur, dit M. des +Essarts en montrant d’Artagnan; et quant aux quatre ou cinq +volontaires, Monseigneur n’a qu’à faire connaître ses intentions, et +les hommes ne lui manqueront pas. + +— Quatre hommes de bonne volonté pour venir se faire tuer avec moi!» +dit d’Artagnan en levant son épée. + +Deux de ses camarades aux gardes s’élancèrent aussitôt, et deux soldats +s’étant joints à eux, il se trouva que le nombre demandé était +suffisant; d’Artagnan refusa donc tous les autres, ne voulant pas faire +de passe-droit à ceux qui avaient la priorité. + +On ignorait si, après la prise du bastion, les Rochelois l’avaient +évacué ou s’ils y avaient laissé garnison; il fallait donc examiner le +lieu indiqué d’assez près pour vérifier la chose. + +D’Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la tranchée: les +deux gardes marchaient au même rang que lui et les soldats venaient +par-derrière. + +Ils arrivèrent ainsi, en se couvrant de revêtements, jusqu’à une +centaine de pas du bastion! Là, d’Artagnan, en se retournant, s’aperçut +que les deux soldats avaient disparu. + +Il crut qu’ayant eu peur ils étaient restés en arrière et continua +d’avancer. + +Au détour de la contrescarpe, ils se trouvèrent à soixante pas à peu +près du bastion. + +On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonné. + +Les trois enfants perdus délibéraient s’ils iraient plus avant, lorsque +tout à coup une ceinture de fumée ceignit le géant de pierre, et une +douzaine de balles vinrent siffler autour de d’Artagnan et de ses deux +compagnons. + +Ils savaient ce qu’ils voulaient savoir: le bastion était gardé. Une +plus longue station dans cet endroit dangereux eût donc été une +imprudence inutile; d’Artagnan et les deux gardes tournèrent le dos et +commencèrent une retraite qui ressemblait à une fuite. + +En arrivant à l’angle de la tranchée qui allait leur servir de rempart, +un des gardes tomba: une balle lui avait traversé la poitrine. L’autre, +qui était sain et sauf, continua sa course vers le camp. + +D’Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et s’inclina +vers lui pour le relever et l’aider à rejoindre les lignes; mais en ce +moment deux coups de fusil partirent: une balle cassa la tête du garde +déjà blessé, et l’autre vint s’aplatir sur le roc après avoir passé à +deux pouces de d’Artagnan. + +Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait venir +du bastion, qui était masqué par l’angle de la tranchée. L’idée des +deux soldats qui l’avaient abandonné lui revint à l’esprit et lui +rappela ses assassins de la surveille; il résolut donc cette fois de +savoir à quoi s’en tenir, et tomba sur le corps de son camarade comme +s’il était mort. + +Il vit aussitôt deux têtes qui s’élevaient au-dessus d’un ouvrage +abandonné qui était à trente pas de là: c’étaient celles de nos deux +soldats. D’Artagnan ne s’était pas trompé: ces deux hommes ne l’avaient +suivi que pour l’assassiner, espérant que la mort du jeune homme serait +mise sur le compte de l’ennemi. + +Seulement, comme il pouvait n’être que blessé et dénoncer leur crime, +ils s’approchèrent pour l’achever; heureusement, trompés par la ruse de +d’Artagnan, ils négligèrent de recharger leurs fusils. + +Lorsqu’ils furent à dix pas de lui, d’Artagnan, qui en tombant avait eu +grand soin de ne pas lâcher son épée, se releva tout à coup et d’un +bond se trouva près d’eux. + +Les assassins comprirent que s’ils s’enfuyaient du côté du camp sans +avoir tué leur homme, ils seraient accusés par lui; aussi leur première +idée fut-elle de passer à l’ennemi. L’un d’eux prit son fusil par le +canon, et s’en servit comme d’une massue: il en porta un coup terrible +à d’Artagnan, qui l’évita en se jetant de côté, mais par ce mouvement +il livra passage au bandit, qui s’élança aussitôt vers le bastion. +Comme les Rochelois qui le gardaient ignoraient dans quelle intention +cet homme venait à eux, ils firent feu sur lui et il tomba frappé d’une +balle qui lui brisa l’épaule. + +Pendant ce temps, d’Artagnan s’était jeté sur le second soldat, +l’attaquant avec son épée; la lutte ne fut pas longue, ce misérable +n’avait pour se défendre que son arquebuse déchargée; l’épée du garde +glissa contre le canon de l’arme devenue inutile et alla traverser la +cuisse de l’assassin, qui tomba. D’Artagnan lui mit aussitôt la pointe +du fer sur la gorge. + +«Oh! ne me tuez pas! s’écria le bandit; grâce, grâce, mon officier! et +je vous dirai tout. + +— Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins? demanda +le jeune homme en retenant son bras. + +— Oui; si vous estimez que l’existence soit quelque chose quand on a +vingt-deux ans comme vous et qu’on peut arriver à tout, étant beau et +brave comme vous l’êtes. + +— Misérable! dit d’Artagnan, voyons, parle vite, qui t’a chargé de +m’assassiner? + +— Une femme que je ne connais pas, mais qu’on appelle Milady. + +— Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom? + +— Mon camarade la connaissait et l’appelait ainsi, c’est à lui qu’elle +a eu affaire et non pas à moi; il a même dans sa poche une lettre de +cette personne qui doit avoir pour vous une grande importance, à ce que +je lui ai entendu dire. + +— Mais comment te trouves-tu de moitié dans ce guet-apens? + +— Il m’a proposé de faire le coup à nous deux et j’ai accepté. + +— Et combien vous a-t-elle donné pour cette belle expédition? + +— Cent louis. + +— Eh bien, à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle estime +que je vaux quelque chose; cent louis! c’est une somme pour deux +misérables comme vous: aussi je comprends que tu aies accepté, et je te +fais grâce, mais à une condition! + +— Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n’était pas +fini. + +— C’est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a dans +sa poche. + +— Mais, s’écria le bandit, c’est une autre manière de me tuer; comment +voulez-vous que j’aille chercher cette lettre sous le feu du bastion? + +— Il faut pourtant que tu te décides à l’aller chercher, ou je te jure +que tu vas mourir de ma main. + +— Grâce, monsieur, pitié! au nom de cette jeune dame que vous aimez, +que vous croyez morte peut-être, et qui ne l’est pas! s’écria le bandit +en se mettant à genoux et s’appuyant sur sa main, car il commençait à +perdre ses forces avec son sang. + +— Et d’où sais-tu qu’il y a une jeune femme que j’aime, et que j’ai cru +cette femme morte? demanda d’Artagnan. + +— Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche. + +— Tu vois bien alors qu’il faut que j’aie cette lettre, dit d’Artagnan; +ainsi donc plus de retard, plus d’hésitation, ou quelle que soit ma +répugnance à tremper une seconde fois mon épée dans le sang d’un +misérable comme toi, je le jure par ma foi d’honnête homme…» + +Et à ces mots d’Artagnan fit un geste si menaçant, que le blessé se +releva. + +«Arrêtez! arrêtez! s’écria-t-il reprenant courage à force de terreur, +j’irai… j’irai!…» + +D’Artagnan prit l’arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et le +poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe de son +épée. + +C’était une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur le +chemin qu’il parcourait une longue trace de sang, pâle de sa mort +prochaine, essayant de se traîner sans être vu jusqu’au corps de son +complice qui gisait à vingt pas de là! + +La terreur était tellement peinte sur son visage couvert d’une froide +sueur, que d’Artagnan en eut pitié; et que, le regardant avec mépris: + +«Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la différence qu’il y a entre +un homme de coeur et un lâche comme toi; reste, j’irai.» + +Et d’un pas agile, l’oeil au guet, observant les mouvements de +l’ennemi, s’aidant de tous les accidents de terrain, d’Artagnan parvint +jusqu’au second soldat. + +Il y avait deux moyens d’arriver à son but: le fouiller sur la place, +ou l’emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le fouiller +dans la tranchée. + +D’Artagnan préféra le second moyen et chargea l’assassin sur ses +épaules au moment même où l’ennemi faisait feu. + +Une légère secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient les +chairs, un dernier cri, un frémissement d’agonie prouvèrent à +d’Artagnan que celui qui avait voulu l’assassiner venait de lui sauver +la vie. + +D’Artagnan regagna la tranchée et jeta le cadavre auprès du blessé +aussi pâle qu’un mort. + +Aussitôt il commença l’inventaire: un portefeuille de cuir, une bourse +où se trouvait évidemment une partie de la somme que le bandit avait +reçue, un cornet et des dés formaient l’héritage du mort. + +Il laissa le cornet et les dés où ils étaient tombés, jeta la bourse au +blessé et ouvrit avidement le portefeuille. + +Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre +suivante: c’était celle qu’il était allé chercher au risque de sa vie: + +«Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu’elle est +maintenant en sûreté dans ce couvent où vous n’auriez jamais dû la +laisser arriver, tâchez au moins de ne pas manquer l’homme; sinon, vous +savez que j’ai la main longue et que vous payeriez cher les cent louis +que vous avez à moi.» + + +Pas de signature. Néanmoins il était évident que la lettre venait de +Milady. En conséquence, il la garda comme pièce à conviction, et, en +sûreté derrière l’angle de la tranchée, il se mit à interroger le +blessé. Celui-ci confessa qu’il s’était chargé avec son camarade, le +même qui venait d’être tué, d’enlever une jeune femme qui devait sortir +de Paris par la barrière de La Villette, mais que, s’étant arrêtés à +boire dans un cabaret, ils avaient manqué la voiture de dix minutes. + +«Mais qu’eussiez-vous fait de cette femme? demanda d’Artagnan avec +angoisse. + +— Nous devions la remettre dans un hôtel de la place Royale, dit le +blessé. + +— Oui! oui! murmura d’Artagnan, c’est bien cela, chez Milady +elle-même.» + +Alors le jeune homme comprit en frémissant quelle terrible soif de +vengeance poussait cette femme à le perdre, ainsi que ceux qui +l’aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour, +puisqu’elle avait tout découvert. Sans doute elle devait ces +renseignements au cardinal. + +Mais, au milieu de tout cela, il comprit, avec un sentiment de joie +bien réel, que la reine avait fini par découvrir la prison où la pauvre +Mme Bonacieux expiait son dévouement, et qu’elle l’avait tirée de cette +prison. Alors la lettre qu’il avait reçue de la jeune femme et son +passage sur la route de Chaillot, passage pareil à une apparition, lui +furent expliqués. + +Dès lors, ainsi qu’Athos l’avait prédit, il était possible de retrouver +Mme Bonacieux, et un couvent n’était pas imprenable. + +Cette idée acheva de lui remettre la clémence au coeur. Il se retourna +vers le blessé qui suivait avec anxiété toutes les expressions diverses +de son visage, et lui tendant le bras: + +«Allons, lui dit-il, je ne veux pas t’abandonner ainsi. Appuie-toi sur +moi et retournons au camp. + +— Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de magnanimité, +mais n’est-ce point pour me faire pendre? + +— Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la vie.» + +Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa de nouveau les pieds de +son sauveur; mais d’Artagnan, qui n’avait plus aucun motif de rester si +près de l’ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa +reconnaissance. + +Le garde qui était revenu à la première décharge des Rochelois avait +annoncé la mort de ses quatre compagnons. On fut donc à la fois fort +étonné et fort joyeux dans le régiment, quand on vit reparaître le +jeune homme sain et sauf. + +D’Artagnan expliqua le coup d’épée de son compagnon par une sortie +qu’il improvisa. Il raconta la mort de l’autre soldat et les périls +qu’ils avaient courus. Ce récit fut pour lui l’occasion d’un véritable +triomphe. Toute l’armée parla de cette expédition pendant un jour, et +Monsieur lui en fit faire ses compliments. + +Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa récompense, la +belle action de d’Artagnan eut pour résultat de lui rendre la +tranquillité qu’il avait perdue. En effet, d’Artagnan croyait pouvoir +être tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l’un était tué et +l’autre dévoué à ses intérêts. + +Cette tranquillité prouvait une chose, c’est que d’Artagnan ne +connaissait pas encore Milady. + + + + +CHAPITRE XLII. +LE VIN D’ANJOU + + +Après des nouvelles presque désespérées du roi, le bruit de sa +convalescence commençait à se répandre dans le camp; et comme il avait +grande hâte d’arriver en personne au siège, on disait qu’aussitôt qu’il +pourrait remonter à cheval, il se remettrait en route. + +Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que, d’un jour à l’autre, il +allait être remplacé dans son commandement, soit par le duc +d’Angoulême, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se disputaient +le commandement, faisait peu de choses, perdait ses journées en +tâtonnements, et n’osait risquer quelque grande entreprise pour chasser +les Anglais de l’île de Ré, où ils assiégeaient toujours la citadelle +Saint-Martin et le fort de La Prée, tandis que, de leur côté, les +Français assiégeaient La Rochelle. + +D’Artagnan, comme nous l’avons dit, était redevenu plus tranquille, +comme il arrive toujours après un danger passé, et quand le danger +semble évanoui; il ne lui restait qu’une inquiétude, c’était de +n’apprendre aucune nouvelle de ses amis. + +Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut +expliqué par cette lettre, datée de Villeroi: + +«Monsieur d’Artagnan, + «MM. Athos, Porthos et Aramis, après avoir fait une bonne partie + chez moi, et s’être égayés beaucoup, ont mené si grand bruit, que + le prévôt du château, homme très rigide, les a consignés pour + quelques jours; mais j’accomplis les ordres qu’ils m’ont donnés, de + vous envoyer douze bouteilles de mon vin d’Anjou, dont ils ont fait + grand cas: ils veulent que vous buviez à leur santé avec leur vin + favori. + «Je l’ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect, + «Votre serviteur très humble et très obéissant, + + +«Godeau, +«Hôtelier de messieurs les mousquetaires.» + + +«À la bonne heure! s’écria d’Artagnan, ils pensent à moi dans leurs +plaisirs comme je pensais à eux dans mon ennui; bien certainement que +je boirai à leur santé et de grand coeur; mais je n’y boirai pas seul.» + +Et d’Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait plus +amitié qu’avec les autres, afin de les inviter à boire avec lui le +délicieux petit vin d’Anjou qui venait d’arriver de Villeroi. L’un des +deux gardes était invité pour le soir même, et l’autre invité pour le +lendemain; la réunion fut donc fixée au surlendemain. + +D’Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin à la +buvette des gardes, en recommandant qu’on les lui gardât avec soin; +puis, le jour de la solennité, comme le dîner était fixé pour l’heure +de midi, d’Artagnan envoya, dès neuf heures, Planchet pour tout +préparer. + +Planchet, tout fier d’être élevé à la dignité de maître d’hôtel, songea +à tout apprêter en homme intelligent; à cet effet il s’adjoignit le +valet d’un des convives de son maître, nommé Fourreau, et ce faux +soldat qui avait voulu tuer d’Artagnan, et qui, n’appartenant à aucun +corps, était entré à son service ou plutôt à celui de Planchet, depuis +que d’Artagnan lui avait sauvé la vie. + +L’heure du festin venue, les deux convives arrivèrent, prirent place et +les mets s’alignèrent sur la table. Planchet servait la serviette au +bras, Fourreau débouchait les bouteilles, et Brisemont, c’était le nom +du convalescent, transvasait dans des carafons de verre le vin qui +paraissait avoir déposé par effet des secousses de la route. De ce vin, +la première bouteille était un peu trouble vers la fin, Brisemont versa +cette lie dans un verre, et d’Artagnan lui permit de la boire; car le +pauvre diable n’avait pas encore beaucoup de forces. + +Les convives, après avoir mangé le potage, allaient porter le premier +verre à leurs lèvres, lorsque tout à coup le canon retentit au fort +Louis et au fort Neuf; aussitôt les gardes, croyant qu’il s’agissait de +quelque attaque imprévue, soit des assiégés, soit des Anglais, +sautèrent sur leurs épées; d’Artagnan, non moins leste, fit comme eux, +et tous trois sortirent en courant, afin de se rendre à leurs postes. + +Mais à peine furent-ils hors de la buvette, qu’ils se trouvèrent fixés +sur la cause de ce grand bruit; les cris de Vive le roi! Vive M. le +cardinal! retentissaient de tous côtés, et les tambours battaient dans +toutes les directions. + +En effet, le roi, impatient comme on l’avait dit, venait de doubler +deux étapes, et arrivait à l’instant même avec toute sa maison et un +renfort de dix mille hommes de troupe; ses mousquetaires le précédaient +et le suivaient. D’Artagnan, placé en haie avec sa compagnie, salua +d’un geste expressif ses amis, qui lui répondirent des yeux, et M. de +Tréville, qui le reconnut tout d’abord. + +La cérémonie de réception achevée, les quatre amis furent bientôt dans +les bras l’un de l’autre. + +«Pardieu! s’écria d’Artagnan, il n’est pas possible de mieux arriver, +et les viandes n’auront pas encore eu le temps de refroidir! n’est-ce +pas, messieurs? ajouta le jeune homme en se tournant vers les deux +gardes, qu’il présenta à ses amis. + +— Ah! ah! il paraît que nous banquetions, dit Porthos. + +— J’espère, dit Aramis, qu’il n’y a pas de femmes à votre dîner! + +— Est-ce qu’il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda Athos. + +— Mais, pardieu! il y a le vôtre, cher ami, répondit d’Artagnan. + +— Notre vin? fit Athos étonné. + +— Oui, celui que vous m’avez envoyé. + +— Nous vous avons envoyé du vin? + +— Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d’Anjou? + +— Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler. + +— Le vin que vous préférez. + +— Sans doute, quand je n’ai ni champagne ni chambertin. + +— Eh bien, à défaut de champagne et de chambertin, vous vous +contenterez de celui-là. + +— Nous avons donc fait venir du vin d’Anjou, gourmet que nous sommes? +dit Porthos. + +— Mais non, c’est le vin qu’on m’a envoyé de votre part. + +— De notre part? firent les trois mousquetaires. + +— Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoyé du vin? + +— Non, et vous, Porthos? + +— Non, et vous, Athos? + +— Non. + +— Si ce n’est pas vous, dit d’Artagnan, c’est votre hôtelier. + +— Notre hôtelier? + +— Eh oui! votre hôtelier, Godeau, hôtelier des mousquetaires. + +— Ma foi, qu’il vienne d’où il voudra, n’importe, dit Porthos, +goûtons-le, et, s’il est bon, buvons-le. + +— Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source inconnue. + +— Vous avez raison, Athos, dit d’Artagnan. Personne de vous n’a chargé +l’hôtelier Godeau de m’envoyer du vin? + +— Non! et cependant il vous en a envoyé de notre part? + +— Voici la lettre!» dit d’Artagnan. + +Et il présenta le billet à ses camarades. + +«Ce n’est pas son écriture! s’écria Athos, je la connais, c’est moi +qui, avant de partir, ai réglé les comptes de la communauté. + +— Fausse lettre, dit Porthos; nous n’avons pas été consignés. + +— D’Artagnan, demanda Aramis d’un ton de reproche, comment avez- vous +pu croire que nous avions fait du bruit?…» + +D’Artagnan pâlit, et un tremblement convulsif secoua tous ses membres. + +«Tu m’effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes +occasions, qu’est-il donc arrivé? + +— Courons, courons, mes amis! s’écria d’Artagnan, un horrible soupçon +me traverse l’esprit! serait-ce encore une vengeance de cette femme?» + +Ce fut Athos qui pâlit à son tour. + +D’Artagnan s’élança vers la buvette, les trois mousquetaires et les +deux gardes l’y suivirent. + +Le premier objet qui frappa la vue de d’Artagnan en entrant dans la +salle à manger, fut Brisemont étendu par terre et se roulant dans +d’atroces convulsions. + +Planchet et Fourreau, pâles comme des morts, essayaient de lui porter +secours; mais il était évident que tout secours était inutile: tous les +traits du moribond étaient crispés par l’agonie. + +«Ah! s’écria-t-il en apercevant d’Artagnan, ah! c’est affreux, vous +avez l’air de me faire grâce et vous m’empoisonnez! + +— Moi! s’écria d’Artagnan, moi, malheureux! moi! que dis-tu donc là? + +— Je dis que c’est vous qui m’avez donné ce vin, je dis que c’est vous +qui m’avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous venger de +moi, je dis que c’est affreux! + +— N’en croyez rien, Brisemont, dit d’Artagnan, n’en croyez rien; je +vous jure, je vous proteste… + +— Oh! mais Dieu est là! Dieu vous punira! Mon Dieu! qu’il souffre un +jour ce que je souffre! + +— Sur l’évangile, s’écria d’Artagnan en se précipitant vers le +moribond, je vous jure que j’ignorais que ce vin fût empoisonné et que +j’allais en boire comme vous. + +— Je ne vous crois pas», dit le soldat. + +Et il expira dans un redoublement de tortures. + +«Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les +bouteilles et qu’Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour qu’on +allât chercher un confesseur. + +— O mes amis! dit d’Artagnan, vous venez encore une fois de me sauver +la vie, non seulement à moi, mais à ces messieurs. Messieurs, +continua-t-il en s’adressant aux gardes, je vous demanderai le silence +sur toute cette aventure; de grands personnages pourraient avoir trempé +dans ce que vous avez vu, et le mal de tout cela retomberait sur nous. + +— Ah! monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah! monsieur! +que je l’ai échappé belle! + +— Comment, drôle, s’écria d’Artagnan, tu allais donc boire mon vin? + +— À la santé du roi, monsieur, j’allais en boire un pauvre verre, si +Fourreau ne m’avait pas dit qu’on m’appelait. + +— Hélas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je voulais +l’éloigner pour boire tout seul! + +— Messieurs, dit d’Artagnan en s’adressant aux gardes, vous comprenez +qu’un pareil festin ne pourrait être que fort triste après ce qui vient +de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses et remettez la partie à +un autre jour, je vous prie.» + +Les deux gardes acceptèrent courtoisement les excuses de d’Artagnan, +et, comprenant que les quatre amis désiraient demeurer seuls, ils se +retirèrent. + +Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans témoins, +ils se regardèrent d’un air qui voulait dire que chacun comprenait la +gravité de la situation. + +«D’abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c’est une mauvaise +compagnie qu’un mort, mort de mort violente. + +— Planchet, dit d’Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce pauvre +diable. Qu’il soit enterré en terre sainte. Il avait commis un crime, +c’est vrai, mais il s’en était repenti.» + +Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant à Planchet et à +Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires à Brisemont. + +L’hôte leur donna une autre chambre dans laquelle il leur servit des +oeufs à la coque et de l’eau, qu’Athos alla puiser lui-même à la +fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au courant +de la situation. + +«Eh bien, dit d’Artagnan à Athos, vous le voyez, cher ami, c’est une +guerre à mort.» + +Athos secoua la tête. + +«Oui, oui, dit-il, je le vois bien; mais croyez-vous que ce soit elle? + +— J’en suis sûr. + +— Cependant je vous avoue que je doute encore. + +— Mais cette fleur de lis sur l’épaule? + +— C’est une Anglaise qui aura commis quelque méfait en France, et qu’on +aura flétrie à la suite de son crime. + +— Athos, c’est votre femme, vous dis-je, répétait d’Artagnan, ne vous +rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se ressemblent? + +— J’aurais cependant cru que l’autre était morte, je l’avais si bien +pendue.» + +Ce fut d’Artagnan qui secoua la tête à son tour. + +«Mais enfin, que faire? dit le jeune homme. + +— Le fait est qu’on ne peut rester ainsi avec une épée éternellement +suspendue au-dessus de sa tête, dit Athos, et qu’il faut sortir de +cette situation. + +— Mais comment? + +— Écoutez, tâchez de la rejoindre et d’avoir une explication avec elle; +dites-lui: La paix ou la guerre! ma parole de gentilhomme de ne jamais +rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre vous; de votre côté +serment solennel de rester neutre à mon égard: sinon, je vais trouver +le chancelier, je vais trouver le roi, je vais trouver le bourreau, +j’ameute la cour contre vous, je vous dénonce comme flétrie, je vous +fais mettre en jugement, et si l’on vous absout, eh bien, je vous tue, +foi de gentilhomme! au coin de quelque borne, comme je tuerais un chien +enragé. + +— J’aime assez ce moyen, dit d’Artagnan, mais comment la joindre? + +— Le temps, cher ami, le temps amène l’occasion, l’occasion c’est la +martingale de l’homme: plus on a engagé, plus l’on gagne quand on sait +attendre. + +— Oui, mais attendre entouré d’assassins et d’empoisonneurs… + +— Bah! dit Athos, Dieu nous a gardés jusqu’à présent, Dieu nous gardera +encore. + +— Oui, nous; nous d’ailleurs, nous sommes des hommes, et, à tout +prendre, c’est notre état de risquer notre vie: mais elle! ajouta- t-il +à demi-voix. + +— Qui elle? demanda Athos. + +— Constance. + +— Mme Bonacieux! ah! c’est juste, fit Athos; pauvre ami! j’oubliais que +vous étiez amoureux. + +— Eh bien, mais, dit Aramis, n’avez-vous pas vu par la lettre même que +vous avez trouvée sur le misérable mort qu’elle était dans un couvent? +On est très bien dans un couvent, et aussitôt le siège de La Rochelle +terminé, je vous promets que pour mon compte… + +— Bon! dit Athos, bon! oui, mon cher Aramis! nous savons que vos voeux +tendent à la religion. + +— Je ne suis mousquetaire que par intérim, dit humblement Aramis. + +— Il paraît qu’il y a longtemps qu’il n’a reçu des nouvelles de sa +maîtresse, dit tout bas Athos; mais ne faites pas attention, nous +connaissons cela. + +— Eh bien, dit Porthos, il me semble qu’il y aurait un moyen bien +simple. + +— Lequel? demanda d’Artagnan. + +— Elle est dans un couvent, dites-vous? reprit Porthos. + +— Oui. + +— Eh bien, aussitôt le siège fini, nous l’enlevons de ce couvent. + +— Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est. + +— C’est juste, dit Porthos. + +— Mais, j’y pense, dit Athos, ne prétendez-vous pas, cher d’Artagnan, +que c’est la reine qui a fait choix de ce couvent pour elle? + +— Oui, je le crois du moins. + +— Eh bien, mais Porthos nous aidera là-dedans. + +— Et comment cela, s’il vous plaît? + +— Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse; elle doit +avoir le bras long. + +— Chut! dit Porthos en mettant un doigt sur ses lèvres, je la crois +cardinaliste et elle ne doit rien savoir. + +— Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d’en avoir des nouvelles. + +— Vous, Aramis, s’écrièrent les trois amis, vous, et comment cela? + +— Par l’aumônier de la reine, avec lequel je suis fort lié…», dit +Aramis en rougissant. + +Et sur cette assurance, les quatre amis, qui avaient achevé leur +modeste repas, se séparèrent avec promesse de se revoir le soir même: +d’Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires +rejoignirent le quartier du roi, où ils avaient à faire préparer leur +logis. + + + + +CHAPITRE XLIII. +L’AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE + + +À peine arrivé au camp, le roi, qui avait si grande hâte de se trouver +en face de l’ennemi, et qui, à meilleur droit que le cardinal, +partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire toutes les +dispositions, d’abord pour chasser les Anglais de l’île de Ré, ensuite +pour presser le siège de La Rochelle; mais, malgré lui, il fut retardé +par les dissensions qui éclatèrent entre MM. de Bassompierre et +Schomberg, contre le duc d’Angoulême. + +MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France, et +réclamaient leur droit de commander l’armée sous les ordres du roi; +mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au fond du +coeur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelois, ses frères +en religion, poussait au contraire le duc d’Angoulême, que le roi, à +son instigation, avait nommé lieutenant général. Il en résulta que, +sous peine de voir MM. de Bassompierre et Schomberg déserter l’armée, +on fut obligé de faire à chacun un commandement particulier: +Bassompierre prit ses quartiers au nord de la ville, depuis La Leu +jusqu’à Dompierre; le duc d’Angoulême à l’est, depuis Dompierre jusqu’à +Périgny; et M. de Schomberg au midi, depuis Périgny jusqu’à Angoutin. + +Le logis de Monsieur était à Dompierre. + +Le logis du roi était tantôt à Étré, tantôt à La Jarrie. + +Enfin le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de La Pierre, +dans une simple maison sans aucun retranchement. + +De cette façon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc +d’Angoulême, et le cardinal, M. de Schomberg. + +Aussitôt cette organisation établie, on s’était occupé de chasser les +Anglais de l’île. + +La conjoncture était favorable: les Anglais, qui ont, avant toute +chose, besoin de bons vivres pour être de bons soldats, ne mangeant que +des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient force malades dans +leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise à cette époque de l’année sur +toutes les côtes de l’océan, mettait tous les jours quelque petit +bâtiment à mal; et la plage, depuis la pointe de l’Aiguillon jusqu’à la +tranchée, était littéralement, à chaque marée, couverte des débris de +pinasses, de roberges et de felouques; il en résultait que, même les +gens du roi se tinssent- ils dans leur camp, il était évident qu’un +jour ou l’autre Buckingham, qui ne demeurait dans l’île de Ré que par +entêtement, serait obligé de lever le siège. + +Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le camp +ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu’il fallait en finir et +donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive. + +Notre intention n’étant pas de faire un journal de siège, mais au +contraire de n’en rapporter que les événements qui ont trait à +l’histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en deux +mots que l’entreprise réussit au grand étonnement du roi et à la grande +gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pied à pied, battus +dans toutes les rencontres, écrasés au passage de l’île de Loix, furent +obligés de se rembarquer, laissant sur le champ de bataille deux mille +hommes parmi lesquels cinq colonels, trois lieutenant-colonels, deux +cent cinquante capitaines et vingt gentilshommes de qualité, quatre +pièces de canon et soixante drapeaux qui furent apportés à Paris par +Claude de Saint-Simon, et suspendus en grande pompe aux voûtes de +Notre-Dame. + +Des Te Deum furent chantés au camp, et de là se répandirent par toute +la France. + +Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siège sans avoir, du +moins momentanément, rien à craindre de la part des Anglais. + +Mais, comme nous venons de le dire, le repos n’était que momentané. + +Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été pris, et l’on +avait acquis la preuve d’une ligue entre l’Empire, l’Espagne, +l’Angleterre et la Lorraine. + +Cette ligue était dirigée contre la France. + +De plus, dans le logis de Buckingham, qu’il avait été forcé +d’abandonner plus précipitamment qu’il ne l’avait cru, on avait trouvé +des papiers qui confirmaient cette ligue, et qui, à ce qu’assure M. le +cardinal dans ses mémoires, compromettaient fort Mme de Chevreuse, et +par conséquent la reine. + +C’était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on +n’est pas ministre absolu sans être responsable; aussi toutes les +ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour, et +occupées à écouter le moindre bruit qui s’élevait dans un des grands +royaumes de l’Europe. + +Le cardinal connaissait l’activité et surtout la haine de Buckingham; +si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute son influence +était perdue: la politique espagnole et la politique autrichienne +avaient leurs représentants dans le cabinet du Louvre, où elles +n’avaient encore que des partisans; lui Richelieu, le ministre +français, le ministre national par excellence, était perdu. Le roi, +qui, tout en lui obéissant comme un enfant, le haïssait comme un enfant +hait son maître, l’abandonnait aux vengeances réunies de Monsieur et de +la reine; il était donc perdu, et peut-être la France avec lui. Il +fallait parer à tout cela. + +Aussi vit-on les courriers, devenus à chaque instant plus nombreux, se +succéder nuit et jour dans cette petite maison du pont de La Pierre, où +le cardinal avait établi sa résidence. + +C’étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu’il était facile +de reconnaître qu’ils appartenaient surtout à l’église militante; des +femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages, et dont les larges +trousses ne pouvaient entièrement dissimuler les formes arrondies; +enfin des paysans aux mains noircies, mais à la jambe fine, et qui +sentaient l’homme de qualité à une lieue à la ronde. + +Puis encore d’autres visites moins agréables, car deux ou trois fois le +bruit se répandit que le cardinal avait failli être assassiné. + +Il est vrai que les ennemis de Son Éminence disaient que c’était +elle-même qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin +d’avoir le cas échéant le droit d’user de représailles; mais il ne faut +croire ni à ce que disent les ministres, ni à ce que disent leurs +ennemis. + +Ce qui n’empêchait pas, au reste, le cardinal, à qui ses plus acharnés +détracteurs n’ont jamais contesté la bravoure personnelle, de faire +force courses nocturnes tantôt pour communiquer au duc d’Angoulême des +ordres importants, tantôt pour aller se concerter avec le roi, tantôt +pour aller conférer avec quelque messager qu’il ne voulait pas qu’on +laissât entrer chez lui. + +De leur côté les mousquetaires qui n’avaient pas grand-chose à faire au +siège n’étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse vie. Cela leur +était d’autant plus facile, à nos trois compagnons surtout, qu’étant +des amis de M. de Tréville, ils obtenaient facilement de lui de +s’attarder et de rester après la fermeture du camp avec des permissions +particulières. + +Or, un soir que d’Artagnan, qui était de tranchée, n’avait pu les +accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de +bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse de +leurs pistolets, revenaient tous trois d’une buvette qu’Athos avait +découverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie, et qu’on +appelait le Colombier-Rouge, suivant le chemin qui conduisait au camp, +tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous l’avons dit, de peur +d’embuscade, lorsqu’à un quart de lieue à peu près du village de +Boisnar ils crurent entendre le pas d’une cavalcade qui venait à eux; +aussitôt tous trois s’arrêtèrent, serrés l’un contre l’autre, et +attendirent, tenant le milieu de la route: au bout d’un instant, et +comme la lune sortait justement d’un nuage, ils virent apparaître au +détour d’un chemin deux cavaliers qui, en les apercevant, s’arrêtèrent +à leur tour, paraissant délibérer s’ils devaient continuer leur route +ou retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux +trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa voix +ferme: + +«Qui vive? + +— Qui vive vous-même? répondit un de ces deux cavaliers. + +— Ce n’est pas répondre, cela! dit Athos. Qui vive? Répondez, ou nous +chargeons. + +— Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs! dit alors une voix +vibrante qui paraissait avoir l’habitude du commandement. + +— C’est quelque officier supérieur qui fait sa ronde de nuit, dit +Athos, que voulez-vous faire, messieurs? + +— Qui êtes-vous? dit la même voix du même ton de commandement; répondez +à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre désobéissance. + +— Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que celui +qui les interrogeait en avait le droit. + +— Quelle compagnie? + +— Compagnie de Tréville. + +— Avancez à l’ordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites +ici, à cette heure.» + +Les trois compagnons s’avancèrent, l’oreille un peu basse, car tous +trois maintenant étaient convaincus qu’ils avaient affaire à plus fort +qu’eux; on laissa, au reste, à Athos le soin de porter la parole. + +Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu, +était à dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe à Porthos et +à Aramis de rester de leur côté en arrière, et s’avança seul. + +«Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions à qui nous avions +affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde. + +— Votre nom? dit l’officier, qui se couvrait une partie du visage avec +son manteau. + +— Mais vous-même, monsieur, dit Athos qui commençait à se révolter +contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous +avez le droit de m’interroger. + +— Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber son +manteau de manière à avoir le visage découvert. + +— Monsieur le cardinal! s’écria le mousquetaire stupéfait. + +— Votre nom? reprit pour la troisième fois Son Éminence. + +— Athos», dit le mousquetaire. + +Le cardinal fit un signe à l’écuyer, qui se rapprocha. + +«Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse, je ne veux +pas qu’on sache que je suis sorti du camp, et, en nous suivant, nous +serons sûrs qu’ils ne le diront à personne. + +— Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit Athos; demandez- nous +donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci, nous savons +garder un secret.» + +Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur. + +«Vous avez l’oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais +maintenant, écoutez ceci: ce n’est point par défiance que je vous prie +de me suivre, c’est pour ma sûreté: sans doute vos deux compagnons sont +MM. Porthos et Aramis? + +— Oui, Votre Éminence, dit Athos, tandis que les deux mousquetaires +restés en arrière s’approchaient, le chapeau à la main. + +— Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais: je sais +que vous n’êtes pas tout à fait de mes amis, et j’en suis fâché, mais +je sais que vous êtes de braves et loyaux gentilshommes, et qu’on peut +se fier à vous. Monsieur Athos, faites-moi donc l’honneur de +m’accompagner, vous et vos deux amis, et alors j’aurai une escorte à +faire envie à Sa Majesté, si nous la rencontrons.» + +Les trois mousquetaires s’inclinèrent jusque sur le cou de leurs +chevaux. + +«Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre Éminence a raison de nous +emmener avec elle: nous avons rencontré sur la route des visages +affreux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages une querelle +au Colombier-Rouge. + +— Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal, je n’aime pas +les querelleurs, vous le savez! + +— C’est justement pour cela que j’ai l’honneur de prévenir Votre +Éminence de ce qui vient d’arriver; car elle pourrait l’apprendre par +d’autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que nous sommes +en faute. + +— Et quels ont été les résultats de cette querelle? demanda le cardinal +en fronçant le sourcil. + +— Mais mon ami Aramis, que voici, a reçu un petit coup d’épée dans le +bras, ce qui ne l’empêchera pas, comme Votre Éminence peut le voir, de +monter à l’assaut demain, si Votre Éminence ordonne l’escalade. + +— Mais vous n’êtes pas hommes à vous laisser donner des coups d’épée +ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs, vous en avez +bien rendu quelques-uns; confessez-vous, vous savez que j’ai le droit +de donner l’absolution. + +— Moi, Monseigneur, dit Athos, je n’ai pas même mis l’épée à la main, +mais j’ai pris celui à qui j’avais affaire à bras-le-corps et je l’ai +jeté par la fenêtre; il paraît qu’en tombant, continua Athos avec +quelque hésitation, il s’est cassé la cuisse. + +— Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos? + +— Moi, Monseigneur, sachant que le duel est défendu, j’ai saisi un +banc, et j’en ai donné à l’un de ces brigands un coup qui, je crois, +lui a brisé l’épaule. + +— Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis? + +— Moi, Monseigneur, comme je suis d’un naturel très doux et que, +d’ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur le +point de rentrer dans les ordres, je voulais séparer mes camarades, +quand un de ces misérables m’a donné traîtreusement un coup d’épée à +travers le bras gauche: alors la patience m’a manqué, j’ai tiré mon +épée à mon tour, et comme il revenait à la charge, je crois avoir senti +qu’en se jetant sur moi il se l’était passée au travers du corps: je +sais bien qu’il est tombé seulement, et il m’a semblé qu’on l’emportait +avec ses deux compagnons. + +— Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat pour +une dispute de cabaret, vous n’y allez pas de main morte; et à propos +de quoi était venue la querelle? + +— Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et sachant qu’il y avait une +femme qui était arrivée le soir dans le cabaret, ils voulaient forcer +la porte. + +— Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire? + +— Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j’ai eu l’honneur de +dire à Votre Éminence que ces misérables étaient ivres. + +— Et cette femme était jeune et jolie? demanda le cardinal avec une +certaine inquiétude. + +— Nous ne l’avons pas vue, Monseigneur, dit Athos. + +— Vous ne l’avez pas vue; ah! très bien, reprit vivement le cardinal; +vous avez bien fait de défendre l’honneur d’une femme, et, comme c’est +à l’auberge du Colombier-Rouge que je vais moi- même, je saurai si vous +m’avez dit la vérité. + +— Monseigneur, dit fièrement Athos, nous sommes gentilshommes, et pour +sauver notre tête, nous ne ferions pas un mensonge. + +— Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos, je +n’en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer la +conversation, cette dame était donc seule? + +— Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle, dit Athos; mais, +comme malgré le bruit ce cavalier ne s’est pas montré, il est à +présumer que c’est un lâche. + +— Ne jugez pas témérairement, dit l’évangile», répliqua le cardinal. + +Athos s’inclina. + +«Et maintenant, messieurs, c’est bien, continua Son Éminence, je sais +ce que je voulais savoir; suivez-moi.» + +Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui s’enveloppa +de nouveau le visage de son manteau et remit son cheval en marche, se +tenant à huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons. + +On arriva bientôt à l’auberge silencieuse et solitaire; sans doute +l’hôte savait quel illustre visiteur il attendait, et en conséquence il +avait renvoyé les importuns. + +Dix pas avant d’arriver à la porte, le cardinal fit signe à son écuyer +et aux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout sellé était +attaché au contrevent, le cardinal frappa trois coups et de certaine +façon. + +Un homme enveloppé d’un manteau sortit aussitôt et échangea quelques +rapides paroles avec le cardinal; après quoi il remonta à cheval et +repartit dans la direction de Surgères, qui était aussi celle de Paris. + +«Avancez, messieurs, dit le cardinal. + +— Vous m’avez dit la vérité, mes gentilshommes, dit-il en s’adressant +aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas à moi que notre rencontre de +ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant, suivez-moi.» + +Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires en firent autant; +le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son écuyer, les +trois mousquetaires attachèrent les brides des leurs aux contrevents. + +L’hôte se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal +n’était qu’un officier venant visiter une dame. + +«Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée où ces messieurs puissent +m’attendre près d’un bon feu?» dit le cardinal. + +L’hôte ouvrit la porte d’une grande salle, dans laquelle justement on +venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et excellente +cheminée. + +«J’ai celle-ci, répondit-il. + +— C’est bien, dit le cardinal; entrez là, messieurs, et veuillez +m’attendre; je ne serai pas plus d’une demi-heure.» + +Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du +rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus amples renseignements, +monta l’escalier en homme qui n’a pas besoin qu’on lui indique son +chemin. + + + + +CHAPITRE XLIV. +DE L’UTILITÉ DES TUYAUX DE POÊLE + + +Il était évident que, sans s’en douter, et mus seulement par leur +caractère chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de +rendre service à quelqu’un que le cardinal honorait de sa protection +particulière. + +Maintenant quel était ce quelqu’un? C’est la question que se firent +d’abord les trois mousquetaires; puis, voyant qu’aucune des réponses +que pouvait leur faire leur intelligence n’était satisfaisante, Porthos +appela l’hôte et demanda des dés. + +Porthos et Aramis se placèrent à une table et se mirent à jouer. Athos +se promena en réfléchissant. + +En réfléchissant et en se promenant, Athos passait et repassait devant +le tuyau du poêle rompu par la moitié et dont l’autre extrémité donnait +dans la chambre supérieure, et à chaque fois qu’il passait et +repassait, il entendait un murmure de paroles qui finit par fixer son +attention. Athos s’approcha, et il distingua quelques mots qui lui +parurent sans doute mériter un si grand intérêt qu’il fit signe à ses +compagnons de se taire, restant lui- même courbé l’oreille tendue à la +hauteur de l’orifice inférieur. + +«Écoutez, Milady, disait le cardinal, l’affaire est importante: +asseyez-vous là et causons. + +— Milady! murmura Athos. + +— J’écoute Votre Éminence avec la plus grande attention, répondit une +voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire. + +— Un petit bâtiment avec équipage anglais, dont le capitaine est à moi, +vous attend à l’embouchure de la Charente, au fort de La Pointe; il +mettra à la voile demain matin. + +— Il faut alors que je m’y rende cette nuit? + +— À l’instant même, c’est-à-dire lorsque vous aurez reçu mes +instructions. Deux hommes que vous trouverez à la porte en sortant vous +serviront d’escorte; vous me laisserez sortir le premier, puis une +demi-heure après moi, vous sortirez à votre tour. + +— Oui, Monseigneur. Maintenant revenons à la mission dont vous voulez +bien me charger; et comme je tiens à continuer de mériter la confiance +de Votre Éminence, daignez me l’exposer en termes clairs et précis, +afin que je ne commette aucune erreur.» + +Il y eut un instant de profond silence entre les deux interlocuteurs; +il était évident que le cardinal mesurait d’avance les termes dans +lesquels il allait parler, et que Milady recueillait toutes ses +facultés intellectuelles pour comprendre les choses qu’il allait dire +et les graver dans sa mémoire quand elles seraient dites. + +Athos profita de ce moment pour dire à ses deux compagnons de fermer la +porte en dedans et pour leur faire signe de venir écouter avec lui. + +Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportèrent une +chaise pour chacun d’eux, et une chaise pour Athos. Tous trois +s’assirent alors, leurs têtes rapprochées et l’oreille au guet. + +«Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivée à +Londres, vous irez trouver Buckingham. + +— Je ferai observer à Son Éminence, dit Milady, que depuis l’affaire +des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m’a toujours soupçonnée, +Sa Grâce se défie de moi. + +— Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s’agit-il plus de capter sa +confiance, mais de se présenter franchement et loyalement à lui comme +négociatrice. + +— Franchement et loyalement, répéta Milady avec une indicible +expression de duplicité. + +— Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du même ton; toute +cette négociation doit être faite à découvert. + +— Je suivrai à la lettre les instructions de Son Éminence, et j’attends +qu’elle me les donne. + +— Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que je +sais tous les préparatifs qu’il fait mais que je ne m’en inquiète +guère, attendu qu’au premier mouvement qu’il risquera, je perds la +reine. + +— Croira-t-il que Votre Éminence est en mesure d’accomplir la menace +qu’elle lui fait? + +— Oui, car j’ai des preuves. + +— Il faut que je puisse présenter ces preuves à son appréciation. + +— Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois- +Robert et du marquis de Beautru sur l’entrevue que le duc a eu chez Mme +la connétable avec la reine, le soir que Mme la connétable a donné une +fête masquée; vous lui direz, afin qu’il ne doute de rien, qu’il y est +venu sous le costume du grand mogol que devait porter le chevalier de +Guise, et qu’il a acheté à ce dernier moyennant la somme de trois mille +pistoles. + +— Bien, Monseigneur. + +— Tous les détails de son entrée au Louvre et de sa sortie pendant la +nuit où il s’est introduit au palais sous le costume d’un diseur de +bonne aventure italien me sont connus; vous lui direz, pour qu’il ne +doute pas encore de l’authenticité de mes renseignements, qu’il avait +sous son manteau une grande robe blanche semée de larmes noires, de +têtes de mort et d’os en sautoir: car, en cas de surprise, il devait se +faire passer pour le fantôme de la Dame blanche qui, comme chacun le +sait, revient au Louvre chaque fois que quelque grand événement va +s’accomplir. + +— Est-ce tout, Monseigneur? + +— Dites-lui que je sais encore tous les détails de l’aventure d’Amiens, +que j’en ferai faire un petit roman, spirituellement tourné, avec un +plan du jardin et les portraits des principaux acteurs de cette scène +nocturne. + +— Je lui dirai cela. + +— Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est à la +Bastille, qu’on n’a surpris aucune lettre sur lui, c’est vrai, mais que +la torture peut lui faire dire ce qu’il sait, et même… ce qu’il ne sait +pas. + +— À merveille. + +— Enfin ajoutez que Sa Grâce, dans la précipitation qu’elle a mise à +quitter l’île de Ré, oublia dans son logis certaine lettre de Mme de +Chevreuse qui compromet singulièrement la reine, en ce qu’elle prouve +non seulement que Sa Majesté peut aimer les ennemis du roi, mais encore +qu’elle conspire avec ceux de la France. Vous avez bien retenu tout ce +que je vous ai dit, n’est-ce pas? + +— Votre Éminence va en juger: le bal de Mme la connétable; la nuit du +Louvre; la soirée d’Amiens; l’arrestation de Montaigu; la lettre de Mme +de Chevreuse. + +— C’est cela, dit le cardinal, c’est cela: vous avez une bien heureuse +mémoire, Milady. + +— Mais, reprit celle à qui le cardinal venait d’adresser ce compliment +flatteur, si malgré toutes ces raisons le duc ne se rend pas et +continue de menacer la France? + +— Le duc est amoureux comme un fou, ou plutôt comme un niais, reprit +Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens paladins, il +n’a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard de sa belle. S’il +sait que cette guerre peut coûter l’honneur et peut-être la liberté à +la dame de ses pensées, comme il dit, je vous réponds qu’il y regardera +à deux fois. + +— Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait qu’elle +voulait voir clair jusqu’au bout, dans la mission dont elle allait être +chargée, cependant s’il persiste? + +— S’il persiste, dit le cardinal…, ce n’est pas probable. + +— C’est possible, dit Milady. + +— S’il persiste…» + +Son Éminence fit une pause et reprit… + +«S’il persiste, eh bien, j’espérerai dans un de ces événements qui +changent la face des États. + +— Si Son Éminence voulait me citer dans l’histoire quelques-uns de ces +événements, dit Milady, peut-être partagerais-je sa confiance dans +l’avenir. + +— Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu’en 1610, pour une +cause à peu près pareille à celle qui fait mouvoir le duc, le roi Henri +IV, de glorieuse mémoire, allait à la fois envahir les Flandres et +l’Italie pour frapper à la fois l’Autriche des deux côtés, eh bien, +n’est-il pas arrivé un événement qui a sauvé l’Autriche? Pourquoi le +roi de France n’aurait-il pas la même chance que l’empereur? + +— Votre Éminence veut parler du coup de couteau de la rue de la +Ferronnerie? + +— Justement, dit le cardinal. + +— Votre Éminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac +épouvante ceux qui auraient un instant l’idée de l’imiter? + +— Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces pays +sont divisés de religion, des fanatiques qui ne demanderont pas mieux +que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me revient à cette +heure que les puritains sont furieux contre le duc de Buckingham et que +leurs prédicateurs le désignent comme l’Antéchrist. + +— Eh bien? fit Milady. + +— Eh bien, continua le cardinal d’un air indifférent, il ne s’agirait, +pour le moment, par exemple, que de trouver une femme, belle, jeune, +adroite, qui eût à se venger elle-même du duc. Une pareille femme peut +se rencontrer: le duc est homme à bonnes fortunes, et, s’il a semé bien +des amours par ses promesses de constance éternelle, il a dû semer bien +des haines aussi par ses éternelles infidélités. + +— Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se +rencontrer. + +— Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques +Clément ou de Ravaillac aux mains d’un fanatique, sauverait la France. + +— Oui, mais elle serait complice d’un assassinat. + +— A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques Clément? + +— Non, car peut-être étaient-ils placés trop haut pour qu’on osât les +aller chercher là où ils étaient: on ne brûlerait pas le Palais de +Justice pour tout le monde, Monseigneur. + +— Vous croyez donc que l’incendie du Palais de Justice a une cause +autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il eût fait +une question sans aucune importance. + +— Moi, Monseigneur, répondit Milady, je ne crois rien, je cite un fait, +voilà tout, seulement, je dis que si je m’appelais Mlle de Monpensier +ou la reine Marie de Médicis, je prendrais moins de précautions que +j’en prends, m’appelant tout simplement Lady Clarick. + +— C’est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc? + +— Je voudrais un ordre qui ratifiât d’avance tout ce que je croirai +devoir faire pour le plus grand bien de la France. + +— Mais il faudrait d’abord trouver la femme que j’ai dit, et qui aurait +à se venger du duc. + +— Elle est trouvée, dit Milady. + +— Puis il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira +d’instrument à la justice de Dieu. + +— On le trouvera. + +— Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de réclamer l’ordre que vous +demandiez tout à l’heure. + +— Votre Éminence a raison, dit Milady, et c’est moi qui ai eu tort de +voir dans la mission dont elle m’honore autre chose que ce qui est +réellement, c’est-à-dire d’annoncer à Sa Grâce, de la part de Son +Éminence, que vous connaissez les différents déguisements à l’aide +desquels il est parvenu à se rapprocher de la reine pendant la fête +donnée par Mme la connétable; que vous avez les preuves de l’entrevue +accordée au Louvre par la reine à certain astrologue italien qui n’est +autre que le duc de Buckingham; que vous avez commandé un petit roman, +des plus spirituels, sur l’aventure d’Amiens, avec plan du jardin où +cette aventure s’est passée et portraits des acteurs qui y ont figuré; +que Montaigu est à la Bastille, et que la torture peut lui faire dire +des choses dont il se souvient et même des choses qu’il aurait +oubliées; enfin, que vous possédez certaine lettre de Mme de Chevreuse, +trouvée dans le logis de Sa Grâce, qui compromet singulièrement, non +seulement celle qui l’a écrite, mais encore celle au nom de qui elle a +été écrite. Puis, s’il persiste malgré tout cela, comme c’est à ce que +je viens de dire que se borne ma mission, je n’aurai plus qu’à prier +Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C’est bien cela, +n’est-ce pas, Monseigneur, et je n’ai pas autre chose à faire? + +— C’est bien cela, reprit sèchement le cardinal. + +— Et maintenant, dit Milady sans paraître remarquer le changement de +ton du duc à son égard, maintenant que j’ai reçu les instructions de +Votre Éminence à propos de ses ennemis, Monseigneur me permettra-t-il +de lui dire deux mots des miens? + +— Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu. + +— Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez tout +votre appui, car je me les suis faits en servant Votre Éminence. + +— Et lesquels? répliqua le duc. + +— D’abord une petite intrigante du nom de Bonacieux. + +— Elle est dans la prison de Mantes. + +— C’est-à-dire qu’elle y était, reprit Milady, mais la reine a surpris +un ordre du roi, à l’aide duquel elle l’a fait transporter dans un +couvent. + +— Dans un couvent? dit le duc. + +— Oui, dans un couvent. + +— Et dans lequel? + +— Je l’ignore, le secret a été bien gardé… + +— Je le saurai, moi! + +— Et Votre Éminence me dira dans quel couvent est cette femme? + +— Je n’y vois pas d’inconvénient, dit le cardinal. + +— Bien; maintenant j’ai un autre ennemi bien autrement à craindre pour +moi que cette petite Mme Bonacieux. + +— Et lequel? + +— Son amant. + +— Comment s’appelle-t-il? + +— Oh! Votre Éminence le connaît bien, s’écria Milady emportée par la +colère, c’est notre mauvais génie à tous deux; c’est celui qui, dans +une rencontre avec les gardes de Votre Éminence, a décidé la victoire +en faveur des mousquetaires du roi; c’est celui qui a donné trois coups +d’épée à de Wardes, votre émissaire, et qui a fait échouer l’affaire +des ferrets; c’est celui enfin qui, sachant que c’était moi qui lui +avais enlevé Mme Bonacieux, a juré ma mort. + +— Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler. + +— Je veux parler de ce misérable d’Artagnan. + +— C’est un hardi compagnon, dit le cardinal. + +— Et c’est justement parce que c’est un hardi compagnon qu’il n’en est +que plus à craindre. + +— Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences avec +Buckingham. + +— Une preuve, s’écria Milady, j’en aurai dix. + +— Eh bien, alors! c’est la chose la plus simple du monde, ayez- moi +cette preuve et je l’envoie à la Bastille. + +— Bien, Monseigneur! mais ensuite? + +— Quand on est à la Bastille, il n’y a pas d’ensuite, dit le cardinal +d’une voix sourde. Ah! pardieu, continua-t-il, s’il m’était aussi +facile de me débarrasser de mon ennemi qu’il m’est facile de me +débarrasser des vôtres, et si c’était contre de pareilles gens que vous +me demandiez l’impunité!… + +— Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour existence, +homme pour homme; donnez-moi celui-là, je vous donne l’autre. + +— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et ne +veux même pas le savoir, mais j’ai le désir de vous être agréable et ne +vois aucun inconvénient à vous donner ce que vous demandez à l’égard +d’une si infime créature; d’autant plus, comme vous me le dites, que ce +petit d’Artagnan est un libertin, un duelliste, un traître. + +— Un infâme, Monseigneur, un infâme! + +— Donnez-moi donc du papier, une plume et de l’encre, dit le cardinal. + +— En voici, Monseigneur.» + +Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était +occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le billet, +ou même à l’écrire. Athos, qui n’avait pas perdu un mot de la +conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et les +conduisit à l’autre bout de la chambre. + +«Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu pas +écouter la fin de la conversation? + +— Chut! dit Athos parlant à voix basse, nous en avons entendu tout ce +qu’il est nécessaire que nous entendions; d’ailleurs je ne vous empêche +pas d’écouter le reste, mais il faut que je sorte. + +— Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal te demande, +que répondrons-nous? + +— Vous n’attendrez pas qu’il me demande, vous lui direz les premiers +que je suis parti en éclaireur parce que certaines paroles de notre +hôte m’ont donné à penser que le chemin n’était pas sûr; j’en toucherai +d’abord deux mots à l’écuyer du cardinal; le reste me regarde, ne vous +en inquiétez pas. + +— Soyez prudent, Athos! dit Aramis. + +— Soyez tranquille, répondit Athos, vous le savez, j’ai du sang- +froid.» + +Porthos et Aramis allèrent reprendre leur place près du tuyau de poêle. + +Quant à Athos, il sortit sans aucun mystère, alla prendre son cheval +attaché avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des contrevents, +convainquit en quatre mots l’écuyer de la nécessité d’une avant-garde +pour le retour, visita avec affectation l’amorce de ses pistolets, mit +l’épée aux dents et suivit, en enfant perdu, la route qui conduisait au +camp. + + + + +CHAPITRE XLV. +SCÈNE CONJUGALE + + +Comme l’avait prévu Athos, le cardinal ne tarda point à descendre; il +ouvrit la porte de la chambre où étaient entrés les mousquetaires, et +trouva Porthos faisant une partie de dés acharnée avec Aramis. D’un +coup d’oeil rapide, il fouilla tous les coins de la salle, et vit qu’un +de ses hommes lui manquait. + +«Qu’est devenu M. Athos? demanda-t-il. + +— Monseigneur, répondit Porthos, il est parti en éclaireur sur quelques +propos de notre hôte, qui lui ont fait croire que la route n’était pas +sûre. + +— Et vous, qu’avez-vous fait, monsieur Porthos? + +— J’ai gagné cinq pistoles à Aramis. + +— Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi? + +— Nous sommes aux ordres de Votre Éminence. + +— À cheval donc, messieurs, car il se fait tard.» + +L’écuyer était à la porte, et tenait en bride le cheval du cardinal. Un +peu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois chevaux +apparaissait dans l’ombre; ces deux hommes étaient ceux qui devaient +conduire Milady au fort de La Pointe, et veiller à son embarquement. + +L’écuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui avaient +déjà dit à propos d’Athos. Le cardinal fit un geste approbateur, et +reprit la route, s’entourant au retour des mêmes précautions qu’il +avait prises au départ. + +Laissons-le suivre le chemin du camp, protégé par l’écuyer et les deux +mousquetaires, et revenons à Athos. + +Pendant une centaine de pas, il avait marché de la même allure; mais, +une fois hors de vue, il avait lancé son cheval à droite, avait fait un +détour, et était revenu à une vingtaine de pas, dans le taillis, +guetter le passage de la petite troupe; ayant reconnu les chapeaux +bordés de ses compagnons et la frange dorée du manteau de M. le +cardinal, il attendit que les cavaliers eussent tourné l’angle de la +route, et, les ayant perdus de vue, il revint au galop à l’auberge, +qu’on lui ouvrit sans difficulté. + +L’hôte le reconnut. + +«Mon officier, dit Athos, a oublié de faire à la dame du premier une +recommandation importante, il m’envoie pour réparer son oubli. + +— Montez, dit l’hôte, elle est encore dans sa chambre.» + +Athos profita de la permission, monta l’escalier de son pas le plus +léger, arriva sur le carré, et, à travers la porte entrouverte, il vit +Milady qui attachait son chapeau. + +Il entra dans la chambre, et referma la porte derrière lui. + +Au bruit qu’il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna. + +Athos était debout devant la porte, enveloppé dans son manteau, son +chapeau rabattu sur ses yeux. + +En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady eut +peur. + +«Qui êtes-vous? et que demandez-vous?» s’écria-t-elle. «Allons, c’est +bien elle!» murmura Athos. + +Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il s’avança +vers Milady. + +«Me reconnaissez-vous, madame?» dit-il. + +Milady fit un pas en avant, puis recula comme à la vue d’un serpent. + +«Allons, dit Athos, c’est bien, je vois que vous me reconnaissez. + +— Le comte de La Fère! murmura Milady en pâlissant et en reculant +jusqu’à ce que la muraille l’empêchât d’aller plus loin. + +— Oui, Milady, répondit Athos, le comte de La Fère en personne, qui +revient tout exprès de l’autre monde pour avoir le plaisir de vous +voir. Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur le +cardinal.» + +Milady, dominée par une terreur inexprimable, s’assit sans proférer une +seule parole. + +«Vous êtes donc un démon envoyé sur la terre? dit Athos. Votre +puissance est grande, je le sais; mais vous savez aussi qu’avec l’aide +de Dieu les hommes ont souvent vaincu les démons les plus terribles. +Vous vous êtes déjà trouvée sur mon chemin, je croyais vous avoir +terrassée, madame; mais, ou je me trompai, ou l’enfer vous a +ressuscitée.» + +Milady, à ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs effroyables, +baissa la tête avec un gémissement sourd. + +«Oui, l’enfer vous a ressuscitée, reprit Athos, l’enfer vous a faite +riche, l’enfer vous a donné un autre nom, l’enfer vous a presque refait +même un autre visage; mais il n’a effacé ni les souillures de votre +âme, ni la flétrissure de votre corps.» + +Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancèrent des +éclairs. Athos resta assis. + +«Vous me croyiez mort, n’est-ce pas, comme je vous croyais morte? et ce +nom d’Athos avait caché le comte de La Fère, comme le nom de Milady +Clarick avait caché Anne de Breuil! N’était-ce pas ainsi que vous vous +appeliez quand votre honoré frère nous a mariés? Notre position est +vraiment étrange, poursuivit Athos en riant; nous n’avons vécu jusqu’à +présent l’un et l’autre que parce que nous nous croyions morts, et +qu’un souvenir gêne moins qu’une créature, quoique ce soit chose +dévorante parfois qu’un souvenir! + +— Mais enfin, dit Milady d’une voix sourde, qui vous ramène vers moi? +et que me voulez-vous? + +— Je veux vous dire que, tout en restant invisible à vos yeux, je ne +vous ai pas perdue de vue, moi! + +— Vous savez ce que j’ai fait? + +— Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre entrée +au service du cardinal jusqu’à ce soir.» + +Un sourire d’incrédulité passa sur les lèvres pâles de Milady. + +«Écoutez: c’est vous qui avez coupé les deux ferrets de diamants sur +l’épaule du duc de Buckingham; c’est vous qui avez fait enlever Mme +Bonacieux; c’est vous qui, amoureuse de de Wardes, et croyant passer la +nuit avec lui, avez ouvert votre porte à M. d’Artagnan; c’est vous qui, +croyant que de Wardes vous avait trompée, avez voulu le faire tuer par +son rival; c’est vous qui, lorsque ce rival eut découvert votre infâme +secret, avez voulu le faire tuer à son tour par deux assassins que vous +avez envoyés à sa poursuite; c’est vous qui, voyant que les balles +avaient manqué leur coup, avez envoyé du vin empoisonné avec une fausse +lettre, pour faire croire à votre victime que ce vin venait de ses +amis; c’est vous, enfin, qui venez là, dans cette chambre, assise sur +cette chaise où je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu +l’engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en échange de la +promesse qu’il vous a faite de vous laisser assassiner d’Artagnan.» + +Milady était livide. + +«Mais vous êtes donc Satan? dit-elle. + +— Peut-être, dit Athos; mais, en tout cas, écoutez bien ceci: +Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu m’importe! je +ne le connais pas: d’ailleurs c’est un Anglais; mais ne touchez pas du +bout du doigt à un seul cheveu de d’Artagnan, qui est un fidèle ami que +j’aime et que je défends, ou, je vous le jure par la tête de mon père, +le crime que vous aurez commis sera le dernier. + +— M. d’Artagnan m’a cruellement offensée, dit Milady d’une voix sourde, +M. d’Artagnan mourra. + +— En vérité, cela est-il possible qu’on vous offense, madame? dit en +riant Athos; il vous a offensée, et il mourra? + +— Il mourra, reprit Milady; elle d’abord, lui ensuite.» + +Athos fut saisi comme d’un vertige: la vue de cette créature, qui +n’avait rien d’une femme, lui rappelait des souvenirs terribles; il +pensa qu’un jour, dans une situation moins dangereuse que celle où il +se trouvait, il avait déjà voulu la sacrifier à son honneur; son désir +de meurtre lui revint brûlant et l’envahit comme une fièvre ardente: il +se leva à son tour, porta la main à sa ceinture, en tira un pistolet et +l’arma. + +Milady, pâle comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacée ne +put proférer qu’un son rauque qui n’avait rien de la parole humaine et +qui semblait le râle d’une bête fauve; collée contre la sombre +tapisserie, elle apparaissait, les cheveux épars, comme l’image +effrayante de la terreur. + +Athos leva lentement son pistolet, étendit le bras de manière que +l’arme touchât presque le front de Milady puis, d’une voix d’autant +plus terrible qu’elle avait le calme suprême d’une inflexible +résolution: + +«Madame, dit-il, vous allez à l’instant même me remettre le papier que +vous a signé le cardinal, ou, sur mon âme, je vous fais sauter la +cervelle.» + +Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais elle +connaissait Athos; cependant elle resta immobile. + +«Vous avez une seconde pour vous décider», dit-il. + +Milady vit à la contraction de son visage que le coup allait partir; +elle porta vivement la main à sa poitrine, en tira un papier et le +tendit à Athos. + +«Tenez, dit-elle, et soyez maudit!» + +Athos prit le papier, repassa le pistolet à sa ceinture, s’approcha de +la lampe pour s’assurer que c’était bien celui-là, le déplia et lut: + +«C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du +présent a fait ce qu’il a fait. + + +3 _décembre_ 1627. +«Richelieu» + + +«Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaçant son +feutre sur sa tête, maintenant que je t’ai arraché les dents, vipère, +mords si tu peux.» + +Et il sortit de la chambre sans même regarder en arrière. + +À la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu’ils tenaient en +main. + +«Messieurs, dit-il, l’ordre de Monseigneur, vous le savez, est de +conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe et de +ne la quitter que lorsqu’elle sera à bord.» + +Comme ces paroles s’accordaient effectivement avec l’ordre qu’ils +avaient reçu, ils inclinèrent la tête en signe d’assentiment. + +Quant à Athos, il se mit légèrement en selle et partit au galop; +seulement, au lieu de suivre la route, il prit à travers champs, +piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s’arrêtant pour +écouter. + +Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de plusieurs +chevaux. Il ne douta point que ce ne fût le cardinal et son escorte. +Aussitôt il fit une nouvelle pointe en avant, bouchonna son cheval avec +de la bruyère et des feuilles d’arbres, et vint se mettre en travers de +la route à deux cents pas du camp à peu près. + +«Qui vive? cria-t-il de loin quand il aperçut les cavaliers. + +— C’est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal. + +— Oui, Monseigneur, répondit Athos. C’est lui-même. + +— Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements pour la +bonne garde que vous nous avez faite; messieurs, nous voici arrivés: +prenez la porte à gauche, le mot d’ordre est _Roi_ et _Ré_.» + +En disant ces mots, le cardinal salua de la tête les trois amis, et +prit à droite suivi de son écuyer; car, cette nuit-là, lui-même +couchait au camp. + +«Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal fut +hors de la portée de la voix, eh bien il a signé le papier qu’elle +demandait. + +— Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici.» + +Et les trois amis n’échangèrent plus une seule parole jusqu’à leur +quartier, excepté pour donner le mot d’ordre aux sentinelles. + +Seulement, on envoya Mousqueton dire à Planchet que son maître était +prié, en relevant de tranchée, de se rendre à l’instant même au logis +des mousquetaires. + +D’un autre côté, comme l’avait prévu Athos, Milady, en retrouvant à la +porte les hommes qui l’attendaient, ne fit aucune difficulté de les +suivre; elle avait bien eu l’envie un instant de se faire reconduire +devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une révélation de sa +part amenait une révélation de la part d’Athos: elle dirait bien +qu’Athos l’avait pendue, mais Athos dirait qu’elle était marquée; elle +pensa qu’il valait donc encore mieux garder le silence, partir +discrètement, accomplir avec son habileté ordinaire la mission +difficile dont elle s’était chargée, puis, toutes les choses accomplies +à la satisfaction du cardinal, venir lui réclamer sa vengeance. + +En conséquence, après avoir voyagé toute la nuit, à sept heures du +matin elle était au fort de La Pointe, à huit heures elle était +embarquée, et à neuf heures le bâtiment, qui, avec des lettres de +marque du cardinal, était censé être en partance pour Bayonne, levait +l’ancre et faisait voile pour l’Angleterre. + + + + +CHAPITRE XLVI. +LE BASTION SAINT-GERVAIS + + +En arrivant chez ses trois amis, d’Artagnan les trouva réunis dans la +même chambre: Athos réfléchissait, Porthos frisait sa moustache, Aramis +disait ses prières dans un charmant petit livre d’heures relié en +velours bleu. + +«Pardieu, messieurs! dit-il, j’espère que ce que vous avez à me dire en +vaut la peine, sans cela je vous préviens que je ne vous pardonnerai +pas de m’avoir fait venir, au lieu de me laisser reposer après une nuit +passée à prendre et à démanteler un bastion. Ah! que n’étiez-vous là, +messieurs! il y a fait chaud! + +— Nous étions ailleurs, où il ne faisait pas froid non plus! répondit +Porthos tout en faisant prendre à sa moustache un pli qui lui était +particulier. + +— Chut! dit Athos. + +— Oh! oh! fit d’Artagnan comprenant le léger froncement de sourcils du +mousquetaire, il paraît qu’il y a du nouveau ici. + +— Aramis, dit Athos, vous avez été déjeuner avant-hier à l’auberge du +Parpaillot, je crois? + +— Oui. + +— Comment est-on là? + +— Mais, j’y ai fort mal mangé pour mon compte, avant-hier était un jour +maigre, et ils n’avaient que du gras. + +— Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n’ont pas de poisson? + +— Ils disent, reprit Aramis en se remettant à sa pieuse lecture, que la +digue que fait bâtir M. le cardinal le chasse en pleine mer. + +— Mais, ce n’est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit Athos; +je vous demandais si vous aviez été bien libre, et si personne ne vous +avait dérangé? + +— Mais il me semble que nous n’avons pas eu trop d’importuns; oui, au +fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons assez bien au +Parpaillot. + +— Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles sont +comme des feuilles de papier.» + +D’Artagnan, qui était habitué aux manières de faire de son ami, et qui +reconnaissait tout de suite à une parole, à un geste, à un signe de +lui, que les circonstances étaient graves, prit le bras d’Athos et +sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en devisant avec Aramis. + +En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre; Grimaud, +selon son habitude, obéit en silence; le pauvre garçon avait à peu près +fini par désapprendre de parler. + +On arriva à la buvette du Parpaillot: il était sept heures du matin, le +jour commençait à paraître; les trois amis commandèrent à déjeuner, et +entrèrent dans une salle où au dire de l’hôte, ils ne devaient pas être +dérangés. + +Malheureusement l’heure était mal choisie pour un conciliabule; on +venait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit, et, +pour chasser l’air humide du matin, venait boire la goutte à la +buvette: dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-légers se +succédaient avec une rapidité qui devait très bien faire les affaires +de l’hôte, mais qui remplissait fort mal les vues des quatre amis. +Aussi répondaient-ils d’une manière fort maussade aux saluts, aux +toasts et aux _lazzi_ de leurs compagnons. + +«Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle, et +nous n’avons pas besoin de cela en ce moment. D’Artagnan, racontez-nous +votre nuit; nous vous raconterons la nôtre après. + +— En effet, dit un chevau-léger qui se dandinait en tenant à la main un +verre d’eau-de-vie qu’il dégustait lentement; en effet, vous étiez de +tranchée cette nuit, messieurs les gardes, et il me semble que vous +avez eu maille à partir avec les Rochelois?» + +D’Artagnan regarda Athos pour savoir s’il devait répondre à cet intrus +qui se mêlait à la conversation. + +«Eh bien, dit Athos, n’entends-tu pas M. de Busigny qui te fait +l’honneur de t’adresser la parole? Raconte ce qui s’est passé cette +nuit, puisque ces messieurs désirent le savoir. + +— N’avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait du rhum +dans un verre à bière. + +— Oui, monsieur, répondit d’Artagnan en s’inclinant, nous avons eu cet +honneur, nous avons même, comme vous avez pu l’entendre, introduit sous +un des angles un baril de poudre qui, en éclatant, a fait une fort +jolie brèche; sans compter que, comme le bastion n’était pas d’hier, +tout le reste de la bâtisse s’en est trouvé fort ébranlé. + +— Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfilée à son +sabre une oie qu’il apportait pour qu’on la fît cuire. + +— Le bastion Saint-Gervais, répondit d’Artagnan, derrière lequel les +Rochelois inquiétaient nos travailleurs. + +— Et l’affaire a été chaude? + +— Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois huit ou +dix. + +— Balzampleu! fit le Suisse, qui, malgré l’admirable collection de +jurons que possède la langue allemande, avait pris l’habitude de jurer +en français. + +— Mais il est probable, dit le chevau-léger, qu’ils vont, ce matin, +envoyer des pionniers pour remettre le bastion en état. + +— Oui, c’est probable, dit d’Artagnan. + +— Messieurs, dit Athos, un pari! + +— Ah! woui! un bari! dit le Suisse. + +— Lequel? demanda le chevau-léger. + +— Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche sur les +deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la cheminée, j’en +suis. Hôtelier de malheur! une lèchefrite tout de suite, que je ne +perde pas une goutte de la graisse de cette estimable volaille. + +— Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t’oie, il est très ponne +avec des gonfitures. + +— Là! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous écoutons, +monsieur Athos! + +— Oui, le pari! dit le chevau-léger. + +— Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos, que mes +trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d’Artagnan et moi, nous allons +déjeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y tenons une heure, +montre à la main, quelque chose que l’ennemi fasse pour nous déloger.» + +Porthos et Aramis se regardèrent, ils commençaient à comprendre. + +«Mais, dit d’Artagnan en se penchant à l’oreille d’Athos, tu vas nous +faire tuer sans miséricorde. + +— Nous sommes bien plus tués, répondit Athos, si nous n’y allons pas. + +— Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa chaise et +frisant sa moustache, voici un beau pari, j’espère. + +— Aussi je l’accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s’agit de fixer +l’enjeu. + +— Mais vous êtes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes quatre; un +dîner à discrétion pour huit, cela vous va-t-il? + +— À merveille, reprit M. de Busigny. + +— Parfaitement, dit le dragon. + +— Ça me fa», dit le Suisse. + +Le quatrième auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait joué +un rôle muet, fit un signe de la tête en signe qu’il acquiesçait à la +proposition. + +«Le déjeuner de ces messieurs est prêt, dit l’hôte. + +— Eh bien, apportez-le», dit Athos. + +L’hôte obéit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier qui +gisait dans un coin et fit le geste d’envelopper dans les serviettes +les viandes apportées. + +Grimaud comprit à l’instant même qu’il s’agissait d’un déjeuner sur +l’herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les +bouteilles et prit le panier à son bras. + +«Mais où allez-vous manger mon déjeuner? dit l’hôte. + +— Que vous importe, dit Athos, pourvu qu’on vous le paie?» + +Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table. + +«Faut-il vous rendre, mon officier? dit l’hôte. + +— Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la +différence sera pour les serviettes.» + +L’hôte ne faisait pas une aussi bonne affaire qu’il l’avait cru +d’abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux +bouteilles de vin d’Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de +Champagne. + +«Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien régler votre montre +sur la mienne, ou me permettre de régler la mienne sur la vôtre? + +— À merveille, monsieur! dit le chevau-léger en tirant de son gousset +une fort belle montre entourée de diamants; sept heures et demie, +dit-il. + +— Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que j’avance +de cinq minutes sur vous, monsieur.» + +Et, saluant les assistants ébahis, les quatre jeunes gens prirent le +chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait le +panier, ignorant où il allait, mais, dans l’obéissance passive dont il +avait pris l’habitude avec Athos, ne songeait pas même à le demander. + +Tant qu’ils furent dans l’enceinte du camp, les quatre amis +n’échangèrent pas une parole; d’ailleurs ils étaient suivis par les +curieux, qui, connaissant le pari engagé, voulaient savoir comment ils +s’en tireraient. + +Mais une fois qu’ils eurent franchi la ligne de circonvallation et +qu’ils se trouvèrent en plein air, d’Artagnan, qui ignorait +complètement ce dont il s’agissait, crut qu’il était temps de demander +une explication. + +«Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi l’amitié de +m’apprendre où nous allons? + +— Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion. + +— Mais qu’y allons-nous faire? + +— Vous le savez bien, nous y allons déjeuner. + +— Mais pourquoi n’avons-nous pas déjeuné au Parpaillot? + +— Parce que nous avons des choses fort importantes à nous dire, et +qu’il était impossible de causer cinq minutes dans cette auberge avec +tous ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui accostent; +ici, du moins, continua Athos en montrant le bastion, on ne viendra pas +nous déranger. + +— Il me semble, dit d’Artagnan avec cette prudence qui s’alliait si +bien et si naturellement chez lui à une excessive bravoure, il me +semble que nous aurions pu trouver quelque endroit écarté dans les +dunes, au bord de la mer. + +— Où l’on nous aurait vus conférer tous les quatre ensemble, de sorte +qu’au bout d’un quart d’heure le cardinal eût été prévenu par ses +espions que nous tenions conseil. + +Oui, dit Aramis, Athos a raison: _Animadvertuntur in desertis_. + +Un désert n’aurait pas été mal, dit Porthos, mais il s’agissait de le +trouver. + +— Il n’y a pas de désert où un oiseau ne puisse passer au-dessus de la +tête, où un poisson ne puisse sauter au-dessus de l’eau, où un lapin ne +puisse partir de son gîte, et je crois qu’oiseau, poisson, lapin, tout +s’est fait espion du cardinal. Mieux vaut donc poursuivre notre +entreprise, devant laquelle d’ailleurs nous ne pouvons plus reculer +sans honte; nous avons fait un pari, un pari qui ne pouvait être prévu, +et dont je défie qui que ce soit de deviner la véritable cause: nous +allons, pour le gagner, tenir une heure dans le bastion. Ou nous serons +attaqués, ou nous ne le serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous +aurons tout le temps de causer et personne ne nous entendra, car je +réponds que les murs de ce bastion n’ont pas d’oreilles; si nous le +sommes, nous causerons de nos affaires tout de même, et de plus, tout +en nous défendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que +tout est bénéfice. + +— Oui, dit d’Artagnan, mais nous attraperons indubitablement une balle. + +— Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les plus à +craindre ne sont pas celles de l’ennemi. + +— Mais il me semble que pour une pareille expédition, nous aurions dû +au moins emporter nos mousquets. + +— Vous êtes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d’un fardeau +inutile? + +— Je ne trouve pas inutile en face de l’ennemi un bon mousquet de +calibre, douze cartouches et une poire à poudre. + +— Oh! bien, dit Athos, n’avez-vous pas entendu ce qu’a dit d’Artagnan? + +— Qu’a dit d’Artagnan? demanda Porthos. + +— D’Artagnan a dit que dans l’attaque de cette nuit il y avait eu huit +ou dix Français de tués et autant de Rochelois. + +— Après? + +— On n’a pas eu le temps de les dépouiller, n’est-ce pas? attendu qu’on +avait autre chose pour le moment de plus pressé à faire. + +— Eh bien? + +— Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires à poudre +et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de douze +balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une centaine de +coups à tirer. + +— O Athos! dit Aramis, tu es véritablement un grand homme!» + +Porthos inclina la tête en signe d’adhésion. + +D’Artagnan seul ne paraissait pas convaincu. + +Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car, voyant +que l’on continuait de marcher vers le bastion, chose dont il avait +douté jusqu’alors, il tira son maître par le pan de son habit. + +«Où allons-nous?» demanda-t-il par geste. + +Athos lui montra le bastion. + +«Mais, dit toujours dans le même dialecte le silencieux Grimaud, nous y +laisserons notre peau.» + +Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel. + +Grimaud posa son panier à terre et s’assit en secouant la tête. + +Athos prit à sa ceinture un pistolet, regarda s’il était bien amorcé, +l’arma et approcha le canon de l’oreille de Grimaud. + +Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort. + +Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher devant. + +Grimaud obéit. + +Tout ce qu’avait gagné le pauvre garçon à cette pantomime d’un instant, +c’est qu’il était passé de l’arrière-garde à l’avant- garde. + +Arrivés au bastion, les quatre amis se retournèrent. + +Plus de trois cents soldats de toutes armes étaient assemblés à la +porte du camp, et dans un groupe séparé on pouvait distinguer M. de +Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrième parieur. + +Athos ôta son chapeau, le mit au bout de son épée et l’agita en l’air. + +Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette +politesse d’un grand hourra qui arriva jusqu’à eux. + +Après quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, où les avait +déjà précédés Grimaud. + + + + +CHAPITRE XLVII. +LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES + + +Comme l’avait prévu Athos, le bastion n’était occupé que par une +douzaine de morts tant Français que Rochelois. + +«Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de l’expédition, +tandis que Grimaud va mettre la table, commençons par recueillir les +fusils et les cartouches; nous pouvons d’ailleurs causer tout en +accomplissant cette besogne. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrant les +morts, ne nous écoutent pas. + +— Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit Porthos, +après toutefois nous être assurés qu’ils n’ont rien dans leurs poches. + +— Oui, dit Aramis, c’est l’affaire de Grimaud. + +— Ah! bien alors, dit d’Artagnan, que Grimaud les fouille et les jette +par-dessus les murailles. + +— Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir. + +— Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà, vous devenez fou, +cher ami. + +— Ne jugez pas témérairement, disent l’évangile et M. le cardinal, +répondit Athos; combien de fusils, messieurs? + +— Douze, répondit Aramis. + +— Combien de coups à tirer? + +— Une centaine. + +— C’est tout autant qu’il nous en faut; chargeons les armes.» + +Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils achevaient +de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le déjeuner était +servi. + +Athos répondit, toujours par geste, que c’était bien, et indiqua à +Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu’il se devait +tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l’ennui de la faction, +Athos lui permit d’emporter un pain, deux côtelettes et une bouteille +de vin. + +«Et maintenant, à table», dit Athos. + +Les quatre amis s’assirent à terre, les jambes croisées, comme les +Turcs ou comme les tailleurs. + +«Ah! maintenant, dit d’Artagnan, que tu n’as plus la crainte d’être +entendu, j’espère que tu vas nous faire part de ton secret, Athos. + +— J’espère que je vous procure à la fois de l’agrément et de la gloire, +messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade charmante; +voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents personnes là-bas, +comme vous pouvez les voir à travers les meurtrières, qui nous prennent +pour des fous ou pour des héros, deux classes d’imbéciles qui se +ressemblent assez. + +— Mais ce secret? demanda d’Artagnan. + +— Le secret, dit Athos, c’est que j’ai vu Milady hier soir.» + +D’Artagnan portait son verre à ses lèvres; mais à ce nom de Milady, la +main lui trembla si fort, qu’il le posa à terre pour ne pas en répandre +le contenu. + +«Tu as vu ta fem… + +— Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces +messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes affaires +de ménage; j’ai vu Milady. + +— Et où cela? demanda d’Artagnan. + +— À deux lieues d’ici à peu près, à l’auberge du Colombier-Rouge. + +— En ce cas je suis perdu, dit d’Artagnan. + +— Non, pas tout à fait encore, reprit Athos; car, à cette heure, elle +doit avoir quitté les côtes de France.» + +D’Artagnan respira. + +«Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu’est-ce donc que cette +Milady? + +— Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin mousseux. +Canaille d’hôtelier! s’écria-t-il, qui nous donne du vin d’Anjou pour +du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y laisserons prendre! +Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a eu des bontés pour notre +ami d’Artagnan, qui lui a fait je ne sais quelle noirceur dont elle a +essayé de se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer à coups de +mousquet, il y a huit jours en essayant de l’empoisonner, et hier en +demandant sa tête au cardinal. + +— Comment! en demandant ma tête au cardinal? s’écria d’Artagnan, pâle +de terreur. + +— Ça, dit Porthos, c’est vrai comme l’évangile; je l’ai entendu de mes +deux oreilles. + +— Moi aussi, dit Aramis. + +— Alors, dit d’Artagnan en laissant tomber son bras avec découragement, +il est inutile de lutter plus longtemps; autant que je me brûle la +cervelle et que tout soit fini! + +— C’est la dernière sottise qu’il faut faire, dit Athos, attendu que +c’est la seule à laquelle il n’y ait pas de remède. + +— Mais je n’en réchapperai jamais, dit d’Artagnan, avec des ennemis +pareils. D’abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes, à qui j’ai +donné trois coups d’épée; puis Milady, dont j’ai surpris le secret; +enfin, le cardinal, dont j’ai fait échouer la vengeance. + +— Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous sommes +quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les signes que nous +fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien plus grand nombre de +gens. Qu’y a-t-il, Grimaud? Considérant la gravité de la circonstance, +je vous permets de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie. +Que voyez-vous? + +— Une troupe. + +— De combien de personnes? + +— De vingt hommes. + +— Quels hommes? + +— Seize pionniers, quatre soldats. + +— À combien de pas sont-ils? + +— À cinq cents pas. + +— Bon, nous avons encore le temps d’achever cette volaille et de boire +un verre de vin à ta santé, d’Artagnan! + +— À ta santé! répétèrent Porthos et Aramis. + +— Eh bien donc, à ma santé! quoique je ne croie pas que vos souhaits me +servent à grand-chose. + +— Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de +Mahomet, et l’avenir est dans ses mains.» + +Puis, avalant le contenu de son verre, qu’il posa près de lui, Athos se +leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et s’approcha d’une +meurtrière. + +Porthos, Aramis et d’Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud, il +reçut l’ordre de se placer derrière les quatre amis afin de recharger +les armes. + +Au bout d’un instant on vit paraître la troupe; elle suivait une espèce +de boyau de tranchée qui établissait une communication entre le bastion +et la ville. + +«Pardieu! dit Athos, c’est bien la peine de nous déranger pour une +vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles! Grimaud +n’aurait eu qu’à leur faire signe de s’en aller, et je suis convaincu +qu’ils nous eussent laissés tranquilles. + +— J’en doute, observa d’Artagnan, car ils avancent fort résolument de +ce côté. D’ailleurs, il y a avec les travailleurs quatre soldats et un +brigadier armés de mousquets. + +— C’est qu’ils ne nous ont pas vus, reprit Athos. + +— Ma foi! dit Aramis, j’avoue que j’ai répugnance à tirer sur ces +pauvres diables de bourgeois. + +— Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques! + +— En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir. + +— Que diable faites-vous donc? s’écria d’Artagnan, vous allez vous +faire fusiller, mon cher.» + +Mais Athos ne tint aucun compte de l’avis, et, montant sur la brèche, +son fusil d’une main et son chapeau de l’autre: + +«Messieurs, dit-il en s’adressant aux soldats et aux travailleurs, qui, +étonnés de son apparition, s’arrêtaient à cinquante pas environ du +bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs, nous sommes, +quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce bastion. Or, vous +savez que rien n’est désagréable comme d’être dérangé quand on déjeune; +nous vous prions donc, si vous avez absolument affaire ici, d’attendre +que nous ayons fini notre repas, ou de repasser plus tard, à moins +qu’il ne vous prenne la salutaire envie de quitter le parti de la +rébellion et de venir boire avec nous à la santé du roi de France. + +— Prends garde, Athos! s’écria d’Artagnan; ne vois-tu pas qu’ils te +mettent en joue? + +— Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui tirent +fort mal, et qui n’ont garde de me toucher.» + +En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les +balles vinrent s’aplatir autour d’Athos, mais sans qu’une seule le +touchât. + +Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais ils +étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats tombèrent +tués raide, et un des travailleurs fut blessé. + +«Grimaud, un autre mousquet!» dit Athos toujours sur la brèche. + +Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient chargé +leurs armes; une seconde décharge suivit la première: le brigadier et +deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe prit la fuite. + +«Allons, messieurs, une sortie», dit Athos. + +Et les quatre amis, s’élançant hors du fort, parvinrent jusqu’au champ +de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et la +demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne +s’arrêteraient qu’à la ville, reprirent le chemin du bastion, +rapportant les trophées de leur victoire. + +«Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs, reprenons +notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en étions-nous? + +— Je me le rappelle, dit d’Artagnan; vous disiez qu’après avoir demandé +ma tête au cardinal, milady avait quitté les côtes de France. + +— C’est vrai. + +— Et où va-t-elle? ajouta d’Artagnan, qui se préoccupait fort de +l’itinéraire que devrait suivre milady. + +— Elle va en Angleterre, répondit Athos. + +— Et dans quel but? + +— Dans le but d’assassiner ou de faire assassiner Buckingham.» + +D’Artagnan poussa une exclamation de surprise et d’indignation. + +«Mais c’est infâme! s’écria-t-il. + +— Oh! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m’en +inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continua +Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez- y une +serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que ces rebelles +de Rochelois voient qu’ils ont affaire à de braves et loyaux soldats du +roi.» + +Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc flottait +au-dessus de la tête des quatre amis; un tonnerre d’applaudissements +salua son apparition; la moitié du camp était aux barrières. + +«Comment! reprit d’Artagnan, tu t’inquiètes fort peu qu’elle tue ou +qu’elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami. + +— Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu’elle fasse du duc +ce qu’elle voudra, je m’en soucie comme d’une bouteille vide.» + +Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu’il tenait, et dont +il venait de transvaser jusqu’à la dernière goutte dans son verre. + +«Un instant, dit d’Artagnan, je n’abandonne pas Buckingham ainsi; il +nous avait donné de fort beaux chevaux. + +— Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce moment +même, portait à son manteau le galon de la sienne. + +— Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du +pécheur. + +— _Amen_, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel +est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus, +et je suis sûr que tu me comprendras, d’Artagnan, c’était de reprendre +à cette femme une espèce de blanc-seing qu’elle avait extorqué au +cardinal, et à l’aide duquel elle devait impunément se débarrasser de +toi et peut-être de nous. + +— Mais c’est donc un démon que cette créature? dit Porthos en tendant +son assiette à Aramis, qui découpait une volaille. + +— Et ce blanc-seing, dit d’Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre +ses mains? + +— Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut sans +peine, par exemple, car je mentirais. + +— Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je ne compte plus les fois que je +vous dois la vie. + +— Alors c’était donc pour venir près d’elle que vous nous avez quittés? +demanda Aramis. + +— Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d’Artagnan. + +— La voici», dit Athos. + +Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque. + +D’Artagnan le déplia d’une main dont il n’essayait pas même de +dissimuler le tremblement et lut: + +«C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du +présent a fait ce qu’il a fait. + + +«5 décembre 1627 +«Richelieu» + + +«En effet, dit Aramis, c’est une absolution dans toutes les règles. + +— Il faut déchirer ce papier, s’écria d’Artagnan, qui semblait lire sa +sentence de mort. + +— Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement, et +je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d’or. + +— Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme. + +— Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal +qu’un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son sauf-conduit; +elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en +même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis; le cardinal +se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu’il rencontre toujours sur +son chemin; alors, un beau matin il fera arrêter d’Artagnan, et, pour +qu’il ne s’ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à +la Bastille. + +— Ah çà, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites là de tristes +plaisanteries, mon cher. + +— Je ne plaisante pas, répondit Athos. + +— Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée Milady +serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de +huguenots, qui n’ont jamais commis d’autres crimes que de chanter en +français des psaumes que nous chantons en latin? + +— Qu’en dit l’abbé? demanda tranquillement Athos. + +— Je dis que je suis de l’avis de Porthos, répondit Aramis. + +— Et moi donc! fit d’Artagnan. + +— Heureusement qu’elle est loin, observa Porthos; car j’avoue qu’elle +me gênerait fort ici. + +— Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu’en France, dit Athos. + +— Elle me gêne partout, continua d’Artagnan. + +— Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l’avez-vous noyée, +étranglée, pendue? il n’y a que les morts qui ne reviennent pas. + +— Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre +sourire que d’Artagnan comprit seul. + +— J’ai une idée, dit d’Artagnan. + +— Voyons, dirent les mousquetaires. + +— Aux armes!» cria Grimaud. + +Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils. + +Cette fois, une petite troupe s’avançait composée de vingt ou +vingt-cinq hommes; mais ce n’étaient plus des travailleurs, c’étaient +des soldats de la garnison. + +«Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie +n’est pas égale. + +— Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c’est que +nous n’avons pas fini de déjeuner; la seconde, c’est que nous avons +encore des choses d’importance à dire; la troisième, c’est qu’il s’en +manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée. + +— Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille. + +— Il est bien simple, répondit Athos: aussitôt que l’ennemi est à +portée de mousquet, nous faisons feu; s’il continue d’avancer, nous +faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils +chargés; si ce qui reste de la troupe veut encore monter à l’assaut, +nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors +nous leur poussons sur la tête ce pan de mur qui ne tient plus que par +un miracle d’équilibre. + +— Bravo! s’écria Porthos; décidément, Athos, vous étiez né pour être +général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est +bien peu de chose auprès de vous. + +— Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez bien +chacun votre homme. + +— Je tiens le mien, dit d’Artagnan. + +— Et moi le mien dit Porthos. + +— Et moi idem, dit Aramis. + +— Alors feu!» dit Athos. + +Les quatre coups de fusil ne firent qu’une détonation, et quatre hommes +tombèrent. + +Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s’avança au pas de +charge. + +Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours +envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s’ils eussent connu la +faiblesse numérique des amis, les Rochelois continuaient d’avancer au +pas de course. + +Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant +la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas. + +Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze; +une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils +sautèrent dans le fossé et s’apprêtèrent à escalader la brèche. + +«Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d’un coup: à la muraille! à +la muraille!» + +Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le +canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s’inclina comme si le +vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit +horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de +poussière monta vers le ciel, et tout fut dit. + +«Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au dernier? demanda +Athos. + +— Ma foi, cela m’en a l’air, dit d’Artagnan. + +— Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout +éclopés.» + +En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de +sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville: c’était +tout ce qui restait de la petite troupe. + +Athos regarda à sa montre. + +«Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant +le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs: d’ailleurs +d’Artagnan ne nous a pas dit son idée.» + +Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s’asseoir devant +les restes du déjeuner. + +«Mon idée? dit d’Artagnan. + +— Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos. + +— Ah! j’y suis, reprit d’Artagnan: je passe en Angleterre une seconde +fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l’avertis du complot tramé +contre sa vie. + +— Vous ne ferez pas cela, d’Artagnan, dit froidement Athos. + +— Et pourquoi cela? ne l’ai-je pas fait déjà? + +— Oui, mais à cette époque nous n’étions pas en guerre; à cette époque, +M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez +faire serait taxé de trahison.» + +D’Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut. + +«Mais, dit Porthos, il me semble que j’ai une idée à mon tour. + +— Silence pour l’idée de M. Porthos! dit Aramis. + +— Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que +vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne +me connaît pas, je m’approche d’elle sans qu’elle me redoute, et +lorsque je trouve ma belle, je l’étrangle. + +— Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d’adopter l’idée de +Porthos. + +— Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j’ai la +véritable idée. + +— Voyons votre idée, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de +déférence pour le jeune mousquetaire. + +— Il faut prévenir la reine. + +— Ah! ma foi, oui, s’écrièrent ensemble Porthos et d’Artagnan; je crois +que nous touchons au moyen. + +— Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des +relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu’un à Paris sans qu’on +le sache au camp? D’ici à Paris il y a cent quarante lieues; notre +lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous. + +— Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa +Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m’en charge; je connais +à Tours une personne adroite…» + +Aramis s’arrêta en voyant sourire Athos. + +«Eh bien, vous n’adoptez pas ce moyen, Athos? dit d’Artagnan. + +— Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais +seulement faire observer à Aramis qu’il ne peut quitter le camp; que +tout autre qu’un de nous n’est pas sûr; que, deux heures après que le +messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les +bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur, et qu’on +arrêtera vous et votre adroite personne. + +— Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, +mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres. + +— Messieurs, dit d’Artagnan, ce qu’objecte Porthos est plein de sens. + +— Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos. + +— On bat la générale.» + +Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint +effectivement jusqu’à eux. + +«Vous allez voir qu’ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit +Athos. + +— Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit +Porthos. + +— Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je +tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution +de prendre une douzaine de bouteilles en plus. + +— Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan. + +— Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d’heure de +chemin d’ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C’est plus +de temps qu’il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en +allons d’ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. +Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient. + +— Dites alors. + +— Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.» + +Athos fit signe à son valet d’approcher. + +«Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le +bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser +contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur +fusil à la main. + +— O grand homme! s’écria d’Artagnan, je te comprends. + +— Vous comprenez? dit Porthos. + +— Et toi, comprends-tu, Grimaud?» demanda Aramis. + +Grimaud fit signe que oui. + +«C’est tout ce qu’il faut, dit Athos, revenons à mon idée. + +— Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos. + +— C’est inutile. + +— Oui, oui, l’idée d’Athos, dirent en même temps d’Artagnan et Aramis. + +— Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau- +frère, à ce que vous m’avez dit, je crois, d’Artagnan. + +— Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu’il n’a pas une +grande sympathie pour sa belle-soeur. + +— Il n’y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que +cela n’en vaudrait que mieux. + +— En ce cas nous sommes servis à souhait. + +— Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait +Grimaud. + +— Silence, Porthos! dit Aramis. + +— Comment se nomme ce beau-frère? + +— Lord de Winter. + +— Où est-il maintenant? + +— Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre. + +— Eh bien, voilà justement l’homme qu’il nous faut, dit Athos, c’est +celui qu’il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa +belle-soeur est sur le point d’assassiner quelqu’un, et nous le +prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je +l’espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des +Filles repenties; il y fait mettre sa belle- soeur, et nous sommes +tranquilles. + +— Oui, dit d’Artagnan, jusqu’à ce qu’elle en sorte. + +— Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d’Artagnan, je vous +ai donné tout ce que j’avais et je vous préviens que c’est le fond de +mon sac. + +— Moi, je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux, dit Aramis; nous +prévenons à la fois la reine et Lord de Winter. + +— Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à +Londres? + +— Je réponds de Bazin, dit Aramis. + +— Et moi de Planchet, continua d’Artagnan. + +— En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos +laquais peuvent le quitter. + +— Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd’hui nous écrivons les lettres, +nous leur donnons de l’argent, et ils partent. + +— Nous leur donnons de l’argent? reprit Athos, vous en avez donc, de +l’argent?» + +Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui +s’étaient un instant éclaircis. + +«Alerte! cria d’Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges +qui s’agitent là-bas; que disiez-vous donc d’un régiment, Athos? c’est +une véritable armée. + +— Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui +venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?» + +Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu’il avait +placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port +d’armes, les autres ayant l’air de mettre en joue, les autres l’épée à +la main. + +«Bravo! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination. + +— C’est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre. + +— Décampons d’abord, interrompit d’Artagnan, tu comprendras après. + +— Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de +desservir. + +— Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui +grandissent fort visiblement et je suis de l’avis de d’Artagnan; je +crois que nous n’avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp. + +— Ma foi, dit Athos, je n’ai plus rien contre la retraite: nous avions +parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n’y a +rien à dire; partons, messieurs, partons.» + +Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte. + +Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas. + +«Eh! s’écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs? + +— Avez-vous oublié quelque chose? demanda Aramis. + +— Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains +de l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette.» + +Et Athos s’élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva +le drapeau; seulement comme les Rochelois étaient arrivés à portée de +mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par +plaisir, allait s’exposer aux coups. + +Mais on eût dit qu’Athos avait un charme attaché à sa personne, les +balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha. + +Athos agita son étendard en tournant le dos aux gens de la ville et en +saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d’un +côté des cris de colère, de l’autre des cris d’enthousiasme. + +Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la +trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit les +clameurs de tout le camp qui criait: + +— Descendez, descendez!» + +Athos descendit; ses camarades, qui l’attendaient avec anxiété, le +virent paraître avec joie. + +— Allons, Athos, allons, dit d’Artagnan, allongeons, allongeons; +maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l’argent, il serait +stupide d’être tués.» + +Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que +pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation +inutile, réglèrent leur pas sur le sien. + +Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous +deux hors d’atteinte. + +Au bout d’un instant on entendit le bruit d’une fusillade enragée. + +«Qu’est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je +n’entends pas siffler les balles et je ne vois personne. + +— Ils tirent sur nos morts, répondit Athos. + +— Mais nos morts ne répondront pas. + +— Justement; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils +enverront un parlementaire, et quand ils s’apercevront de la +plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi +il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant. + +— Oh! je comprends, s’écria Porthos émerveillé. + +— C’est bien heureux!» dit Athos en haussant les épaules. + +De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas, +poussaient des cris d’enthousiasme. + +Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les +balles vinrent s’aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et +siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelois venaient enfin de +s’emparer du bastion. + +«Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué? +douze? + +— Ou quinze. + +— Combien en avons-nous écrasé? + +— Huit ou dix. + +— Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait! +Qu’avez-vous donc là à la main, d’Artagnan? du sang, ce me semble? + +— Ce n’est rien, dit d’Artagnan. + +— Une balle perdue? + +— Pas même. + +— Qu’est-ce donc alors?» + +Nous l’avons dit, Athos aimait d’Artagnan comme son enfant, et ce +caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des +sollicitudes de père. + +«Une écorchure, reprit d’Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux +pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau s’est +ouverte. + +— Voilà ce que c’est que d’avoir des diamants, mon maître, dit +dédaigneusement Athos. + +— Ah çà, mais, s’écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi +diable alors, puisqu’il y a un diamant, nous plaignons- nous de ne pas +avoir d’argent? + +— Tiens, au fait! dit Aramis. + +— À la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée. + +— Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment d’Athos, +puisqu’il y a un diamant, vendons-le. + +— Mais, dit d’Artagnan, c’est le diamant de la reine. + +— Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son +amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien +de plus moral: vendons le diamant. Qu’en pense monsieur l’abbé? Je ne +demande pas l’avis de Porthos, il est donné. + +— Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas +d’une maîtresse, et par conséquent n’étant pas un gage d’amour, +d’Artagnan peut la vendre. + +— Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre +avis est?… + +— De vendre le diamant, répondit Aramis. + +— Eh bien, dit gaiement d’Artagnan, vendons le diamant et n’en parlons +plus.» + +La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les +Rochelois ne tiraient plus que pour l’acquit de leur conscience. + +«Ma foi, dit Athos, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous +voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette affaire. +On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en +triomphe.» + +En effet, comme nous l’avons dit, tout le camp était en émoi; plus de +deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à +l’heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien +loin de soupçonner le véritable motif. On n’entendait que le cri de: +Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires! M. de Busigny était venu +le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était +perdu. Le dragon et le Suisse l’avaient suivi, tous les camarades +avaient suivi le dragon et le Suisse. C’étaient des félicitations, des +poignées de main, des embrassades à n’en plus finir, des rires +inextinguibles à l’endroit des Rochelois; enfin, un tumulte si grand, +que M. le cardinal crut qu’il y avait émeute et envoya La Houdinière, +son capitaine des gardes, s’informer de ce qui se passait. + +La chose fut racontée au messager avec toute l’efflorescence de +l’enthousiasme. + +«Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière. + +— Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et un +garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d’aller déjeuner au +bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux +heures contre l’ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelois. + +— Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires? + +— Oui, Monseigneur. + +— Comment les appelle-t-on? + +— Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis. + +— Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde? + +— M. d’Artagnan. + +— Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes +soient à moi.» + +Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l’exploit du matin, +qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait +le récit de l’aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les +héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier +l’épisode de la serviette. + +«C’est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir +cette serviette, je vous prie. J’y ferai broder trois fleurs de lis +d’or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie. + +— Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les gardes: +M. d’Artagnan n’est pas à moi, mais à M. des Essarts. + +— Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n’est pas juste que, puisque +ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la +même compagnie.» + +Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois +mousquetaires et à d’Artagnan, en les invitant tous les quatre à +déjeuner le lendemain. + +D’Artagnan ne se possédait pas de joie. On le sait, le rêve de toute sa +vie avait été d’être mousquetaire. + +Les trois amis étaient fort joyeux. + +«Ma foi! dit d’Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et, +comme tu l’as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu +lier une conversation de la plus haute importance. + +— Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous +soupçonne; car, avec l’aide de Dieu, nous allons passer désormais pour +des cardinalistes.» + +Le même soir, d’Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts, +et lui faire part de l’avancement qu’il avait obtenu. + +M. des Essarts, qui aimait beaucoup d’Artagnan, lui fit alors ses +offres de service: ce changement de corps amenant des dépenses +d’équipement. + +D’Artagnan refusa; mais, trouvant l’occasion bonne, il le pria de faire +estimer le diamant qu’il lui remit, et dont il désirait faire de +l’argent. + +Le lendemain à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra +chez d’Artagnan, et lui remit un sac d’or contenant sept mille livres. + +C’était le prix du diamant de la reine. + + + + +CHAPITRE XLVIII. +AFFAIRE DE FAMILLE + + +Athos avait trouvé le mot: _affaire de famille_. Une affaire de famille +n’était point soumise à l’investigation du cardinal; une affaire de +famille ne regardait personne; on pouvait s’occuper devant tout le +monde d’une affaire de famille. + +Ainsi, Athos avait trouvé le mot: affaire de famille. + +Aramis avait trouvé l’idée: les laquais. + +Porthos avait trouvé le moyen: le diamant. + +D’Artagnan seul n’avait rien trouvé, lui ordinairement le plus inventif +des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de Milady le +paralysait. + +Ah! si; nous nous trompons: il avait trouvé un acheteur pour le +diamant. + +Le déjeuner chez M. de Tréville fut d’une gaieté charmante. D’Artagnan +avait déjà son uniforme; comme il était à peu près de la même taille +qu’Aramis, et qu’Aramis, largement payé, comme on se le rappelle, par +le libraire qui lui avait acheté son poème, avait fait tout en double, +il avait cédé à son ami un équipement complet. + +D’Artagnan eût été au comble de ses voeux, s’il n’eût point vu pointer +Milady, comme un nuage sombre à l’horizon. + +Après déjeuner, on convint qu’on se réunirait le soir au logis d’Athos, +et que là on terminerait l’affaire. + +D’Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire dans +toutes les rues du camp. + +Le soir, à l’heure dite, les quatre amis se réunirent: il ne restait +plus que trois choses à décider: + +Ce qu’on écrirait au frère de Milady; + +Ce qu’on écrirait à la personne adroite de Tours; + +Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres. + +Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discrétion de Grimaud, qui +ne parlait que lorsque son maître lui décousait la bouche; Porthos +vantait la force de Mousqueton, qui était de taille à rosser quatre +hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant dans l’adresse de +Bazin, faisait un éloge pompeux de son candidat; enfin, d’Artagnan +avait foi entière dans la bravoure de Planchet, et rappelait de quelle +façon il s’était conduit dans l’affaire épineuse de Boulogne. + +Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et donnèrent lieu à de +magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de peur qu’ils +ne fassent longueur. + +«Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu’on enverra +possédât en lui seul les quatre qualités réunies. + +— Mais où rencontrer un pareil laquais? + +— Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud. + +— Prenez Mousqueton. + +— Prenez Bazin. + +— Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c’est déjà deux +qualités sur quatre. + +— Messieurs, dit Aramis, le principal n’est pas de savoir lequel de nos +quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le +plus brave; le principal est de savoir lequel aime le plus l’argent. + +— Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut spéculer +sur les défauts des gens et non sur leurs vertus: Monsieur l’abbé, vous +êtes un grand moraliste! + +— Sans doute, répliqua Aramis; car non seulement nous avons besoin +d’être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas échouer; car, +en cas d’échec, il y va de la tête, non pas pour les laquais… + +— Plus bas, Aramis! dit Athos. + +— C’est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour le +maître, et même pour les maîtres! Nos valets nous sont-ils assez +dévoués pour risquer leur vie pour nous? Non. + +— Ma foi, dit d’Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi. + +— Eh bien, mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne +somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d’en répondre +une fois, répondez-en deux. + +— Eh! bon Dieu! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui était +optimiste quand il s’agissait des choses, et pessimiste quand il +s’agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de l’argent, et +en chemin la peur les empêchera d’agir. Une fois pris, on les serrera; +serrés, ils avoueront. Que diable! nous ne sommes pas des enfants! Pour +aller en Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser toute la +France, semée d’espions et de créatures du cardinal; il faut une passe +pour s’embarquer; il faut savoir l’anglais pour demander son chemin à +Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile. + +— Mais point du tout, dit d’Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose +s’accomplît; je la vois facile, au contraire, moi. Il va sans dire, +parbleu! que si l’on écrit à Lord de Winter des choses par-dessus les +maisons, des horreurs du cardinal… + +— Plus bas! dit Athos. + +— Des intrigues et des secrets d’état, continua d’Artagnan en se +conformant à la recommandation, il va sans dire que nous serons tous +roués vifs; mais, pour Dieu, n’oubliez pas, comme vous l’avez dit +vous-même, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de famille; que +nous lui écrivons à cette seule fin qu’il mette Milady, dès son arrivée +à Londres, hors d’état de nous nuire. Je lui écrirai donc une lettre à +peu près en ces termes: + +— Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique. + +—«Monsieur et cher ami…» + +— Ah! oui; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos; bien commencé! +bravo, d’Artagnan! Rien qu’avec ce mot-là vous serez écartelé, au lieu +d’être roué vif. + +— Eh bien, soit; je dirai donc, monsieur, tout court. + +— Vous pouvez même dire, Milord, reprit Athos, qui tenait fort aux +convenances. + +—»Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg?» + +— Bon! le Luxembourg à présent! On croira que c’est une allusion à la +reine mère! Voilà qui est ingénieux, dit Athos. + +— Eh bien, nous mettrons tout simplement: «Milord, vous souvient- il de +certain petit enclos où l’on vous sauva la vie?» + +— Mon cher d’Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu’un fort +mauvais rédacteur: «Où l’on vous sauva la vie!» Fi donc! ce n’est pas +digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait +reproché, offense faite. + +— Ah! mon cher, dit d’Artagnan, vous êtes insupportable, et s’il faut +écrire sous votre censure, ma foi, j’y renonce. + +— Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l’épée, mon cher, vous +vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume à M. +l’abbé, cela le regarde. + +— Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui écrit +des thèses en latin, lui. + +— Eh bien, soit dit d’Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis; mais, +de par notre Saint-Père le pape! tenez-vous serré, car je vous épluche +à mon tour, je vous en préviens. + +— Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance que +tout poète a en lui-même; mais qu’on me mette au courant: j’ai bien ouï +dire, de-ci de-là, que cette belle-soeur était une coquine, j’en ai +même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal. + +— Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos. + +— Mais, continua Aramis, le détail m’échappe. + +— Et à moi aussi», dit Porthos. + +D’Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin +Athos, après s’être recueilli, et en devenant plus pâle encore qu’il +n’était de coutume, fit un signe d’adhésion, d’Artagnan comprit qu’il +pouvait parler. + +«Eh bien, voici ce qu’il y a à dire, reprit d’Artagnan: Milord, votre +belle-soeur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer pour hériter +de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en +France, et ayant été…» + +D’Artagnan s’arrêta comme s’il cherchait le mot, en regardant Athos. + +«Chassée par son mari, dit Athos. + +— Parce qu’elle avait été marquée, continua d’Artagnan. + +— Bah! s’écria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son +beau-frère? + +— Oui. + +— Elle était mariée? demanda Aramis. + +— Oui. + +— Et son mari s’est aperçu qu’elle avait une fleur de lis sur l’épaule? +s’écria Porthos. + +— Oui.» + +Ces trois oui avaient été dits par Athos, chacun avec une intonation +plus sombre. + +«Et qui l’a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis. + +— D’Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l’ordre chronologique, +moi et d’Artagnan, répondit Athos. + +— Et le mari de cette affreuse créature vit encore? dit Aramis. + +— Il vit encore. + +— Vous en êtes sûr? + +— J’en suis sûr.» + +Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se sentit +impressionné selon sa nature. + +«Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence, +d’Artagnan nous a donné un excellent programme, et c’est cela qu’il +faut écrire d’abord. + +— Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rédaction est +épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour rédiger une +épître de cette force, et cependant M. le chancelier rédige très +agréablement un procès-verbal. N’importe! taisez-vous, j’écris.» + +Aramis en effet prit la plume, réfléchit quelques instants, se mit à +écrire huit ou dix lignes d’une charmante petite écriture de femme, +puis, d’une voix douce et lente, comme si chaque mot eût été +scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit: + +«Milord, + «La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l’honneur de + croiser l’épée avec vous dans un petit enclos de la rue d’Enfer. + Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l’ami + de cette personne, elle vous doit de reconnaître cette amitié par + un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d’une proche + parente que vous croyez votre héritière, parce que vous ignorez + qu’avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà + mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous + pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour + l’Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée car elle a de + grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce + dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche.» + + +«Eh bien, voilà qui est à merveille, dit Athos, et vous avez une plume +de secrétaire d’état, mon cher Aramis. Lord de Winter fera bonne garde +maintenant, si toutefois l’avis lui arrive; et tombât- il aux mains de +Son Éminence elle-même, nous ne saurions être compromis. Mais comme le +valet qui partira pourrait nous faire accroire qu’il a été à Londres et +s’arrêter à Châtelleraut, ne lui donnons avec la lettre que la moitié +de la somme en lui promettant l’autre moitié en échange de la réponse. +Avez-vous le diamant? continua Athos. + +«J’ai mieux que cela, j’ai la somme.» + +Et d’Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l’or, Aramis leva les +yeux. Porthos tressaillit; quant à Athos, il resta impassible. + +«Combien dans ce petit sac? dit-il. + +— Sept mille livres en louis de douze francs. + +— Sept mille livres! s’écria Porthos, ce mauvais petit diamant valait +sept mille livres? + +— Il paraît, dit Athos, puisque les voilà; je ne présume pas que notre +ami d’Artagnan y ait mis du sien. + +— Mais, messieurs, dans tout cela, dit d’Artagnan, nous ne pensons pas +à la reine. Soignons un peu la santé de son cher Buckingham. C’est le +moins que nous lui devions. + +— C’est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis. + +— Eh bien, répondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je fasse? + +— Mais, répliqua Athos, c’est tout simple: rédiger une seconde lettre +pour cette adroite personne qui habite Tours.» + +Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit les +lignes suivantes, qu’il soumit à l’instant même à l’approbation de ses +amis: + +«Ma chère cousine…» + +«Ah! dit Athos, cette personne adroite est votre parente! + +— Cousine germaine, dit Aramis. + +— Va donc pour cousine!» + +Aramis continua: + +«Ma chère cousine, Son Éminence le cardinal, que Dieu conserve pour le +bonheur de la France et la confusion des ennemis du royaume, est sur le +point d’en finir avec les rebelles hérétiques de La Rochelle: il est +probable que le secours de la flotte anglaise n’arrivera pas même en +vue de la place; j’oserai même dire que je suis certain que M. de +Buckingham sera empêché de partir par quelque grand événement. Son +Éminence est le plus illustre politique des temps passés, du temps +présent et probablement des temps à venir. Il éteindrait le soleil si +le soleil le gênait. Donnez ces heureuses nouvelles à votre soeur, ma +chère cousine. J’ai rêvé que cet Anglais maudit était mort. Je ne puis +me rappeler si c’était par le fer ou par le poison; seulement ce dont +je suis sûr, c’est que j’ai rêvé qu’il était mort, et, vous le savez, +mes rêves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc de me voir revenir +bientôt.» + +«À merveille! s’écria Athos, vous êtes le roi des poètes; mon cher +Aramis, vous parlez comme l’Apocalypse et vous êtes vrai comme +l’évangile. Il ne vous reste maintenant que l’adresse à mettre sur +cette lettre. + +— C’est bien facile», dit Aramis. + +Il plia coquettement la lettre, la reprit et écrivit: + +«À Mademoiselle Marie Michon, lingère à Tours. + +Les trois amis se regardèrent en riant: ils étaient pris. + +«Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul peut +porter cette lettre à Tours; ma cousine ne connaît que Bazin et n’a +confiance qu’en lui: tout autre ferait échouer l’affaire. D’ailleurs +Bazin est ambitieux et savant; Bazin a lu l’histoire, messieurs, il +sait que Sixte Quint est devenu pape après avoir gardé les pourceaux; +eh bien, comme il compte se mettre d’église en même temps que moi, il +ne désespère pas à son tour de devenir pape ou tout au moins cardinal: +vous comprenez qu’un homme qui a de pareilles visées ne se laissera pas +prendre, ou, s’il est pris, subira le martyre plutôt que de parler. + +— Bien, bien, dit d’Artagnan, je vous passe de grand coeur Bazin; mais +passez-moi Planchet: Milady l’a fait jeter à la porte, certain jour, +avec force coups de bâton; or Planchet a bonne mémoire, et, je vous en +réponds, s’il peut supposer une vengeance possible, il se fera plutôt +échiner que d’y renoncer. Si vos affaires de Tours sont vos affaires, +Aramis, celles de Londres sont les miennes. Je prie donc qu’on +choisisse Planchet, lequel d’ailleurs a déjà été à Londres avec moi et +sait dire très correctement: London, _sir, if you please_ et _my +master_ lord d’Artagnan; avec cela soyez tranquilles, il fera son +chemin en allant et en revenant. + +— En ce cas, dit Athos, il faut que Planchet reçoive sept cents livres +pour aller et sept cents livres pour revenir, et Bazin, trois cents +livres pour aller et trois cents livres pour revenir; cela réduira la +somme à cinq mille livres; nous prendrons mille livres chacun pour les +employer comme bon nous semblera, et nous laisserons un fond de mille +livres que gardera l’abbé pour les cas extraordinaires ou les besoins +communs. Cela vous va-t-il? + +— Mon cher Athos, dit Aramis, vous parlez comme Nestor, qui était, +comme chacun sait, le plus sage des Grecs. + +— Eh bien, c’est dit, reprit Athos, Planchet et Bazin partiront; à tout +prendre, je ne suis pas fâché de conserver Grimaud: il est accoutumé à +mes façons et j’y tiens; la journée d’hier a déjà dû l’ébranler, ce +voyage le perdrait.» + +On fit venir Planchet, et on lui donna des instructions; il avait été +prévenu déjà par d’Artagnan, qui, du premier coup, lui avait annoncé la +gloire, ensuite l’argent, puis le danger. + +«Je porterai la lettre dans le parement de mon habit, dit Planchet, et +je l’avalerai si l’on me prend. + +— Mais alors tu ne pourras pas faire la commission, dit d’Artagnan. + +— Vous m’en donnerez ce soir une copie que je saurai par coeur demain.» + +D’Artagnan regarda ses amis comme pour leur dire: + +«Eh bien, que vous avais-je promis?» + +«Maintenant, continua-t-il en s’adressant à Planchet, tu as huit jours +pour arriver près de Lord de Winter, tu as huit autres jours pour +revenir ici, en tout seize jours; si le seizième jour de ton départ, à +huit heures du soir, tu n’es pas arrivé, pas d’argent, fût-il huit +heures cinq minutes. + +Alors, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre. + +Prends celle-ci, dit Athos, en lui donnant la sienne avec une +insouciante générosité, et sois brave garçon. Songe que, si tu parles, +si tu bavardes, si tu flânes, tu fais couper le cou à ton maître, qui a +si grande confiance dans ta fidélité qu’il nous a répondu de toi. Mais +songe aussi que s’il arrive, par ta faute, malheur à d’Artagnan, je te +retrouverai partout, et ce sera pour t’ouvrir le ventre. + +— Oh! monsieur! dit Planchet, humilié du soupçon et surtout effrayé de +l’air calme du mousquetaire. + +— Et moi, dit Porthos en roulant ses gros yeux, songe que je t’écorche +vif. + +— Ah! monsieur! + +— Et moi, continua Aramis de sa voix douce et mélodieuse, songe que je +te brûle à petit feu comme un sauvage. + +— Ah! monsieur!» + +Et Planchet se mit à pleurer; nous n’oserions dire si ce fut de +terreur, à cause des menaces qui lui étaient faites, ou +d’attendrissement de voir quatre amis si étroitement unis. + +D’Artagnan lui prit la main, et l’embrassa. + +«Vois-tu, Planchet, lui dit-il, ces messieurs te disent tout cela par +tendresse pour moi, mais au fond ils t’aiment. + +— Ah! monsieur! dit Planchet, ou je réussirai, ou l’on me coupera en +quatre; me coupât-on en quatre, soyez convaincu qu’il n’y a pas un +morceau qui parlera.» + +Il fut décidé que Planchet partirait le lendemain à huit heures du +matin, afin, comme il l’avait dit, qu’il pût, pendant la nuit, +apprendre la lettre par coeur. Il gagna juste douze heures à cet +arrangement; il devait être revenu le seizième jour, à huit heures du +soir. + +Le matin, au moment où il allait monter à cheval, d’Artagnan, qui se +sentait au fond du coeur un faible pour le duc, prit Planchet à part. + +«Écoute, lui dit-il, quand tu auras remis la lettre à Lord de Winter et +qu’il l’aura lue, tu lui diras encore: “Veillez sur Sa Grâce Lord +Buckingham, car on veut l’assassiner.” Mais ceci, Planchet, vois-tu, +c’est si grave et si important, que je n’ai pas même voulu avouer à mes +amis que je te confierais ce secret, et que pour une commission de +capitaine je ne voudrais pas te l’écrire. + +— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l’on peut +compter sur moi. + +Et monté sur un excellent cheval, qu’il devait quitter à vingt lieues +de là pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le coeur un peu +serré par la triple promesse que lui avaient faite les mousquetaires, +mais du reste dans les meilleures dispositions du monde. + +Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour +faire sa commission. + +Les quatre amis, pendant toute la durée de ces deux absences, avaient, +comme on le comprend bien, plus que jamais l’oeil au guet, le nez au +vent et l’oreille aux écoutes. Leurs journées se passaient à essayer de +surprendre ce qu’on disait, à guetter les allures du cardinal et à +flairer les courriers qui arrivaient. Plus d’une fois un tremblement +insurmontable les prit, lorsqu’on les appela pour quelque service +inattendu. Ils avaient d’ailleurs à se garder pour leur propre sûreté; +Milady était un fantôme qui, lorsqu’il était apparu une fois aux gens, +ne les laissait pas dormir tranquillement. + +Le matin du huitième jour, Bazin, frais comme toujours et souriant +selon son habitude, entra dans le cabaret de Parpaillot, comme les +quatre amis étaient en train de déjeuner, en disant, selon la +convention arrêtée: + +«Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine.» + +Les quatre amis échangèrent un coup d’oeil joyeux: la moitié de la +besogne était faite; il est vrai que c’était la plus courte et la plus +facile. + +Aramis prit, en rougissant malgré lui, la lettre, qui était d’une +écriture grossière et sans orthographe. + +«Bon Dieu! s’écria-t-il en riant, décidément j’en désespère; jamais +cette pauvre Michon n’écrira comme M. de Voiture. + +— Qu’est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon? demanda le Suisse, +qui était en train de causer avec les quatre amis quand la lettre était +arrivée. + +— Oh! mon Dieu! moins que rien, dit Aramis, une petite lingère +charmante que j’aimais fort et à qui j’ai demandé quelques lignes de sa +main en manière de souvenir. + +— Dutieu! dit le Suisse; zi zella il être auzi grante tame que son +l’égridure, fous l’être en ponne fordune, mon gamarate! + +Aramis lut la lettre et la passa à Athos. + +«Voyez donc ce qu’elle m’écrit, Athos», dit-il. + +Athos jeta un coup d’oeil sur l’épître, et, pour faire évanouir tous +les soupçons qui auraient pu naître, lut tout haut: + +«Mon cousin, ma soeur et moi devinons très bien les rêves, et nous en +avons même une peur affreuse; mais du vôtre, on pourra dire, je +l’espère, tout songe est mensonge. Adieu! portez-vous bien, et faites +que de temps en temps nous entendions parler de vous. + + +«Aglaé Michon. + + +«Et de quel rêve parle-t-elle? demanda le dragon, qui s’était approché +pendant la lecture. + +— Foui, te quel rêfe? dit le Suisse. + +— Eh! pardieu! dit Aramis, c’est tout simple, d’un rêve que j’ai fait +et que je lui ai raconté. + +— Oh! foui, par Tieu! c’être tout simple de ragonter son rêfe; mais moi +je ne rêfe jamais. + +— Vous êtes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais bien +pouvoir en dire autant que vous! + +— Chamais! reprit le Suisse, enchanté qu’un homme comme Athos lui +enviât quelque chose, chamais! chamais!» + +D’Artagnan, voyant qu’Athos se levait, en fit autant, prit son bras, et +sortit. + +Porthos et Aramis restèrent pour faire face aux quolibets du dragon et +du Suisse. + +Quant à Bazin, il s’alla coucher sur une botte de paille; et comme il +avait plus d’imagination que le Suisse, il rêva que M. Aramis, devenu +pape, le coiffait d’un chapeau de cardinal. + +Mais, comme nous l’avons dit, Bazin n’avait, par son heureux retour, +enlevé qu’une partie de l’inquiétude qui aiguillonnait les quatre amis. +Les jours de l’attente sont longs, et d’Artagnan surtout aurait parié +que les jours avaient maintenant quarante- huit heures. Il oubliait les +lenteurs obligées de la navigation, il s’exagérait la puissance de +Milady. Il prêtait à cette femme, qui lui apparaissait pareille à un +démon, des auxiliaires surnaturels comme elle; il s’imaginait, au +moindre bruit, qu’on venait l’arrêter, et qu’on ramenait Planchet pour +le confronter avec lui et ses amis. Il y a plus: sa confiance autrefois +si grande dans le digne Picard, diminuait de jour en jour. Cette +inquiétude était si grande, qu’elle gagnait Porthos et Aramis. Il n’y +avait qu’Athos qui demeurât impassible, comme si aucun danger ne +s’agitait autour de lui, et qu’il respirât son atmosphère quotidienne. + +Le seizième jour surtout, ces signes d’agitation étaient si visibles +chez d’Artagnan et ses deux amis, qu’ils ne pouvaient rester en place, +et qu’ils erraient comme des ombres sur le chemin par lequel devait +revenir Planchet. + +«Vraiment, leur disait Athos, vous n’êtes pas des hommes, mais des +enfants, pour qu’une femme vous fasse si grand-peur! Et de quoi +s’agit-il, après tout? D’être emprisonnés! Eh bien, mais on nous tirera +de prison: on en a bien retiré Mme Bonacieux. D’être décapités? Mais +tous les jours, dans la tranchée, nous allons joyeusement nous exposer +à pis que cela, car un boulet peut nous casser la jambe, et je suis +convaincu qu’un chirurgien nous fait plus souffrir en nous coupant la +cuisse qu’un bourreau en nous coupant la tête. Demeurez donc +tranquilles; dans deux heures, dans quatre, dans six heures, au plus +tard, Planchet sera ici: il a promis d’y être, et moi j’ai très grande +foi aux promesses de Planchet, qui m’a l’air d’un fort brave garçon. + +— Mais s’il n’arrive pas? dit d’Artagnan. + +— Eh bien, s’il n’arrive pas, c’est qu’il aura été retardé, voilà tout. +Il peut être tombé de cheval, il peut avoir fait une cabriole +par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu’il en ait attrapé +une fluxion de poitrine. Eh! messieurs! faisons donc la part des +événements. La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe +égrène en riant. Soyez philosophes comme moi, messieurs, mettez-vous à +table et buvons; rien ne fait paraître l’avenir couleur de rose comme +de le regarder à travers un verre de chambertin. + +— C’est fort bien, répondit d’Artagnan; mais je suis las d’avoir à +craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de Milady. + +— Vous êtes bien difficile, dit Athos, une si belle femme! + +— Une femme de marque!» dit Porthos avec son gros rire. + +Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la +sueur, et se leva à son tour avec un mouvement nerveux qu’il ne put +réprimer. + +Le jour s’écoula cependant, et le soir vint plus lentement, mais enfin +il vint; les buvettes s’emplirent de chalands; Athos, qui avait empoché +sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot. Il avait trouvé +dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait donné un dîner +magnifique, un _partner_ digne de lui. Ils jouaient donc ensemble, +comme d’habitude, quand sept heures sonnèrent: on entendit passer les +patrouilles qui allaient doubler les postes; à sept heures et demie la +retraite sonna. + +«Nous sommes perdus, dit d’Artagnan à l’oreille d’Athos. + +— Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos en +tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la table. +Allons, messieurs, continua-t-il, on bat la retraite, allons nous +coucher.» + +Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d’Artagnan. Aramis venait +derrière donnant le bras à Porthos. Aramis mâchonnait des vers, et +Porthos s’arrachait de temps en temps quelques poils de moustache en +signe de désespoir. + +Mais voilà que tout à coup, dans l’obscurité, une ombre se dessine, +dont la forme est familière à d’Artagnan, et qu’une voix bien connue +lui dit: + +«Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce soir. + +— Planchet! s’écria d’Artagnan, ivre de joie. + +— Planchet! répétèrent Porthos et Aramis. + +— Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu’y a-t-il d’étonnant à cela? Il +avait promis d’être de retour à huit heures, et voilà les huit heures +qui sonnent. Bravo! Planchet, vous êtes un garçon de parole, et si +jamais vous quittez votre maître, je vous garde une place à mon +service. + +— Oh! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai M. d’Artagnan.» + +En même temps d’Artagnan sentit que Planchet lui glissait un billet +dans la main. + +D’Artagnan avait grande envie d’embrasser Planchet au retour comme il +l’avait embrassé au départ; mais il eut peur que cette marque +d’effusion, donnée à son laquais en pleine rue, ne parût extraordinaire +à quelque passant, et il se contint. + +«J’ai le billet, dit-il à Athos et à ses amis. + +— C’est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons. + +Le billet brûlait la main de d’Artagnan: il voulait hâter le pas; mais +Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut au jeune +homme de régler sa course sur celle de son ami. + +Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que +Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne fussent pas +surpris, d’Artagnan, d’une main tremblante, brisa le cachet et ouvrit +la lettre tant attendue. + +Elle contenait une demi-ligne, d’une écriture toute britannique et +d’une concision toute spartiate: + +«_Thank you, be easy._» + +Ce qui voulait dire: + +«Merci, soyez tranquille.» + +Athos prit la lettre des mains de d’Artagnan, l’approcha de la lampe, y +mit le feu, et ne la lâcha point qu’elle ne fût réduite en cendres. + +Puis appelant Planchet: + +«Maintenant, mon garçon, lui dit-il, tu peux réclamer tes sept cents +livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet comme +celui-là. + +— Ce n’est pas faute que j’aie inventé bien des moyens de le serrer, +dit Planchet. + +— Eh bien, dit d’Artagnan, conte-nous cela. + +— Dame! c’est bien long, monsieur. + +— Tu as raison, Planchet, dit Athos; d’ailleurs la retraite est battue, +et nous serions remarqués en gardant de la lumière plus longtemps que +les autres. + +— Soit, dit d’Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet! + +— Ma foi, monsieur! ce sera la première fois depuis seize jours. + +— Et moi aussi! dit d’Artagnan. + +— Et moi aussi! répéta Porthos. + +— Et moi aussi! répéta Aramis. + +— Eh bien, voulez-vous que je vous avoue la vérité? et moi aussi!» dit +Athos. + + + + +CHAPITRE XLIX. +FATALITÉ + + +Cependant Milady, ivre de colère, rugissant sur le pont du bâtiment +comme une lionne qu’on embarque, avait été tentée de se jeter à la mer +pour regagner la côte, car elle ne pouvait se faire à l’idée qu’elle +avait été insultée par d’Artagnan, menacée par Athos, et qu’elle +quittait la France sans se venger d’eux. Bientôt, cette idée était +devenue pour elle tellement insupportable, qu’au risque de ce qui +pouvait arriver de terrible pour elle-même, elle avait supplié le +capitaine de la jeter sur la côte; mais le capitaine, pressé d’échapper +à sa fausse position, placé entre les croiseurs français et anglais, +comme la chauve- souris entre les rats et les oiseaux, avait grande +hâte de regagner l’Angleterre, et refusa obstinément d’obéir à ce qu’il +prenait pour un caprice de femme, promettant à sa passagère, qui au +reste lui était particulièrement recommandée par le cardinal, de la +jeter, si la mer et les Français le permettaient, dans un des ports de +la Bretagne, soit à Lorient, soit à Brest; mais en attendant, le vent +était contraire, la mer mauvaise, on louvoyait et l’on courait des +bordées. Neuf jours après la sortie de la Charente, Milady, toute pâle +de ses chagrins et de sa rage, voyait apparaître seulement les côtes +bleuâtres du Finistère. + +Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir près du +cardinal il lui fallait au moins trois jours; ajoutez un jour pour le +débarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces quatre jours aux neuf +autres, c’était treize jours de perdus, treize jours pendant lesquels +tant d’événements importants se pouvaient passer à Londres. Elle songea +que sans aucun doute le cardinal serait furieux de son retour, et que +par conséquent il serait plus disposé à écouter les plaintes qu’on +porterait contre elle que les accusations qu’elle porterait contre les +autres. Elle laissa donc passer Lorient et Brest sans insister près du +capitaine, qui, de son côté, se garda bien de lui donner l’éveil. +Milady continua donc sa route, et le jour même où Planchet s’embarquait +de Portsmouth pour la France, la messagère de son Éminence entrait +triomphante dans le port. + +Toute la ville était agitée d’un mouvement extraordinaire: — quatre +grands vaisseaux récemment achevés venaient d’être lancés à la mer; — +debout sur la jetée, chamarré d’or, éblouissant, selon son habitude de +diamants et de pierreries, le feutre orné d’une plume blanche qui +retombait sur son épaule, on voyait Buckingham entouré d’un état-major +presque aussi brillant que lui. + +C’était une de ces belles et rares journées d’hiver où l’Angleterre se +souvient qu’il y a un soleil. L’astre pâli, mais cependant splendide +encore, se couchait à l’horizon, empourprant à la fois le ciel et la +mer de bandes de feu et jetant sur les tours et les vieilles maisons de +la ville un dernier rayon d’or qui faisait étinceler les vitres comme +le reflet d’un incendie. Milady, en respirant cet air de l’Océan plus +vif et plus balsamique à l’approche de la terre, en contemplant toute +la puissance de ces préparatifs qu’elle était chargée de détruire, +toute la puissance de cette armée qu’elle devait combattre à elle seule +— elle femme — avec quelques sacs d’or, se compara mentalement à +Judith, la terrible Juive, lorsqu’elle pénétra dans le camp des +Assyriens et qu’elle vit la masse énorme de chars, de chevaux, d’hommes +et d’armes qu’un geste de sa main devait dissiper comme un nuage de +fumée. + +On entra dans la rade; mais comme on s’apprêtait à y jeter l’ancre, un +petit cutter formidablement armé s’approcha du bâtiment marchand, se +donnant comme garde-côte, et fit mettre à la mer son canot, qui se +dirigea vers l’échelle. Ce canot renfermait un officier, un +contremaître et huit rameurs; l’officier seul monta à bord, où il fut +reçu avec toute la déférence qu’inspire l’uniforme. + +L’officier s’entretint quelques instants avec le patron, lui fit lire +un papier dont il était porteur, et, sur l’ordre du capitaine marchand, +tout l’équipage du bâtiment, matelots et passagers, fut appelé sur le +pont. + +Lorsque cette espèce d’appel fut fait, l’officier s’enquit tout haut du +point de départ du brik, de sa route, de ses atterrissements, et à +toutes les questions le capitaine satisfit sans hésitation et sans +difficulté. Alors l’officier commença de passer la revue de toutes les +personnes les unes après les autres, et, s’arrêtant à Milady, la +considéra avec un grand soin, mais sans lui adresser une seule parole. + +Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et, comme si +c’eût été à lui désormais que le bâtiment dût obéir, il commanda une +manoeuvre que l’équipage exécuta aussitôt. Alors le bâtiment se remit +en route, toujours escorté du petit cutter, qui voguait bord à bord +avec lui, menaçant son flanc de la bouche de ses six canons tandis que +la barque suivait dans le sillage du navire, faible point près de +l’énorme masse. + +Pendant l’examen que l’officier avait fait de Milady, Milady, comme on +le pense bien, l’avait de son côté dévoré du regard. Mais, quelque +habitude que cette femme aux yeux de flamme eût de lire dans le coeur +de ceux dont elle avait besoin de deviner les secrets, elle trouva +cette fois un visage d’une impassibilité telle qu’aucune découverte ne +suivit son investigation. L’officier qui s’était arrêté devant elle et +qui l’avait silencieusement étudiée avec tant de soin pouvait être âgé +de vingt-cinq à vingt- six ans, était blanc de visage avec des yeux +bleu clair un peu enfoncés; sa bouche, fine et bien dessinée, demeurait +immobile dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accusé, +dénotait cette force de volonté qui, dans le type vulgaire britannique, +n’est ordinairement que de l’entêtement; un front un peu fuyant, comme +il convient aux poètes, aux enthousiastes et aux soldats, était à peine +ombragé d’une chevelure courte et clairsemée, qui, comme la barbe qui +couvrait le bas de son visage, était d’une belle couleur châtain foncé. + +Lorsqu’on entra dans le port, il faisait déjà nuit. La brume +épaississait encore l’obscurité et formait autour des fanaux et des +lanternes des jetées un cercle pareil à celui qui entoure la lune quand +le temps menace de devenir pluvieux. L’air qu’on respirait était +triste, humide et froid. + +Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgré elle. + +L’officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son bagage +dans le canot; et lorsque cette opération fut faite, il l’invita à y +descendre elle-même en lui tendant sa main. + +Milady regarda cet homme et hésita. + +«Qui êtes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonté de vous +occuper si particulièrement de moi? + +— Vous devez le voir, madame, à mon uniforme; je suis officier de la +marine anglaise, répondit le jeune homme. + +— Mais enfin, est-ce l’habitude que les officiers de la marine anglaise +se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu’ils abordent dans un +port de la Grande-Bretagne, et poussent la galanterie jusqu’à les +conduire à terre? + +— Oui, Milady, c’est l’habitude, non point par galanterie, mais par +prudence, qu’en temps de guerre les étrangers soient conduits à une +hôtellerie désignée, afin que jusqu’à parfaite information sur eux ils +restent sous la surveillance du gouvernement.» + +Ces mots furent prononcés avec la politesse la plus exacte et le calme +le plus parfait. Cependant ils n’eurent point le don de convaincre +Milady. + +«Mais je ne suis pas étrangère, monsieur, dit-elle avec l’accent le +plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth à Manchester, je me nomme +Lady Clarick, et cette mesure… + +— Cette mesure est générale, Milady, et vous tenteriez inutilement de +vous y soustraire. + +— Je vous suivrai donc, monsieur.» + +Et acceptant la main de l’officier, elle commença de descendre +l’échelle au bas de laquelle l’attendait le canot. L’officier la +suivit; un grand manteau était étendu à la poupe, l’officier la fit +asseoir sur le manteau et s’assit près d’elle. + +«Nagez», dit-il aux matelots. + +Les huit rames retombèrent dans la mer, ne formant qu’un seul bruit, ne +frappant qu’un seul coup, et le canot sembla voler sur la surface de +l’eau. + +Au bout de cinq minutes on touchait à terre. + +L’officier sauta sur le quai et offrit la main à Milady. + +Une voiture attendait. + +«Cette voiture est-elle pour nous? demanda Milady. + +— Oui, madame, répondit l’officier. + +— L’hôtellerie est donc bien loin? + +— À l’autre bout de la ville. + +— Allons», dit Milady. + +Et elle monta résolument dans la voiture. + +L’officier veilla à ce que les paquets fussent soigneusement attachés +derrière la caisse, et cette opération terminée, prit sa place près de +Milady et referma la portière. + +Aussitôt, sans qu’aucun ordre fût donné et sans qu’on eût besoin de lui +indiquer sa destination, le cocher partit au galop et s’enfonça dans +les rues de la ville. + +Une réception si étrange devait être pour Milady une ample matière à +réflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait nullement +disposé à lier conversation, elle s’accouda dans un angle de la voiture +et passa les unes après les autres en revue toutes les suppositions qui +se présentaient à son esprit. + +Cependant, au bout d’un quart d’heure, étonnée de la longueur du +chemin, elle se pencha vers la portière pour voir où on la conduisait. +On n’apercevait plus de maisons; des arbres apparaissaient dans les +ténèbres comme de grands fantômes noirs courant les uns après les +autres. + +Milady frissonna. + +«Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur», dit-elle. + +Le jeune officier garda le silence. + +«Je n’irai pas plus loin, si vous ne me dites pas où vous me conduisez; +je vous en préviens, monsieur!» + +Cette menace n’obtint aucune réponse. + +«Oh! c’est trop fort! s’écria Milady, au secours! au secours!» + +Pas une voix ne répondit à la sienne, la voiture continua de rouler +avec rapidité; l’officier semblait une statue. + +Milady regarda l’officier avec une de ces expressions terribles, +particulières à son visage et qui manquaient si rarement leur effet; la +colère faisait étinceler ses yeux dans l’ombre. + +Le jeune homme resta impassible. + +Milady voulut ouvrir la portière et se précipiter. + +«Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous tuerez +en sautant.» + +Milady se rassit écumante; l’officier se pencha, la regarda à son tour +et parut surpris de voir cette figure, si belle naguère, bouleversée +par la rage et devenue presque hideuse. L’astucieuse créature comprit +qu’elle se perdait en laissant voir ainsi dans son âme; elle rasséréna +ses traits, et d’une voix gémissante: + +«Au nom du Ciel, monsieur! dites-moi si c’est à vous, si c’est à votre +gouvernement, si c’est à un ennemi que je dois attribuer la violence +que l’on me fait? + +— On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive est le +résultat d’une mesure toute simple que nous sommes forcés de prendre +avec tous ceux qui débarquent en Angleterre. + +— Alors vous ne me connaissez pas, monsieur? + +— C’est la première fois que j’ai l’honneur de vous voir. + +— Et, sur votre honneur, vous n’avez aucun sujet de haine contre moi? + +— Aucun, je vous le jure.» + +II y avait tant de sérénité, de sang-froid, de douceur même dans la +voix du jeune homme, que Milady fut rassurée. + +Enfin, après une heure de marche à peu près, la voiture s’arrêta devant +une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant à un château +sévère de forme, massif et isolé. Alors, comme les roues tournaient sur +un sable fin, Milady entendit un vaste mugissement, qu’elle reconnut +pour le bruit de la mer qui vient se briser sur une côte escarpée. + +La voiture passa sous deux voûtes, et enfin s’arrêta dans une cour +sombre et carrée; presque aussitôt la portière de la voiture s’ouvrit, +le jeune homme sauta légèrement à terre et présenta sa main à Milady, +qui s’appuya dessus, et descendit à son tour avec assez de calme. + +«Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d’elle et en ramenant +ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux sourire, que je +suis prisonnière; mais ce ne sera pas pour longtemps, j’en suis sûre, +ajouta-t-elle, ma conscience et votre politesse, monsieur, m’en sont +garants.» + +Si flatteur que fût le compliment, l’officier ne répondit rien; mais, +tirant de sa ceinture un petit sifflet d’argent pareil à celui dont se +servent les contremaîtres sur les bâtiments de guerre, il siffla trois +fois, sur trois modulations différentes: alors plusieurs hommes +parurent, dételèrent les chevaux fumants et emmenèrent la voiture sous +une remise. + +Puis l’officier, toujours avec la même politesse calme, invita sa +prisonnière à entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son même +visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une porte +basse et cintrée qui, par une voûte éclairée seulement au fond, +conduisait à un escalier de pierre tournant autour d’une arête de +pierre; puis on s’arrêta devant une porte massive qui, après +l’introduction dans la serrure d’une clef que le jeune homme portait +sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture à la chambre +destinée à Milady. + +D’un seul regard, la prisonnière embrassa l’appartement dans ses +moindres détails. + +C’était une chambre dont l’ameublement était à la fois bien propre pour +une prison et bien sévère pour une habitation d’homme libre; cependant, +des barreaux aux fenêtres et des verrous extérieurs à la porte +décidaient le procès en faveur de la prison. + +Un instant toute la force d’âme de cette créature, trempée cependant +aux sources les plus vigoureuses, l’abandonna; elle tomba sur un +fauteuil, croisant les bras, baissant la tête, et s’attendant à chaque +instant à voir entrer un juge pour l’interroger. + +Mais personne n’entra, que deux ou trois soldats de marine qui +apportèrent les malles et les caisses, les déposèrent dans un coin et +se retirèrent sans rien dire. + +L’officier présidait à tous ces détails avec le même calme que Milady +lui avait constamment vu, ne prononçant pas une parole lui- même, et se +faisant obéir d’un geste de sa main ou d’un coup de son sifflet. + +On eût dit qu’entre cet homme et ses inférieurs la langue parlée +n’existait pas ou devenait inutile. + +Enfin Milady n’y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence: + +«Au nom du Ciel, monsieur! s’écria-t-elle, que veut dire tout ce qui se +passe? Fixez mes irrésolutions; j’ai du courage pour tout danger que je +prévois, pour tout malheur que je comprends. Où suis-je et que suis-je +ici? suis-je libre, pourquoi ces barreaux et ces portes? suis-je +prisonnière, quel crime ai-je commis? + +— Vous êtes ici dans l’appartement qui vous est destiné, madame. J’ai +reçu l’ordre d’aller vous prendre en mer et de vous conduire en ce +château: cet ordre, je l’ai accompli, je crois, avec toute la rigidité +d’un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d’un gentilhomme. Là +se termine, du moins jusqu’à présent, la charge que j’avais à remplir +près de vous, le reste regarde une autre personne. + +— Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne +pouvez-vous me dire son nom?…» + +En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit d’éperons; +quelques voix passèrent et s’éteignirent, et le bruit d’un pas isolé se +rapprocha de la porte. + +«Cette personne, la voici, madame», dit l’officier en démasquant le +passage, et en se rangeant dans l’attitude du respect et de la +soumission. + +En même temps, la porte s’ouvrit; un homme parut sur le seuil. + +Il était sans chapeau, portait l’épée au côté, et froissait un mouchoir +entre ses doigts. + +Milady crut reconnaître cette ombre dans l’ombre, elle s’appuya d’une +main sur le bras de son fauteuil, et avança la tête comme pour aller +au-devant d’une certitude. + +Alors l’étranger s’avança lentement; et, à mesure qu’il s’avançait en +entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, Milady se +reculait involontairement. + +Puis, lorsqu’elle n’eut plus aucun doute: + +«Eh quoi! mon frère! s’écria-t-elle au comble de la stupeur, c’est +vous? + +— Oui, belle dame! répondit Lord de Winter en faisant un salut moitié +courtois, moitié ironique, moi-même. + +— Mais alors, ce château? + +— Est à moi. + +— Cette chambre? + +— C’est la vôtre. + +— Je suis donc votre prisonnière? + +— À peu près. + +— Mais c’est un affreux abus de la force! + +— Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement, comme +il convient de faire entre un frère et une soeur.» + +Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier +attendait ses derniers ordres: + +«C’est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous, +monsieur Felton.» + + + + +CHAPITRE L. +CAUSERIE D’UN FRÈRE AVEC SA SOEUR + + +Pendant le temps que Lord de Winter mit à fermer la porte, à pousser un +volet et à approcher un siège du fauteuil de sa belle- soeur, Milady, +rêveuse, plongea son regard dans les profondeurs de la possibilité, et +découvrit toute la trame qu’elle n’avait pas même pu entrevoir, tant +qu’elle ignorait en quelles mains elle était tombée. Elle connaissait +son beau-frère pour un bon gentilhomme, franc-chasseur, joueur +intrépide, entreprenant près des femmes, mais d’une force inférieure à +la sienne à l’endroit de l’intrigue. Comment avait-il pu découvrir son +arrivée? la faire saisir? Pourquoi la retenait-il? + +Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la +conversation qu’elle avait eue avec le cardinal était tombée dans des +oreilles étrangères; mais elle ne pouvait admettre qu’il eût pu creuser +une contre-mine si prompte et si hardie. + +Elle craignit bien plutôt que ses précédentes opérations en Angleterre +n’eussent été découvertes. Buckingham pouvait avoir deviné que c’était +elle qui avait coupé les deux ferrets, et se venger de cette petite +trahison; mais Buckingham était incapable de se porter à aucun excès +contre une femme, surtout si cette femme était censée avoir agi par un +sentiment de jalousie. + +Cette supposition lui parut la plus probable; il lui sembla qu’on +voulait se venger du passé, et non aller au-devant de l’avenir. +Toutefois, et en tout cas, elle s’applaudit d’être tombée entre les +mains de son beau-frère, dont elle comptait avoir bon marché, plutôt +qu’entre celles d’un ennemi direct et intelligent. + +«Oui, causons, mon frère, dit-elle avec une espèce d’enjouement, +décidée qu’elle était à tirer de la conversation, malgré toute la +dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les +éclaircissements dont elle avait besoin pour régler sa conduite à +venir. + +— Vous vous êtes donc décidée à revenir en Angleterre, dit Lord de +Winter, malgré la résolution que vous m’aviez si souvent manifestée à +Paris de ne jamais remettre les pieds sur le territoire de la +Grande-Bretagne?» + +Milady répondit à une question par une autre question. + +«Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m’avez fait +guetter assez sévèrement pour être d’avance prévenu non seulement de +mon arrivée, mais encore du jour, de l’heure et du port où j’arrivais.» + +Lord de Winter adopta la même tactique que Milady, pensant que, puisque +sa belle-soeur l’employait, ce devait être la bonne. + +«Mais, dites-moi vous-même, ma chère soeur, reprit-il, ce que vous +venez faire en Angleterre. + +— Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien elle +aggravait, par cette réponse, les soupçons qu’avait fait naître dans +l’esprit de son beau-frère la lettre de d’Artagnan, et voulant +seulement capter la bienveillance de son auditeur par un mensonge. + +— Ah! me voir? dit sournoisement Lord de Winter. + +— Sans doute, vous voir. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela? + +— Et vous n’avez pas, en venant en Angleterre, d’autre but que de me +voir? + +— Non. + +— Ainsi, c’est pour moi seul que vous vous êtes donné la peine de +traverser la Manche? + +— Pour vous seul. + +— Peste! quelle tendresse, ma soeur! + +— Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda Milady du ton +de la plus touchante naïveté. + +— Et même ma seule héritière, n’est-ce pas?» dit à son tour Lord de +Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady. + +Quelque puissance qu’elle eût sur elle-même, Milady ne put s’empêcher +de tressaillir, et comme, en prononçant les dernières paroles qu’il +avait dites, Lord de Winter avait posé la main sur le bras de sa soeur, +ce tressaillement ne lui échappa point. + +En effet, le coup était direct et profond. La première idée qui vint à +l’esprit de Milady fut qu’elle avait été trahie par Ketty, et que +celle-ci avait raconté au baron cette aversion intéressée dont elle +avait imprudemment laissé échapper des marques devant sa suivante; elle +se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente qu’elle avait faite +contre d’Artagnan, lorsqu’il avait sauvé la vie de son beau-frère. + +«Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et faire +parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il quelque sens +inconnu caché sous vos paroles? + +— Oh! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente bonhomie; +vous avez le désir de me voir, et vous venez en Angleterre. J’apprends +ce désir, ou plutôt je me doute que vous l’éprouvez, et afin de vous +épargner tous les ennuis d’une arrivée nocturne dans un port, toutes +les fatigues d’un débarquement, j’envoie un de mes officiers au-devant +de vous; je mets une voiture à ses ordres, et il vous amène ici dans ce +château, dont je suis gouverneur, où je viens tous les jours, et où, +pour que notre double désir de nous voir soit satisfait, je vous fais +préparer une chambre. Qu’y a-t-il dans tout ce que je dis là de plus +étonnant que dans ce que vous m’avez dit? + +— Non, ce que je trouve d’étonnant, c’est que vous ayez été prévenu de +mon arrivée. + +— C’est cependant la chose la plus simple, ma chère soeur: n’avez-vous +pas vu que le capitaine de votre petit bâtiment avait, en entrant dans +la rade, envoyé en avant et afin d’obtenir son entrée dans le port, un +petit canot porteur de son livre de loch et de son registre d’équipage? +Je suis commandant du port, on m’a apporté ce livre, j’y ai reconnu +votre nom. Mon coeur m’a dit ce que vient de me confier votre bouche, +c’est-à-dire dans quel but vous vous exposiez aux dangers d’une mer si +périlleuse ou tout au moins si fatigante en ce moment, et j’ai envoyé +mon cutter au- devant de vous. Vous savez le reste.» + +Milady comprit que Lord de Winter mentait et n’en fut que plus +effrayée. + +«Mon frère, continua-t-elle, n’est-ce pas Milord Buckingham que je vis +sur la jetée, le soir, en arrivant? + +— Lui-même. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappée, reprit Lord +de Winter: vous venez d’un pays où l’on doit beaucoup s’occuper de lui, +et je sais que ses armements contre la France préoccupent fort votre +ami le cardinal. + +— Mon ami le cardinal! s’écria Milady, voyant que, sur ce point comme +sur l’autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout. + +— N’est-il donc point votre ami? reprit négligemment le baron; ah! +pardon, je le croyais; mais nous reviendrons à Milord duc plus tard, ne +nous écartons point du tour sentimental que la conversation avait pris: +vous veniez, disiez-vous, pour me voir? + +— Oui. + +— Eh bien, je vous ai répondu que vous seriez servie à souhait et que +nous nous verrions tous les jours. + +— Dois-je donc demeurer éternellement ici? demanda Milady avec un +certain effroi. + +— Vous trouveriez-vous mal logée, ma soeur? demandez ce qui vous +manque, et je m’empresserai de vous le faire donner. + +— Mais je n’ai ni mes femmes ni mes gens… + +— Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre premier +mari avait monté votre maison; quoique je ne sois que votre beau-frère, +je vous la monterai sur un pied pareil. + +— Mon premier mari! s’écria Milady en regardant Lord de Winter avec des +yeux effarés. + +— Oui, votre mari français; je ne parle pas de mon frère. Au reste, si +vous l’avez oublié, comme il vit encore, je pourrais lui écrire et il +me ferait passer des renseignements à ce sujet.» + +Une sueur froide perla sur le front de Milady. + +«Vous raillez, dit-elle d’une voix sourde. + +— En ai-je l’air? demanda le baron en se relevant et en faisant un pas +en arrière. + +— Ou plutôt vous m’insultez, continua-t-elle en pressant de ses mains +crispées les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur ses poignets. + +— Vous insulter, moi! dit Lord de Winter avec mépris; en vérité, +madame, croyez-vous que ce soit possible? + +— En vérité, monsieur, dit Milady, vous êtes ou ivre ou insensé; sortez +et envoyez-moi une femme. + +— Des femmes sont bien indiscrètes, ma soeur! ne pourrais-je pas vous +servir de suivante? de cette façon tous nos secrets resteraient en +famille. + +— Insolent! s’écria Milady, et, comme mue par un ressort, elle bondit +sur le baron, qui l’attendait avec impassibilité, mais une main +cependant sur la garde de son épée. + +— Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l’habitude d’assassiner les +gens, mais je me défendrai, moi, je vous en préviens, fût-ce contre +vous. + +— Oh! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l’effet d’être +assez lâche pour porter la main sur une femme. + +— Peut-être que oui, d’ailleurs j’aurais mon excuse: ma main ne serait +pas la première main d’homme qui se serait posée sur vous, j’imagine.» + +Et le baron indiqua d’un geste lent et accusateur l’épaule gauche de +Milady, qu’il toucha presque du doigt. + +Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans l’angle de +la chambre, comme une panthère qui veut s’acculer pour s’élancer. + +«Oh! rugissez tant que vous voudrez, s’écria Lord de Winter, mais +n’essayez pas de mordre, car, je vous en préviens, la chose tournerait +à votre préjudice: il n’y a pas ici de procureurs qui règlent d’avance +les successions, il n’y a pas de chevalier errant qui vienne me +chercher querelle pour la belle dame que je retiens prisonnière; mais +je tiens tout prêts des juges qui disposeront d’une femme assez éhontée +pour venir se glisser, bigame, dans le lit de Lord de Winter, mon frère +aîné, et ces juges, je vous en préviens, vous enverront à un bourreau +qui vous fera les deux épaules pareilles.» + +Les yeux de Milady lançaient de tels éclairs, que quoiqu’il fût homme +et armé devant une femme désarmée il sentit le froid de la peur se +glisser jusqu’au fond de son âme; il n’en continua pas moins, mais avec +une fureur croissante: + +«Oui, je comprends, après avoir hérité de mon frère, il vous eût été +doux d’hériter de moi; mais, sachez-le d’avance, vous pouvez me tuer ou +me faire tuer, mes précautions sont prises, pas un penny de ce que je +possède ne passera dans vos mains. N’êtes-vous pas déjà assez riche, +vous qui possédez près d’un million, et ne pouviez-vous vous arrêter +dans votre route fatale, si vous ne faisiez le mal que pour la +jouissance infinie et suprême de le faire? Oh! tenez, je vous le dis, +si la mémoire de mon frère ne m’était sacrée, vous iriez pourrir dans +un cachot d’État ou rassasier à Tyburn la curiosité des matelots; je me +tairai, mais vous, supportez tranquillement votre captivité; dans +quinze ou vingt jours je pars pour La Rochelle avec l’armée; mais la +veille de mon départ, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai +partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud; et, soyez +tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brûlera la +cervelle à la première tentative que vous risquerez pour revenir en +Angleterre ou sur le continent.» + +Milady écoutait avec une attention qui dilatait ses yeux enflammés. + +«Oui, mais à cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez dans +ce château: les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes, +les barreaux en sont solides; d’ailleurs votre fenêtre donne à pic sur +la mer: les hommes de mon équipage, qui me sont dévoués à la vie et à +la mort, montent la garde autour de cet appartement, et surveillent +tous les passages qui conduisent à la cour; puis arrivée à la cour, il +vous resterait encore trois grilles à traverser. La consigne est +précise: un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l’on fait +feu sur vous; si l’on vous tue, la justice anglaise m’aura, je +l’espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne. Ah! +vos traits reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance: +Quinze jours, vingt jours dites-vous, bah! d’ici là, j’ai l’esprit +inventif, il me viendra quelque idée; j’ai l’esprit infernal, et je +trouverai quelque victime. D’ici à quinze jours, vous dites- vous, je +serai hors d’ici. Ah! ah! essayez!» + +Milady se voyant devinée s’enfonça les ongles dans la chair pour +dompter tout mouvement qui eût pu donner à sa physionomie une +signification quelconque, autre que celle de l’angoisse. + +Lord de Winter continua: + +«L’officier qui commande seul ici en mon absence, vous l’avez vu, donc +vous le connaissez déjà, sait, comme vous voyez, observer une consigne, +car vous n’êtes pas, je vous connais, venue de Portsmouth ici sans +avoir essayé de le faire parler. Qu’en dites- vous? une statue de +marbre eût-elle été plus impassible et plus muette? Vous avez déjà +essayé le pouvoir de vos séductions sur bien des hommes, et +malheureusement vous avez toujours réussi; mais essayez sur celui-là, +pardieu! si vous en venez à bout, je vous déclare le démon lui-même.» + +Il alla vers la porte et l’ouvrit brusquement. + +«Qu’on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un instant, et je +vais vous recommander à lui.» + +Il se fit entre ces deux personnages un silence étrange, pendant lequel +on entendit le bruit d’un pas lent et régulier qui se rapprochait; +bientôt, dans l’ombre du corridor, on vit se dessiner une forme +humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous avons déjà fait +connaissance s’arrêta sur le seuil, attendant les ordres du baron. + +«Entrez, mon cher John, dit Lord de Winter, entrez et fermez la porte.» + +Le jeune officier entra. + +«Maintenant, dit le baron, regardez cette femme: elle est jeune, elle +est belle, elle a toutes les séductions de la terre, eh bien, c’est un +monstre qui, à vingt-cinq ans, s’est rendu coupable d’autant de crimes +que vous pouvez en lire en un an dans les archives de nos tribunaux; sa +voix prévient en sa faveur, sa beauté sert d’appât aux victimes, son +corps même paye ce qu’elle a promis, c’est une justice à lui rendre; +elle essayera de vous séduire, peut-être même essayera-t-elle de vous +tuer. Je vous ai tiré de la misère, Felton, je vous ai fait nommer +lieutenant, je vous ai sauvé la vie une fois, vous savez à quelle +occasion; je suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami; +non seulement un bienfaiteur, mais un père; cette femme est revenue en +Angleterre afin de conspirer contre ma vie; je tiens ce serpent entre +mes mains; eh bien, je vous fais appeler et vous dis: Ami Felton, John, +mon enfant, garde-moi et surtout garde-toi de cette femme; jure sur ton +salut de la conserver pour le châtiment qu’elle a mérité. John Felton, +je me fie à ta parole; John Felton, je crois à ta loyauté. + +— Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard pur de toute la +haine qu’il put trouver dans son coeur, Milord, je vous jure qu’il sera +fait comme vous désirez.» + +Milady reçut ce regard en victime résignée: il était impossible de voir +une expression plus soumise et plus douce que celle qui régnait alors +sur son beau visage. À peine si Lord de Winter lui- même reconnut la +tigresse qu’un instant auparavant il s’apprêtait à combattre. + +«Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John, continua +le baron; elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu’à +vous, si toutefois vous voulez bien lui faire l’honneur de lui adresser +la parole. + +— Il suffit, Milord, j’ai juré. + +— Et maintenant, madame, tâchez de faire la paix avec Dieu, car vous +êtes jugée par les hommes.» + +Milady laissa tomber sa tête comme si elle se fût sentie écrasée par ce +jugement. Lord de Winter sortit en faisant un geste à Felton, qui +sortit derrière lui et ferma la porte. + +Un instant après on entendait dans le corridor le pas pesant d’un +soldat de marine qui faisait sentinelle, sa hache à la ceinture et son +mousquet à la main. + +Milady demeura pendant quelques minutes dans la même position, car elle +songea qu’on l’examinait peut-être par la serrure; puis lentement elle +releva sa tête, qui avait repris une expression formidable de menace et +de défi, courut écouter à la porte, regarda par la fenêtre, et revenant +s’enterrer dans un vaste fauteuil, elle songea. + + + + +CHAPITRE LI. +OFFICIER + + +Cependant le cardinal attendait des nouvelles d’Angleterre, mais aucune +nouvelle n’arrivait, si ce n’est fâcheuse et menaçante. + +Si bien que La Rochelle fût investie, si certain que pût paraître le +succès, grâce aux précautions prises et surtout à la digue qui ne +laissait plus pénétrer aucune barque dans la ville assiégée, cependant +le blocus pouvait durer longtemps encore; et c’était un grand affront +pour les armes du roi et une grande gêne pour M. le cardinal, qui +n’avait plus, il est vrai, à brouiller Louis XIII avec Anne d’Autriche, +la chose était faite, mais à raccommoder M. de Bassompierre, qui était +brouillé avec le duc d’Angoulême. + +Quant à Monsieur, qui avait commencé le siège, il laissait au cardinal +le soin de l’achever. + +La ville, malgré l’incroyable persévérance de son maire, avait tenté +une espèce de mutinerie pour se rendre; le maire avait fait pendre les +émeutiers. Cette exécution calma les plus mauvaises têtes, qui se +décidèrent alors à se laisser mourir de faim. Cette mort leur +paraissait toujours plus lente et moins sûre que le trépas par +strangulation. + +De leur côté, de temps en temps, les assiégeants prenaient des +messagers que les Rochelois envoyaient à Buckingham ou des espions que +Buckingham envoyait aux Rochelois. Dans l’un et l’autre cas le procès +était vite fait. M. le cardinal disait ce seul mot: Pendu! On invitait +le roi à venir voir la pendaison. Le roi venait languissamment, se +mettait en bonne place pour voir l’opération dans tous ses détails: +cela le distrayait toujours un peu et lui faisait prendre le siège en +patience, mais cela ne l’empêchait pas de s’ennuyer fort, de parler à +tout moment de retourner à Paris; de sorte que si les messagers et les +espions eussent fait défaut, Son Éminence, malgré toute son +imagination, se fût trouvée fort embarrassée. + +Néanmoins le temps passait, les Rochelois ne se rendaient pas: le +dernier espion que l’on avait pris était porteur d’une lettre. Cette +lettre disait bien à Buckingham que la ville était à toute extrémité; +mais, au lieu d’ajouter: «Si votre secours n’arrive pas avant quinze +jours, nous nous rendrons», elle ajoutait tout simplement: «Si votre +secours n’arrive pas avant quinze jours, nous serons tous morts de faim +quand il arrivera.» + +Les Rochelois n’avaient donc espoir qu’en Buckingham. Buckingham était +leur Messie. Il était évident que si un jour ils apprenaient d’une +manière certaine qu’il ne fallait plus compter sur Buckingham, avec +l’espoir leur courage tomberait. + +Le cardinal attendait donc avec grande impatience des nouvelles +d’Angleterre qui devaient annoncer que Buckingham ne viendrait pas. + +La question d’emporter la ville de vive force, débattue souvent dans le +conseil du roi, avait toujours été écartée; d’abord La Rochelle +semblait imprenable, puis le cardinal, quoi qu’il eût dit, savait bien +que l’horreur du sang répandu en cette rencontre, où Français devaient +combattre contre Français, était un mouvement rétrograde de soixante +ans imprimé à la politique, et le cardinal était, à cette époque, ce +qu’on appelle aujourd’hui un homme de progrès. En effet, le sac de La +Rochelle, l’assassinat de trois ou quatre mille huguenots qui se +fussent fait tuer ressemblaient trop, en 1628, au massacre de la +Saint-Barthélémy, en 1572; et puis, par-dessus tout cela, ce moyen +extrême, auquel le roi, bon catholique, ne répugnait aucunement, venait +toujours échouer contre cet argument des généraux assiégeants: La +Rochelle est imprenable autrement que par la famine. + +Le cardinal ne pouvait écarter de son esprit la crainte où le jetait sa +terrible émissaire, car il avait compris, lui aussi, les proportions +étranges de cette femme, tantôt serpent, tantôt lion. L’avait-elle +trahi? était-elle morte? Il la connaissait assez, en tout cas, pour +savoir qu’en agissant pour lui ou contre lui, amie ou ennemie, elle ne +demeurait pas immobile sans de grands empêchements. C’était ce qu’il ne +pouvait savoir. + +Au reste, il comptait, et avec raison, sur Milady: il avait deviné dans +le passé de cette femme de ces choses terribles que son manteau rouge +pouvait seul couvrir; et il sentait que, pour une cause ou pour une +autre, cette femme lui était acquise, ne pouvant trouver qu’en lui un +appui supérieur au danger qui la menaçait. + +Il résolut donc de faire la guerre tout seul et de n’attendre tout +succès étranger que comme on attend une chance heureuse. Il continua de +faire élever la fameuse digue qui devait affamer La Rochelle; en +attendant, il jeta les yeux sur cette malheureuse ville, qui renfermait +tant de misère profonde et tant d’héroïques vertus, et, se rappelant le +mot de Louis XI, son prédécesseur politique, comme lui-même était le +prédécesseur de Robespierre, il murmura cette maxime du compère de +Tristan: «Diviser pour régner.» + +Henri IV, assiégeant Paris, faisait jeter par-dessus les murailles du +pain et des vivres; le cardinal fit jeter des petits billets par +lesquels il représentait aux Rochelois combien la conduite de leurs +chefs était injuste, égoïste et barbare; ces chefs avaient du blé en +abondance, et ne le partageaient pas; ils adoptaient cette maxime, car +eux aussi avaient des maximes, que peu importait que les femmes, les +enfants et les vieillards mourussent, pourvu que les hommes qui +devaient défendre leurs murailles restassent forts et bien portants. +Jusque-là, soit dévouement, soit impuissance de réagir contre elle, +cette maxime, sans être généralement adoptée, était cependant passée de +la théorie à la pratique; mais les billets vinrent y porter atteinte. +Les billets rappelaient aux hommes que ces enfants, ces femmes, ces +vieillards qu’on laissait mourir étaient leurs fils, leurs épouses et +leurs pères; qu’il serait plus juste que chacun fût réduit à la misère +commune, afin qu’une même position fit prendre des résolutions +unanimes. + +Ces billets firent tout l’effet qu’en pouvait attendre celui qui les +avait écrits, en ce qu’ils déterminèrent un grand nombre d’habitants à +ouvrir des négociations particulières avec l’armée royale. + +Mais au moment où le cardinal voyait déjà fructifier son moyen et +s’applaudissait de l’avoir mis en usage, un habitant de La Rochelle, +qui avait pu passer à travers les lignes royales, Dieu sait comment, +tant était grande la surveillance de Bassompierre, de Schomberg et du +duc d’Angoulême, surveillés eux-mêmes par le cardinal, un habitant de +La Rochelle, disons-nous, entra dans la ville, venant de Portsmouth et +disant qu’il avait vu une flotte magnifique prête à mettre à la voile +avant huit jours. De plus, Buckingham annonçait au maire qu’enfin la +grande ligue contre la France allait se déclarer, et que le royaume +allait être envahi à la fois par les armées anglaises, impériales et +espagnoles. Cette lettre fut lue publiquement sur toutes les places, on +en afficha des copies aux angles des rues, et ceux-là mêmes qui avaient +commencé d’ouvrir des négociations les interrompirent, résolus +d’attendre ce secours si pompeusement annoncé. + +Cette circonstance inattendue rendit à Richelieu ses inquiétudes +premières, et le força malgré lui à tourner de nouveau les yeux de +l’autre côté de la mer. + +Pendant ce temps, exempte des inquiétudes de son seul et véritable +chef, l’armée royale menait joyeuse vie; les vivres ne manquaient pas +au camp, ni l’argent non plus; tous les corps rivalisaient d’audace et +de gaieté. Prendre des espions et les pendre, faire des expéditions +hasardeuses sur la digue ou sur la mer, imaginer des folies, les +exécuter froidement, tel était le passe-temps qui faisait trouver +courts à l’armée ces jours si longs, non seulement pour les Rochelois, +rongés par la famine et l’anxiété, mais encore pour le cardinal qui les +bloquait si vivement. + +Quelquefois, quand le cardinal, toujours chevauchant comme le dernier +gendarme de l’armée, promenait son regard pensif sur ces ouvrages, si +lents au gré de son désir, qu’élevaient sous son ordre les ingénieurs +qu’il faisait venir de tous les coins du royaume de France, s’il +rencontrait un mousquetaire de la compagnie de Tréville, il +s’approchait de lui, le regardait d’une façon singulière, et ne le +reconnaissant pas pour un de nos quatre compagnons, il laissait aller +ailleurs son regard profond et sa vaste pensée. + +Un jour où, rongé d’un mortel ennui, sans espérance dans les +négociations avec la ville, sans nouvelles d’Angleterre, le cardinal +était sorti sans autre but que de sortir, accompagné seulement de +Cahusac et de La Houdinière, longeant les grèves et mêlant l’immensité +de ses rêves à l’immensité de l’océan, il arriva au petit pas de son +cheval sur une colline du haut de laquelle il aperçut derrière une +haie, couchés sur le sable et prenant au passage un de ces rayons de +soleil si rares à cette époque de l’année, sept hommes entourés de +bouteilles vides. Quatre de ces hommes étaient nos mousquetaires +s’apprêtant à écouter la lecture d’une lettre que l’un d’eux venait de +recevoir. Cette lettre était si importante, qu’elle avait fait +abandonner sur un tambour des cartes et des dés. + +Les trois autres s’occupaient à décoiffer une énorme dame-jeanne de vin +de Collioure; c’étaient les laquais de ces messieurs. + +Le cardinal, comme nous l’avons dit, était de sombre humeur, et rien, +quand il était dans cette situation d’esprit, ne redoublait sa +maussaderie comme la gaieté des autres. D’ailleurs, il avait une +préoccupation étrange, c’était de croire toujours que les causes mêmes +de sa tristesse excitaient la gaieté des étrangers. Faisant signe à La +Houdinière et à Cahusac de s’arrêter, il descendit de cheval et +s’approcha de ces rieurs suspects, espérant qu’à l’aide du sable qui +assourdissait ses pas, et de la haie qui voilait sa marche, il pourrait +entendre quelques mots de cette conversation qui lui paraissait si +intéressante; à dix pas de la haie seulement il reconnut le babil +gascon de d’Artagnan, et comme il savait déjà que ces hommes étaient +des mousquetaires, il ne douta pas que les trois autres ne fussent ceux +qu’on appelait les inséparables, c’est-à-dire Athos, Porthos et Aramis. + +On juge si son désir d’entendre la conversation s’augmenta de cette +découverte; ses yeux prirent une expression étrange, et d’un pas de +chat-tigre il s’avança vers la haie; mais il n’avait pu saisir encore +que des syllabes vagues et sans aucun sens positif, lorsqu’un cri +sonore et bref le fit tressaillir et attira l’attention des +mousquetaires. + +«Officier! cria Grimaud. + +— Vous parlez, je crois, drôle», dit Athos se soulevant sur un coude et +fascinant Grimaud de son regard flamboyant. + +Aussi Grimaud n’ajouta-t-il point une parole, se contentant de tendre +le doigt indicateur dans la direction de la haie et dénonçant par ce +geste le cardinal et son escorte. + +D’un seul bond les quatre mousquetaires furent sur pied et saluèrent +avec respect. + +Le cardinal semblait furieux. + +«Il paraît qu’on se fait garder chez messieurs les mousquetaires! +dit-il. Est-ce que l’Anglais vient par terre, ou serait-ce que les +mousquetaires se regardent comme des officiers supérieurs? + +— Monseigneur, répondit Athos, car au milieu de l’effroi général lui +seul avait conservé ce calme et ce sang-froid de grand seigneur qui ne +le quittaient jamais, Monseigneur, les mousquetaires, lorsqu’ils ne +sont pas de service, ou que leur service est fini, boivent et jouent +aux dés, et ils sont des officiers très supérieurs pour leurs laquais. + +— Des laquais! grommela le cardinal, des laquais qui ont la consigne +d’avertir leurs maîtres quand passe quelqu’un, ce ne sont point des +laquais, ce sont des sentinelles. + +— Son Éminence voit bien cependant que si nous n’avions point pris +cette précaution, nous étions exposés à la laisser passer sans lui +présenter nos respects et lui offrir nos remerciements pour la grâce +qu’elle nous a faite de nous réunir. D’Artagnan, continua Athos, vous +qui tout à l’heure demandiez cette occasion d’exprimer votre +reconnaissance à Monseigneur, la voici venue, profitez-en. + +Ces mots furent prononcés avec ce flegme imperturbable qui distinguait +Athos dans les heures du danger, et cette excessive politesse qui +faisait de lui dans certains moments un roi plus majestueux que les +rois de naissance. + +D’Artagnan s’approcha et balbutia quelques paroles de remerciements, +qui bientôt expirèrent sous le regard assombri du cardinal. + +«N’importe, messieurs, continua le cardinal sans paraître le moins du +monde détourné de son intention première par l’incident qu’Athos avait +soulevé; n’importe, messieurs, je n’aime pas que de simples soldats, +parce qu’ils ont l’avantage de servir dans un corps privilégié, fassent +ainsi les grands seigneurs, et la discipline est la même pour eux que +pour tout le monde.» + +Athos laissa le cardinal achever parfaitement sa phrase et, s’inclinant +en signe d’assentiment, il reprit à son tour: + +«La discipline, Monseigneur, n’a en aucune façon, je l’espère, été +oubliée par nous. Nous ne sommes pas de service, et nous avons cru que, +n’étant pas de service, nous pouvions disposer de notre temps comme bon +nous semblait. Si nous sommes assez heureux pour que Son Éminence ait +quelque ordre particulier à nous donner, nous sommes prêts à lui obéir. +Monseigneur voit, continua Athos en fronçant le sourcil, car cette +espèce d’interrogatoire commençait à l’impatienter, que, pour être +prêts à la moindre alerte, nous sommes sortis avec nos armes.» + +Et il montra du doigt au cardinal les quatre mousquets en faisceau près +du tambour sur lequel étaient les cartes et les dés. + +«Que Votre Éminence veuille croire, ajouta d’Artagnan, que nous nous +serions portés au-devant d’elle si nous eussions pu supposer que +c’était elle qui venait vers nous en si petite compagnie.» + +Le cardinal se mordait les moustaches et un peu les lèvres. + +«Savez-vous de quoi vous avez l’air, toujours ensemble, comme vous +voilà, armés comme vous êtes, et gardés par vos laquais? dit le +cardinal, vous avez l’air de quatre conspirateurs. + +— Oh! quant à ceci, Monseigneur, c’est vrai, dit Athos, et nous +conspirons, comme Votre Éminence a pu le voir l’autre matin, seulement +c’est contre les Rochelois. + +— Eh! messieurs les politiques, reprit le cardinal en fronçant le +sourcil à son tour, on trouverait peut-être dans vos cervelles le +secret de bien des choses qui sont ignorées, si on pouvait y lire comme +vous lisiez dans cette lettre que vous avez cachée quand vous m’avez vu +venir.» + +Le rouge monta à la figure d’Athos, il fit un pas vers Son Éminence. + +«On dirait que vous nous soupçonnez réellement, Monseigneur, et que +nous subissons un véritable interrogatoire; s’il en est ainsi, que +Votre Éminence daigne s’expliquer, et nous saurons du moins à quoi nous +en tenir. + +— Et quand cela serait un interrogatoire, reprit le cardinal, d’autres +que vous en ont subi, monsieur Athos, et y ont répondu. + +— Aussi, Monseigneur, ai-je dit à Votre Éminence qu’elle n’avait qu’à +questionner, et que nous étions prêts à répondre. + +— Quelle était cette lettre que vous alliez lire, monsieur Aramis, et +que vous avez cachée? + +— Une lettre de femme, Monseigneur. + +— Oh! je conçois, dit le cardinal, il faut être discret pour ces sortes +de lettres; mais cependant on peut les montrer à un confesseur, et, +vous le savez, j’ai reçu les ordres. + +— Monseigneur, dit Athos avec un calme d’autant plus terrible qu’il +jouait sa tête en faisant cette réponse, la lettre est d’une femme, +mais elle n’est signée ni Marion de Lorme, ni Mme d’Aiguillon.» + +Le cardinal devint pâle comme la mort, un éclair fauve sortit de ses +yeux; il se retourna comme pour donner un ordre à Cahusac et à La +Houdinière. Athos vit le mouvement; il fit un pas vers les mousquetons, +sur lesquels les trois amis avaient les yeux fixés en hommes mal +disposés à se laisser arrêter. Le cardinal était, lui, troisième; les +mousquetaires, y compris les laquais, étaient sept: il jugea que la +partie serait d’autant moins égale, qu’Athos et ses compagnons +conspiraient réellement; et, par un de ces retours rapides qu’il tenait +toujours à sa disposition, toute sa colère se fondit dans un sourire. + +«Allons, allons! dit-il, vous êtes de braves jeunes gens, fiers au +soleil, fidèles dans l’obscurité; il n’y a pas de mal à veiller sur soi +quand on veille si bien sur les autres; messieurs, je n’ai point oublié +la nuit où vous m’avez servi d’escorte pour aller au Colombier-Rouge; +s’il y avait quelque danger à craindre sur la route que je vais suivre, +je vous prierais de m’accompagner; mais, comme il n’y en a pas, restez +où vous êtes, achevez vos bouteilles, votre partie et votre lettre. +Adieu, messieurs.» + +Et, remontant sur son cheval, que Cahusac lui avait amené, il les salua +de la main et s’éloigna. + +Les quatre jeunes gens, debout et immobiles, le suivirent des yeux sans +dire un seul mot jusqu’à ce qu’il eût disparu. + +Puis ils se regardèrent. + +Tous avaient la figure consternée, car malgré l’adieu amical de Son +Éminence, ils comprenaient que le cardinal s’en allait la rage dans le +coeur. + +Athos seul souriait d’un sourire puissant et dédaigneux. Quand le +cardinal fut hors de la portée de la voix et de la vue: + +«Ce Grimaud a crié bien tard!» dit Porthos, qui avait grande envie de +faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu’un. + +Grimaud allait répondre pour s’excuser. Athos leva le doigt et Grimaud +se tut. + +«Auriez-vous rendu la lettre, Aramis? dit d’Artagnan. + +— Moi, dit Aramis de sa voix la plus flûtée, j’étais décidé: s’il avait +exigé que la lettre lui fût remise, je lui présentais la lettre d’une +main, et de l’autre je lui passais mon épée au travers du corps. + +— Je m’y attendais bien, dit Athos; voilà pourquoi je me suis jeté +entre vous et lui. En vérité, cet homme est bien imprudent de parler +ainsi à d’autres hommes; on dirait qu’il n’a jamais eu affaire qu’à des +femmes et à des enfants. + +— Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je vous admire, mais cependant nous +étions dans notre tort, après tout. + +— Comment, dans notre tort! reprit Athos. À qui donc cet air que nous +respirons? à qui cet océan sur lequel s’étendent nos regards? à qui ce +sable sur lequel nous étions couchés? à qui cette lettre de votre +maîtresse? Est-ce au cardinal? Sur mon honneur, cet homme se figure que +le monde lui appartient: vous étiez là, balbutiant, stupéfait, anéanti; +on eût dit que la Bastille se dressait devant vous et que la +gigantesque Méduse vous changeait en pierre. Est-ce que c’est +conspirer, voyons, que d’être amoureux? Vous êtes amoureux d’une femme +que le cardinal a fait enfermer, vous voulez la tirer des mains du +cardinal; c’est une partie que vous jouez avec Son Éminence: cette +lettre c’est votre jeu; pourquoi montreriez-vous votre jeu à votre +adversaire? cela ne se fait pas. Qu’il le devine, à la bonne heure! +nous devinons bien le sien, nous! + +— Au fait, dit d’Artagnan, c’est plein de sens, ce que vous dites là, +Athos. + +— En ce cas, qu’il ne soit plus question de ce qui vient de se passer, +et qu’Aramis reprenne la lettre de sa cousine où M. le cardinal l’a +interrompue.» + +Aramis tira la lettre de sa poche, les trois amis se rapprochèrent de +lui, et les trois laquais se groupèrent de nouveau auprès de la +dame-jeanne. + +«Vous n’aviez lu qu’une ligne ou deux, dit d’Artagnan, reprenez donc la +lettre à partir du commencement. + +«Volontiers», dit Aramis. + +«Mon cher cousin, je crois bien que je me déciderai à partir pour +Stenay, où ma soeur a fait entrer notre petite servante dans le couvent +des Carmélites; cette pauvre enfant s’est résignée, elle sait qu’elle +ne peut vivre autre part sans que le salut de son âme soit en danger. +Cependant, si les affaires de notre famille s’arrangent comme nous le +désirons, je crois qu’elle courra le risque de se damner, et qu’elle +reviendra près de ceux qu’elle regrette, d’autant plus qu’elle sait +qu’on pense toujours à elle. En attendant, elle n’est pas trop +malheureuse: tout ce qu’elle désire c’est une lettre de son prétendu. +Je sais bien que ces sortes de denrées passent difficilement par les +grilles; mais, après tout, comme je vous en ai donné des preuves, mon +cher cousin, je ne suis pas trop maladroite et je me chargerai de cette +commission. Ma soeur vous remercie de votre bon et éternel souvenir. +Elle a eu un instant de grande inquiétude; mais enfin elle est quelque +peu rassurée maintenant, ayant envoyé son commis là-bas afin qu’il ne +s’y passe rien d’imprévu. + «Adieu, mon cher cousin, donnez-nous de vos nouvelles le plus + souvent que vous pourrez, c’est-à-dire toutes les fois que vous + croirez pouvoir le faire sûrement. Je vous embrasse. + + +«Marie Michon.» + + +«Oh! que ne vous dois-je pas, Aramis? s’écria d’Artagnan. Chère +Constance! j’ai donc enfin de ses nouvelles; elle vit, elle est en +sûreté dans un couvent, elle est à Stenay! Où prenez-vous Stenay, +Athos? + +— Mais à quelques lieues des frontières; une fois le siège levé, nous +pourrons aller faire un tour de ce côté. + +— Et ce ne sera pas long, il faut l’espérer, dit Porthos, car on a, ce +matin, pendu un espion, lequel a déclaré que les Rochelois en étaient +aux cuirs de leurs souliers. En supposant qu’après avoir mangé le cuir +ils mangent la semelle, je ne vois pas trop ce qui leur restera après, +à moins de se manger les uns les autres. + +— Pauvres sots! dit Athos en vidant un verre d’excellent vin de +Bordeaux, qui, sans avoir à cette époque la réputation qu’il a +aujourd’hui, ne la méritait pas moins; pauvres sots! comme si la +religion catholique n’était pas la plus avantageuse et la plus agréable +des religions! C’est égal, reprit-il après avoir fait claquer sa langue +contre son palais, ce sont de braves gens. Mais que diable faites-vous +donc, Aramis? continua Athos; vous serrez cette lettre dans votre +poche? + +— Oui, dit d’Artagnan, Athos a raison, il faut la brûler; encore, qui +sait si M. le cardinal n’a pas un secret pour interroger les cendres? + +— Il doit en avoir un, dit Athos. + +— Mais que voulez-vous faire de cette lettre? demanda Porthos. + +— Venez ici, Grimaud», dit Athos. + +Grimaud se leva et obéit. + +«Pour vous punir d’avoir parlé sans permission, mon ami, vous allez +manger ce morceau de papier, puis, pour vous récompenser du service que +vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de vin; voici la +lettre d’abord, mâchez avec énergie.» + +Grimaud sourit, et, les yeux fixés sur le verre qu’Athos venait de +remplir bord à bord, il broya le papier et l’avala. + +«Bravo, maître Grimaud! dit Athos, et maintenant prenez ceci; bien, je +vous dispense de dire merci.» + +Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais ses +yeux levés au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura cette +douce occupation, un langage qui, pour être muet, n’en était pas moins +expressif. + +«Et maintenant, dit Athos, à moins que M. le cardinal n’ait +l’ingénieuse idée de faire ouvrir le ventre à Grimaud, je crois que +nous pouvons être à peu près tranquilles.» + +Pendant ce temps, Son Éminence continuait sa promenade mélancolique en +murmurant entre ses moustaches: + +«Décidément, il faut que ces quatre hommes soient à moi.» + + + + +CHAPITRE LII. +PREMIERE JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + + +Revenons à Milady, qu’un regard jeté sur les côtes de France nous a +fait perdre de vue un instant. + +Nous la retrouverons dans la position désespérée où nous l’avons +laissée, se creusant un abîme de sombres réflexions, sombre enfer à la +porte duquel elle a presque laissé l’espérance: car pour la première +fois elle doute, pour la première fois elle craint. + +Dans deux occasions sa fortune lui a manqué, dans deux occasions elle +s’est vue découverte et trahie, et dans ces deux occasions, c’est +contre le génie fatal envoyé sans doute par le Seigneur pour la +combattre qu’elle a échoué: d’Artagnan l’a vaincue, elle, cette +invincible puissance du mal. + +Il l’a abusée dans son amour, humiliée dans son orgueil, trompée dans +son ambition, et maintenant voilà qu’il la perd dans sa fortune, qu’il +l’atteint dans sa liberté, qu’il la menace même dans sa vie. Bien plus, +il a levé un coin de son masque, cette égide dont elle se couvre et qui +la rend si forte. + +D’Artagnan a détourné de Buckingham, qu’elle hait, comme elle hait tout +ce qu’elle a aimé, la tempête dont le menaçait Richelieu dans la +personne de la reine. D’Artagnan s’est fait passer pour de Wardes, pour +lequel elle avait une de ces fantaisies de tigresse, indomptables comme +en ont les femmes de ce caractère. D’Artagnan connaît ce terrible +secret qu’elle a juré que nul ne connaîtrait sans mourir. Enfin, au +moment où elle vient d’obtenir un blanc-seing à l’aide duquel elle va +se venger de son ennemi, le blanc-seing lui est arraché des mains, et +c’est d’Artagnan qui la tient prisonnière et qui va l’envoyer dans +quelque immonde Botany- Bay, dans quelque Tyburn infâme de l’océan +Indien. + +Car tout cela lui vient de d’Artagnan sans doute; de qui viendraient +tant de hontes amassées sur sa tête, sinon de lui? Lui seul a pu +transmettre à Lord de Winter tous ces affreux secrets, qu’il a +découverts les uns après les autres par une sorte de fatalité. Il +connaît son beau-frère, il lui aura écrit. + +Que de haine elle distille! Là, immobile, et les yeux ardents et fixes +dans son appartement désert, comme les éclats de ses rugissements +sourds, qui parfois s’échappent avec sa respiration du fond de sa +poitrine, accompagnent bien le bruit de la houle qui monte, gronde, +mugit et vient se briser, comme un désespoir éternel et impuissant, +contre les rochers sur lesquels est bâti ce château sombre et +orgueilleux! Comme, à la lueur des éclairs que sa colère orageuse fait +briller dans son esprit, elle conçoit contre Mme Bonacieux, contre +Buckingham, et surtout contre d’Artagnan, de magnifiques projets de +vengeance, perdus dans les lointains de l’avenir! + +Oui, mais pour se venger il faut être libre, et pour être libre, quand +on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des barreaux, +trouer un plancher; toutes entreprises que peut mener à bout un homme +patient et fort mais devant lesquelles doivent échouer les irritations +fébriles d’une femme. D’ailleurs, pour faire tout cela il faut avoir le +temps, des mois, des années, et elle… elle a dix ou douze jours, à ce +que lui a dit Lord de Winter, son fraternel et terrible geôlier. + +Et cependant, si elle était un homme, elle tenterait tout cela, et +peut-être réussirait-elle: pourquoi donc le Ciel s’est-il ainsi trompé, +en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et délicat! + +Aussi les premiers moments de la captivité ont été terribles: quelques +convulsions de rage qu’elle n’a pu vaincre ont payé sa dette de +faiblesse féminine à la nature. Mais peu à peu elle a surmonté les +éclats de sa folle colère, les frémissements nerveux qui ont agité son +corps ont disparu, et maintenant elle s’est repliée sur elle-même comme +un serpent fatigué qui se repose. + +«Allons, allons; j’étais folle de m’emporter ainsi, dit-elle en +plongeant dans la glace, qui reflète dans ses yeux son regard brûlant, +par lequel elle semble s’interroger elle-même. Pas de violence, la +violence est une preuve de faiblesse. D’abord je n’ai jamais réussi par +ce moyen: peut-être, si j’usais de ma force contre des femmes, +aurais-je chance de les trouver plus faibles encore que moi, et par +conséquent de les vaincre; mais c’est contre des hommes que je lutte, +et je ne suis qu’une femme pour eux. Luttons en femme, ma force est +dans ma faiblesse.» + +Alors, comme pour se rendre compte à elle-même des changements qu’elle +pouvait imposer à sa physionomie si expressive et si mobile, elle lui +fit prendre à la fois toutes les expressions, depuis celle de la colère +qui crispait ses traits, jusqu’à celle du plus doux, du plus affectueux +et du plus séduisant sourire. Puis ses cheveux prirent successivement +sous ses mains savantes les ondulations qu’elle crut pouvoir aider aux +charmes de son visage. Enfin elle murmura, satisfaite d’elle-même: + +«Allons, rien n’est perdu. Je suis toujours belle.» + +Il était huit heures du soir à peu près. Milady aperçut un lit; elle +pensa qu’un repos de quelques heures rafraîchirait non seulement sa +tête et ses idées, mais encore son teint. Cependant, avant de se +coucher, une idée meilleure lui vint. Elle avait entendu parler de +souper. Déjà elle était depuis une heure dans cette chambre, on ne +pouvait tarder à lui apporter son repas. La prisonnière ne voulut pas +perdre de temps, et elle résolut de faire, dès cette même soirée, +quelque tentative pour sonder le terrain, en étudiant le caractère des +gens auxquels sa garde était confiée. + +Une lumière apparut sous la porte; cette lumière annonçait le retour de +ses geôliers. Milady, qui s’était levée, se rejeta vivement sur son +fauteuil, la tête renversée en arrière, ses beaux cheveux dénoués et +épars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles froissées, une main sur son +coeur et l’autre pendante. + +On ouvrit les verrous, la porte grinça sur ses gonds, des pas +retentirent dans la chambre et s’approchèrent. + +«Posez là cette table», dit une voix que la prisonnière reconnut pour +celle de Felton. + +L’ordre fut exécuté. + +«Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle», +continua Felton. + +Ce double ordre que donna aux mêmes individus le jeune lieutenant +prouva à Milady que ses serviteurs étaient les mêmes hommes que ses +gardiens, c’est-à-dire des soldats. + +Les ordres de Felton étaient, au reste, exécutés avec une silencieuse +rapidité qui donnait une bonne idée de l’état florissant dans lequel il +maintenait la discipline. + +Enfin, Felton, qui n’avait pas encore regardé Milady, se retourna vers +elle. + +«Ah! ah! dit-il, elle dort, c’est bien: à son réveil elle soupera.» + +Et il fit quelques pas pour sortir. + +«Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoïque que son chef, et qui +s’était approché de Milady, cette femme ne dort pas. + +— Comment, elle ne dort pas? dit Felton, que fait-elle donc, alors? + +— Elle est évanouie; son visage est très pâle, et j’ai beau écouter, je +n’entends pas sa respiration. + +— Vous avez raison, dit Felton après avoir regardé Milady de la place +où il se trouvait, sans faire un pas vers elle, allez prévenir Lord de +Winter que sa prisonnière est évanouie, car je ne sais que faire, le +cas n’ayant pas été prévu.» + +Le soldat sortit pour obéir aux ordres de son officier; Felton s’assit +sur un fauteuil qui se trouvait par hasard près de la porte et attendit +sans dire une parole, sans faire un geste. Milady possédait ce grand +art, tant étudié par les femmes, de voir à travers ses longs cils sans +avoir l’air d’ouvrir les paupières: elle aperçut Felton qui lui +tournait le dos, elle continua de le regarder pendant dix minutes à peu +près, et pendant ces dix minutes, l’impassible gardien ne se retourna +pas une seule fois. + +Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par sa +présence, une nouvelle force à son geôlier: sa première épreuve était +perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses ressources; +en conséquence elle leva la tête, ouvrit les yeux et soupira +faiblement. + +À ce soupir, Felton se retourna enfin. + +«Ah! vous voici réveillée, madame! dit-il, je n’ai donc plus affaire +ici! Si vous avez besoin de quelque chose, vous appellerez. + +— Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j’ai souffert!» murmura Milady avec cette +voix harmonieuse qui, pareille à celle des enchanteresses antiques, +charmait tous ceux qu’elle voulait perdre. + +Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus +gracieuse et plus abandonnée encore que celle qu’elle avait lorsqu’elle +était couchée. + +Felton se leva. + +«Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il: le matin +à neuf heures, dans la journée à une heure, et le soir à huit heures. +Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer vos heures au lieu +de celles que je vous propose, et, sur ce point, on se conformera à vos +désirs. + +— Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et triste +chambre? demanda Milady. + +— Une femme des environs a été prévenue, elle sera demain au château, +et viendra toutes les fois que vous désirerez sa présence. + +— Je vous rends grâce, monsieur», répondit humblement la prisonnière. + +Felton fit un léger salut et se dirigea vers la porte. Au moment où il +allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le corridor, +suivi du soldat qui était allé lui porter la nouvelle de +l’évanouissement de Milady. Il tenait à la main un flacon de sels. «Eh +bien! qu’est-ce? et que se passe-t-il donc ici? dit-il d’une voix +railleuse en voyant sa prisonnière debout et Felton prêt à sortir. +Cette morte est-elle donc déjà ressuscitée? Pardieu, Felton, mon +enfant, tu n’as donc pas vu qu’on te prenait pour un novice et qu’on te +jouait le premier acte d’une comédie dont nous aurons sans doute le +plaisir de suivre tous les développements? + +— Je l’ai bien pensé, Milord, dit Felton; mais, enfin, comme la +prisonnière est femme, après tout, j’ai voulu avoir les égards que tout +homme bien né doit à une femme, sinon pour elle, du moins pour +lui-même.» + +Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton passaient +comme une glace par toutes ses veines. + +«Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment étalés, +cette peau blanche et ce langoureux regard ne t’ont pas encore séduit, +coeur de pierre? + +— Non, Milord, répondit l’impassible jeune homme, et croyez-moi bien, +il faut plus que des manèges et des coquetteries de femme pour me +corrompre. + +— En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre chose +et allons souper; ah! sois tranquille, elle a l’imagination féconde et +le second acte de la comédie ne tardera pas à suivre le premier.» + +Et à ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton et +l’emmena en riant. + +«Oh! je trouverai bien ce qu’il te faut, murmura Milady entre ses +dents; sois tranquille, pauvre moine manqué, pauvre soldat converti qui +t’es taillé ton uniforme dans un froc.» + +«À propos, reprit de Winter en s’arrêtant sur le seuil de la porte, il +ne faut pas, Milady, que cet échec vous ôte l’appétit. Tâtez de ce +poulet et de ces poissons que je n’ai pas fait empoisonner, sur +l’honneur. Je m’accommode assez de mon cuisinier, et comme il ne doit +pas hériter de moi, j’ai en lui pleine et entière confiance. Faites +comme moi. Adieu, chère soeur! à votre prochain évanouissement.» + +C’était tout ce que pouvait supporter Milady: ses mains se crispèrent +sur son fauteuil, ses dents grincèrent sourdement, ses yeux suivirent +le mouvement de la porte qui se fermait derrière Lord de Winter et +Felton; et, lorsqu’elle se vit seule, une nouvelle crise de désespoir +la prit; elle jeta les yeux sur la table, vit briller un couteau, +s’élança et le saisit; mais son désappointement fut cruel: la lame en +était ronde et d’argent flexible. + +Un éclat de rire retentit derrière la porte mal fermée, et la porte se +rouvrit. + +«Ah! ah! s’écria Lord de Winter; ah! ah! vois-tu bien, mon brave +Felton, vois-tu ce que je t’avais dit: ce couteau, c’était pour toi; +mon enfant, elle t’aurait tué; vois-tu, c’est un de ses travers, de se +débarrasser ainsi, d’une façon ou de l’autre, des gens qui la gênent. +Si je t’eusse écouté, le couteau eût été pointu et d’acier: alors plus +de Felton, elle t’aurait égorgé et, après toi, tout le monde. Vois +donc, John, comme elle sait bien tenir son couteau.» + +En effet, Milady tenait encore l’arme offensive dans sa main crispée, +mais ces derniers mots, cette suprême insulte, détendirent ses mains, +ses forces et jusqu’à sa volonté. + +Le couteau tomba par terre. + +«Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond dégoût +qui retentit jusqu’au fond du coeur de Milady, vous avez raison et +c’est moi qui avais tort.» + +Et tous deux sortirent de nouveau. + +Mais cette fois, Milady prêta une oreille plus attentive que la +première fois, et elle entendit leurs pas s’éloigner et s’éteindre dans +le fond du corridor. + +«Je suis perdue, murmura-t-elle, me voilà au pouvoir de gens sur +lesquels je n’aurai pas plus de prise que sur des statues de bronze ou +de granit; ils me savent par coeur et sont cuirassés contre toutes mes +armes. + +«Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l’ont décidé.» + +En effet, comme l’indiquait cette dernière réflexion, ce retour +instinctif à l’espérance, dans cette âme profonde la crainte et les +sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se mit à +table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin d’Espagne, et sentit +revenir toute sa résolution. + +Avant de se coucher elle avait déjà commenté, analysé, retourné sur +toutes leurs faces, examiné sous tous les points, les paroles, les pas, +les gestes, les signes et jusqu’au silence de ses geôliers, et de cette +étude profonde, habile et savante, il était résulté que Felton était, à +tout prendre, le plus vulnérable de ses deux persécuteurs. + +Un mot surtout revenait à l’esprit de la prisonnière: + +«Si je t’eusse écouté», avait dit Lord de Winter à Felton. + +Donc Felton avait parlé en sa faveur, puisque Lord de Winter n’avait +pas voulu écouter Felton. + +«Faible ou forte, répétait Milady, cet homme a donc une lueur de pitié +dans son âme; de cette lueur je ferai un incendie qui le dévorera. + +«Quant à l’autre, il me connaît, il me craint et sait ce qu’il a à +attendre de moi si jamais je m’échappe de ses mains, il est donc +inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c’est autre chose; c’est +un jeune homme naïf, pur et qui semble vertueux; celui-là, il y a moyen +de le perdre.» + +Et Milady se coucha et s’endormit le sourire sur les lèvres; quelqu’un +qui l’eût vue dormant eût dit une jeune fille rêvant à la couronne de +fleurs qu’elle devait mettre sur son front à la prochaine fête. + + + + +CHAPITRE LIII. +DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + + +Milady rêvait qu’elle tenait enfin d’Artagnan, qu’elle assistait à son +supplice, et c’était la vue de son sang odieux, coulant sous la hache +du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les lèvres. + +Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première espérance. + +Le lendemain, lorsqu’on entra dans sa chambre, elle était encore au +lit. Felton était dans le corridor: il amenait la femme dont il avait +parlé la veille, et qui venait d’arriver; cette femme entra et +s’approcha du lit de Milady en lui offrant ses services. + +Milady était habituellement pâle; son teint pouvait donc tromper une +personne qui la voyait pour la première fois. + +«J’ai la fièvre, dit-elle; je n’ai pas dormi un seul instant pendant +toute cette longue nuit, je souffre horriblement: serez- vous plus +humaine qu’on ne l’a été hier avec moi? Tout ce que je demande, au +reste, c’est la permission de rester couchée. + +— Voulez-vous qu’on appelle un médecin?» dit la femme. + +Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole. + +Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde, plus elle +aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de Lord de Winter +redoublerait; d’ailleurs le médecin pourrait déclarer que la maladie +était feinte, et Milady après avoir perdu la première partie ne voulait +pas perdre la seconde. + +«Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon? ces messieurs ont +déclaré hier que mon mal était une comédie, il en serait sans doute de +même aujourd’hui; car depuis hier soir, on a eu le temps de prévenir le +docteur. + +— Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame, quel +traitement vous voulez suivre. + +— Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voilà tout, +que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m’importe. + +— Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigué de ces plaintes +éternelles. + +— Oh! non, non! s’écria Milady, non, monsieur, ne l’appelez pas, je +vous en conjure, je suis bien, je n’ai besoin de rien, ne l’appelez +pas.» + +Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si entraînante +dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit quelques pas dans la +chambre. + +«Il est ému», pensa Milady. + +«Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez _réellement_, on +enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce sera +tant pis pour vous, mais du moins, de notre côté, nous n’aurons rien à +nous reprocher.» + +Milady ne répondit point; mais renversant sa belle tête sur son +oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots. + +Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire; puis +voyant que la crise menaçait de se prolonger, il sortit; la femme le +suivit. Lord de Winter ne parut pas. + +«Je crois que je commence à voir clair», murmura Milady avec une joie +sauvage, en s’ensevelissant sous les draps pour cacher à tous ceux qui +pourraient l’épier cet élan de satisfaction intérieure. + +Deux heures s’écoulèrent. + +«Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle: levons- nous +et obtenons quelque succès dès aujourd’hui; je n’ai que dix jours, et +ce soir il y en aura deux d’écoulés. + +En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait apporté +son déjeuner; or elle avait pensé qu’on ne tarderait pas à venir +enlever la table, et qu’en ce moment elle reverrait Felton. + +Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire attention si +Milady avait ou non touché au repas, fit un signe pour qu’on emportât +hors de la chambre la table, que l’on apportait ordinairement toute +servie. + +Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main. + +Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée, belle, pâle et +résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martyre. + +Felton s’approcha d’elle et dit: + +«Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pensé que la +privation des rites et des cérémonies de votre religion peut vous être +pénible: il consent donc à ce que vous lisiez chaque jour l’ordinaire +de _votre messe_, et voici un livre qui en contient le rituel.» + +À l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table près de +laquelle était Milady, au ton dont il prononça ces deux mots, _votre +messe_, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, Milady leva la +tête et regarda plus attentivement l’officier. + +Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité exagérée, +à ce front poli comme le marbre, mais dur et impénétrable comme lui, +elle reconnut un de ces sombres puritains qu’elle avait rencontrés si +souvent tant à la cour du roi Jacques qu’à celle du roi de France, où, +malgré le souvenir de la Saint- Barthélémy, ils venaient parfois +chercher un refuge. + +Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de génie +seuls en reçoivent dans les grandes crises, dans les moments suprêmes +qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie. + +Ces deux mots, _votre messe_, et un simple coup d’oeil jeté sur Felton, +lui avaient en effet révélé toute l’importance de la réponse qu’elle +allait faire. + +Mais avec cette rapidité d’intelligence qui lui était particulière, +cette réponse toute formulée se présenta sur ses lèvres: + +«Moi! dit-elle avec un accent de dédain monté à l’unisson de celui +qu’elle avait remarqué dans la voix du jeune officier, moi, monsieur, +_ma messe!_ Lord de Winter, le catholique corrompu, sait bien que je ne +suis pas de sa religion, et c’est un piège qu’il veut me tendre! + +— Et de quelle religion êtes-vous donc, madame? demanda Felton avec un +étonnement que, malgré son empire sur lui-même, il ne put cacher +entièrement. + +— Je le dirai, s’écria Milady avec une exaltation feinte, le jour où +j’aurai assez souffert pour ma foi.» + +Le regard de Felton découvrit à Milady toute l’étendue de l’espace +qu’elle venait de s’ouvrir par cette seule parole. + +Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard seul +avait parlé. + +«Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton +d’enthousiasme qu’elle savait familier aux puritains; eh bien, que mon +Dieu me sauve ou que je périsse pour mon Dieu! voilà la réponse que je +vous prie de faire à Lord de Winter. Et quant à ce livre, ajouta-t-elle +en montrant le rituel du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si +elle eût dû être souillée par cet attouchement, vous pouvez le +remporter et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes +doublement complice de Lord de Winter, complice dans sa persécution, +complice dans son hérésie.» + +Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment de +répugnance qu’il avait déjà manifesté et se retira pensif. Lord de +Winter vint vers les cinq heures du soir; Milady avait eu le temps +pendant toute la journée de se tracer son plan de conduite; elle le +reçut en femme qui a déjà repris tous ses avantages. + +«Il paraît, dit le baron en s’asseyant dans un fauteuil en face de +celui qu’occupait Milady et en étendant nonchalamment ses pieds sur le +foyer, il paraît que nous avons fait une petite apostasie! + +— Que voulez-vous dire, monsieur? + +— Je veux dire que depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, +nous avons changé de religion; auriez-vous épousé un troisième mari +protestant, par hasard? + +— Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonnière avec majesté, car je +vous déclare que j’entends vos paroles, mais que je ne les comprends +pas. + +— Alors, c’est que vous n’avez pas de religion du tout; j’aime mieux +cela, reprit en ricanant Lord de Winter. + +— Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit +froidement Milady. + +— Oh! je vous avoue que cela m’est parfaitement égal. + +— Oh! vous n’avoueriez pas cette indifférence religieuse, Milord, que +vos débauches et vos crimes en feraient foi. + +— Hein! vous parlez de débauches, madame Messaline, vous parlez de +crimes, Lady Macbeth! Ou j’ai mal entendu, ou vous êtes, pardieu, bien +impudente. + +— Vous parlez ainsi parce que vous savez qu’on nous écoute, monsieur, +répondit froidement Milady, et que vous voulez intéresser vos geôliers +et vos bourreaux contre moi. + +— Mes geôliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur un ton +poétique, et la comédie d’hier tourne ce soir à la tragédie. Au reste, +dans huit jours vous serez où vous devez être et ma tâche sera achevée. + +— Tâche infâme! tâche impie! reprit Milady avec l’exaltation de la +victime qui provoque son juge. + +— Je crois, ma parole d’honneur, dit de Winter en se levant, que la +drôlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la +puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu! c’est mon vin +d’Espagne qui vous monte à la tête, n’est-ce pas? mais, soyez +tranquille, cette ivresse-là n’est pas dangereuse et n’aura pas de +suites.» + +Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui à cette époque était une +habitude toute cavalière. + +Felton était en effet derrière la porte et n’avait pas perdu un mot de +toute cette scène. + +Milady avait deviné juste. + +«Oui, va! va! dit-elle à son frère, les suites approchent, au +contraire, mais tu ne les verras, imbécile, que lorsqu’il ne sera plus +temps de les éviter.» + +Le silence se rétablit, deux heures s’écoulèrent; on apporta le souper, +et l’on trouva Milady occupée à faire tout haut ses prières, prières +qu’elle avait apprises d’un vieux serviteur de son second mari, +puritain des plus austères. Elle semblait en extase et ne parut pas +même faire attention à ce qui se passait autour d’elle. Felton fit +signe qu’on ne la dérangeât point, et lorsque tout fut en état il +sortit sans bruit avec les soldats. + +Milady savait qu’elle pouvait être épiée, elle continua donc ses +prières jusqu’à la fin, et il lui sembla que le soldat qui était de +sentinelle à sa porte ne marchait plus du même pas et paraissait +écouter. + +Pour le moment, elle n’en voulait pas davantage, elle se releva, se mit +à table, mangea peu et ne but que de l’eau. + +Une heure après on vint enlever la table, mais Milady remarqua que +cette fois Felton n’accompagnait point les soldats. + +Il craignait donc de la voir trop souvent. + +Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce +sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l’eût +dénoncée. + +Elle laissa encore s’écouler une demi-heure, et comme en ce moment tout +faisait silence dans le vieux château, comme on n’entendait que +l’éternel murmure de la houle, cette respiration immense de l’océan, de +sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commença le premier couplet +de ce psaume alors en entière faveur près des puritains: + +Seigneur, si tu nous abandonnes, +C’est pour voir si nous sommes forts; +Mais ensuite c’est toi qui donnes +De ta céleste main la palme à nos efforts. + + +Ces vers n’étaient pas excellents, il s’en fallait même de beaucoup; +mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient pas de poésie. + +Tout en chantant, Milady écoutait: le soldat de garde à sa porte +s’était arrêté comme s’il eût été changé en pierre. Milady put donc +juger de l’effet qu’elle avait produit. + +Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment +inexprimables; il lui sembla que les sons se répandaient au loin sous +les voûtes et allaient comme un charme magique adoucir le coeur de ses +geôliers. Cependant il paraît que le soldat en sentinelle, zélé +catholique sans doute, secoua le charme, car à travers la porte: + +«Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme un _De +profondis_, et si, outre l’agrément d’être en garnison ici, il faut +encore y entendre de pareilles choses, ce sera à n’y point tenir. + +— Silence! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour celle de +Felton; de quoi vous mêlez-vous, drôle? Vous a-t-on ordonné d’empêcher +cette femme de chanter? Non. On vous a dit de la garder, de tirer sur +elle si elle essayait de fuir. Gardez-la; si elle fuit, tuez-la, mais +ne changez rien à la consigne.» + +Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady, mais +cette expression fut fugitive comme le reflet d’un éclair, et, sans +paraître avoir entendu le dialogue dont elle n’avait pas perdu un mot, +elle reprit en donnant à sa voix tout le charme, toute l’étendue et +toute la séduction que le démon y avait mis: + +Pour tant de pleurs et de misère, +Pour mon exil et pour mes fers, +J’ai ma jeunesse, ma prière, +Et Dieu, qui comptera les maux que j’ai soufferts. + + +Cette voix, d’une étendue inouïe et d’une passion sublime, donnait à la +poésie rude et inculte de ces psaumes une magie et une expression que +les puritains les plus exaltés trouvaient rarement dans les chants de +leurs frères et qu’ils étaient forcés d’orner de toutes les ressources +de leur imagination: Felton crut entendre chanter l’ange qui consolait +les trois Hébreux dans la fournaise. + +Milady continua: + +Mais le jour de la délivrance +Viendra pour nous, Dieu juste et fort; +Et s’il trompe notre espérance, +Il nous reste toujours le martyre et la mort. + + +Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s’efforça de mettre +toute son âme, acheva de porter le désordre dans le coeur du jeune +officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le vit apparaître +pâle comme toujours, mais les yeux ardents et presque égarés. + +«Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix? + +— Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j’oubliais que mes chants +ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans doute offensé +dans vos croyances; mais c’était sans le vouloir, je vous jure; +pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande, mais qui +certainement est involontaire.» + +Milady était si belle dans ce moment, l’extase religieuse dans laquelle +elle semblait plongée donnait une telle expression à sa physionomie, +que Felton, ébloui, crut voir l’ange que tout à l’heure il croyait +seulement entendre. + +«Oui, oui, répondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens qui +habitent ce château.» + +Et le pauvre insensé ne s’apercevait pas lui-même de l’incohérence de +ses discours, tandis que Milady plongeait son oeil de lynx au plus +profond de son coeur. + +«Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la douceur +qu’elle put donner à sa voix, avec toute la résignation qu’elle put +imprimer à son maintien. + +— Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la nuit +surtout.» + +Et à ces mots, Felton, sentant qu’il ne pourrait pas conserver +longtemps sa sévérité à l’égard de la prisonnière, s’élança hors de son +appartement. + +«Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants +bouleversent l’âme; cependant on finit par s’y accoutumer: sa voix est +si belle!» + + + + +CHAPITRE LIV. +TROISIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + + +Felton était venu; mais il y avait encore un pas à faire: il fallait le +retenir, ou plutôt il fallait qu’il restât tout seul; et Milady ne +voyait encore qu’obscurément le moyen qui devait la conduire à ce +résultat. + +Il fallait plus encore: il fallait le faire parler, afin de lui parler +aussi: car, Milady le savait bien, sa plus grande séduction était dans +sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme des tons, depuis +la parole humaine jusqu’au langage céleste. + +Et cependant, malgré toute cette séduction, Milady pouvait échouer, car +Felton était prévenu, et cela contre le moindre hasard. Dès lors, elle +surveilla toutes ses actions, toutes ses paroles, jusqu’au plus simple +regard de ses yeux, jusqu’à son geste, jusqu’à sa respiration, qu’on +pouvait interpréter comme un soupir. Enfin, elle étudia tout comme fait +un habile comédien à qui l’on vient de donner un rôle nouveau dans un +emploi qu’il n’a pas l’habitude de tenir. + +Vis-à-vis de Lord de Winter sa conduite était plus facile; aussi +avait-elle été arrêtée dès la veille. Rester muette et digne en sa +présence, de temps en temps l’irriter par un dédain affecté, par un mot +méprisant, le pousser à des menaces et à des violences qui faisaient un +contraste avec sa résignation à elle, tel était son projet. Felton +verrait: peut-être ne dirait-il rien; mais il verrait. + +Le matin, Felton vint comme d’habitude; mais Milady le laissa présider +à tous les apprêts du déjeuner sans lui adresser la parole. Aussi, au +moment où il allait se retirer, eut-elle une lueur d’espoir; car elle +crut que c’était lui qui allait parler; mais ses lèvres remuèrent sans +qu’aucun son sortît de sa bouche, et, faisant un effort sur lui-même, +il renferma dans son coeur les paroles qui allaient s’échapper de ses +lèvres, et sortit. + +Vers midi, Lord de Winter entra. + +Il faisait une assez belle journée d’hiver, et un rayon de ce pâle +soleil d’Angleterre qui éclaire, mais qui n’échauffe pas, passait à +travers les barreaux de la prison. + +Milady regardait par la fenêtre, et fit semblant de ne pas entendre la +porte qui s’ouvrait. + +«Ah! ah! dit Lord de Winter, après avoir fait de la comédie, après +avoir fait de la tragédie, voilà que nous faisons de la mélancolie.» + +La prisonnière ne répondit pas. + +«Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends; vous voudriez bien +être en liberté sur ce rivage; vous voudriez bien, sur un bon navire, +fendre les flots de cette mer verte comme de l’émeraude; vous voudriez +bien, soit sur terre, soit sur l’océan, me dresser une de ces bonnes +petites embuscades comme vous savez si bien les combiner. Patience! +patience! Dans quatre jours, le rivage vous sera permis, la mer vous +sera ouverte, plus ouverte que vous ne le voudrez, car dans quatre +jours l’Angleterre sera débarrassée de vous.» + +Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel: + +«Seigneur! Seigneur! dit-elle avec une angélique suavité de geste et +d’intonation, pardonnez à cet homme, comme je lui pardonne moi- même. + +— Oui, prie, maudite, s’écria le baron, ta prière est d’autant plus +généreuse que tu es, je te le jure, au pouvoir d’un homme qui ne +pardonnera pas.» + +Et il sortit. + +Au moment où il sortait, un regard perçant glissa par la porte +entrebâillée, et elle aperçut Felton qui se rangeait rapidement pour +n’être pas vu d’elle. + +Alors elle se jeta à genoux et se mit à prier. + +«Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause je +souffre, donnez-moi donc la force de souffrir.» + +La porte s’ouvrit doucement; la belle suppliante fit semblant de +n’avoir pas entendu, et d’une voix pleine de larmes, elle continua: + +«Dieu vengeur! Dieu de bonté! laisserez-vous s’accomplir les affreux +projets de cet homme!» + +Alors, seulement, elle feignit d’entendre le bruit des pas de Felton +et, se relevant rapide comme la pensée, elle rougit comme si elle eût +été honteuse d’avoir été surprise à genoux. + +«Je n’aime point à déranger ceux qui prient, madame, dit gravement +Felton; ne vous dérangez donc pas pour moi, je vous en conjure. + +— Comment savez-vous que je priais, monsieur? dit Milady d’une voix +suffoquée par les sanglots; vous vous trompiez, monsieur, je ne priais +pas. + +— Pensez-vous donc, madame, répondit Felton de sa même voix grave, +quoique avec un accent plus doux, que je me croie le droit d’empêcher +une créature de se prosterner devant son Créateur? À Dieu ne plaise! +D’ailleurs le repentir sied bien aux coupables; quelque crime qu’il ait +commis, un coupable m’est sacré aux pieds de Dieu. + +— Coupable, moi! dit Milady avec un sourire qui eût désarmé l’ange du +jugement dernier. Coupable! mon Dieu, tu sais si je le suis! Dites que +je suis condamnée, monsieur, à la bonne heure; mais vous le savez, Dieu +qui aime les martyrs, permet que l’on condamne quelquefois les +innocents. + +— Fussiez-vous condamnée, fussiez-vous martyre, répondit Felton, raison +de plus pour prier, et moi-même je vous aiderai de mes prières. + +— Oh! vous êtes un juste, vous, s’écria Milady en se précipitant à ses +pieds; tenez, je n’y puis tenir plus longtemps, car je crains de +manquer de force au moment où il me faudra soutenir la lutte et +confesser ma foi, écoutez donc la supplication d’une femme au +désespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n’est pas question de cela, +je ne vous demande qu’une grâce, et, si vous me l’accordez, je vous +bénirai dans ce monde et dans l’autre. + +— Parlez au maître, madame, dit Felton; je ne suis heureusement chargé, +moi, ni de pardonner ni de punir, et c’est à plus haut que moi que Dieu +a remis cette responsabilité. + +— À vous, non, à vous seul. Écoutez-moi, plutôt que de contribuer à ma +perte, plutôt que de contribuer à mon ignominie. + +— Si vous avez mérité cette honte, madame, si vous avez encouru cette +ignominie, il faut la subir en l’offrant à Dieu. + +— Que dites-vous? Oh! vous ne me comprenez pas! Quand je parle +d’ignominie, vous croyez que je parle d’un châtiment quelconque, de la +prison ou de la mort! Plût au Ciel! que m’importent, à moi, la mort ou +la prison! + +— C’est moi qui ne vous comprends plus, madame. + +— Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur, répondit +la prisonnière avec un sourire de doute. + +— Non, madame, sur l’honneur d’un soldat, sur la foi d’un chrétien! + +— Comment! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi. + +— Je les ignore. + +— Impossible, vous son confident! + +— Je ne mens jamais, madame. + +— Oh! il se cache trop peu cependant pour qu’on ne les devine pas. + +— Je ne cherche à rien deviner, madame; j’attends qu’on me confie, et à +part ce qu’il m’a dit devant vous, Lord de Winter ne m’a rien confié. + +— Mais, s’écria Milady avec un incroyable accent de vérité, vous n’êtes +donc pas son complice, vous ne savez donc pas qu’il me destine à une +honte que tous les châtiments de la terre ne sauraient égaler en +horreur? + +— Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de Winter +n’est pas capable d’un tel crime.» + +«Bon, dit Milady en elle-même, sans savoir ce que c’est, il appelle +cela un crime!» + +Puis tout haut: + +«L’ami de l’infâme est capable de tout. + +— Qui appelez-vous l’infâme? demanda Felton. + +— Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes à qui un semblable nom puisse +convenir? + +— Vous voulez parler de Georges Villiers? dit Felton, dont les regards +s’enflammèrent. + +— Que les païens, les gentils et les infidèles appellent duc de +Buckingham, reprit Milady; je n’aurais pas cru qu’il y aurait eu un +Anglais dans toute l’Angleterre qui eût eu besoin d’une si longue +explication pour reconnaître celui dont je voulais parler! + +— La main du Seigneur est étendue sur lui, dit Felton, il n’échappera +pas au châtiment qu’il mérite.» + +Felton ne faisait qu’exprimer à l’égard du duc le sentiment +d’exécration que tous les Anglais avaient voué à celui que les +catholiques eux-mêmes appelaient l’exacteur, le concussionnaire, le +débauché, et que les puritains appelaient tout simplement Satan. + +«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Milady, quand je vous supplie +d’envoyer à cet homme le châtiment qui lui est dû, vous savez que ce +n’est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la délivrance de +tout un peuple que j’implore. + +— Le connaissez-vous donc?» demanda Felton. + +«Enfin, il m’interroge», se dit en elle-même Milady au comble de la +joie d’en être arrivée si vite à un si grand résultat. + +«Oh! si je le connais! oh, oui! pour mon malheur, pour mon malheur +éternel.» + +Et Milady se tordit les bras comme arrivée au paroxysme de la douleur. +Felton sentit sans doute en lui-même que sa force l’abandonnait, et il +fit quelques pas vers la porte; la prisonnière, qui ne le perdait pas +de vue, bondit à sa poursuite et l’arrêta. + +«Monsieur! s’écria-t-elle, soyez bon, soyez clément, écoutez ma prière: +ce couteau que la fatale prudence du baron m’a enlevé, parce qu’il sait +l’usage que j’en veux faire; oh! écoutez-moi jusqu’au bout! ce couteau, +rendez-le moi une minute seulement, par grâce, par pitié! J’embrasse +vos genoux; voyez, vous fermerez la porte, ce n’est pas à vous que j’en +veux: Dieu! vous en vouloir, à vous, le seul être juste, bon et +compatissant que j’aie rencontré! à vous, mon sauveur peut-être! une +minute, ce couteau, une minute, une seule, et je vous le rends par le +guichet de la porte; rien qu’une minute, monsieur Felton, et vous +m’aurez sauvé l’honneur! + +— Vous tuer! s’écria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses mains +des mains de la prisonnière; vous tuer! + +— J’ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se +laissant tomber affaissée sur le parquet, j’ai dit mon secret! il sait +tout! mon Dieu, je suis perdue!» + +Felton demeurait debout, immobile et indécis. + +«Il doute encore, pensa Milady, je n’ai pas été assez vraie.» + +On entendit marcher dans le corridor; Milady reconnut le pas de Lord de +Winter. Felton le reconnut aussi et s’avança vers la porte. + +Milady s’élança. + +«Oh! pas un mot, dit-elle d’une voix concentrée, pas un mot de tout ce +que je vous ai dit à cet homme, ou je suis perdue, et c’est vous, +vous…» + +Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu’on +n’entendit sa voix, appuyant avec un geste de terreur infinie sa belle +main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement Milady, qui +alla tomber sur une chaise longue. + +Lord de Winter passa devant la porte sans s’arrêter, et l’on entendit +le bruit des pas qui s’éloignaient. + +Felton, pâle comme la mort, resta quelques instants l’oreille tendue et +écoutant, puis quand le bruit se fut éteint tout à fait, il respira +comme un homme qui sort d’un songe, et s’élança hors de l’appartement. + +«Ah! dit Milady en écoutant à son tour le bruit des pas de Felton, qui +s’éloignaient dans la direction opposée à ceux de Lord de Winter, enfin +tu es donc à moi!» + +Puis son front se rembrunit. + +«S’il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui sait +bien que je ne me tuerai pas, me mettra devant lui un couteau entre les +mains, et il verra bien que tout ce grand désespoir n’était qu’un jeu.» + +Elle alla se placer devant sa glace et se regarda; jamais elle n’avait +été si belle. + +«Oh! oui! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas.» + +Le soir, Lord de Winter accompagna le souper. + +— Monsieur, lui dit Milady, votre présence est-elle un accessoire +obligé de ma captivité, et ne pourriez-vous pas m’épargner ce surcroît +de tortures que me causent vos visites? + +— Comment donc, chère soeur! dit de Winter, ne m’avez-vous pas +sentimentalement annoncé, de cette jolie bouche si cruelle pour moi +aujourd’hui, que vous veniez en Angleterre à cette seule fin de me voir +tout à votre aise, jouissance dont, me disiez-vous, vous ressentiez si +vivement la privation, que vous avez tout risqué pour cela, mal de mer, +tempête, captivité! eh bien, me voilà, soyez satisfaite; d’ailleurs, +cette fois ma visite a un motif.» + +Milady frissonna, elle crut que Felton avait parlé; jamais de sa vie, +peut-être, cette femme, qui avait éprouvé tant d’émotions puissantes et +opposées, n’avait senti battre son coeur si violemment. + +Elle était assise; Lord de Winter prit un fauteuil, le tira à son côté +et s’assit auprès d’elle, puis prenant dans sa poche un papier qu’il +déploya lentement: + +«Tenez, lui dit-il, je voulais vous montrer cette espèce de passeport +que j’ai rédigé moi-même et qui vous servira désormais de numéro +d’ordre dans la vie que je consens à vous laisser.» + +Puis ramenant ses yeux de Milady sur le papier, il lut: + +«Ordre de conduire à…» Le nom est en blanc, interrompit de Winter: si +vous avez quelque préférence, vous me l’indiquerez; et pour peu que ce +soit à un millier de lieues de Londres, il sera fait droit à votre +requête. Je reprends donc: «Ordre de conduire à… la nommée Charlotte +Backson, flétrie par la justice du royaume de France, mais libérée +après châtiment; elle demeurera dans cette résidence, sans jamais s’en +écarter de plus de trois lieues. En cas de tentative d’évasion, la +peine de mort lui sera appliquée. Elle touchera cinq shillings par jour +pour son logement et sa nourriture.» + +«Cet ordre ne me concerne pas, répondit froidement Milady, puisqu’un +autre nom que le mien y est porté. + +— Un nom! Est-ce que vous en avez un? + +— J’ai celui de votre frère. + +— Vous vous trompez, mon frère n’est que votre second mari, et le +premier vit encore. Dites-moi son nom et je le mettrai en place du nom +de Charlotte Backson. Non?… vous ne voulez pas?… vous gardez le +silence? C’est bien! vous serez écrouée sous le nom de Charlotte +Backson.» + +Milady demeura silencieuse; seulement, cette fois ce n’était plus par +affectation, mais par terreur: elle crut l’ordre prêt à être exécuté: +elle pensa que Lord de Winter avait avancé son départ; elle crut +qu’elle était condamnée à partir le soir même. Tout dans son esprit fut +donc perdu pendant un instant, quand tout à coup elle s’aperçut que +l’ordre n’était revêtu d’aucune signature. + +La joie qu’elle ressentit de cette découverte fut si grande, qu’elle ne +put la cacher. + +«Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s’aperçut de ce qui se passait en +elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites: tout n’est +pas perdu, puisque cet acte n’est pas signé; on me le montre pour +m’effrayer, voilà tout. Vous vous trompez: demain cet ordre sera envoyé +à Lord Buckingham; après-demain il reviendra signé de sa main et revêtu +de son sceau, et vingt-quatre heures après, c’est moi qui vous en +réponds, il recevra son commencement d’exécution. Adieu, madame, voilà +tout ce que j’avais à vous dire. + +— Et moi je vous répondrai, monsieur, que cet abus de pouvoir, que cet +exil sous un nom supposé sont une infamie. + +— Aimez-vous mieux être pendue sous votre vrai nom, Milady? Vous le +savez, les lois anglaises sont inexorables sur l’abus que l’on fait du +mariage; expliquez-vous franchement: quoique mon nom ou plutôt le nom +de mon frère se trouve mêlé dans tout cela, je risquerai le scandale +d’un procès public pour être sûr que du coup je serai débarrassé de +vous.» + +Milady ne répondit pas, mais devint pâle comme un cadavre. + +«Oh! je vois que vous aimez mieux la pérégrination. À merveille, +madame, et il y a un vieux proverbe qui dit que les voyages forment la +jeunesse. Ma foi! vous n’avez pas tort, après tout, et la vie est +bonne. C’est pour cela que je ne me soucie pas que vous me l’ôtiez. +Reste donc à régler l’affaire des cinq shillings; je me montre un peu +parcimonieux, n’est-ce pas? cela tient à ce que je ne me soucie pas que +vous corrompiez vos gardiens. D’ailleurs il vous restera toujours vos +charmes pour les séduire. Usez-en si votre échec avec Felton ne vous a +pas dégoûtée des tentatives de ce genre.» + +«Felton n’a point parlé, se dit Milady à elle-même, rien n’est perdu +alors.» + +«Et maintenant, madame, à vous revoir. Demain je viendrai vous annoncer +le départ de mon messager.» + +Lord de Winter se leva, salua ironiquement Milady et sortit. + +Milady respira: elle avait encore quatre jours devant elle; quatre +jours lui suffiraient pour achever de séduire Felton. + +Une idée terrible lui vint alors, c’est que Lord de Winter enverrait +peut-être Felton lui-même pour faire signer l’ordre à Buckingham; de +cette façon Felton lui échappait, et pour que la prisonnière réussît il +fallait la magie d’une séduction continue. + +Cependant, comme nous l’avons dit, une chose la rassurait: Felton +n’avait pas parlé. + +Elle ne voulut point paraître émue par les menaces de Lord de Winter, +elle se mit à table et mangea. + +Puis, comme elle avait fait la veille, elle se mit à genoux, et répéta +tout haut ses prières. Comme la veille, le soldat cessa de marcher et +s’arrêta pour l’écouter. + +Bientôt elle entendit des pas plus légers que ceux de la sentinelle qui +venaient du fond du corridor et qui s’arrêtaient devant sa porte. + +«C’est lui», dit-elle. + +Et elle commença le même chant religieux qui la veille avait si +violemment exalté Felton. + +Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore eût vibré plus +harmonieuse et plus déchirante que jamais, la porte resta close. Il +parut bien à Milady, dans un des regards furtifs qu’elle lançait sur le +petit guichet, apercevoir à travers le grillage serré les yeux ardents +du jeune homme mais, que ce fût une réalité ou une vision, cette fois +il eut sur lui-même la puissance de ne pas entrer. + +Seulement, quelques instants après qu’elle eût fini son chant +religieux, Milady crut entendre un profond soupir; puis les mêmes pas +qu’elle avait entendus s’approcher s’éloignèrent lentement et comme à +regret. + + + + +CHAPITRE LV. +QUATRIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + + +Le lendemain, lorsque Felton entra chez Milady, il la trouva debout, +montée sur un fauteuil, tenant entre ses mains une corde tissée à +l’aide de quelques mouchoirs de batiste déchirés en lanières tressées +les unes avec les autres et attachées bout à bout; au bruit que fit +Felton en ouvrant la porte, Milady sauta légèrement à bas de son +fauteuil, et essaya de cacher derrière elle cette corde improvisée, +qu’elle tenait à la main. + +Le jeune homme était plus pâle encore que d’habitude, et ses yeux +rougis par l’insomnie indiquaient qu’il avait passé une nuit fiévreuse. + +Cependant son front était armé d’une sérénité plus austère que jamais. + +Il s’avança lentement vers Milady, qui s’était assise, et prenant un +bout de la tresse meurtrière que par mégarde ou à dessein peut- être +elle avait laissée passer: + +«Qu’est-ce que cela, madame? demanda-t-il froidement. + +— Cela, rien, dit Milady en souriant avec cette expression douloureuse +qu’elle savait si bien donner à son sourire, l’ennui est l’ennemi +mortel des prisonniers, je m’ennuyais et je me suis amusée à tresser +cette corde.» + +Felton porta les yeux vers le point du mur de l’appartement devant +lequel il avait trouvé Milady debout sur le fauteuil où elle était +assise maintenant, et au-dessus de sa tête il aperçut un crampon doré, +scellé dans le mur, et qui servait à accrocher soit des hardes, soit +des armes. + +Il tressaillit, et la prisonnière vit ce tressaillement; car, +quoiqu’elle eût les yeux baissés, rien ne lui échappait. + +«Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil? demanda-t-il. + +— Que vous importe? répondit Milady. + +— Mais, reprit Felton, je désire le savoir. + +— Ne m’interrogez pas, dit la prisonnière, vous savez bien qu’à nous +autres, véritables chrétiens, il nous est défendu de mentir. + +— Eh bien, dit Felton, je vais vous le dire, ce que vous faisiez, ou +plutôt ce que vous alliez faire, vous alliez achever l’oeuvre fatale +que vous nourrissez dans votre esprit: songez-y, madame, si notre Dieu +défend le mensonge, il défend bien plus sévèrement encore le suicide. + +— Quand Dieu voit une de ses créatures persécutée injustement, placée +entre le suicide et le déshonneur, croyez-moi, monsieur, répondit +Milady d’un ton de profonde conviction, Dieu lui pardonne le suicide: +car, alors, le suicide c’est le martyre. + +— Vous en dites trop ou trop peu; parlez, madame, au nom du Ciel, +expliquez-vous. + +— Que je vous raconte mes malheurs, pour que vous les traitiez de +fables; que je vous dise mes projets, pour que vous alliez les dénoncer +à mon persécuteur: non, monsieur; d’ailleurs, que vous importe la vie +ou la mort d’une malheureuse condamnée? vous ne répondez que de mon +corps, n’est-ce pas? et pourvu que vous représentiez un cadavre, qu’il +soit reconnu pour le mien, on ne vous en demandera pas davantage, et +peut-être, même, aurez-vous double récompense. + +— Moi, madame, moi! s’écria Felton, supposer que j’accepterais jamais +le prix de votre vie; oh! vous ne pensez pas ce que vous dites. + +— Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire, dit Milady en +s’exaltant, tout soldat doit être ambitieux, n’est-ce pas? vous êtes +lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de +capitaine. + +— Mais que vous ai-je donc fait, dit Felton ébranlé, pour que vous me +chargiez d’une pareille responsabilité devant les hommes et devant +Dieu? Dans quelques jours vous allez être loin d’ici, madame, votre vie +ne sera plus sous ma garde, et, ajouta-t-il avec un soupir, alors vous +en ferez ce que vous voudrez. + +— Ainsi, s’écria Milady comme si elle ne pouvait résister à une sainte +indignation, vous, un homme pieux, vous que l’on appelle un juste, vous +ne demandez qu’une chose: c’est de n’être point inculpé, inquiété pour +ma mort! + +— Je dois veiller sur votre vie, madame, et j’y veillerai. + +— Mais comprenez-vous la mission que vous remplissez? cruelle déjà si +j’étais coupable, quel nom lui donnerez-vous, quel nom le Seigneur lui +donnera-t-il, si je suis innocente? + +— Je suis soldat, madame, et j’accomplis les ordres que j’ai reçus. + +— Croyez-vous qu’au jour du jugement dernier Dieu séparera les +bourreaux aveugles des juges iniques? vous ne voulez pas que je tue mon +corps, et vous vous faites l’agent de celui qui veut tuer mon âme! + +— Mais, je vous le répète, reprit Felton ébranlé, aucun danger ne vous +menace, et je réponds de Lord de Winter comme de moi-même. + +— Insensé! s’écria Milady, pauvre insensé, qui ose répondre d’un autre +homme quand les plus sages, quand les plus grands selon Dieu hésitent à +répondre d’eux-mêmes, et qui se range du parti le plus fort et le plus +heureux, pour accabler la plus faible et la plus malheureuse! + +— Impossible, madame, impossible, murmura Felton, qui sentait au fond +du coeur la justesse de cet argument: prisonnière, vous ne recouvrerez +pas par moi la liberté, vivante, vous ne perdrez pas par moi la vie. + +— Oui, s’écria Milady, mais je perdrai ce qui m’est bien plus cher que +la vie, je perdrai l’honneur, Felton; et c’est vous, vous que je ferai +responsable devant Dieu et devant les hommes de ma honte et de mon +infamie.» + +Cette fois Felton, tout impassible qu’il était ou qu’il faisait +semblant d’être, ne put résister à l’influence secrète qui s’était déjà +emparée de lui: voir cette femme si belle, blanche comme la plus +candide vision, la voir tour à tour éplorée et menaçante, subir à la +fois l’ascendant de la douleur et de la beauté, c’était trop pour un +visionnaire, c’était trop pour un cerveau miné par les rêves ardents de +la foi extatique, c’était trop pour un coeur corrodé à la fois par +l’amour du Ciel qui brûle, par la haine des hommes qui dévore. + +Milady vit le trouble, elle sentait par intuition la flamme des +passions opposées qui brûlaient avec le sang dans les veines du jeune +fanatique; et, pareille à un général habile qui, voyant l’ennemi prêt à +reculer, marche sur lui en poussant un cri de victoire, elle se leva, +belle comme une prêtresse antique, inspirée comme une vierge chrétienne +et, le bras étendu, le col découvert, les cheveux épars retenant d’une +main sa robe pudiquement ramenée sur sa poitrine, le regard illuminé de +ce feu qui avait déjà porté le désordre dans les sens du jeune +puritain, elle marcha vers lui, s’écriant sur un air véhément, de sa +voix si douce, à laquelle, dans l’occasion, elle donnait un accent +terrible: + +Livre à Baal sa victime. +Jette aux lions le martyr: +Dieu te fera repentir!… +Je crie à lui de l’abîme. + + +Felton s’arrêta sous cette étrange apostrophe, et comme pétrifié. + +«Qui êtes-vous, qui êtes-vous? s’écria-t-il en joignant les mains; +êtes-vous une envoyée de Dieu, êtes-vous un ministre des enfers, +êtes-vous ange ou démon, vous appelez-vous Eloa ou Astarté? + +— Ne m’as-tu pas reconnue, Felton? Je ne suis ni un ange, ni un démon, +je suis une fille de la terre, je suis une soeur de ta croyance, voilà +tout. + +— Oui! oui! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je crois. + +— Tu crois, et cependant tu es le complice de cet enfant de Bélial +qu’on appelle Lord de Winter! Tu crois, et cependant tu me laisses aux +mains de mes ennemis, de l’ennemi de l’Angleterre, de l’ennemi de Dieu? +Tu crois, et cependant tu me livres à celui qui remplit et souille le +monde de ses hérésies et de ses débauches, à cet infâme Sardanapale que +les aveugles nomment le duc de Buckingham et que les croyants appellent +l’Antéchrist. + +— Moi, vous livrer à Buckingham! moi! que dites-vous là? + +— Ils ont des yeux, s’écria Milady, et ils ne verront pas; ils ont des +oreilles, et ils n’entendront point. + +— Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert de +sueur, comme pour en arracher son dernier doute; oui, je reconnais la +voix qui me parle dans mes rêves; oui, je reconnais les traits de +l’ange qui m’apparaît chaque nuit, criant à mon âme qui ne peut dormir: +“Frappe, sauve l’Angleterre, sauve-toi, car tu mourras sans avoir +désarmé Dieu!” Parlez, parlez! s’écria Felton, je puis vous comprendre +à présent.» + +Un éclair de joie terrible, mais rapide comme la pensée, jaillit des +yeux de Milady. + +Si fugitive qu’eût été cette lueur homicide, Felton la vit et +tressaillit comme si cette lueur eût éclairé les abîmes du coeur de +cette femme. + +Felton se rappela tout à coup les avertissements de Lord de Winter, les +séductions de Milady, ses premières tentatives lors de son arrivée; il +recula d’un pas et baissa la tête, mais sans cesser de la regarder: +comme si, fasciné par cette étrange créature, ses yeux ne pouvaient se +détacher de ses yeux. + +Milady n’était point femme à se méprendre au sens de cette hésitation. +Sous ses émotions apparentes, son sang-froid glacé ne l’abandonnait +point. Avant que Felton lui eût répondu et qu’elle fût forcée de +reprendre cette conversation si difficile à soutenir sur le même accent +d’exaltation, elle laissa retomber ses mains, et, comme si la faiblesse +de la femme reprenait le dessus sur l’enthousiasme de l’inspirée: + +«Mais, non, dit-elle, ce n’est pas à moi d’être la Judith qui délivrera +Béthulie de cet Holopherne. Le glaive de l’éternel est trop lourd pour +mon bras. Laissez-moi donc fuir le déshonneur par la mort, laissez-moi +me réfugier dans le martyre. Je ne vous demande ni la liberté, comme +ferait une coupable, ni la vengeance, comme ferait une païenne. +Laissez-moi mourir, voilà tout. Je vous supplie, je vous implore à +genoux; laissez-moi mourir, et mon dernier soupir sera une bénédiction +pour mon sauveur.» + +À cette voix douce et suppliante, à ce regard timide et abattu, Felton +se rapprocha. Peu à peu l’enchanteresse avait revêtu cette parure +magique qu’elle reprenait et quittait à volonté, c’est-à- dire la +beauté, la douceur, les larmes et surtout l’irrésistible attrait de la +volupté mystique, la plus dévorante des voluptés. + +«Hélas! dit Felton, je ne puis qu’une chose, vous plaindre si vous me +prouvez que vous êtes une victime! Mais Lord de Winter a de cruels +griefs contre vous. Vous êtes chrétienne, vous êtes ma soeur en +religion; je me sens entraîné vers vous, moi qui n’ai aimé que mon +bienfaiteur, moi qui n’ai trouvé dans la vie que des traîtres et des +impies. Mais vous, madame, vous si belle en réalité, vous si pure en +apparence, pour que Lord de Winter vous poursuive ainsi, vous avez donc +commis des iniquités? + +— Ils ont des yeux, répéta Milady avec un accent d’indicible douleur, +et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils n’entendront point. + +— Mais, alors, s’écria le jeune officier, parlez, parlez donc! + +— Vous confier ma honte! s’écria Milady avec le rouge de la pudeur au +visage, car souvent le crime de l’un est la honte de l’autre; vous +confier ma honte, à vous homme, moi femme! Oh! continua-t-elle en +ramenant pudiquement sa main sur ses beaux yeux, oh! jamais, jamais je +ne pourrai! + +— À moi, à un frère!» s’écria Felton. + +Milady le regarda longtemps avec une expression que le jeune officier +prit pour du doute, et qui cependant n’était que de l’observation et +surtout la volonté de fasciner. + +Felton, à son tour suppliant, joignit les mains. + +«Eh bien, dit Milady, je me fie à mon frère, j’oserai!» + +En ce moment, on entendit le pas de Lord de Winter; mais, cette fois le +terrible beau-frère de Milady ne se contenta point, comme il avait fait +la veille, de passer devant la porte et de s’éloigner, il s’arrêta, +échangea deux mots avec la sentinelle, puis la porte s’ouvrit et il +parut. + +Pendant ces deux mots échangés, Felton s’était reculé vivement, et +lorsque Lord de Winter entra, il était à quelques pas de la +prisonnière. + +Le baron entra lentement, et porta son regard scrutateur de la +prisonnière au jeune officier: + +«Voilà bien longtemps, John, dit-il, que vous êtes ici; cette femme +vous a-t-elle raconté ses crimes? alors je comprends la durée de +l’entretien.» + +Felton tressaillit, et Milady sentit qu’elle était perdue si elle ne +venait au secours du puritain décontenancé. + +«Ah! vous craignez que votre prisonnière ne vous échappe! dit- elle, eh +bien, demandez à votre digne geôlier quelle grâce, à l’instant même, je +sollicitais de lui. + +— Vous demandiez une grâce? dit le baron soupçonneux. + +— Oui, Milord, reprit le jeune homme confus. + +— Et quelle grâce, voyons? demanda Lord de Winter. + +— Un couteau qu’elle me rendra par le guichet, une minute après l’avoir +reçu, répondit Felton. + +— Il y a donc quelqu’un de caché ici que cette gracieuse personne +veuille égorger? reprit Lord de Winter de sa voix railleuse et +méprisante. + +— Il y a moi, répondit Milady. + +— Je vous ai donné le choix entre l’Amérique et Tyburn, reprit Lord de +Winter, choisissez Tyburn, Milady: la corde est, croyez- moi, encore +plus sûre que le couteau.» + +Felton pâlit et fit un pas en avant, en songeant qu’au moment où il +était entré, Milady tenait une corde. + +«Vous avez raison, dit celle-ci, et j’y avais déjà pensé; puis elle +ajouta d’une voix sourde: j’y penserai encore.» + +Felton sentit courir un frisson jusque dans la moelle de ses os; +probablement Lord de Winter aperçut ce mouvement. + +«Méfie-toi, John, dit-il, John, mon ami, je me suis reposé sur toi, +prends garde! Je t’ai prévenu! D’ailleurs, aie bon courage, mon enfant, +dans trois jours nous serons délivrés de cette créature, et où je +l’envoie, elle ne nuira plus à personne. + +— Vous l’entendez!» s’écria Milady avec éclat, de façon que le baron +crût qu’elle s’adressait au Ciel et que Felton comprît que c’était à +lui. + +Felton baissa la tête et rêva. + +Le baron prit l’officier par le bras en tournant la tête sur son +épaule, afin de ne pas perdre Milady de vue jusqu’à ce qu’il fût sorti. + +«Allons, allons, dit la prisonnière lorsque la porte se fut refermée, +je ne suis pas encore si avancée que je le croyais. Winter a changé sa +sottise ordinaire en une prudence inconnue; ce que c’est que le désir +de la vengeance, et comme ce désir forme l’homme! Quant à Felton, il +hésite. Ah! ce n’est pas un homme comme ce d’Artagnan maudit. Un +puritain n’adore que les vierges, et il les adore en joignant les +mains. Un mousquetaire aime les femmes, et il les aime en joignant les +bras.» + +Cependant Milady attendit avec impatience, car elle se doutait bien que +la journée ne se passerait pas sans qu’elle revit Felton. Enfin, une +heure après la scène que nous venons de raconter, elle entendit que +l’on parlait bas à la porte, puis bientôt la porte s’ouvrit, et elle +reconnut Felton. + +Le jeune homme s’avança rapidement dans la chambre en laissant la porte +ouverte derrière lui et en faisant signe à Milady de se taire; il avait +le visage bouleversé. + +«Que me voulez-vous? dit-elle. + +— Écoutez, répondit Felton à voix basse, je viens d’éloigner la +sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu’on sache que je suis venu, +pour vous parler sans qu’on puisse entendre ce que je vous dis. Le +baron vient de me raconter une histoire effroyable.» + +Milady prit son sourire de victime résignée, et secoua la tête. + +«Ou vous êtes un démon, continua Felton, ou le baron, mon bienfaiteur, +mon père, est un monstre. Je vous connais depuis quatre jours, je +l’aime depuis dix ans, lui; je puis donc hésiter entre vous deux: ne +vous effrayez pas de ce que je vous dis, j’ai besoin d’être convaincu. +Cette nuit, après minuit, je viendrai vous voir, vous me convaincrez. + +— Non, Felton, non, mon frère, dit-elle, le sacrifice est trop grand, +et je sens qu’il vous coûte. Non, je suis perdue, ne vous perdez pas +avec moi. Ma mort sera bien plus éloquente que ma vie, et le silence du +cadavre vous convaincra bien mieux que les paroles de la prisonnière. + +— Taisez-vous, madame, s’écria Felton, et ne me parlez pas ainsi; je +suis venu pour que vous me promettiez sur l’honneur, pour que vous me +juriez sur ce que vous avez de plus sacré, que vous n’attenterez pas à +votre vie. + +— Je ne veux pas promettre, dit Milady, car personne plus que moi n’a +le respect du serment, et, si je promettais, il me faudrait tenir. + +— Eh bien, dit Felton, engagez-vous seulement jusqu’au moment où vous +m’aurez revu. Si, lorsque vous m’aurez revu, vous persistez encore, eh +bien, alors, vous serez libre, et moi-même je vous donnerai l’arme que +vous m’avez demandée. + +— Eh bien, dit Milady, pour vous j’attendrai. + +— Jurez-le. + +— Je le jure par notre Dieu. Êtes-vous content? + +— Bien, dit Felton, à cette nuit!» + +Et il s’élança hors de l’appartement, referma la porte, et attendit en +dehors, la demi-pique du soldat à la main, comme s’il eût monté la +garde à sa place. + +Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme. + +Alors, à travers le guichet dont elle s’était rapprochée, Milady vit le +jeune homme se signer avec une ferveur délirante et s’en aller par le +corridor avec un transport de joie. + +Quant à elle, elle revint à sa place, un sourire de sauvage mépris sur +les lèvres, et elle répéta en blasphémant ce nom terrible de Dieu, par +lequel elle avait juré sans jamais avoir appris à le connaître. + +«Mon Dieu! dit-elle, fanatique insensé! mon Dieu! c’est moi, moi et +celui qui m’aidera à me venger.» + + + + +CHAPITRE LVI. +CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ + + +Cependant Milady en était arrivée à un demi-triomphe, et le succès +obtenu doublait ses forces. + +Il n’était pas difficile de vaincre, ainsi qu’elle l’avait fait +jusque-là, des hommes prompts à se laisser séduire, et que l’éducation +galante de la cour entraînait vite dans le piège; Milady était assez +belle pour ne pas trouver de résistance de la part de la chair, et elle +était assez adroite pour l’emporter sur tous les obstacles de l’esprit. + +Mais, cette fois, elle avait à lutter contre une nature sauvage, +concentrée, insensible à force d’austérité; la religion et la pénitence +avaient fait de Felton un homme inaccessible aux séductions ordinaires. +Il roulait dans cette tête exaltée des plans tellement vastes, des +projets tellement tumultueux, qu’il n’y restait plus de place pour +aucun amour, de caprice ou de matière, ce sentiment qui se nourrit de +loisir et grandit par la corruption. Milady avait donc fait brèche, +avec sa fausse vertu, dans l’opinion d’un homme prévenu horriblement +contre elle, et par sa beauté, dans le coeur et les sens d’un homme +chaste et pur. Enfin, elle s’était donné la mesure de ses moyens, +inconnus d’elle-même jusqu’alors, par cette expérience faite sur le +sujet le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre à +son étude. + +Bien des fois néanmoins pendant la soirée elle avait désespéré du sort +et d’elle-même; elle n’invoquait pas Dieu, nous le savons, mais elle +avait foi dans le génie du mal, cette immense souveraineté qui règne +dans tous les détails de la vie humaine, et à laquelle, comme dans la +fable arabe, un grain de grenade suffit pour reconstruire un monde +perdu. + +Milady, bien préparée à recevoir Felton, put dresser ses batteries pour +le lendemain. Elle savait qu’il ne lui restait plus que deux jours, +qu’une fois l’ordre signé par Buckingham (et Buckingham le signerait +d’autant plus facilement, que cet ordre portait un faux nom, et qu’il +ne pourrait reconnaître la femme dont il était question), une fois cet +ordre signé, disons-nous, le baron la faisait embarquer sur-le-champ, +et elle savait aussi que les femmes condamnées à la déportation usent +d’armes bien moins puissantes dans leurs séductions que les prétendues +femmes vertueuses dont le soleil du monde éclaire la beauté, dont la +voix de la mode vante l’esprit et qu’un reflet d’aristocratie dore de +ses lueurs enchantées. Être une femme condamnée à une peine misérable +et infamante n’est pas un empêchement à être belle, mais c’est un +obstacle à jamais redevenir puissante. Comme tous les gens d’un mérite +réel, Milady connaissait le milieu qui convenait à sa nature, à ses +moyens. La pauvreté lui répugnait, l’abjection la diminuait des deux +tiers de sa grandeur. Milady n’était reine que parmi les reines; il +fallait à sa domination le plaisir de l’orgueil satisfait. Commander +aux êtres inférieurs était plutôt une humiliation qu’un plaisir pour +elle. + +Certes, elle fût revenue de son exil, elle n’en doutait pas un seul +instant; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer? Pour une +nature agissante et ambitieuse comme celle de Milady, les jours qu’on +n’occupe point à monter sont des jours néfastes; qu’on trouve donc le +mot dont on doive nommer les jours qu’on emploie à descendre! Perdre un +an, deux ans, trois ans, c’est-à-dire une éternité; revenir quand +d’Artagnan, heureux et triomphant, aurait, lui et ses amis, reçu de la +reine la récompense qui leur était bien acquise pour les services +qu’ils lui avaient rendus, c’étaient là de ces idées dévorantes qu’une +femme comme Milady ne pouvait supporter. Au reste, l’orage qui grondait +en elle doublait sa force, et elle eût fait éclater les murs de sa +prison, si son corps eût pu prendre un seul instant les proportions de +son esprit. + +Puis ce qui l’aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c’était le +souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son silence +le cardinal défiant, inquiet, soupçonneux, le cardinal, non seulement +son seul appui, son seul soutien, son seul protecteur dans le présent, +mais encore le principal instrument de sa fortune et de sa vengeance à +venir? Elle le connaissait, elle savait qu’à son retour, après un +voyage inutile, elle aurait beau arguer de la prison, elle aurait beau +exalter les souffrances subies, le cardinal répondrait avec ce calme +railleur du sceptique puissant à la fois par la force et par le génie: +«Il ne fallait pas vous laisser prendre!» + +Alors Milady réunissait toute son énergie, murmurant au fond de sa +pensée le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pénétrât jusqu’à +elle au fond de l’enfer où elle était tombée; et comme un serpent qui +roule et déroule ses anneaux pour se rendre compte à lui-même de sa +force, elle enveloppait d’avance Felton dans les mille replis de son +inventive imagination. + +Cependant le temps s’écoulait, les heures les unes après les autres +semblaient réveiller la cloche en passant, et chaque coup du battant +d’airain retentissait sur le coeur de la prisonnière. À neuf heures, +Lord de Winter fit sa visite accoutumée, regarda la fenêtre et les +barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la cheminée et les +portes, sans que, pendant cette longue et minutieuse visite, ni lui ni +Milady prononçassent une seule parole. + +Sans doute que tous deux comprenaient que la situation était devenue +trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en colère sans +effet. + +«Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous sauverez pas +encore cette nuit!» + +À dix heures, Felton vint placer une sentinelle; Milady reconnut son +pas. Elle le devinait maintenant comme une maîtresse devine celui de +l’amant de son coeur, et cependant Milady détestait et méprisait à la +fois ce faible fanatique. + +Ce n’était point l’heure convenue, Felton n’entra point. + +Deux heures après et comme minuit sonnait, la sentinelle fut relevée. + +Cette fois c’était l’heure: aussi, à partir de ce moment, Milady +attendit-elle avec impatience. + +La nouvelle sentinelle commença à se promener dans le corridor. + +Au bout de dix minutes Felton vint. + +Milady prêta l’oreille. + +«Écoutez, dit le jeune homme à la sentinelle, sous aucun prétexte ne +t’éloigne de cette porte, car tu sais que la nuit dernière un soldat a +été puni par Milord pour avoir quitté son poste un instant, et +cependant c’est moi qui, pendant sa courte absence, avais veillé à sa +place. + +— Oui, je le sais, dit le soldat. + +— Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta- t-il, +je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de cette +femme, qui a, j’en ai peur, de sinistres projets sur elle- même et que +j’ai reçu l’ordre de surveiller.» + +«Bon, murmura Milady, voilà l’austère puritain qui ment!» + +Quant au soldat, il se contenta de sourire. + +«Peste! mon lieutenant, dit-il, vous n’êtes pas malheureux d’être +chargé de commissions pareilles, surtout si Milord vous a autorisé à +regarder jusque dans son lit.» + +Felton rougit; dans toute autre circonstance il eut réprimandé le +soldat qui se permettait une pareille plaisanterie; mais sa conscience +murmurait trop haut pour que sa bouche osât parler. + +«Si j’appelle, dit-il, viens; de même que si l’on vient, appelle- moi. + +— Oui, mon lieutenant», dit le soldat. + +Felton entra chez Milady. Milady se leva. + +«Vous voilà? dit-elle. + +— Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu. + +— Vous m’avez promis autre chose encore. + +— Quoi donc? mon Dieu! dit le jeune homme, qui malgré son empire sur +lui-même, sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur son +front. + +— Vous avez promis de m’apporter un couteau, et de me le laisser après +notre entretien. + +— Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton, il n’y a pas de situation, +si terrible qu’elle soit, qui autorise une créature de Dieu à se donner +la mort. J’ai réfléchi que jamais je ne devais me rendre coupable d’un +pareil péché. + +— Ah! vous avez réfléchi! dit la prisonnière en s’asseyant sur son +fauteuil avec un sourire de dédain; et moi aussi j’ai réfléchi. + +— À quoi? + +— Que je n’avais rien à dire à un homme qui ne tenait pas sa parole. + +— O mon Dieu! murmura Felton. + +— Vous pouvez vous retirer, dit Milady, je ne parlerai pas. + +— Voilà le couteau! dit Felton tirant de sa poche l’arme que, selon sa +promesse, il avait apportée, mais qu’il hésitait à remettre à sa +prisonnière. + +— Voyons-le, dit Milady. + +— Pour quoi faire? + +— Sur l’honneur, je vous le rends à l’instant même; vous le poserez sur +cette table; et vous resterez entre lui et moi. + +Felton tendit l’arme à Milady, qui en examina attentivement la trempe, +et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt. + +«Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci est +en bel et bon acier; vous êtes un fidèle ami, Felton.» + +Felton reprit l’arme et la posa sur la table comme il venait d’être +convenu avec sa prisonnière. + +Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction. + +«Maintenant, dit-elle, écoutez-moi.» + +La recommandation était inutile: le jeune officier se tenait debout +devant elle, attendant ses paroles pour les dévorer. + +«Felton, dit Milady avec une solennité pleine de mélancolie, Felton, si +votre soeur, la fille de votre père, vous disait: «Jeune encore, assez +belle par malheur, on m’a fait tomber dans un piège, j’ai résisté; on a +multiplié autour de moi les embûches, les violences, j’ai résisté; on a +blasphémé la religion que je sers, le Dieu que j’adore, parce que +j’appelais à mon secours ce Dieu et cette religion, j’ai résisté; alors +on m’a prodigué les outrages, et comme on ne pouvait perdre mon âme, on +a voulu à tout jamais flétrir mon corps; enfin…» + +Milady s’arrêta, et un sourire amer passa sur ses lèvres. + +«Enfin, dit Felton, enfin qu’a-t-on fait? + +— Enfin, un soir, on résolut de paralyser cette résistance qu’on ne +pouvait vaincre: un soir, on mêla à mon eau un narcotique puissant; à +peine eus-je achevé mon repas, que je me sentis tomber peu à peu dans +une torpeur inconnue. Quoique je fusse sans défiance, une crainte vague +me saisit et j’essayai de lutter contre le sommeil; je me levai, je +voulus courir à la fenêtre, appeler au secours, mais mes jambes +refusèrent de me porter; il me semblait que le plafond s’abaissait sur +ma tête et m’écrasait de son poids; je tendis les bras, j’essayai de +parler, je ne pus que pousser des sons inarticulés; un engourdissement +irrésistible s’emparait de moi, je me retins à un fauteuil, sentant que +j’allais tomber, mais bientôt cet appui fut insuffisant pour mes bras +débiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux; je voulus crier, ma +langue était glacée; Dieu ne me vit ni ne m’entendit sans doute, et je +glissai sur le parquet, en proie à un sommeil qui ressemblait à la +mort. + +«De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s’écoula +pendant sa durée, je n’eus aucun souvenir; la seule chose que je me +rappelle, c’est que je me réveillai couchée dans une chambre ronde, +dont l’ameublement était somptueux, et dans laquelle le jour ne +pénétrait que par une ouverture au plafond. Du reste, aucune porte ne +semblait y donner entrée: on eût dit une magnifique prison. + +«Je fus longtemps à pouvoir me rendre compte du lieu où je me trouvais +et de tous les détails que je rapporte, mon esprit semblait lutter +inutilement pour secouer les pesantes ténèbres de ce sommeil auquel je +ne pouvais m’arracher; j’avais des perceptions vagues d’un espace +parcouru, du roulement d’une voiture, d’un rêve horrible dans lequel +mes forces se seraient épuisées; mais tout cela était si sombre et si +indistinct dans ma pensée, que ces événements semblaient appartenir à +une autre vie que la mienne et cependant mêlée à la mienne par une +fantastique dualité. + +«Quelque temps, l’état dans lequel je me trouvais me sembla si étrange, +que je crus que je faisais un rêve. Je me levai chancelante, mes habits +étaient près de moi, sur une chaise: je ne me rappelai ni m’être +dévêtue, ni m’être couchée. Alors peu à peu la réalité se présenta à +moi pleine de pudiques terreurs: je n’étais plus dans la maison que +j’habitais; autant que j’en pouvais juger par la lumière du soleil, le +jour était déjà aux deux tiers écoulé! c’était la veille au soir que je +m’étais endormie; mon sommeil avait donc déjà duré près de vingt-quatre +heures. Que s’était-il passé pendant ce long sommeil? + +«Je m’habillai aussi rapidement qu’il me fut possible. Tous mes +mouvements lents et engourdis attestaient que l’influence du narcotique +n’était point encore entièrement dissipée. Au reste, cette chambre +était meublée pour recevoir une femme; et la coquette la plus achevée +n’eût pas eu un souhait à former, qu’en promenant son regard autour de +l’appartement elle n’eût vu son souhait accompli. + +«Certes, je n’étais pas la première captive qui s’était vue enfermée +dans cette splendide prison; mais, vous le comprenez, Felton, plus la +prison était belle, plus je m’épouvantais. + +«Oui, c’était une prison, car j’essayai vainement d’en sortir. Je +sondai tous les murs afin de découvrir une porte, partout les murs +rendirent un son plein et mat. + +«Je fis peut-être vingt fois le tour de cette chambre, cherchant une +issue quelconque; il n’y en avait pas: je tombai écrasée de fatigue et +de terreur sur un fauteuil. + +«Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes +terreurs augmentaient: je ne savais si je devais rester où j’étais +assise; il me semblait que j’étais entourée de dangers inconnus, dans +lesquels j’allais tomber à chaque pas. Quoique je n’eusse rien mangé +depuis la veille, mes craintes m’empêchaient de ressentir la faim. + +«Aucun bruit du dehors, qui me permît de mesurer le temps, ne venait +jusqu’à moi; je présumai seulement qu’il pouvait être sept ou huit +heures du soir; car nous étions au mois d’octobre, et il faisait nuit +entière. + +«Tout à coup, le cri d’une porte qui tourne sur ses gonds me fit +tressaillir; un globe de feu apparut au-dessus de l’ouverture vitrée du +plafond, jetant une vive lumière dans ma chambre, et je m’aperçus avec +terreur qu’un homme était debout à quelques pas de moi. + +«Une table à deux couverts, supportant un souper tout préparé, s’était +dressée comme par magie au milieu de l’appartement. + +«Cet homme était celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait juré +mon déshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, +me fit comprendre qu’il l’avait accompli la nuit précédente. + +— L’infâme! murmura Felton. + +— Oh! oui, l’infâme! s’écria Milady, voyant l’intérêt que le jeune +officier, dont l’âme semblait suspendue à ses lèvres, prenait à cet +étrange récit; oh! oui, l’infâme! il avait cru qu’il lui suffisait +d’avoir triomphé de moi dans mon sommeil, pour que tout fût dit; il +venait, espérant que j’accepterais ma honte, puisque ma honte était +consommée; il venait m’offrir sa fortune en échange de mon amour. + +«Tout ce que le coeur d’une femme peut contenir de superbe mépris et de +paroles dédaigneuses, je le versai sur cet homme; sans doute, il était +habitué à de pareils reproches; car il m’écouta calme, souriant, et les +bras croisés sur la poitrine; puis, lorsqu’il crut que j’avais tout +dit, il s’avança vers moi; je bondis vers la table, je saisis un +couteau, je l’appuyai sur ma poitrine. + +«Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon déshonneur, vous aurez +encore ma mort à vous reprocher.» + +«Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute ma +personne, cette vérité de geste, de pose et d’accent, qui porte la +conviction dans les âmes les plus perverses, car il s’arrêta. + +«Votre mort! me dit-il; oh! non, vous êtes une trop charmante maîtresse +pour que je consente à vous perdre ainsi, après avoir eu le bonheur de +vous posséder une seule fois seulement. Adieu, ma toute belle! +j’attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que vous soyez dans de +meilleures dispositions.» + +«À ces mots, il donna un coup de sifflet; le globe de flamme qui +éclairait ma chambre remonta et disparut; je me retrouvai dans +l’obscurité. Le même bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme se +reproduisit un instant après, le globe flamboyant descendit de nouveau, +et je me retrouvai seule. + +«Ce moment fut affreux; si j’avais encore quelques doutes sur mon +malheur, ces doutes s’étaient évanouis dans une désespérante réalité: +j’étais au pouvoir d’un homme que non seulement je détestais, mais que +je méprisais; d’un homme capable de tout, et qui m’avait déjà donné une +preuve fatale de ce qu’il pouvait oser. + +— Mais quel était donc cet homme? demanda Felton. + +— Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre bruit, car +à minuit à peu près, la lampe s’était éteinte, et je m’étais retrouvée +dans l’obscurité. Mais la nuit se passa sans nouvelle tentative de mon +persécuteur; le jour vint: la table avait disparu; seulement, j’avais +encore le couteau à la main. + +«Ce couteau c’était tout mon espoir. + +«J’étais écrasée de fatigue; l’insomnie brûlait mes yeux; je n’avais +pas osé dormir un seul instant: le jour me rassura, j’allai me jeter +sur mon lit sans quitter le couteau libérateur que je cachai sous mon +oreiller. + +«Quand je me réveillai, une nouvelle table était servie. + +«Cette fois, malgré mes terreurs, en dépit de mes angoisses, une faim +dévorante se faisait sentir; il y avait quarante-huit heures que je +n’avais pris aucune nourriture: je mangeai du pain et quelques fruits; +puis, me rappelant le narcotique mêlé à l’eau que j’avais bue, je ne +touchai point à celle qui était sur la table, et j’allai remplir mon +verre à une fontaine de marbre scellée dans le mur, au-dessus de ma +toilette. + +«Cependant, malgré cette précaution, je ne demeurai pas moins quelque +temps encore dans une affreuse angoisse; mais mes craintes, cette fois, +n’étaient pas fondées: je passai la journée sans rien éprouver qui +ressemblât à ce que je redoutais. + +«J’avais eu la précaution de vider à demi la carafe, pour qu’on ne +s’aperçût point de ma défiance. + +«Le soir vint, et avec lui l’obscurité; cependant, si profonde qu’elle +fût, mes yeux commençaient à s’y habituer; je vis, au milieu des +ténèbres, la table s’enfoncer dans le plancher; un quart d’heure après, +elle reparut portant mon souper; un instant après, grâce à la même +lampe, ma chambre s’éclaira de nouveau. + +«J’étais résolue à ne manger que des objets auxquels il était +impossible de mêler aucun somnifère: deux oeufs et quelques fruits +composèrent mon repas; puis, j’allai puiser un verre d’eau à ma +fontaine protectrice, et je le bus. + +«Aux premières gorgées, il me sembla qu’elle n’avait plus le même goût +que le matin: un soupçon rapide me prit, je m’arrêtai; mais j’en avais +déjà avalé un demi-verre. + +«Je jetai le reste avec horreur, et j’attendis, la sueur de l’épouvante +au front. + +«Sans doute quelque invisible témoin m’avait vue prendre de l’eau à +cette fontaine, et avait profité de ma confiance même pour mieux +assurer ma perte si froidement résolue, si cruellement poursuivie. + +«Une demi-heure ne s’était pas écoulée, que les mêmes symptômes se +produisirent; seulement, comme cette fois je n’avais bu qu’un +demi-verre d’eau, je luttai plus longtemps, et, au lieu de m’endormir +tout à fait, je tombai dans un état de somnolence qui me laissait le +sentiment de ce qui se passait autour de moi, tout en m’ôtant la force +ou de me défendre ou de fuir. + +«Je me traînai vers mon lit, pour y chercher la seule défense qui me +restât, mon couteau sauveur; mais je ne pus arriver jusqu’au chevet: je +tombai à genoux, les mains cramponnées à l’une des colonnes du pied; +alors, je compris que j’étais perdue.» + +Felton pâlit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout son +corps. + +«Et ce qu’il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix altérée +comme si elle eût encore éprouvé la même angoisse qu’en ce moment +terrible, c’est que, cette fois, j’avais la conscience du danger qui me +menaçait; c’est que mon âme, je puis le dire, veillait dans mon corps +endormi; c’est que je voyais, c’est que j’entendais: il est vrai que +tout cela était comme dans un rêve; mais ce n’en était que plus +effrayant. + +«Je vis la lampe qui remontait et qui peu à peu me laissait dans +l’obscurité; puis j’entendis le cri si bien connu de cette porte, +quoique cette porte ne se fût ouverte que deux fois. + +«Je sentis instinctivement qu’on s’approchait de moi: on dit que le +malheureux perdu dans les déserts de l’Amérique sent ainsi l’approche +du serpent. + +«Je voulais faire un effort, je tentai de crier; par une incroyable +énergie de volonté je me relevai même, mais pour retomber aussitôt… et +retomber dans les bras de mon persécuteur. + +— Dites-moi donc quel était cet homme?» s’écria le jeune officier. + +Milady vit d’un seul regard tout ce qu’elle inspirait de souffrance à +Felton, en pesant sur chaque détail de son récit; mais elle ne voulait +lui faire grâce d’aucune torture. Plus profondément elle lui briserait +le coeur, plus sûrement il la vengerait. Elle continua donc comme si +elle n’eût point entendu son exclamation, ou comme si elle eût pensé +que le moment n’était pas encore venu d’y répondre. + +«Seulement, cette fois, ce n’était plus à une espèce de cadavre inerte, +sans aucun sentiment, que l’infâme avait affaire. Je vous l’ai dit: +sans pouvoir parvenir à retrouver l’exercice complet de mes facultés, +il me restait le sentiment de mon danger: je luttai donc de toutes mes +forces et sans doute j’opposai, tout affaiblie que j’étais, une longue +résistance, car je l’entendis s’écrier: + +«Ces misérables puritaines! je savais bien qu’elles lassaient leurs +bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs séducteurs.« + +«Hélas! cette résistance désespérée ne pouvait durer longtemps, je +sentis mes forces qui s’épuisaient, et cette fois ce ne fut pas de mon +sommeil que le lâche profita, ce fut de mon évanouissement.» + +Felton écoutait sans faire entendre autre chose qu’une espèce de +rugissement sourd; seulement la sueur ruisselait sur son front de +marbre, et sa main cachée sous son habit déchirait sa poitrine. + +«Mon premier mouvement, en revenant à moi, fui de chercher sous mon +oreiller ce couteau que je n’avais pu atteindre; s’il n’avait point +servi à la défense, il pouvait au moins servir à l’expiation. + +«Mais en prenant ce couteau, Felton, une idée terrible me vint. J’ai +juré de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai promis la +vérité, je la dirai, dût-elle me perdre. + +— L’idée vous vint de vous venger de cet homme, n’est-ce pas? s’écria +Felton. + +— Eh bien, oui! dit Milady: cette idée n’était pas d’une chrétienne, je +le sais; sans doute cet éternel ennemi de notre âme, ce lion rugissant +sans cesse autour de nous la soufflait à mon esprit. Enfin, que vous +dirai-je, Felton? continua Milady du ton d’une femme qui s’accuse d’un +crime, cette idée me vint et ne me quitta plus sans doute. C’est de +cette pensée homicide que je porte aujourd’hui la punition. + +— Continuez, continuez, dit Felton, j’ai hâte de vous voir arriver à la +vengeance. + +— Oh! je résolus qu’elle aurait lieu le plus tôt possible, je ne +doutais pas qu’il ne revînt la nuit suivante. Dans le jour je n’avais +rien à craindre. + +«Aussi, quand vint l’heure du déjeuner, je n’hésitai pas à manger et à +boire: j’étais résolue à faire semblant de souper, mais à ne rien +prendre: je devais donc par la nourriture du matin combattre le jeûne +du soir. + +«Seulement je cachai un verre d’eau soustraite à mon déjeuner, la soif +ayant été ce qui m’avait le plus fait souffrir quand j’étais demeurée +quarante-huit heures sans boire ni manger. + +«La journée s’écoula sans avoir d’autre influence sur moi que de +m’affermir dans la résolution prise: seulement j’eus soin que mon +visage ne trahît en rien la pensée de mon coeur, car je ne doutais pas +que je ne fusse observée; plusieurs fois même je sentis un sourire sur +mes lèvres. Felton, je n’ose pas vous dire à quelle idée je souriais, +vous me prendriez en horreur… + +— Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j’écoute et que +j’ai hâte d’arriver. + +— Le soir vint, les événements ordinaires s’accomplirent; pendant +l’obscurité, comme d’habitude, mon souper fut servi, puis la lampe +s’alluma, et je me mis à table. + +«Je mangeai quelques fruits seulement: je fis semblant de me verser de +l’eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j’avais conservée dans +mon verre, la substitution, au reste, fut faite assez adroitement pour +que mes espions, si j’en avais, ne conçussent aucun soupçon. + +«Après le souper, je donnai les mêmes marques d’engourdissement que la +veille; mais cette fois, comme si je succombais à la fatigue ou comme +si je me familiarisais avec le danger, je me traînai vers mon lit, et +je fis semblant de m’endormir. + +«Cette fois, j’avais retrouvé mon couteau sous l’oreiller, et tout en +feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poignée. + +«Deux heures s’écoulèrent sans qu’il se passât rien de nouveau: cette +fois, ô mon Dieu! qui m’eût dit cela la veille? je commençais à +craindre qu’il ne vînt pas. + +«Enfin, je vis la lampe s’élever doucement et disparaître dans les +profondeurs du plafond; ma chambre s’emplit de ténèbres, mais je fis un +effort pour percer du regard l’obscurité. + +«Dix minutes à peu près se passèrent. Je n’entendais d’autre bruit que +celui du battement de mon coeur. + +«J’implorais le Ciel pour qu’il vînt. + +«Enfin j’entendis le bruit si connu de la porte qui s’ouvrait et se +refermait; j’entendis, malgré l’épaisseur du tapis, un pas qui faisait +crier le parquet; je vis, malgré l’obscurité, une ombre qui approchait +de mon lit. + +— Hâtez-vous, hâtez-vous! dit Felton, ne voyez-vous pas que chacune de +vos paroles me brûle comme du plomb fondu! + +— Alors, continua Milady, alors je réunis toutes mes forces, je me +rappelai que le moment de la vengeance ou plutôt de la justice avait +sonné; je me regardai comme une autre Judith; je me ramassai sur +moi-même, mon couteau à la main, et quand je le vis près de moi, +étendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le dernier cri +de la douleur et du désespoir, je le frappai au milieu de la poitrine. + +«Le misérable! il avait tout prévu: sa poitrine était couverte d’une +cotte de mailles; le couteau s’émoussa. + +«Ah! ah! s’écria-t-il en me saisissant le bras et en m’arrachant l’arme +qui m’avait si mal servie, vous en voulez à ma vie, ma belle puritaine! +mais c’est plus que de la haine, cela, c’est de l’ingratitude! Allons, +allons, calmez-vous, ma belle enfant! j’avais cru que vous étiez +adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans qui gardent les femmes de force: +vous ne m’aimez pas, j’en doutais avec ma fatuité ordinaire; maintenant +j’en suis convaincu. Demain, vous serez libre.» + +«Je n’avais qu’un désir, c’était qu’il me tuât. + +«— Prenez garde! lui dis-je, car ma liberté c’est votre déshonneur. + +«— Expliquez-vous, ma belle sibylle. + +«— Oui, car, à peine sortie d’ici, je dirai tout, je dirai la violence +dont vous avez usé envers moi, je dirai ma captivité. Je dénoncerai ce +palais d’infamie; vous êtes bien haut placé, Milord, mais tremblez! +Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi il y a Dieu.» + +«Si maître qu’il parût de lui, mon persécuteur laissa échapper un +mouvement de colère. Je ne pouvais voir l’expression de son visage, +mais j’avais senti frémir son bras sur lequel était posée ma main. + +«— Alors, vous ne sortirez pas d’ici, dit-il. + +«— Bien, bien! m’écriai-je, alors le lieu de mon supplice sera aussi +celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici et vous verrez si un fantôme +qui accuse n’est pas plus terrible encore qu’un vivant qui menace! + +«— On ne vous laissera aucune arme. + +«— Il y en a une que le désespoir a mise à la portée de toute créature +qui a le courage de s’en servir. Je me laisserai mourir de faim. + +«— Voyons, dit le misérable, la paix ne vaut-elle pas mieux qu’une +pareille guerre? Je vous rends la liberté à l’instant même, je vous +proclame une vertu, je vous surnomme la _Lucrèce de l’Angleterre_. + +«— Et moi je dis que vous en êtes le Sextus, moi je vous dénonce aux +hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu; et s’il faut que, comme +Lucrèce, je signe mon accusation de mon sang, je la signerai. + +«— Ah! ah! dit mon ennemi d’un ton railleur, alors c’est autre chose. +Ma foi, au bout du compte, vous êtes bien ici, rien ne vous manquera, +et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre faute.» + +«À ces mots, il se retira, j’entendis s’ouvrir et se refermer la porte, +et je restai abîmée, moins encore, je l’avoue, dans ma douleur, que +dans la honte de ne m’être pas vengée. + +«Il me tint parole. Toute la journée, toute la nuit du lendemain +s’écoulèrent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins parole, +et je ne mangeai ni ne bus; j’étais, comme je le lui avais dit, résolue +à me laisser mourir de faim. + +«Je passai le jour et la nuit en prière, car j’espérais que Dieu me +pardonnerait mon suicide. + +«La seconde nuit la porte s’ouvrit; j’étais couchée à terre sur le +parquet, les forces commençaient à m’abandonner. + +«Au bruit je me relevai sur une main. + +«Eh bien, me dit une voix qui vibrait d’une façon trop terrible à mon +oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien! sommes-nous un peu +adoucie et paierons nous notre liberté d’une seule promesse de silence? + +«Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je n’aime pas +les puritains, je leur rends justice, ainsi qu’aux puritaines, quand +elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit serment sur la croix, je +ne vous en demande pas davantage. + +«— Sur la croix! m’écriai-je en me relevant, car à cette voix abhorrée +j’avais retrouvé toutes mes forces; sur la croix! je jure que nulle +promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la bouche; sur la +croix! je jure de vous dénoncer partout comme un meurtrier, comme un +larron d’honneur, comme un lâche; sur la croix! je jure, si jamais je +parviens à sortir d’ici, de demander vengeance contre vous au genre +humain entier. + +«— Prenez garde! dit la voix avec un accent de menace que je n’avais +pas encore entendu, j’ai un moyen suprême, que je n’emploierai qu’à la +dernière extrémité, de vous fermer la bouche ou du moins d’empêcher +qu’on ne croie à un seul mot de ce que vous direz.» + +«Je rassemblai toutes mes forces pour répondre par un éclat de rire. + +«Il vit que c’était entre nous désormais une guerre éternelle, une +guerre à mort. + +«Écoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et la +journée de demain; réfléchissez: promettez de vous taire, la richesse, +la considération, les honneurs mêmes vous entoureront; menacez de +parler, et je vous condamne à l’infamie. + +«— Vous! m’écriai-je, vous! + +«— À l’infamie éternelle, ineffaçable! + +«— Vous!» répétai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je le croyais +insensé! + +«Oui, moi! reprit-il. + +«— Ah! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas qu’à vos +yeux je me brise la tête contre la muraille! + +«— C’est bien, reprit-il, vous le voulez, à demain soir! + +«— À demain soir, répondis-je en me laissant tomber et en mordant le +tapis de rage…» + +Felton s’appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de +démon que la force lui manquerait peut-être avant la fin du récit. + + + + +CHAPITRE LVII. +UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE + + +Après un moment de silence employé par Milady à observer le jeune homme +qui l’écoutait, elle continua son récit: + +«Il y avait près de trois jours que je n’avais ni bu ni mangé, je +souffrais des tortures atroces: parfois il me passait comme des nuages +qui me serraient le front, qui me voilaient les yeux: c’était le +délire. + +«Le soir vint; j’étais si faible, qu’à chaque instant je m’évanouissais +et à chaque fois que je m’évanouissais je remerciais Dieu, car je +croyais que j’allais mourir. + +«Au milieu de l’un de ces évanouissements, j’entendis la porte +s’ouvrir; la terreur me rappela à moi. + +«Mon persécuteur entra suivi d’un homme masqué, il était masqué +lui-même; mais je reconnus son pas, je reconnus cet air imposant que +l’enfer a donné à sa personne pour le malheur de l’humanité. + +«Eh bien, me dit-il, êtes-vous décidée à me faire le serment que je +vous ai demandé? + +«Vous l’avez dit, les puritains n’ont qu’une parole: la mienne, vous +l’avez entendue, c’est de vous poursuivre sur la terre au tribunal des +hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu! + +«Ainsi, vous persistez? + +«Je le jure devant ce Dieu qui m’entend: je prendrai le monde entier à +témoin de votre crime, et cela jusqu’à ce que j’aie trouvé un vengeur. + +«Vous êtes une prostituée, dit-il d’une voix tonnante, et vous subirez +le supplice des prostituées! Flétrie aux yeux du monde que vous +invoquerez, tâchez de prouver à ce monde que vous n’êtes ni coupable ni +folle!» + +«Puis s’adressant à l’homme qui l’accompagnait: + +«Bourreau, dit-il, fais ton devoir.» + +— Oh! son nom, son nom! s’écria Felton; son nom, dites-le-moi! + +— Alors, malgré mes cris, malgré ma résistance, car je commençais à +comprendre qu’il s’agissait pour moi de quelque chose de pire que la +mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me meurtrit de +ses étreintes, et suffoquée par les sanglots, presque sans connaissance +invoquant Dieu, qui ne m’écoutait pas, je poussai tout à coup un +effroyable cri de douleur et de honte; un fer brûlant, un fer rouge, le +fer du bourreau, s’était imprimé sur mon épaule.» + +Felton poussa un rugissement. + +«Tenez, dit Milady, en se levant alors avec une majesté de reine, — +tenez, Felton, voyez comment on a inventé un nouveau martyre pour la +jeune fille pure et cependant victime de la brutalité d’un scélérat. +Apprenez à connaître le coeur des hommes, et désormais faites-vous +moins facilement l’instrument de leurs injustes vengeances.» + +Milady d’un geste rapide ouvrit sa robe, déchira la batiste qui +couvrait son sein, et, rouge d’une feinte colère et d’une honte jouée, +montra au jeune homme l’empreinte ineffaçable qui déshonorait cette +épaule si belle. + +«Mais, s’écria Felton, c’est une fleur de lis que je vois là! + +— Et voilà justement où est l’infamie, répondit Milady. La flétrissure +d’Angleterre!… il fallait prouver quel tribunal me l’avait imposée, et +j’aurais fait un appel public à tous les tribunaux du royaume; mais la +flétrissure de France… oh! par elle, j’étais bien réellement flétrie.» + +C’en était trop pour Felton. + +Pâle, immobile, écrasé par cette révélation effroyable, ébloui par la +beauté surhumaine de cette femme qui se dévoilait à lui avec une +impudeur qu’il trouva sublime, il finit par tomber à genoux devant elle +comme faisaient les premiers chrétiens devant ces pures et saintes +martyres que la persécution des empereurs livrait dans le cirque à la +sanguinaire lubricité des populaces. La flétrissure disparut, la beauté +seule resta. + +«Pardon, pardon! s’écria Felton, oh! pardon!» + +Milady lut dans ses yeux: Amour, amour. + +«Pardon de quoi? demanda-t-elle. + +— Pardon de m’être joint à vos persécuteurs.» + +Milady lui tendit la main. + +«Si belle, si jeune!» s’écria Felton en couvrant cette main de baisers. + +Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d’un esclave font un +roi. + +Felton était puritain: il quitta la main de cette femme pour baiser ses +pieds. + +Il ne l’aimait déjà plus, il l’adorait. + +Quand cette crise fut passée, quand Milady parut avoir recouvré son +sang-froid, qu’elle n’avait jamais perdu; lorsque Felton eut vu se +refermer sous le voile de la chasteté ces trésors d’amour qu’on ne lui +cachait si bien que pour les lui faire désirer plus ardemment: + +«Ah! maintenant, dit-il, je n’ai plus qu’une chose à vous demander, +c’est le nom de votre véritable bourreau; car pour moi il n’y en a +qu’un; l’autre était l’instrument, voilà tout. + +— Eh quoi, frère! s’écria Milady, il faut encore que je te le nomme, et +tu ne l’as pas deviné? + +— Quoi! reprit Felton, lui!… encore lui!… toujours lui!… Quoi! le vrai +coupable… + +— Le vrai coupable, dit Milady, c’est le ravageur de l’Angleterre, le +persécuteur des vrais croyants, le lâche ravisseur de l’honneur de tant +de femmes, celui qui pour un caprice de son coeur corrompu va faire +verser tant de sang à deux royaumes, qui protège les protestants +aujourd’hui et qui les trahira demain… + +— Buckingham! c’est donc Buckingham!» s’écria Felton exaspéré. + +Milady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n’eût pu +supporter la honte que lui rappelait ce nom. + +«Buckingham, le bourreau de cette angélique créature! s’écria Felton. +Et tu ne l’as pas foudroyé, mon Dieu! et tu l’as laissé noble, honoré, +puissant pour notre perte à tous! + +— Dieu abandonne qui s’abandonne lui-même, dit Milady. + +— Mais il veut donc attirer sur sa tête le châtiment réservé aux +maudits! continua Felton avec une exaltation croissante, il veut donc +que la vengeance humaine prévienne la justice céleste! + +— Les hommes le craignent et l’épargnent. + +— Oh! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l’épargnerai pas!…» + +Milady sentit son âme baignée d’une joie infernale. + +«Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon père, demanda Felton, +se trouve-t-il mêlé à tout cela? + +— Écoutez, Felton, reprit Milady, car à côté des hommes lâches et +méprisables, il est encore des natures grandes et généreuses. J’avais +un fiancé, un homme que j’aimais et qui m’aimait; un coeur comme le +vôtre, Felton, un homme comme vous. Je vins à lui et je lui racontai +tout, il me connaissait, celui-là, et ne douta point un instant. +C’était un grand seigneur, c’était un homme en tout point l’égal de +Buckingham. Il ne dit rien, il ceignit seulement son épée, s’enveloppa +de son manteau et se rendit à Buckingham Palace. + +— Oui, oui, dit Felton, je comprends; quoique avec de pareils hommes ce +ne soit pas l’épée qu’il faille employer, mais le poignard. + +— Buckingham était parti depuis la veille, envoyé comme ambassadeur en +Espagne, où il allait demander la main de l’infante pour le roi Charles +Ier, qui n’était alors que prince de Galles. Mon fiancé revint. + +«Écoutez, me dit-il, cet homme est parti, et pour le moment, par +conséquent, il échappe à ma vengeance; mais en attendant soyons unis, +comme nous devions l’être, puis rapportez-vous-en à Lord de Winter pour +soutenir son honneur et celui de sa femme.» + +— Lord de Winter! s’écria Felton. + +— Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous devez tout +comprendre, n’est-ce pas? Buckingham resta plus d’un an absent. Huit +jours avant son arrivée, Lord de Winter mourut subitement, me laissant +sa seule héritière. D’où venait le coup? Dieu, qui sait tout, le sait +sans doute, moi je n’accuse personne… + +— Oh! quel abîme, quel abîme! s’écria Felton. + +— Lord de Winter était mort sans rien dire à son frère. Le secret +terrible devait être caché à tous, jusqu’à ce qu’il éclatât comme la +foudre sur la tête du coupable. Votre protecteur avait vu avec peine ce +mariage de son frère aîné avec une jeune fille sans fortune. Je sentis +que je ne pouvais attendre d’un homme trompé dans ses espérances +d’héritage aucun appui. Je passai en France résolue à y demeurer +pendant tout le reste de ma vie. Mais toute ma fortune est en +Angleterre; les communications fermées par la guerre, tout me manqua: +force fut alors d’y revenir; il y a six jours j’abordais à Portsmouth. + +— Eh bien? dit Felton. + +— Eh bien, Buckingham apprit sans doute mon retour, il en parla à Lord +de Winter, déjà prévenu contre moi, et lui dit que sa belle- soeur +était une prostituée, une femme flétrie. La voix pure et noble de mon +mari n’était plus là pour me défendre. Lord de Winter crut tout ce +qu’on lui dit, avec d’autant plus de facilité qu’il avait intérêt à le +croire. Il me fit arrêter, me conduisit ici, me remit sous votre garde. +Vous savez le reste: après-demain il me bannit, il me déporte; +après-demain il me relègue parmi les infâmes. Oh! la trame est bien +ourdie, allez! le complot est habile et mon honneur n’y survivra pas. +Vous voyez bien qu’il faut que je meure, Felton; Felton, donnez-moi ce +couteau!» + +Et à ces mots, comme si toutes ses forces étaient épuisées, Milady se +laissa aller débile et languissante entre les bras du jeune officier, +qui, ivre d’amour, de colère et de voluptés inconnues, la reçut avec +transport, la serra contre son coeur, tout frissonnant à l’haleine de +cette bouche si belle, tout éperdu au contact de ce sein si palpitant. + +«Non, non, dit-il; non, tu vivras honorée et pure, tu vivras pour +triompher de tes ennemis.» + +Milady le repoussa lentement de la main en l’attirant du regard; mais +Felton, à son tour, s’empara d’elle, l’implorant comme une Divinité. + +«Oh! la mort, la mort! dit-elle en voilant sa voix et ses paupières, +oh! la mort plutôt que la honte; Felton, mon frère, mon ami, je t’en +conjure! + +— Non, s’écria Felton, non, tu vivras, et tu seras vengée! + +— Felton, je porte malheur à tout ce qui m’entoure! Felton, +abandonne-moi! Felton, laisse-moi mourir! + +— Eh bien, nous mourrons donc ensemble!» s’écria-t-il en appuyant ses +lèvres sur celles de la prisonnière. + +Plusieurs coups retentirent à la porte; cette fois, Milady le repoussa +réellement. + +«Écoutez, dit-elle, on nous a entendus, on vient! c’en est fait, nous +sommes perdus! + +— Non, dit Felton, c’est la sentinelle qui me prévient seulement qu’une +ronde arrive. + +— Alors, courez à la porte et ouvrez vous-même.» + +Felton obéit; cette femme était déjà toute sa pensée, toute son âme. + +Il se trouva en face d’un sergent commandant une patrouille de +surveillance. + +«Eh bien, qu’y a-t-il? demanda le jeune lieutenant. + +— Vous m’aviez dit d’ouvrir la porte si j’entendais crier au secours, +dit le soldat, mais vous aviez oublié de me laisser la clef; je vous ai +entendu crier sans comprendre ce que vous disiez, j’ai voulu ouvrir la +porte, elle était fermée en dedans, alors j’ai appelé le sergent. + +— Et me voilà», dit le sergent. + +Felton, égaré, presque fou, demeurait sans voix. + +Milady comprit que c’était à elle de s’emparer de la situation, elle +courut à la table et prit le couteau qu’y avait déposé Felton: + +«Et de quel droit voulez-vous m’empêcher de mourir? dit-elle. + +— Grand Dieu!» s’écria Felton en voyant le couteau luire à sa main. + +En ce moment, un éclat de rire ironique retentit dans le corridor. + +Le baron, attiré par le bruit, en robe de chambre, son épée sous le +bras, se tenait debout sur le seuil de la porte. + +«Ah! ah! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragédie; vous le +voyez, Felton, le drame a suivi toutes les phases que j’avais +indiquées; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas.» + +Milady comprit qu’elle était perdue si elle ne donnait pas à Felton une +preuve immédiate et terrible de son courage. + +«Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang retomber +sur ceux qui le font couler!» + +Felton jeta un cri et se précipita vers elle; il était trop tard: +Milady s’était frappée. Mais le couteau avait rencontré, heureusement, +nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui, à cette époque, +défendait comme une cuirasse la poitrine des femmes; il avait glissé en +déchirant la robe, et avait pénétré de biais entre la chair et les +côtes. + +La robe de Milady n’en fut pas moins tachée de sang en une seconde. + +Milady était tombée à la renverse et semblait évanouie. + +Felton arracha le couteau. + +«Voyez, Milord, dit-il d’un air sombre, voici une femme qui était sous +ma garde et qui s’est tuée! + +— Soyez tranquille, Felton, dit Lord de Winter, elle n’est pas morte, +les démons ne meurent pas si facilement, soyez tranquille et allez +m’attendre chez moi. + +— Mais, Milord… + +— Allez, je vous l’ordonne.» + +À cette injonction de son supérieur, Felton obéit; mais, en sortant, il +mit le couteau dans sa poitrine. + +Quant à Lord de Winter, il se contenta d’appeler la femme qui servait +Milady et, lorsqu’elle fut venue, lui recommandant la prisonnière +toujours évanouie, il la laissa seule avec elle. + +Cependant, comme à tout prendre, malgré ses soupçons, la blessure +pouvait être grave, il envoya, à l’instant même, un homme à cheval +chercher un médecin. + + + + +CHAPITRE LVIII. +ÉVASION + + +Comme l’avait pensé Lord de Winter, la blessure de Milady n’était pas +dangereuse; aussi dès qu’elle se trouva seule avec la femme que le +baron avait fait appeler et qui se hâtait de la déshabiller, +rouvrit-elle les yeux. + +Cependant, il fallait jouer la faiblesse et la douleur; ce n’étaient +pas choses difficiles pour une comédienne comme Milady; aussi la pauvre +femme fut-elle si complètement dupe de sa prisonnière, que, malgré ses +instances, elle s’obstina à la veiller toute la nuit. + +Mais la présence de cette femme n’empêchait pas Milady de songer. + +Il n’y avait plus de doute, Felton était convaincu, Felton était à +elle: un ange apparût-il au jeune homme pour accuser Milady, il le +prendrait certainement, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, +pour un envoyé du démon. + +Milady souriait à cette pensée, car Felton, c’était désormais sa seule +espérance, son seul moyen de salut. + +Mais Lord de Winter pouvait l’avoir soupçonné, mais Felton maintenant +pouvait être surveillé lui-même. + +Vers les quatre heures du matin, le médecin arriva; mais depuis le +temps où Milady s’était frappée, la blessure s’était déjà refermée: le +médecin ne put donc en mesurer ni la direction, ni la profondeur; il +reconnut seulement au pouls de la malade que le cas n’était point +grave. + +Le matin, Milady, sous prétexte qu’elle n’avait pas dormi de la nuit et +qu’elle avait besoin de repos, renvoya la femme qui veillait près +d’elle. + +Elle avait une espérance, c’est que Felton arriverait à l’heure du +déjeuner, mais Felton ne vint pas. + +Ses craintes s’étaient-elles réalisées? Felton, soupçonné par le baron, +allait-il lui manquer au moment décisif? Elle n’avait plus qu’un jour: +Lord de Winter lui avait annoncé son embarquement pour le 23 et l’on +était arrivé au matin du 22. + +Néanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu’à l’heure du +dîner. + +Quoiqu’elle n’eût pas mangé le matin, le dîner fut apporté à l’heure +habituelle; Milady s’aperçut alors avec effroi que l’uniforme des +soldats qui la gardaient était changé. + +Alors elle se hasarda à demander ce qu’était devenu Felton. On lui +répondit que Felton était monté à cheval il y avait une heure, et était +parti. + +Elle s’informa si le baron était toujours au château; le soldat +répondit que oui, et qu’il avait ordre de le prévenir si la prisonnière +désirait lui parler. + +Milady répondit qu’elle était trop faible pour le moment, et que son +seul désir était de demeurer seule. + +Le soldat sortit, laissant le dîner servi. + +Felton était écarté, les soldats de marine étaient changés, on se +défiait donc de Felton. + +C’était le dernier coup porté à la prisonnière. + +Restée seule, elle se leva; ce lit où elle se tenait par prudence et +pour qu’on la crût gravement blessée, la brûlait comme un brasier +ardent. Elle jeta un coup d’oeil sur la porte: le baron avait fait +clouer une planche sur le guichet; il craignait sans doute que, par +cette ouverture, elle ne parvint encore, par quelque moyen diabolique, +à séduire les gardes. + +Milady sourit de joie; elle pouvait donc se livrer à ses transports +sans être observée: elle parcourait la chambre avec l’exaltation d’une +folle furieuse ou d’une tigresse enfermée dans une cage de fer. Certes, +si le couteau lui fût resté, elle eût songé, non plus à se tuer +elle-même, mais, cette fois, à tuer le baron. + +À six heures, Lord de Winter entra; il était armé jusqu’aux dents. Cet +homme, dans lequel, jusque-là, Milady n’avait vu qu’un gentleman assez +niais, était devenu un admirable geôlier: il semblait tout prévoir, +tout deviner, tout prévenir. + +Un seul regard jeté sur Milady lui apprit ce qui se passait dans son +âme. + +«Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd’hui; vous +n’avez plus d’armes, et d’ailleurs je suis sur mes gardes. Vous aviez +commencé à pervertir mon pauvre Felton: il subissait déjà votre +infernale influence, mais je veux le sauver, il ne vous verra plus, +tout est fini. Rassemblez vos hardes, demain vous partirez. J’avais +fixé l’embarquement au 24, mais j’ai pensé que plus la chose serait +rapprochée, plus elle serait sûre. Demain à midi j’aurai l’ordre de +votre exil, signé Buckingham. Si vous dites un seul mot à qui que ce +soit avant d’être sur le navire, mon sergent vous fera sauter la +cervelle, et il en a l’ordre; si, sur le navire, vous dites un mot à +qui que ce soit avant que le capitaine vous le permette, le capitaine +vous fait jeter à la mer, c’est convenu. Au revoir, voilà ce que pour +aujourd’hui j’avais à vous dire. Demain je vous reverrai pour vous +faire mes adieux!» + +Et sur ces paroles le baron sortit. + +Milady avait écouté toute cette menaçante tirade le sourire du dédain +sur les lèvres, mais la rage dans le coeur. + +On servit le souper; Milady sentit qu’elle avait besoin de forces, elle +ne savait pas ce qui pouvait se passer pendant cette nuit qui +s’approchait menaçante, car de gros nuages roulaient au ciel, et des +éclairs lointains annonçaient un orage. + +L’orage éclata vers les dix heures du soir: Milady sentait une +consolation à voir la nature partager le désordre de son coeur; la +foudre grondait dans l’air comme la colère dans sa pensée, il lui +semblait que la rafale, en passant, échevelait son front comme les +arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles; elle +hurlait comme l’ouragan, et sa voix se perdait dans la grande voix de +la nature, qui, elle aussi, semblait gémir et se désespérer. + +Tout à coup elle entendit frapper à une vitre, et, à la lueur d’un +éclair, elle vit le visage d’un homme apparaître derrière les barreaux. + +Elle courut à la fenêtre et l’ouvrit. + +«Felton! s’écria-t-elle, je suis sauvée! + +— Oui, dit Felton! mais silence, silence! il me faut le temps de scier +vos barreaux. Prenez garde seulement qu’ils ne vous voient par le +guichet. + +— Oh! c’est une preuve que le Seigneur est pour nous, Felton, reprit +Milady, ils ont fermé le guichet avec une planche. + +— C’est bien, Dieu les a rendus insensés! dit Felton. + +— Mais que faut-il que je fasse? demanda Milady. + +— Rien, rien; refermez la fenêtre seulement. Couchez-vous, ou, du +moins, mettez-vous dans votre lit tout habillée; quand j’aurai fini, je +frapperai aux carreaux. Mais pourrez-vous me suivre? + +— Oh! oui. + +— Votre blessure? + +— Me fait souffrir, mais ne m’empêche pas de marcher. + +— Tenez-vous donc prête au premier signal.» + +Milady referma la fenêtre, éteignit la lampe, et alla, comme le lui +avait recommandé Felton, se blottir dans son lit. Au milieu des +plaintes de l’orage, elle entendait le grincement de la lime contre les +barreaux, et, à la lueur de chaque éclair, elle apercevait l’ombre de +Felton derrière les vitres. + +Elle passa une heure sans respirer, haletante, la sueur sur le front, +et le coeur serré par une épouvantable angoisse à chaque mouvement +qu’elle entendait dans le corridor. + +Il y a des heures qui durent une année. + +Au bout d’une heure, Felton frappa de nouveau. + +Milady bondit hors de son lit et alla ouvrir. Deux barreaux de moins +formaient une ouverture à passer un homme. + +«Êtes-vous prête? demanda Felton. + +— Oui. Faut-il que j’emporte quelque chose? + +— De l’or, si vous en avez. + +— Oui, heureusement on m’a laissé ce que j’en avais. + +— Tant mieux, car j’ai usé tout le mien pour fréter une barque. + +— Prenez», dit Milady en mettant aux mains de Felton un sac plein d’or. + +Felton prit le sac et le jeta au pied du mur. + +«Maintenant, dit-il, voulez-vous venir? + +— Me voici.» + +Milady monta sur un fauteuil et passa tout le haut de son corps par la +fenêtre: elle vit le jeune officier suspendu au-dessus de l’abîme par +une échelle de corde. + +Pour la première fois, un mouvement de terreur lui rappela qu’elle +était femme. + +Le vide l’épouvantait. + +«Je m’en étais douté, dit Felton. + +— Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Milady, je descendrai les yeux +fermés. + +— Avez-vous confiance en moi? dit Felton. + +— Vous le demandez? + +— Rapprochez vos deux mains; croisez-les, c’est bien.» + +Felton lui lia les deux poignets avec son mouchoir, puis par- dessus le +mouchoir, avec une corde. + +«Que faites-vous? demanda Milady avec surprise. + +— Passez vos bras autour de mon cou et ne craignez rien. + +— Mais je vous ferai perdre l’équilibre, et nous nous briserons tous +les deux. + +— Soyez tranquille, je suis marin.» + +Il n’y avait pas une seconde à perdre; Milady passa ses deux bras +autour du cou de Felton et se laissa glisser hors de la fenêtre. + +Felton se mit à descendre les échelons lentement et un à un. Malgré la +pesanteur des deux corps, le souffle de l’ouragan les balançait dans +l’air. + +Tout à coup Felton s’arrêta. + +«Qu’y a-t-il? demanda Milady. + +— Silence, dit Felton, j’entends des pas. + +— Nous sommes découverts!» + +Il se fit un silence de quelques instants. + +«Non, dit Felton, ce n’est rien. + +— Mais enfin quel est ce bruit? + +— Celui de la patrouille qui va passer sur le chemin de ronde. + +— Où est le chemin de ronde? + +— Juste au-dessous de nous. + +— Elle va nous découvrir. + +— Non, s’il ne fait pas d’éclairs. + +— Elle heurtera le bas de l’échelle. + +— Heureusement elle est trop courte de six pieds. + +— Les voilà, mon Dieu! + +— Silence!» + +Tous deux restèrent suspendus, immobiles et sans souffle, à vingt pieds +du sol; pendant ce temps les soldats passaient au-dessous riant et +causant. + +Il y eut pour les fugitifs un moment terrible. + +La patrouille passa; on entendit le bruit des pas qui s’éloignait, et +le murmure des voix qui allait s’affaiblissant. + +«Maintenant, dit Felton, nous sommes sauvés.» + +Milady poussa un soupir et s’évanouit. + +Felton continua de descendre. Parvenu au bas de l’échelle, et lorsqu’il +ne sentit plus d’appui pour ses pieds, il se cramponna avec ses mains; +enfin, arrivé au dernier échelon il se laissa pendre à la force des +poignets et toucha la terre. Il se baissa, ramassa le sac d’or et le +prit entre ses dents. + +Puis il souleva Milady dans ses bras, et s’éloigna vivement du côté +opposé à celui qu’avait pris la patrouille. Bientôt il quitta le chemin +de ronde, descendit à travers les rochers, et, arrivé au bord de la +mer, fit entendre un coup de sifflet. + +Un signal pareil lui répondit, et, cinq minutes après, il vit +apparaître une barque montée par quatre hommes. + +La barque s’approcha aussi près qu’elle put du rivage, mais il n’y +avait pas assez de fond pour qu’elle pût toucher le bord; Felton se mit +à l’eau jusqu’à la ceinture, ne voulant confier à personne son précieux +fardeau. + +Heureusement la tempête commençait à se calmer, et cependant la mer +était encore violente; la petite barque bondissait sur les vagues comme +une coquille de noix. + +«Au sloop, dit Felton, et nagez vivement.» + +Les quatre hommes se mirent à la rame; mais la mer était trop grosse +pour que les avirons eussent grande prise dessus. + +Toutefois on s’éloignait du château; c’était le principal. La nuit +était profondément ténébreuse, et il était déjà presque impossible de +distinguer le rivage de la barque, à plus forte raison n’eût-on pas pu +distinguer la barque du rivage. + +Un point noir se balançait sur la mer. + +C’était le sloop. + +Pendant que la barque s’avançait de son côté de toute la force de ses +quatre rameurs, Felton déliait la corde, puis le mouchoir qui liait les +mains de Milady. + +Puis, lorsque ses mains furent déliées, il prit de l’eau de la mer et +la lui jeta au visage. + +Milady poussa un soupir et ouvrit les yeux. + +«Où suis-je? dit-elle. + +— Sauvée, répondit le jeune officier. + +— Oh! sauvée! sauvée! s’écria-t-elle. Oui, voici le ciel, voici la mer! +Cet air que je respire, c’est celui de la liberté. Ah!… merci, Felton, +merci!» + +Le jeune homme la pressa contre son coeur. + +«Mais qu’ai-je donc aux mains? demanda Milady; il me semble qu’on m’a +brisé les poignets dans un étau.» + +En effet, Milady souleva ses bras: elle avait les poignets meurtris. + +«Hélas! dit Felton en regardant ces belles mains et en secouant +doucement la tête. + +— Oh! ce n’est rien, ce n’est rien! s’écria Milady: maintenant je me +rappelle!» + +Milady chercha des yeux autour d’elle. + +«Il est là», dit Felton en poussant du pied le sac d’or. + +On s’approchait du sloop. Le marin de quart héla la barque, la barque +répondit. + +«Quel est ce bâtiment? demanda Milady. + +— Celui que j’ai frété pour vous. + +— Où va-t-il me conduire? + +— Où vous voudrez, pourvu que, moi, vous me jetiez à Portsmouth. + +— Qu’allez-vous faire à Portsmouth? demanda Milady. + +— Accomplir les ordres de Lord de Winter, dit Felton avec un sombre +sourire. + +— Quels ordres? demanda Milady. + +— Vous ne comprenez donc pas? dit Felton. + +— Non; expliquez-vous, je vous en prie. + +— Comme il se défiait de moi, il a voulu vous garder lui-même, et m’a +envoyé à sa place faire signer à Buckingham l’ordre de votre +déportation. + +— Mais s’il se défiait de vous, comment vous a-t-il confié cet ordre? + +— Étais-je censé savoir ce que je portais? + +— C’est juste. Et vous allez à Portsmouth? + +— Je n’ai pas de temps à perdre: c’est demain le 23, et Buckingham part +demain avec la flotte. + +— Il part demain, pour où part-il? + +— Pour La Rochelle. + +— Il ne faut pas qu’il parte! s’écria Milady, oubliant sa présence +d’esprit accoutumée. + +— Soyez tranquille, répondit Felton, il ne partira pas.» + +Milady tressaillit de joie; elle venait de lire au plus profond du +coeur du jeune homme: la mort de Buckingham y était écrite en toutes +lettres. + +«Felton…, dit-elle, vous êtes grand comme Judas Macchabée! Si vous +mourez, je meurs avec vous: voilà tout ce que je puis vous dire. + +— Silence! dit Felton, nous sommes arrivés.» + +En effet, on touchait au sloop. + +Felton monta le premier à l’échelle et donna la main à Milady, tandis +que les matelots la soutenaient, car la mer était encore fort agitée. + +Un instant après ils étaient sur le pont. + +«Capitaine, dit Felton, voici la personne dont je vous ai parlé, et +qu’il faut conduire saine et sauve en France. + +— Moyennant mille pistoles, dit le capitaine. + +— Je vous en ai donné cinq cents. + +— C’est juste, dit le capitaine. + +— Et voilà les cinq cents autres, reprit Milady, en portant la main au +sac d’or. + +— Non, dit le capitaine, je n’ai qu’une parole, et je l’ai donnée à ce +jeune homme; les cinq cents autres pistoles ne me sont dues qu’en +arrivant à Boulogne. + +— Et nous y arriverons? + +— Sains et saufs, dit le capitaine, aussi vrai que je m’appelle Jack +Buttler. + +— Eh bien, dit Milady, si vous tenez votre parole, ce n’est pas cinq +cents, mais mille pistoles que je vous donnerai. + +— Hurrah pour vous alors, ma belle dame, cria le capitaine, et puisse +Dieu m’envoyer souvent des pratiques comme Votre Seigneurie! + +— En attendant, dit Felton, conduisez-nous dans la petite baie de +Chichester, en avant de Portsmouth; vous savez qu’il est convenu que +vous nous conduirez là.» + +Le capitaine répondit en commandant la manoeuvre nécessaire, et vers +les sept heures du matin le petit bâtiment jetait l’ancre dans la baie +désignée. + +Pendant cette traversée, Felton avait tout raconté à Milady: comment, +au lieu d’aller à Londres, il avait frété le petit bâtiment, comment il +était revenu, comment il avait escaladé la muraille en plaçant dans les +interstices des pierres, à mesure qu’il montait, des crampons, pour +assurer ses pieds, et comment enfin, arrivé aux barreaux, il avait +attaché l’échelle, Milady savait le reste. + +De son côté, Milady essaya d’encourager Felton dans son projet, mais +aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, elle vit bien que le +jeune fanatique avait plutôt besoin d’être modéré que d’être affermi. + +Il fut convenu que Milady attendrait Felton jusqu’à dix heures; si à +dix heures il n’était pas de retour, elle partirait. + +Alors, en supposant qu’il fût libre, il la rejoindrait en France, au +couvent des Carmélites de Béthune. + + + + +CHAPITRE LIX. +CE QUI SE PASSAIT À PORTSMOUTH LE 23 AOÛT 1628 + + +Felton prit congé de Milady comme un frère qui va faire une simple +promenade prend congé de sa soeur en lui baisant la main. + +Toute sa personne paraissait dans son état de calme ordinaire: +seulement une lueur inaccoutumée brillait dans ses yeux, pareille à un +reflet de fièvre; son front était plus pâle encore que de coutume; ses +dents étaient serrées, et sa parole avait un accent bref et saccadé qui +indiquait que quelque chose de sombre s’agitait en lui. + +Tant qu’il resta sur la barque qui le conduisait à terre, il demeura le +visage tourné du côté de Milady, qui, debout sur le pont, le suivait +des yeux. Tous deux étaient assez rassurés sur la crainte d’être +poursuivis: on n’entrait jamais dans la chambre de Milady avant neuf +heures; et il fallait trois heures pour venir du château à Londres. + +Felton mit pied à terre, gravit la petite crête qui conduisait au haut +de la falaise, salua Milady une dernière fois, et prit sa course vers +la ville. + +Au bout de cent pas, comme le terrain allait en descendant, il ne +pouvait plus voir que le mât du sloop. + +Il courut aussitôt dans la direction de Portsmouth, dont il voyait en +face de lui, à un demi-mille à peu près, se dessiner dans la brume du +matin les tours et les maisons. + +Au-delà de Portsmouth, la mer était couverte de vaisseaux dont on +voyait les mâts, pareils à une forêt de peupliers dépouillés par +l’hiver, se balancer sous le souffle du vent. + +Felton, dans sa marche rapide, repassait ce que dix années de +méditations ascétiques et un long séjour au milieu des puritains lui +avaient fourni d’accusations vraies ou fausses contre le favori de +Jacques VI et de Charles Ier. + +Lorsqu’il comparait les crimes publics de ce ministre, crimes +éclatants, crimes européens, si on pouvait le dire, avec les crimes +privés et inconnus dont l’avait chargé Milady, Felton trouvait que le +plus coupable des deux hommes que renfermait Buckingham était celui +dont le public ne connaissait pas la vie. C’est que son amour si +étrange, si nouveau, si ardent, lui faisait voir les accusations +infâmes et imaginaires de Lady de Winter, comme on voit au travers d’un +verre grossissant, à l’état de monstres effroyables, des atomes +imperceptibles en réalité auprès d’une fourmi. + +La rapidité de sa course allumait encore son sang: l’idée qu’il +laissait derrière lui, exposée à une vengeance effroyable, la femme +qu’il aimait ou plutôt qu’il adorait comme une sainte, l’émotion +passée, sa fatigue présente, tout exaltait encore son âme au-dessus des +sentiments humains. + +Il entra à Portsmouth vers les huit heures du matin; toute la +population était sur pied; le tambour battait dans les rues et sur le +port; les troupes d’embarquement descendaient vers la mer. + +Felton arriva au palais de l’Amirauté, couvert de poussière et +ruisselant de sueur; son visage, ordinairement si pâle, était pourpre +de chaleur et de colère. La sentinelle voulut le repousser; mais Felton +appela le chef du poste, et tirant de sa poche la lettre dont il était +porteur: + +«Message pressé de la part de Lord de Winter», dit-il. + +Au nom de Lord de Winter, qu’on savait l’un des plus intimes de Sa +Grâce, le chef de poste donna l’ordre de laisser passer Felton, qui, du +reste, portait lui-même l’uniforme d’officier de marine. + +Felton s’élança dans le palais. + +Au moment où il entrait dans le vestibule un homme entrait aussi, +poudreux, hors d’haleine, laissant à la porte un cheval de poste qui en +arrivant tomba sur les deux genoux. + +Felton et lui s’adressèrent en même temps à Patrick, le valet de +chambre de confiance du duc. Felton nomma le baron de Winter, l’inconnu +ne voulut nommer personne, et prétendit que c’était au duc seul qu’il +pouvait se faire connaître. Tous deux insistaient pour passer l’un +avant l’autre. + +Patrick, qui savait que Lord de Winter était en affaires de service et +en relations d’amitié avec le duc, donna la préférence à celui qui +venait en son nom. L’autre fut forcé d’attendre, et il fut facile de +voir combien il maudissait ce retard. + +Le valet de chambre fit traverser à Felton une grande salle dans +laquelle attendaient les députés de La Rochelle conduits par le prince +de Soubise, et l’introduisit dans un cabinet où Buckingham, sortant du +bain, achevait sa toilette, à laquelle, cette fois comme toujours, il +accordait une attention extraordinaire. + +«Le lieutenant Felton, dit Patrick, de la part de Lord de Winter. + +— De la part de Lord de Winter! répéta Buckingham, faites entrer.» + +Felton entra. En ce moment Buckingham jetait sur un canapé une riche +robe de chambre brochée d’or, pour endosser un pourpoint de velours +bleu tout brodé de perles. + +«Pourquoi le baron n’est-il pas venu lui-même? demanda Buckingham, je +l’attendais ce matin. + +— Il m’a chargé de dire à Votre Grâce, répondit Felton, qu’il +regrettait fort de ne pas avoir cet honneur, mais qu’il en était +empêché par la garde qu’il est obligé de faire au château. + +— Oui, oui, dit Buckingham, je sais cela, il a une prisonnière. + +— C’est justement de cette prisonnière que je voulais parler à Votre +Grâce, reprit Felton. + +— Eh bien, parlez. + +— Ce que j’ai à vous dire ne peut être entendu que de vous, Milord. + +— Laissez-nous, Patrick, dit Buckingham, mais tenez-vous à portée de la +sonnette; je vous appellerai tout à l’heure.» + +Patrick sortit. + +«Nous sommes seuls, monsieur, dit Buckingham, parlez. + +— Milord, dit Felton, le baron de Winter vous a écrit l’autre jour pour +vous prier de signer un ordre d’embarquement relatif à une jeune femme +nommée Charlotte Backson. + +— Oui, monsieur, et je lui ai répondu de m’apporter ou de m’envoyer cet +ordre et que je le signerais. + +— Le voici, Milord. + +— Donnez», dit le duc. + +Et, le prenant des mains de Felton, il jeta sur le papier un coup +d’oeil rapide. Alors, s’apercevant que c’était bien celui qui lui était +annoncé, il le posa sur la table, prit une plume et s’apprêta à signer. + +«Pardon, Milord, dit Felton arrêtant le duc, mais Votre Grâce sait-elle +que le nom de Charlotte Backson n’est pas le véritable nom de cette +jeune femme? + +— Oui, monsieur, je le sais, répondit le duc en trempant la plume dans +l’encrier. + +— Alors, Votre Grâce connaît son véritable nom? demanda Felton d’une +voix brève. + +— Je le connais.» + +Le duc approcha la plume du papier. + +«Et, connaissant ce véritable nom, reprit Felton, Monseigneur signera +tout de même? + +— Sans doute, dit Buckingham, et plutôt deux fois qu’une. + +— Je ne puis croire, continua Felton d’une voix qui devenait de plus en +plus brève et saccadée, que Sa Grâce sache qu’il s’agit de Lady de +Winter… + +— Je le sais parfaitement, quoique je sois étonné que vous le sachiez, +vous! + +— Et Votre Grâce signera cet ordre sans remords?» + +Buckingham regarda le jeune homme avec hauteur. + +«Ah çà, monsieur, savez-vous bien, lui dit-il, que vous me faites là +d’étranges questions, et que je suis bien simple d’y répondre? + +— Répondez-y, Monseigneur, dit Felton, la situation est plus grave que +vous ne le croyez peut-être.» + +Buckingham pensa que le jeune homme, venant de la part de Lord de +Winter, parlait sans doute en son nom et se radoucit. + +«Sans remords aucun, dit-il, et le baron sait comme moi que Milady de +Winter est une grande coupable, et que c’est presque lui faire grâce +que de borner sa peine à l’extradition.» + +Le duc posa sa plume sur le papier. + +«Vous ne signerez pas cet ordre, Milord! dit Felton en faisant un pas +vers le duc. + +— Je ne signerai pas cet ordre, dit Buckingham, et pourquoi? + +— Parce que vous descendrez en vous-même, et que vous rendrez justice à +Milady. + +— On lui rendra justice en l’envoyant à Tyburn, dit Buckingham; Milady +est une infâme. + +— Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous +demande sa liberté. + +— Ah çà, dit Buckingham, êtes-vous fou de me parler ainsi? + +— Milord, excusez-moi! je parle comme je puis; je me contiens. +Cependant, Milord, songez à ce que vous allez faire, et craignez +d’outrepasser la mesure! + +— Plaît-il?… Dieu me pardonne! s’écria Buckingham, mais je crois qu’il +me menace! + +— Non, Milord, je prie encore, et je vous dis: une goutte d’eau suffit +pour faire déborder le vase plein, une faute légère peut attirer le +châtiment sur la tête épargnée malgré tant de crimes. + +— Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d’ici et vous +rendre aux arrêts sur-le-champ. + +— Vous allez m’écouter jusqu’au bout, Milord. Vous avez séduit cette +jeune fille, vous l’avez outragée, souillée; réparez vos crimes envers +elle, laissez-la partir librement, et je n’exigerai pas autre chose de +vous. + +— Vous n’exigerez pas? dit Buckingham regardant Felton avec étonnement +et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots qu’il venait de +prononcer. + +— Milord, continua Felton s’exaltant à mesure qu’il parlait, Milord, +prenez garde, toute l’Angleterre est lasse de vos iniquités; Milord, +vous avez abusé de la puissance royale que vous avez presque usurpée; +Milord, vous êtes en horreur aux hommes et à Dieu; Dieu vous punira +plus tard, mais, moi, je vous punirai aujourd’hui. + +— Ah! ceci est trop fort!» cria Buckingham en faisant un pas vers la +porte. + +Felton lui barra le passage. + +«Je vous le demande humblement, dit-il, signez l’ordre de mise en +liberté de Lady de Winter; songez que c’est la femme que vous avez +déshonorée. + +— Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j’appelle et vous fais +mettre aux fers. + +— Vous n’appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et la +sonnette placée sur un guéridon incrusté d’argent; prenez garde, +Milord, vous voilà entre les mains de Dieu. + +— Dans les mains du diable, vous voulez dire, s’écria Buckingham en +élevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler +directement. + +— Signez, Milord, signez la liberté de Lady de Winter, dit Felton en +poussant un papier vers le duc. + +— De force! vous moquez-vous? holà, Patrick! + +— Signez, Milord! + +— Jamais! + +— Jamais! + +— À moi», cria le duc, et en même temps il sauta sur son épée. + +Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer: il tenait tout +ouvert et caché dans son pourpoint le couteau dont s’était frappée +Milady; d’un bond il fut sur le duc. + +En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant: + +«Milord, une lettre de France! + +— De France!» s’écria Buckingham, oubliant tout en pensant de qui lui +venait cette lettre. + +Felton profita du moment et lui enfonça dans le flanc le couteau +jusqu’au manche. + +«Ah! traître! cria Buckingham, tu m’as tué… + +— Au meurtre!» hurla Patrick. + +Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte +libre, s’élança dans la chambre voisine, qui était celle où +attendaient, comme nous l’avons dit, les députés de La Rochelle, la +traversa tout en courant et se précipita vers l’escalier; mais, sur la +première marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le voyant pâle, +égaré, livide, taché de sang à la main et à la figure, lui sauta au cou +en s’écriant: + +«Je le savais, je l’avais deviné et j’arrive trop tard d’une minute! +oh! malheureux que je suis!» + +Felton ne fit aucune résistance; Lord de Winter le remit aux mains des +gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres, sur une +petite terrasse dominant la mer, et il s’élança dans le cabinet de +Buckingham. + +Au cri poussé par le duc, à l’appel de Patrick, l’homme que Felton +avait rencontré dans l’antichambre se précipita dans le cabinet. + +Il trouva le duc couché sur un sofa, serrant sa blessure dans sa main +crispée. + +«La Porte, dit le duc d’une voix mourante, La Porte, viens-tu de sa +part? + +— Oui, Monseigneur, répondit le fidèle serviteur d’Anne d’Autriche, +mais trop tard peut-être. + +— Silence, La Porte! on pourrait vous entendre; Patrick, ne laissez +entrer personne: oh! je ne saurai pas ce qu’elle me fait dire! mon +Dieu, je me meurs!» + +Et le duc s’évanouit. + +Cependant, Lord de Winter, les députés, les chefs de l’expédition, les +officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption dans sa +chambre; partout des cris de désespoir retentissaient. La nouvelle qui +emplissait le palais de plaintes et de gémissements en déborda bientôt +partout et se répandit par la ville. + +Un coup de canon annonça qu’il venait de se passer quelque chose de +nouveau et d’inattendu. + +Lord de Winter s’arrachait les cheveux. + +«Trop tard d’une minute! s’écriait-il, trop tard d’une minute! oh! mon +Dieu, mon Dieu, quel malheur!» + +En effet, on était venu lui dire à sept heures du matin qu’une échelle +de corde flottait à une des fenêtres du château; il avait couru +aussitôt à la chambre de Milady, avait trouvé la chambre vide et la +fenêtre ouverte, les barreaux sciés, il s’était rappelé la +recommandation verbale que lui avait fait transmettre d’Artagnan par +son messager, il avait tremblé pour le duc, et, courant à l’écurie, +sans prendre le temps de faire seller son cheval, avait sauté sur le +premier venu, était accouru ventre à terre, et sautant à bas dans la +cour, avait monté précipitamment l’escalier, et, sur le premier degré, +avait, comme nous l’avons dit, rencontré Felton. + +Cependant le duc n’était pas mort: il revint à lui, rouvrit les yeux, +et l’espoir rentra dans tous les coeurs. + +«Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte. + +«Ah! c’est vous, de Winter! vous m’avez envoyé ce matin un singulier +fou, voyez l’état dans lequel il m’a mis! + +— Oh! Milord! s’écria le baron, je ne m’en consolerai jamais. + +— Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui tendant +la main, je ne connais pas d’homme qui mérite d’être regretté pendant +toute la vie d’un autre homme; mais laisse-nous, je t’en prie.» + +Le baron sortit en sanglotant. + +Il ne resta dans le cabinet que le duc blessé, La Porte et Patrick. + +On cherchait un médecin, qu’on ne pouvait trouver. + +«Vous vivrez, Milord, vous vivrez, répétait, à genoux devant le sofa du +duc, le messager d’Anne d’Autriche. + +— Que m’écrivait-elle? dit faiblement Buckingham tout ruisselant de +sang et domptant, pour parler de celle qu’il aimait, d’atroces +douleurs, que m’écrivait-elle? Lis-moi sa lettre. + +— Oh! Milord! fit La Porte. + +— Obéis, La Porte; ne vois-tu pas que je n’ai pas de temps à perdre?» + +La Porte rompit le cachet et plaça le parchemin sous les yeux du duc; +mais Buckingham essaya vainement de distinguer l’écriture. + +«Lis donc, dit-il, lis donc, je n’y vois plus; lis donc! car bientôt +peut-être je n’entendrai plus, et je mourrai sans savoir ce qu’elle m’a +écrit.» + +La Porte ne fit plus de difficulté, et lut: + +«Milord, + «Par ce que j’ai, depuis que je vous connais, souffert par vous et + pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos, + d’interrompre les grands armements que vous faites contre la France + et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la religion est + la cause visible, et tout bas que votre amour pour moi est la cause + cachée. Cette guerre peut non seulement amener pour la France et + pour l’Angleterre de grandes catastrophes, mais encore pour vous, + Milord, des malheurs dont je ne me consolerais pas. + «Veillez sur votre vie, que l’on menace et qui me sera chère du + moment où je ne serai pas obligée de voir en vous un ennemi. + + +«Votre affectionnée, + «Anne.» + + +Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour écouter cette +lecture; puis, lorsqu’elle fut finie, comme s’il eût trouvé dans cette +lettre un amer désappointement: + +«N’avez-vous donc pas autre chose à me dire de vive voix, La Porte? +demanda-t-il. + +— Si fait, Monseigneur: la reine m’avait chargé de vous dire de veiller +sur vous, car elle avait eu avis qu’on voulait vous assassiner. + +— Et c’est tout, c’est tout? reprit Buckingham avec impatience. + +— Elle m’avait encore chargé de vous dire qu’elle vous aimait toujours. + +— Ah! fit Buckingham, Dieu soit loué! ma mort ne sera donc pas pour +elle la mort d’un étranger!…» + +La Porte fondit en larmes. + +«Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret où étaient les ferrets de +diamants.» + +Patrick apporta l’objet demandé, que La Porte reconnut pour avoir +appartenu à la reine. + +«Maintenant le sachet de satin blanc, où son chiffre est brodé en +perles.» + +Patrick obéit encore. + +«Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que j’eusse à +elle, ce coffret d’argent, et ces deux lettres. Vous les rendrez à Sa +Majesté; et pour dernier souvenir… (il chercha autour de lui quelque +objet précieux)… vous y joindrez…» + +Il chercha encore; mais ses regards obscurcis par la mort ne +rencontrèrent que le couteau tombé des mains de Felton, et fumant +encore du sang vermeil étendu sur la lame. + +«Et vous y joindrez ce couteau», dit le duc en serrant la main de La +Porte. + +Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d’argent, y laissa +tomber le couteau en faisant signe à La Porte qu’il ne pouvait plus +parler; puis, dans une dernière convulsion, que cette fois il n’avait +plus la force de combattre, il glissa du sofa sur le parquet. + +Patrick poussa un grand cri. + +Buckingham voulut sourire une dernière fois; mais la mort arrêta sa +pensée, qui resta gravée sur son front comme un dernier baiser d’amour. + +En ce moment le médecin du duc arriva tout effaré; il était déjà à bord +du vaisseau amiral, on avait été obligé d’aller le chercher là. + +Il s’approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la sienne, +et la laissa retomber. + +«Tout est inutile, dit-il, il est mort. + +— Mort, mort!» s’écria Patrick. + +À ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut que +consternation et que tumulte. + +Aussitôt que Lord de Winter vit Buckingham expiré, il courut à Felton, +que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du palais. + +«Misérable! dit-il au jeune homme qui, depuis la mort de Buckingham, +avait retrouvé ce calme et ce sang-froid qui ne devaient plus +l’abandonner; misérable! qu’as-tu fait? + +— Je me suis vengé, dit-il. + +— Toi! dit le baron; dis que tu as servi d’instrument à cette femme +maudite; mais je te le jure, ce crime sera son dernier crime. + +— Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement Felton, et +j’ignore de qui vous voulez parler, Milord; j’ai tué M. de Buckingham +parce qu’il a refusé deux fois à vous-même de me nommer capitaine: je +l’ai puni de son injustice, voilà tout.» + +De Winter, stupéfait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne +savait que penser d’une pareille insensibilité. + +Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de Felton. À +chaque bruit qu’il entendait, le naïf puritain croyait reconnaître les +pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses bras pour s’accuser +et se perdre avec lui. + +Tout à coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la mer, +que de la terrasse où il se trouvait on dominait tout entière; avec ce +regard d’aigle du marin, il avait reconnu, là où un autre n’aurait vu +qu’un goéland se balançant sur les flots, la voile du sloop qui se +dirigeait vers les côtes de France. + +Il pâlit, porta la main à son coeur, qui se brisait, et comprit toute +la trahison. + +«Une dernière grâce, Milord! dit-il au baron. + +— Laquelle? demanda celui-ci. + +— Quelle heure est-il?» + +Le baron tira sa montre. + +«Neuf heures moins dix minutes», dit-il. + +Milady avait avancé son départ d’une heure et demie dès qu’elle avait +entendu le coup de canon qui annonçait le fatal événement, elle avait +donné l’ordre de lever l’ancre. + +La barque voguait sous un ciel bleu à une grande distance de la côte. + +«Dieu l’a voulu», dit Felton avec la résignation du fanatique, mais +cependant sans pouvoir détacher les yeux de cet esquif à bord duquel il +croyait sans doute distinguer le blanc fantôme de celle à qui sa vie +allait être sacrifiée. + +De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina tout. + +«Sois puni seul d’abord, misérable, dit Lord de Winter à Felton, qui se +laissait entraîner les yeux tournés vers la mer; mais je te jure, sur +la mémoire de mon frère que j’aimais tant, que ta complice n’est pas +sauvée.» + +Felton baissa la tête sans prononcer une syllabe. + +Quant à de Winter, il descendit rapidement l’escalier et se rendit au +port. + + + + +CHAPITRE LX. +EN FRANCE + + +La première crainte du roi d’Angleterre, Charles Ier, en apprenant +cette mort, fut qu’une si terrible nouvelle ne décourageât les +Rochelois; il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur +cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par tout +son royaume, et prenant soigneusement garde qu’aucun vaisseau ne sortit +jusqu’à ce que l’armée que Buckingham apprêtait fût partie, se +chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui- même le départ. + +Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu’à retenir en Angleterre +l’ambassadeur de Danemark, qui avait pris congé, et l’ambassadeur +ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le port de Flessingue +les navires des Indes que Charles Ier avait fait restituer aux +Provinces-Unies. + +Mais comme il ne songea à donner cet ordre que cinq heures après +l’événement, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, deux navires +étaient déjà sortis du port: l’un emmenant, comme nous le savons, +Milady, laquelle, se doutant déjà de l’événement, fut encore confirmée +dans cette croyance en voyant le pavillon noir se déployer au mât du +vaisseau amiral. + +Quant au second bâtiment, nous dirons plus tard qui il portait et +comment il partit. + +Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La Rochelle; +seulement le roi, qui s’ennuyait fort, comme toujours, mais peut-être +encore un peu plus au camp qu’ailleurs, résolut d’aller incognito +passer les fêtes de Saint-Louis à Saint-Germain, et demanda au cardinal +de lui faire préparer une escorte de vingt mousquetaires seulement. Le +cardinal, que l’ennui du roi gagnait quelquefois, accorda avec grand +plaisir ce congé à son royal lieutenant, lequel promit d’être de retour +vers le 15 septembre. + +M. de Tréville, prévenu par Son Éminence, fit son portemanteau, et +comme, sans en savoir la cause, il savait le vif désir et même +l’impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il va sans +dire qu’il les désigna pour faire partie de l’escorte. + +Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d’heure après M. de +Tréville, car ils furent les premiers à qui il la communiqua. Ce fut +alors que d’Artagnan apprécia la faveur que lui avait accordée le +cardinal en le faisant enfin passer aux mousquetaires; sans cette +circonstance, il était forcé de rester au camp tandis que ses +compagnons partaient. + +On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris avait +pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se rencontrant +au couvent de Béthune avec Milady, son ennemie mortelle. Aussi, comme +nous l’avons dit, Aramis avait écrit immédiatement à Marie Michon, +cette lingère de Tours qui avait de si belles connaissances, pour +qu’elle obtînt que la reine donnât l’autorisation à Mme Bonacieux de +sortir du couvent et de se retirer soit en Lorraine, soit en Belgique. +La réponse ne s’était pas fait attendre, et, huit ou dix jours après, +Aramis avait reçu cette lettre: + +«Mon cher cousin, + «Voici l’autorisation de ma soeur à retirer notre petite servante + du couvent de Béthune, dont vous pensez que l’air est mauvais pour + elle. Ma soeur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir, + car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve + d’être utile plus tard. + + +«Je vous embrasse. + «Marie Michon.» + + +À cette lettre était jointe une autorisation ainsi conçue: + +«La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la personne +qui lui remettra ce billet la novice qui était entrée dans son couvent +sous ma recommandation et sous mon patronage. + + +«Au Louvre, le 10 août 1628. + «Anne.» + + +On comprend combien ces relations de parenté entre Aramis et une +lingère qui appelait la reine sa soeur avaient égayé la verve des +jeunes gens; mais Aramis, après avoir rougi deux ou trois fois jusqu’au +blanc des yeux aux grosses plaisanteries de Porthos, avait prié ses +amis de ne plus revenir sur ce sujet, déclarant que s’il lui en était +dit encore un seul mot, il n’emploierait plus sa cousine comme +intermédiaire dans ces sortes d’affaires. + +Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre +mousquetaires, qui d’ailleurs avaient ce qu’ils voulaient: l’ordre de +tirer Mme Bonacieux du couvent des Carmélites de Béthune. Il est vrai +que cet ordre ne leur servirait pas à grand-chose tant qu’ils seraient +au camp de La Rochelle, c’est-à-dire à l’autre bout de la France; aussi +d’Artagnan allait-il demander un congé à M. de Tréville, en lui +confiant tout bonnement l’importance de son départ, lorsque cette +nouvelle lui fut transmise, ainsi qu’à ses trois compagnons, que le roi +allait partir pour Paris avec une escorte de vingt mousquetaires, et +qu’ils faisaient partie de l’escorte. + +La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages, et +l’on partit le 16 au matin. + +Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzé, et là, le roi +et son ministre prirent congé l’un de l’autre avec de grandes +démonstrations d’amitié. + +Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en cheminant le +plus vite qu’il lui était possible, car il désirait être arrivé à Paris +pour le 23, s’arrêtait de temps en temps pour voler la pie, passe-temps +dont le goût lui avait autrefois été inspiré par de Luynes, et pour +lequel il avait toujours conservé une grande prédilection. Sur les +vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arrivait, se réjouissaient +fort de ce bon temps; mais quatre maugréaient de leur mieux. D’Artagnan +surtout avait des bourdonnements perpétuels dans les oreilles, ce que +Porthos expliquait ainsi: + +«Une très grande dame m’a appris que cela veut dire que l’on parle de +vous quelque part.» + +Enfin l’escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi remercia M. +de Tréville, et lui permit de distribuer des congés pour quatre jours, +à la condition que pas un des favorisés ne paraîtrait dans un lieu +public, sous peine de la Bastille. + +Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien, furent à +nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de M. de Tréville six jours +au lieu de quatre et fit mettre dans ces six jours deux nuits de plus, +car ils partirent le 24, à cinq heures du soir, et par complaisance +encore, M. de Tréville postdata le congé du 25 au matin. + +«Eh, mon Dieu, disait d’Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait +jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de l’embarras pour +une chose bien simple: en deux jours, et en crevant deux ou trois +chevaux (peu m’importe: j’ai de l’argent), je suis à Béthune, je remets +la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène le cher trésor que +je vais chercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à +Paris, où il sera mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à +La Rochelle. Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien, moitié +par la protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons +fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que +nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue +inutilement; moi et Planchet, c’est tout ce qu’il faut pour une +expédition aussi simple.» + +À ceci Athos répondit tranquillement: + +«Nous aussi, nous avons de l’argent; car je n’ai pas encore bu tout à +fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l’ont pas tout à fait +mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu’un. Mais +songez, d’Artagnan, ajouta-t-il d’une voix si sombre que son accent +donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune est une ville où le +cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène +le malheur après elle. Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes, +d’Artagnan, je vous laisserais aller seul; vous avez affaire à cette +femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu’avec nos quatre valets nous +soyons en nombre suffisant! + +— Vous m’épouvantez, Athos, s’écria d’Artagnan; que craignez-vous donc, +mon Dieu? + +— Tout!» répondit Athos. + +D’Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui +d’Athos, portaient l’empreinte d’une inquiétude profonde, et l’on +continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une +seule parole. + +Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d’Artagnan venait +de mettre pied à terre à l’auberge de la Herse d’Or pour boire un verre +de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de +relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de +Paris. Au moment où il passait de la grande porte dans la rue, le vent +entrouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu’on fût au mois +d’août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au +moment où il avait déjà quitté sa tête, et l’enfonça vivement sur ses +yeux. + +D’Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort pâle et +laissa tomber son verre. + +«Qu’avez-vous, monsieur? dit Planchet… Oh! là, accourez, messieurs, +voilà mon maître qui se trouve mal!» + +Les trois amis accoururent et trouvèrent d’Artagnan qui, au lieu de se +trouver mal, courait à son cheval. Ils l’arrêtèrent sur le seuil de la +porte. + +«Eh bien, où diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos. + +— C’est lui! s’écria d’Artagnan, pâle de colère et la sueur sur le +front, c’est lui! laissez-moi le rejoindre! + +— Mais qui, lui? demanda Athos. + +— Lui, cet homme! + +— Quel homme? + +— Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j’ai toujours vu lorsque +j’étais menacé de quelque malheur: celui qui accompagnait l’horrible +femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je +cherchais quand j’ai provoqué Athos, celui que j’ai vu le matin du jour +où Mme Bonacieux a été enlevée! l’homme de Meung enfin! je l’ai vu, +c’est lui! Je l’ai reconnu quand le vent a entrouvert son manteau. + +— Diable! dit Athos rêveur. + +— En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le +rattraperons. + +— Mon cher, dit Aramis, songez qu’il va du côté opposé à celui où nous +allons; qu’il a un cheval frais et que nos chevaux sont fatigués; que +par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de +le rejoindre. Laissons l’homme, d’Artagnan, sauvons la femme. + +— Eh! monsieur! s’écria un garçon d’écurie courant après l’inconnu, eh! +monsieur, voilà un papier qui s’est échappé de votre chapeau! Eh! +monsieur! eh! + +— Mon ami, dit d’Artagnan, une demi-pistole pour ce papier! + +— Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici! + +Le garçon d’écurie, enchanté de la bonne journée qu’il avait faite, +rentra dans la cour de l’hôtel: d’Artagnan déplia le papier. + +«Eh bien? demandèrent ses amis en l’entourant. + +— Rien qu’un mot! dit d’Artagnan. + +— Oui, dit Aramis, mais ce nom est un nom de ville ou de village. + +—«_Armentières_», lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela! + +— Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main! s’écria Athos. + +— Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d’Artagnan, +peut-être n’ai-je pas perdu ma dernière pistole. À cheval, mes amis, à +cheval!» + +Et les quatre compagnons s’élancèrent au galop sur la route de Béthune. + + + + +CHAPITRE LXI. +LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE + + +Les grands criminels portent avec eux une espèce de prédestination qui +leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait échapper à tous +les dangers, jusqu’au moment que la Providence, lassée, a marqué pour +l’écueil de leur fortune impie. + +Il en était ainsi de Milady: elle passa au travers des croiseurs des +deux nations, et arriva à Boulogne sans aucun accident. + +En débarquant à Portsmouth, Milady était une Anglaise que les +persécutions de la France chassaient de La Rochelle; débarquée à +Boulogne, après deux jours de traversée, elle se fit passer pour une +Française que les Anglais inquiétaient à Portsmouth, dans la haine +qu’ils avaient conçue contre la France. + +Milady avait d’ailleurs le plus efficace des passeports: sa beauté, sa +grande mine et la générosité avec laquelle elle répandait les pistoles. +Affranchie des formalités d’usage par le sourire affable et les +manières galantes d’un vieux gouverneur du port, qui lui baisa la main, +elle ne resta à Boulogne que le temps de mettre à la poste une lettre +ainsi conçue: + +«À Son Éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp +devant La Rochelle. + «Monseigneur, que Votre Éminence se rassure, Sa Grâce le duc de + Buckingham ne _partira point_ pour la France. + + +«Boulogne, 25 au soir. + «Milady de *** + + +«_P.-S._ — Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au couvent +des Carmélites de Béthune où j’attendrai ses ordres.» + + +Effectivement, le même soir, Milady se mit en route; la nuit la prit: +elle s’arrêta et coucha dans une auberge; puis, le lendemain, à cinq +heures du matin, elle partit, et trois heures après, elle entra à +Béthune. + +Elle se fit indiquer le couvent des Carmélites et y entra aussitôt. + +La supérieure vint au-devant d’elle; Milady lui montra l’ordre du +cardinal, l’abbesse lui fit donner une chambre et servir à déjeuner. + +Tout le passé s’était déjà effacé aux yeux de cette femme, et, le +regard fixé vers l’avenir, elle ne voyait que la haute fortune que lui +réservait le cardinal, qu’elle avait si heureusement servi, sans que +son nom fût mêlé en rien à toute cette sanglante affaire. Les passions +toujours nouvelles qui la consumaient donnaient à sa vie l’apparence de +ces nuages qui volent dans le ciel, reflétant tantôt l’azur, tantôt le +feu, tantôt le noir opaque de la tempête, et qui ne laissent d’autres +traces sur la terre que la dévastation et la mort. + +Après le déjeuner, l’abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu de +distraction au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de faire +connaissance avec sa nouvelle pensionnaire. + +Milady voulait plaire à l’abbesse; or, c’était chose facile à cette +femme si réellement supérieure; elle essaya d’être aimable: elle fut +charmante et séduisit la bonne supérieure par sa conversation si variée +et par les grâces répandues dans toute sa personne. + +L’abbesse, qui était une fille de noblesse, aimait surtout les +histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu’aux extrémités du +royaume et qui, surtout, ont tant de peine à franchir les murs des +couvents, au seuil desquels viennent expirer les bruits du monde. + +Milady, au contraire, était fort au courant de toutes les intrigues +aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou six ans, elle +avait constamment vécu, elle se mit donc à entretenir la bonne abbesse +des pratiques mondaines de la cour de France, mêlées aux dévotions +outrées du roi, elle lui fit la chronique scandaleuse des seigneurs et +des dames de la cour, que l’abbesse connaissait parfaitement de nom, +toucha légèrement les amours de la reine et de Buckingham, parlant +beaucoup pour qu’on parlât un peu. + +Mais l’abbesse se contenta d’écouter et de sourire, le tout sans +répondre. Cependant, comme Milady vit que ce genre de récit l’amusait +fort, elle continua; seulement, elle fit tomber la conversation sur le +cardinal. + +Mais elle était fort embarrassée; elle ignorait si l’abbesse était +royaliste ou cardinaliste: elle se tint dans un milieu prudent; mais +l’abbesse, de son côté, se tint dans une réserve plus prudente encore, +se contentant de faire une profonde inclination de tête toutes les fois +que la voyageuse prononçait le nom de Son Éminence. + +Milady commença à croire qu’elle s’ennuierait fort dans le couvent; +elle résolut donc de risquer quelque chose pour savoir de suite à quoi +s’en tenir. Voulant voir jusqu’où irait la discrétion de cette bonne +abbesse, elle se mit à dire un mal, très dissimulé d’abord, puis très +circonstancié du cardinal, racontant les amours du ministre avec Mme +d’Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec quelques autres femmes +galantes. + +L’abbesse écouta plus attentivement, s’anima peu à peu et sourit. + +«Bon, dit Milady, elle prend goût à mon discours; si elle est +cardinaliste, elle n’y met pas de fanatisme au moins.» + +Alors elle passa aux persécutions exercées par le cardinal sur ses +ennemis. L’abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni +désapprouver. + +Cela confirma Milady dans son opinion que la religieuse était plutôt +royaliste que cardinaliste. Milady continua, renchérissant de plus en +plus. + +«Je suis fort ignorante de toutes ces matières-là, dit enfin l’abbesse, +mais tout éloignées que nous sommes de la cour, tout en dehors des +intérêts du monde où nous nous trouvons placées, nous avons des +exemples fort tristes de ce que vous nous racontez là; et l’une de nos +pensionnaires a bien souffert des vengeances et des persécutions de M. +le cardinal. + +— Une de vos pensionnaires, dit Milady; oh! mon Dieu! pauvre femme, je +la plains alors. + +— Et vous avez raison, car elle est bien à plaindre: prison, menaces, +mauvais traitements, elle a tout souffert. Mais, après tout, reprit +l’abbesse, M. le cardinal avait peut-être des motifs plausibles pour +agir ainsi, et quoiqu’elle ait l’air d’un ange, il ne faut pas toujours +juger les gens sur la mine.» + +«Bon! dit Milady à elle-même, qui sait! je vais peut-être découvrir +quelque chose ici, je suis en veine.» + +Et elle s’appliqua à donner à son visage une expression de candeur +parfaite. + +«Hélas! dit Milady, je le sais; on dit cela, qu’il ne faut pas croire +aux physionomies; mais à quoi croira-t-on cependant, si ce n’est au +plus bel ouvrage du Seigneur? Quant à moi, je serai trompée toute ma +vie peut-être; mais je me fierai toujours à une personne dont le visage +m’inspirera de la sympathie. + +— Vous seriez donc tentée de croire, dit l’abbesse, que cette jeune +femme est innocente? + +— M. le cardinal ne punit pas que les crimes, dit-elle; il y a +certaines vertus qu’il poursuit plus sévèrement que certains forfaits. + +— Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit l’abbesse. + +— Et sur quoi? demanda Milady avec naïveté. + +— Mais sur le langage que vous tenez. + +— Que trouvez-vous d’étonnant à ce langage? demanda en souriant Milady. + +— Vous êtes l’amie du cardinal, puisqu’il vous envoie ici, et +cependant… + +— Et cependant j’en dis du mal, reprit Milady, achevant la pensée de la +supérieure. + +— Au moins n’en dites-vous pas de bien. + +— C’est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais sa +victime. + +— Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande à moi?… + +— Est un ordre à moi de me tenir dans une espèce de prison dont il me +fera tirer par quelques-uns de ses satellites. + +— Mais pourquoi n’avez-vous pas fui? + +— Où irais-je? croyez-vous qu’il y ait un endroit de la terre où ne +puisse atteindre le cardinal, s’il veut se donner la peine de tendre la +main? Si j’étais un homme, à la rigueur cela serait possible encore; +mais une femme, que voulez-vous que fasse une femme? Cette jeune +pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essayé de fuir, elle? + +— Non, c’est vrai; mais elle, c’est autre chose, je la crois retenue en +France par quelque amour. + +— Alors, dit Milady avec un soupir, si elle aime, elle n’est pas tout à +fait malheureuse. + +— Ainsi, dit l’abbesse en regardant Milady avec un intérêt croissant, +c’est encore une pauvre persécutée que je vois? + +— Hélas, oui, dit Milady. + +L’abbesse regarda un instant Milady avec inquiétude, comme si une +nouvelle pensée surgissait dans son esprit. + +«Vous n’êtes pas ennemie de notre sainte foi? dit-elle en balbutiant. + +— Moi, s’écria Milady, moi, protestante! Oh! non, j’atteste le Dieu qui +nous entend que je suis au contraire fervente catholique. + +— Alors, madame, dit l’abbesse en souriant, rassurez-vous; la maison où +vous êtes ne sera pas une prison bien dure, et nous ferons tout ce +qu’il faudra pour vous faire chérir la captivité. Il y a plus, vous +trouverez ici cette jeune femme persécutée sans doute par suite de +quelque intrigue de cour. Elle est aimable, gracieuse. + +— Comment la nommez-vous? + +— Elle m’a été recommandée par quelqu’un de très haut placé, sous le +nom de Ketty. Je n’ai pas cherché à savoir son autre nom. + +— Ketty! s’écria Milady; quoi! vous êtes sûre?… + +— Qu’elle se fait appeler ainsi? Oui, madame, la connaîtriez- vous?» + +Milady sourit à elle-même et à l’idée qui lui était venue que cette +jeune femme pouvait être son ancienne camérière. Il se mêlait au +souvenir de cette jeune fille un souvenir de colère, et un désir de +vengeance avait bouleversé les traits de Milady, qui reprirent au reste +presque aussitôt l’expression calme et bienveillante que cette femme +aux cent visages leur avait momentanément fait perdre. + +«Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me sens +déjà une si grande sympathie? demanda Milady. + +— Mais, ce soir, dit l’abbesse, dans la journée même. Mais vous voyagez +depuis quatre jours, m’avez-vous dit vous-même; ce matin vous vous êtes +levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de repos. Couchez-vous et +dormez, à l’heure du dîner nous vous réveillerons.» + +Quoique Milady eût très bien pu se passer de sommeil, soutenue qu’elle +était par toutes les excitations qu’une aventure nouvelle faisait +éprouver à son coeur avide d’intrigues, elle n’en accepta pas moins +l’offre de la supérieure: depuis douze ou quinze jours elle avait passé +par tant d’émotions diverses que, si son corps de fer pouvait encore +soutenir la fatigue, son âme avait besoin de repos. + +Elle prit donc congé de l’abbesse et se coucha, doucement bercée par +les idées de vengeance auxquelles l’avait tout naturellement ramenée le +nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque illimitée que +lui avait faite le cardinal, si elle réussissait dans son entreprise. +Elle avait réussi, elle pourrait donc se venger de d’Artagnan. + +Une seule chose épouvantait Milady, c’était le souvenir de son mari! le +comte de La Fère, qu’elle avait cru mort ou du moins expatrié, et +qu’elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de d’Artagnan. + +Mais aussi, s’il était l’ami de d’Artagnan, il avait dû lui prêter +assistance dans toutes les menées à l’aide desquelles la reine avait +déjoué les projets de Son Éminence; s’il était l’ami de d’Artagnan, il +était l’ennemi du cardinal; et sans doute elle parviendrait à +l’envelopper dans la vengeance aux replis de laquelle elle comptait +étouffer le jeune mousquetaire. + +Toutes ces espérances étaient de douces pensées pour Milady; aussi, +bercée par elles, s’endormit-elle bientôt. + +Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son lit. +Elle ouvrit les yeux, et vit l’abbesse accompagnée d’une jeune femme +aux cheveux blonds, au teint délicat, qui fixait sur elle un regard +plein d’une bienveillante curiosité. + +La figure de cette jeune femme lui était complètement inconnue; toutes +deux s’examinèrent avec une scrupuleuse attention, tout en échangeant +les compliments d’usage: toutes deux étaient fort belles, mais de +beautés tout à fait différentes. Cependant Milady sourit en +reconnaissant qu’elle l’emportait de beaucoup sur la jeune femme en +grand air et en façons aristocratiques. Il est vrai que l’habit de +novice que portait la jeune femme n’était pas très avantageux pour +soutenir une lutte de ce genre. + +L’abbesse les présenta l’une à l’autre; puis, lorsque cette formalité +fut remplie, comme ses devoirs l’appelaient à l’église, elle laissa les +deux jeunes femmes seules. + +La novice, voyant Milady couchée, voulait suivre la supérieure, mais +Milady la retint. + +«Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je aperçue et vous +voulez déjà me priver de votre présence, sur laquelle je comptais +cependant un peu, je vous l’avoue, pour le temps que j’ai à passer ici? + +— Non, madame, répondit la novice, seulement je craignais d’avoir mal +choisi mon temps: vous dormiez, vous êtes fatiguée. + +— Eh bien, dit Milady, que peuvent demander les gens qui dorment? un +bon réveil. Ce réveil, vous me l’avez donné; laissez-moi en jouir tout +à mon aise.» + +Et lui prenant la main, elle l’attira sur un fauteuil qui était près de +son lit. + +La novice s’assit. + +«Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voilà six mois que je +suis ici, sans l’ombre d’une distraction, vous arrivez, votre présence +allait être pour moi une compagnie charmante, et voilà que, selon toute +probabilité, d’un moment à l’autre je vais quitter le couvent! + +— Comment! dit Milady, vous sortez bientôt? + +— Du moins je l’espère, dit la novice avec une expression de joie +qu’elle ne cherchait pas le moins du monde à déguiser. + +— Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du cardinal, +continua Milady; c’eût été un motif de plus de sympathie entre nous. + +— Ce que m’a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous étiez +aussi une victime de ce méchant cardinal? + +— Chut! dit Milady, même ici ne parlons pas ainsi de lui; tous mes +malheurs viennent d’avoir dit à peu près ce que vous venez de dire, +devant une femme que je croyais mon amie et qui m’a trahie. Et vous +êtes aussi, vous, la victime d’une trahison? + +— Non, dit la novice, mais de mon dévouement à une femme que j’aimais, +pour qui j’eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais encore. + +— Et qui vous a abandonnée, c’est cela! + +— J’ai été assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou trois +jours j’ai acquis la preuve du contraire, et j’en remercie Dieu; il +m’aurait coûté de croire qu’elle m’avait oubliée. Mais vous, madame, +continua la novice, il me semble que vous êtes libre, et que si vous +vouliez fuir, il ne tiendrait qu’à vous. + +— Où voulez-vous que j’aille, sans amis, sans argent, dans une partie +de la France que je ne connais pas, où je ne suis jamais venue?… + +— Oh! s’écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout où +vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous êtes si belle! + +— Cela n’empêche pas, reprit Milady en adoucissant son sourire de +manière à lui donner une expression angélique, que je suis seule et +persécutée. + +— Écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel, +voyez-vous; il vient toujours un moment où le bien que l’on a fait +plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un bonheur +pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m’ayez +rencontrée: car, si je sors d’ici, eh bien, j’aurai quelques amis +puissants, qui, après s’être mis en campagne pour moi, pourront aussi +se mettre en campagne pour vous. + +— Oh! quand j’ai dit que j’étais seule, dit Milady, espérant faire +parler la novice en parlant d’elle-même, ce n’est pas faute d’avoir +aussi quelques connaissances haut placées; mais ces connaissances +tremblent elles-mêmes devant le cardinal: la reine elle-même n’ose pas +soutenir contre le terrible ministre; j’ai la preuve que Sa Majesté, +malgré son excellent coeur, a plus d’une fois été obligée d’abandonner +à la colère de Son Éminence les personnes qui l’avaient servie. + +— Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l’air d’avoir abandonné ces +personnes-là; mais il ne faut pas en croire l’apparence: plus elles +sont persécutées, plus elle pense à elles, et souvent, au moment où +elles y pensent le moins, elles ont la preuve d’un bon souvenir. + +— Hélas! dit Milady, je le crois: la reine est si bonne. + +— Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que vous +parlez d’elle ainsi! s’écria la novice avec enthousiasme. + +— C’est-à-dire, reprit Milady, poussée dans ses retranchements, +qu’elle, personnellement, je n’ai pas l’honneur de la connaître; mais +je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je connais M. de +Putange; j’ai connu en Angleterre M. Dujart; je connais M. de Tréville. + +— M. de Tréville! s’écria la novice, vous connaissez M. de Tréville? + +— Oui, parfaitement, beaucoup même. + +— Le capitaine des mousquetaires du roi? + +— Le capitaine des mousquetaires du roi. + +— Oh! mais vous allez voir, s’écria la novice, que tout à l’heure nous +allons être des connaissances achevées, presque des amies; si vous +connaissez M. de Tréville, vous avez dû aller chez lui? + +— Souvent! dit Milady, qui, entrée dans cette voie, et s’apercevant que +le mensonge réussissait, voulait le pousser jusqu’au bout. + +— Chez lui, vous avez dû voir quelques-uns de ses mousquetaires? + +— Tous ceux qu’il reçoit habituellement! répondit Milady, pour laquelle +cette conversation commençait à prendre un intérêt réel. + +— Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez +qu’ils seront de mes amis. + +— Mais, dit Milady embarrassée, je connais M. de Louvigny, M. de +Courtivron, M. de Férussac.» + +La novice la laissa dire; puis, voyant qu’elle s’arrêtait: + +«Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos?» + +Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle était +couchée, et, si maîtresse qu’elle fût d’elle-même, ne put s’empêcher de +pousser un cri en saisissant la main de son interlocutrice et en la +dévorant du regard. + +«Quoi! qu’avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda cette pauvre femme, ai- je +donc dit quelque chose qui vous ait blessée? + +— Non, mais ce nom m’a frappée, parce que, moi aussi j’ai connu ce +gentilhomme, et qu’il me paraît étrange de trouver quelqu’un qui le +connaisse beaucoup. + +— Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses amis: +MM. Porthos et Aramis! + +— En vérité! eux aussi je les connais! s’écria Milady, qui sentit le +froid pénétrer jusqu’à son coeur. + +— Eh bien, si vous les connaissez, vous devez savoir qu’ils sont bons +et francs compagnons; que ne vous adressez-vous à eux, si vous avez +besoin d’appui? + +— C’est-à-dire, balbutia Milady, je ne suis liée réellement avec aucun +d’eux; je les connais pour en avoir beaucoup entendu parler par un de +leurs amis, M. d’Artagnan. + +— Vous connaissez M. d’Artagnan!» s’écria la novice à son tour, en +saisissant la main de Milady et en la dévorant des yeux. + +Puis, remarquant l’étrange expression du regard de Milady: + +«Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre? + +— Mais, reprit Milady embarrassée, mais à titre d’ami. + +— Vous me trompez, madame, dit la novice; vous avez été sa maîtresse. + +— C’est vous qui l’avez été, madame, s’écria Milady à son tour. + +— Moi! dit la novice. + +— Oui, vous; je vous connais maintenant: vous êtes madame Bonacieux.» + +La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur. + +«Oh! ne niez pas! répondez, reprit Milady. + +— Eh bien, oui, madame! je l’aime, dit la novice; sommes-nous rivales?» + +La figure de Milady s’illumina d’un feu tellement sauvage que, dans +toute autre circonstance, Mme Bonacieux se fût enfuie d’épouvante; mais +elle était toute à sa jalousie. + +«Voyons, dites, madame, reprit Mme Bonacieux avec une énergie dont on +l’eût crue incapable, avez-vous été ou êtes-vous sa maîtresse? + +— Oh! non! s’écria Milady avec un accent qui n’admettait pas le doute +sur sa vérité, jamais! jamais! + +— Je vous crois, dit Mme Bonacieux; mais pourquoi donc alors vous +êtes-vous écriée ainsi? + +— Comment, vous ne comprenez pas! dit Milady, qui était déjà remise de +son trouble, et qui avait retrouvé toute sa présence d’esprit. + +— Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais rien. + +— Vous ne comprenez pas que M. d’Artagnan étant mon ami, il m’avait +prise pour confidente? + +— Vraiment! + +— Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlèvement de la petite +maison de Saint-Germain, son désespoir, celui de ses amis, leurs +recherches inutiles depuis ce moment! Et comment ne voulez- vous pas +que je m’en étonne, quand, sans m’en douter, je me trouve en face de +vous, de vous dont nous avons parlé si souvent ensemble, de vous qu’il +aime de toute la force de son âme, de vous qu’il m’avait fait aimer +avant que je vous eusse vue? Ah! chère Constance, je vous trouve donc, +je vous vois donc enfin!» + +Et Milady tendit ses bras à Mme Bonacieux, qui, convaincue par ce +qu’elle venait de lui dire, ne vit plus dans cette femme, qu’un instant +auparavant elle avait crue sa rivale, qu’une amie sincère et dévouée. + +«Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! s’écria-t-elle en se laissant aller +sur son épaule, je l’aime tant!» + +Ces deux femmes se tinrent un instant embrassées. Certes, si les forces +de Milady eussent été à la hauteur de sa haine, Mme Bonacieux ne fût +sortie que morte de cet embrassement. Mais, ne pouvant pas l’étouffer, +elle lui sourit. + +«O chère belle! chère bonne petite! dit Milady, que je suis heureuse de +vous voir! Laissez-moi vous regarder. Et, en disant ces mots, elle la +dévorait effectivement du regard. Oui, c’est bien vous. Ah! d’après ce +qu’il m’a dit, je vous reconnais à cette heure, je vous reconnais +parfaitement.» + +La pauvre jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait +d’affreusement cruel derrière le rempart de ce front pur, derrière ces +yeux si brillants où elle ne lisait que de l’intérêt et de la +compassion. + +«Alors vous savez ce que j’ai souffert, dit Mme Bonacieux, puisqu’il +vous a dit ce qu’il souffrait; mais souffrir pour lui, c’est du +bonheur.» + +Milady reprit machinalement: + +«Oui, c’est du bonheur.» + +Elle pensait à autre chose. + +«Et puis, continua Mme Bonacieux, mon supplice touche à son terme; +demain, ce soir peut-être, je le reverrai, et alors le passé n’existera +plus. + +— Ce soir? demain? s’écria Milady tirée de sa rêverie par ces paroles, +que voulez-vous dire? attendez-vous quelque nouvelle de lui? + +— Je l’attends lui-même. + +— Lui-même; d’Artagnan, ici! + +— Lui-même. + +— Mais, c’est impossible! il est au siège de La Rochelle avec le +cardinal; il ne reviendra à Paris qu’après la prise de la ville. + +— Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu’il y a quelque chose +d’impossible à mon d’Artagnan, le noble et loyal gentilhomme! + +— Oh! je ne puis vous croire! + +— Eh bien, lisez donc!» dit, dans l’excès de son orgueil et de sa joie, +la malheureuse jeune femme en présentant une lettre à Milady. + +«L’écriture de Mme de Chevreuse! se dit en elle-même Milady. Ah! +j’étais bien sûre qu’ils avaient des intelligences de ce côté-là!» + +Et elle lut avidement ces quelques lignes: + +«Ma chère enfant, tenez-vous prête; notre ami vous verra bientôt, et il +ne vous verra que pour vous arracher de la prison où votre sûreté +exigeait que vous fussiez cachée: préparez-vous donc au départ et ne +désespérez jamais de nous. + «Notre charmant Gascon vient de se montrer brave et fidèle comme + toujours, dites-lui qu’on lui est bien reconnaissant quelque part + de l’avis qu’il a donné.» + + +«Oui, oui, dit Milady, oui, la lettre est précise. Savez-vous quel est +cet avis? + +— Non. Je me doute seulement qu’il aura prévenu la reine de quelque +nouvelle machination du cardinal. + +— Oui, c’est cela sans doute!» dit Milady en rendant la lettre à Mme +Bonacieux et en laissant retomber sa tête pensive sur sa poitrine. + +En ce moment on entendit le galop d’un cheval. + +«Oh! s’écria Mme Bonacieux en s’élançant à la fenêtre, serait-ce déjà +lui?» + +Milady était restée dans son lit, pétrifiée par la surprise; tant de +choses inattendues lui arrivaient tout à coup, que pour la première +fois la tête lui manquait. + +«Lui! lui! murmura-t-elle, serait-ce lui?» + +Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes. + +«Hélas, non! dit Mme Bonacieux, c’est un homme que je ne connais pas, +et qui cependant a l’air de venir ici; oui, il ralentit sa course, il +s’arrête à la porte, il sonne. + +Milady sauta hors de son lit. + +«Vous êtes bien sûre que ce n’est pas lui? dit-elle. + +— Oh! oui, bien sûre! + +— Vous avez peut-être mal vu. + +— Oh! je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau, que je +le reconnaîtrais, lui! + +Milady s’habillait toujours. + +«N’importe! cet homme vient ici, dites-vous? + +— Oui, il est entré. + +— C’est ou pour vous ou pour moi. + +— Oh! mon Dieu, comme vous semblez agitée! + +— Oui, je l’avoue, je n’ai pas votre confiance, je crains tout du +cardinal. + +— Chut! dit Mme Bonacieux, on vient!» + +Effectivement, la porte s’ouvrit, et la supérieure entra. + +«Est-ce vous qui arrivez de Boulogne? demanda-t-elle à Milady. + +— Oui, c’est moi, répondit celle-ci, et, tâchant de ressaisir son +sang-froid, qui me demande? + +— Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la part du +cardinal. + +— Et qui veut me parler? demanda Milady. + +— Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne. + +— Alors faites entrer, madame, je vous prie. + +— Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Mme Bonacieux, serait-ce quelque mauvaise +nouvelle? + +— J’en ai peur. + +— Je vous laisse avec cet étranger, mais aussitôt son départ, si vous +le permettez, je reviendrai. + +— Comment donc! je vous en prie.» + +La supérieure et Mme Bonacieux sortirent. + +Milady resta seule, les yeux fixés sur la porte; un instant après on +entendit le bruit d’éperons qui retentissaient sur les escaliers, puis +les pas se rapprochèrent, puis la porte s’ouvrit, et un homme parut. + +Milady jeta un cri de joie: cet homme c’était le comte de Rochefort, +l’âme damnée de Son Éminence. + + + + +CHAPITRE LXII. +DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS + + +«Ah! s’écrièrent ensemble Rochefort et Milady, c’est vous! + +— Oui, c’est moi. + +— Et vous arrivez…? demanda Milady. + +— De La Rochelle, et vous? + +— D’Angleterre. + +— Buckingham? + +— Mort ou blessé dangereusement; comme je partais sans avoir rien pu +obtenir de lui, un fanatique venait de l’assassiner. + +— Ah! fit Rochefort avec un sourire, voilà un hasard bien heureux! et +qui satisfera Son Éminence! L’avez-vous prévenue? + +— Je lui ai écrit de Boulogne. Mais comment êtes-vous ici? + +— Son Éminence, inquiète, m’a envoyé à votre recherche. + +— Je suis arrivée d’hier seulement. + +— Et qu’avez-vous fait depuis hier? + +— Je n’ai pas perdu mon temps. + +— Oh! je m’en doute bien! + +— Savez-vous qui j’ai rencontré ici? + +— Non. + +— Devinez. + +— Comment voulez-vous?… + +— Cette jeune femme que la reine a tirée de prison. + +— La maîtresse du petit d’Artagnan? + +— Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite. + +— Eh bien, dit Rochefort, voilà encore un hasard qui peut aller de pair +avec l’autre, M. le cardinal est en vérité un homme privilégié. + +— Comprenez-vous mon étonnement, continua Milady, quand je me suis +trouvée face à face avec cette femme? + +— Vous connaît-elle? + +— Non. + +— Alors elle vous regarde comme une étrangère?» + +Milady sourit. + +«Je suis sa meilleure amie! + +— Sur mon honneur, dit Rochefort, il n’y a que vous, ma chère comtesse, +pour faire de ces miracles-là. + +— Et bien m’en a pris, chevalier, dit Milady, car savez-vous ce qui se +passe? + +— Non. + +— On va la venir chercher demain ou après-demain avec un ordre de la +reine. + +— Vraiment? et qui cela? + +— D’Artagnan et ses amis. + +— En vérité ils en feront tant, que nous serons obligés de les envoyer +à la Bastille. + +— Pourquoi n’est-ce point déjà fait? + +— Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une +faiblesse que je ne comprends pas. + +— Vraiment? + +— Oui. + +— Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre conversation +à l’auberge du Colombier-Rouge a été entendue par ces quatre hommes; +dites-lui qu’après son départ l’un d’eux est monté et m’a arraché par +violence le sauf-conduit qu’il m’avait donné; dites-lui qu’ils avaient +fait prévenir Lord de Winter de mon passage en Angleterre; que, cette +fois encore, ils ont failli faire échouer ma mission, comme ils ont +fait échouer celle des ferrets; dites-lui que parmi ces quatre hommes, +deux seulement sont à craindre, d’Artagnan et Athos; dites-lui que le +troisième, Aramis, est l’amant de Mme de Chevreuse: il faut laisser +vivre celui-là, on sait son secret, il peut être utile; quant au +quatrième, Porthos, c’est un sot, un fat et un niais, qu’il ne s’en +occupe même pas. + +— Mais ces quatre hommes doivent être à cette heure au siège de La +Rochelle. + +— Je le croyais comme vous; mais une lettre que Mme Bonacieux a reçue +de Mme de Chevreuse, et qu’elle a eu l’imprudence de me communiquer, me +porte à croire que ces quatre hommes au contraire sont en campagne pour +la venir enlever. + +— Diable! comment faire? + +— Que vous a dit le cardinal à mon égard? + +— De prendre vos dépêches écrites ou verbales, de revenir en poste, et, +quand il saura ce que vous avez fait, il avisera à ce que vous devez +faire. + +— Je dois donc rester ici? demanda Milady. + +— Ici ou dans les environs. + +— Vous ne pouvez m’emmener avec vous? + +— Non, l’ordre est formel: aux environs du camp, vous pourriez être +reconnue, et votre présence, vous le comprenez, compromettrait Son +Éminence, surtout après ce qui vient de se passer là-bas. Seulement, +dites-moi d’avance où vous attendrez des nouvelles du cardinal, que je +sache toujours où vous retrouver. + +— Écoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici. + +— Pourquoi? + +— Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d’un moment à l’autre. + +— C’est vrai; mais alors cette petite femme va échapper à Son Éminence? + +— Bah! dit Milady avec un sourire qui n’appartenait qu’à elle, vous +oubliez que je suis sa meilleure amie. + +— Ah! c’est vrai! je puis donc dire au cardinal, à l’endroit de cette +femme… + +— Qu’il soit tranquille. + +— Voilà tout? + +— Il saura ce que cela veut dire. + +— Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire? + +— Repartir à l’instant même; il me semble que les nouvelles que vous +reportez valent bien la peine que l’on fasse diligence. + +— Ma chaise s’est cassée en entrant à Lillers. + +— À merveille! + +— Comment, à merveille? + +— Oui, j’ai besoin de votre chaise, moi, dit la comtesse. + +— Et comment partirai-je, alors? + +— À franc étrier. + +— Vous en parlez bien à votre aise, cent quatre-vingts lieues. + +— Qu’est-ce que cela? + +— On les fera. Après? + +— Après: en passant à Lillers, vous me renvoyez la chaise avec ordre à +votre domestique de se mettre à ma disposition. + +— Bien. + +— Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal? + +— J’ai mon plein pouvoir. + +— Vous le montrez à l’abbesse, et vous dites qu’on viendra me chercher, +soit aujourd’hui, soit demain, et que j’aurai à suivre la personne qui +se présentera en votre nom. + +— Très bien! + +— N’oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi à l’abbesse. + +— À quoi bon? + +— Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j’inspire de la +confiance à cette pauvre petite Mme Bonacieux. + +— C’est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout ce +qui est arrivé? + +— Mais je vous ai raconté les événements, vous avez bonne mémoire, +répétez les choses comme je vous les ai dites, un papier se perd. + +— Vous avez raison; seulement que je sache où vous retrouver, que je +n’aille pas courir inutilement dans les environs. + +— C’est juste, attendez. + +— Voulez-vous une carte? + +— Oh! je connais ce pays à merveille. + +— Vous? quand donc y êtes-vous venue? + +— J’y ai été élevée. + +— Vraiment? + +— C’est bon à quelque chose, vous le voyez, que d’avoir été élevée +quelque part. + +— Vous m’attendrez donc…? + +— Laissez-moi réfléchir un instant; eh! tenez, à Armentières. + +— Qu’est-ce que cela, Armentières? + +— Une petite ville sur la Lys! je n’aurai qu’à traverser la rivière et +je suis en pays étranger. + +— À merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez la +rivière qu’en cas de danger. + +— C’est bien entendu. + +— Et, dans ce cas, comment saurai-je où vous êtes? + +— Vous n’avez pas besoin de votre laquais? + +— Non. + +— C’est un homme sûr? + +— À l’épreuve. + +— Donnez-le-moi; personne ne le connaît, je le laisse à l’endroit que +je quitte, et il vous conduit où je suis. + +— Et vous dites que vous m’attendez à Argentières? + +— À Armentières, répondit Milady. + +— Écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je +l’oublie; ce n’est pas compromettant, un nom de ville, n’est-ce pas? + +— Eh, qui sait? N’importe, dit Milady en écrivant le nom sur une +demi-feuille de papier, je me compromets. + +— Bien! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier, qu’il +plia et qu’il enfonça dans la coiffe de son feutre; d’ailleurs, soyez +tranquille, je vais faire comme les enfants, et, dans le cas où je +perdrais ce papier, répéter le nom tout le long de la route. Maintenant +est-ce tout? + +— Je le crois. + +— Cherchons bien: Buckingham mort ou grièvement blessé; votre entretien +avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; Lord de Winter +prévenu de votre arrivée à Portsmouth; d’Artagnan et Athos à la +Bastille; Aramis l’amant de Mme de Chevreuse; Porthos un fat; Mme +Bonacieux retrouvée; vous envoyer la chaise le plus tôt possible; +mettre mon laquais à votre disposition; faire de vous une victime du +cardinal, pour que l’abbesse ne prenne aucun soupçon; Armentières sur +les bords de la Lys. Est-ce cela? + +— En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. À +propos, ajoutez une chose… + +— Laquelle? + +— J’ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du couvent, +dites qu’il m’est permis de me promener dans ces bois; qui sait? +j’aurai peut-être besoin de sortir par une porte de derrière. + +— Vous pensez à tout. + +— Et vous, vous oubliez une chose… + +— Laquelle? + +— C’est de me demander si j’ai besoin d’argent. + +— C’est juste, combien voulez-vous? + +— Tout ce que vous aurez d’or. + +— J’ai cinq cents pistoles à peu près. + +— J’en ai autant: avec mille pistoles on fait face à tout; videz vos +poches. + +— Voilà, comtesse. + +— Bien, mon cher comte! et vous partez…? + +— Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel +j’enverrai chercher un cheval de poste. + +— À merveille! Adieu, chevalier! + +— Adieu, comtesse! + +— Recommandez-moi au cardinal, dit Milady. + +— Recommandez-moi à Satan», répliqua Rochefort. + +Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent. + +Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval; cinq +heures après il passait à Arras. + +Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par d’Artagnan, +et comment cette reconnaissance, en inspirant des craintes aux quatre +mousquetaires, avait donné une nouvelle activité à leur voyage. + + + + +CHAPITRE LXIII. +UNE GOUTTE D’EAU + + +À peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle trouva +Milady le visage riant. + +«Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc arrivé; ce +soir ou demain le cardinal vous envoie prendre? + +— Qui vous a dit cela, mon enfant? demanda Milady. + +— Je l’ai entendu de la bouche même du messager. + +— Venez vous asseoir ici près de moi, dit Milady. + +— Me voici. + +— Attendez que je m’assure si personne ne nous écoute. + +— Pourquoi toutes ces précautions? + +— Vous allez le savoir.» + +Milady se leva et alla à la porte, l’ouvrit, regarda dans le corridor, +et revint se rasseoir près de Mme Bonacieux. + +«Alors, dit-elle, il a bien joué son rôle. + +— Qui cela? + +— Celui qui s’est présenté à l’abbesse comme l’envoyé du cardinal. + +— C’était donc un rôle qu’il jouait? + +— Oui, mon enfant. + +— Cet homme n’est donc pas… + +— Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c’est mon frère. + +— Votre frère! s’écria Mme Bonacieux. + +— Eh bien, il n’y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant; si vous +le confiez à qui que ce soit au monde, je serai perdue, et vous aussi +peut-être. + +— Oh! mon Dieu! + +— Écoutez, voici ce qui se passe: mon frère, qui venait à mon secours +pour m’enlever ici de force, s’il le fallait, a rencontré l’émissaire +du cardinal qui venait me chercher; il l’a suivi. Arrivé à un endroit +du chemin solitaire et écarté, il a mis l’épée à la main en sommant le +messager de lui remettre les papiers dont il était porteur; le messager +a voulu se défendre, mon frère l’a tué. + +— Oh! fit Mme Bonacieux en frissonnant. + +— C’était le seul moyen, songez-y. Alors mon frère a résolu de +substituer la ruse à la force: il a pris les papiers, il s’est présenté +ici comme l’émissaire du cardinal lui-même, et dans une heure ou deux, +une voiture doit venir me prendre de la part de Son Éminence. + +— Je comprends; cette voiture, c’est votre frère qui vous l’envoie. + +— Justement; mais ce n’est pas tout: cette lettre que vous avez reçue, +et que vous croyez de Mme Chevreuse… + +— Eh bien? + +— Elle est fausse. + +— Comment cela? + +— Oui, fausse: c’est un piège pour que vous ne fassiez pas de +résistance quand on viendra vous chercher. + +— Mais c’est d’Artagnan qui viendra. + +— Détrompez-vous, d’Artagnan et ses amis sont retenus au siège de La +Rochelle. + +— Comment savez-vous cela? + +— Mon frère a rencontré des émissaires du cardinal en habits de +mousquetaires. On vous aurait appelée à la porte, vous auriez cru avoir +affaire à des amis, on vous enlevait et on vous ramenait à Paris. + +— Oh! mon Dieu! ma tête se perd au milieu de ce chaos d’iniquités. Je +sens que si cela durait, continua Mme Bonacieux en portant ses mains à +son front, je deviendrais folle! + +— Attendez… + +— Quoi? + +— J’entends le pas d’un cheval, c’est celui de mon frère qui repart; je +veux lui dire un dernier adieu, venez.» + +Milady ouvrit la fenêtre et fit signe à Mme Bonacieux de l’y rejoindre. +La jeune femme y alla. + +Rochefort passait au galop. + +«Adieu, frère», s’écria Milady. + +Le chevalier leva la tête, vit les deux jeunes femmes, et, tout +courant, fit à Milady un signe amical de la main. + +«Ce bon Georges!» dit-elle en refermant la fenêtre avec une expression +de visage pleine d’affection et de mélancolie. + +Et elle revint s’asseoir à sa place, comme si elle eût été plongée dans +des réflexions toutes personnelles. + +«Chère dame! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre! mais que me +conseillez-vous de faire? mon Dieu! Vous avez plus d’expérience que +moi, parlez, je vous écoute. + +— D’abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que d’Artagnan et +ses amis viennent véritablement à votre secours. + +— Oh! c’eût été trop beau! s’écria Mme Bonacieux, et tant de bonheur +n’est pas fait pour moi! + +— Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question de +temps, une espèce de course à qui arrivera le premier. Si ce sont vos +amis qui l’emportent en rapidité, vous êtes sauvée; si ce sont les +satellites du cardinal, vous êtes perdue. + +— Oh! oui, oui, perdue sans miséricorde! Que faire donc? que faire? + +— Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel… + +— Lequel, dites? + +— Ce serait d’attendre, cachée dans les environs, et de s’assurer ainsi +quels sont les hommes qui viendront vous demander. + +— Mais où attendre? + +— Oh! ceci n’est point une question: moi-même je m’arrête et je me +cache à quelques lieues d’ici en attendant que mon frère vienne me +rejoindre; eh bien, je vous emmène avec moi, nous nous cachons et nous +attendons ensemble. + +— Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque prisonnière. + +— Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous +croira pas très pressée de me suivre. + +— Eh bien? + +— Eh bien, la voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous montez +sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernière fois; le +domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu, il fait un +signe au postillon, et nous partons au galop. + +— Mais d’Artagnan, d’Artagnan, s’il vient? + +— Ne le saurons-nous pas? + +— Comment? + +— Rien de plus facile. Nous renvoyons à Béthune ce domestique de mon +frère, à qui, je vous l’ai dit, nous pouvons nous fier; il prend un +déguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les émissaires du +cardinal qui viennent, il ne bouge pas; si c’est M. d’Artagnan et ses +amis, il les amène où nous sommes. + +— Il les connaît donc? + +— Sans doute, n’a-t-il pas vu M. d’Artagnan chez moi! + +— Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est pour le +mieux; mais ne nous éloignons pas d’ici. + +— À sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la frontière +par exemple, et à la première alerte, nous sortons de France. + +— Et d’ici là, que faire? + +— Attendre. + +— Mais s’ils arrivent? + +— La voiture de mon frère arrivera avant eux. + +— Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre; à dîner ou à +souper, par exemple? + +— Faites une chose. + +— Laquelle? + +— Dites à votre bonne supérieure que, pour nous quitter le moins +possible, vous lui demanderez la permission de partager mon repas. + +— Le permettra-t-elle? + +— Quel inconvénient y a-t-il à cela? + +— Oh! très bien, de cette façon nous ne nous quitterons pas un instant! + +— Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande! je me sens +la tête lourde, je vais faire un tour au jardin. + +— Allez, et où vous retrouverai-je? + +— Ici dans une heure. + +— Ici dans une heure; oh! vous êtes bonne et je vous remercie. + +— Comment ne m’intéresserais-je pas à vous? Quand vous ne seriez pas +belle et charmante, n’êtes-vous pas l’amie d’un de mes meilleurs amis! + +— Cher d’Artagnan, oh! comme il vous remerciera! + +— Je l’espère bien. Allons! tout est convenu, descendons. + +— Vous allez au jardin? + +— Oui. + +— Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit. + +— À merveille! merci.» + +Et les deux femmes se quittèrent en échangeant un charmant sourire. + +Milady avait dit la vérité, elle avait la tête lourde; car ses projets +mal classés s’y heurtaient comme dans un chaos. Elle avait besoin +d’être seule pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Elle voyait +vaguement dans l’avenir; mais il lui fallait un peu de silence et de +quiétude pour donner à toutes ses idées, encore confuses, une forme +distincte, un plan arrêté. + +Ce qu’il y avait de plus pressé, c’était d’enlever Mme Bonacieux, de la +mettre en lieu de sûreté, et là, le cas échéant, de s’en faire un +otage. Milady commençait à redouter l’issue de ce duel terrible, où ses +ennemis mettaient autant de persévérance qu’elle mettait, elle, +d’acharnement. + +D’ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette issue +était proche et ne pouvait manquer d’être terrible. + +Le principal pour elle, comme nous l’avons dit, était donc de tenir Mme +Bonacieux entre ses mains. Mme Bonacieux, c’était la vie de d’Artagnan; +c’était plus que sa vie, c’était celle de la femme qu’il aimait; +c’était, en cas de mauvaise fortune, un moyen de traiter et d’obtenir +sûrement de bonnes conditions. + +Or, ce point était arrêté: Mme Bonacieux, sans défiance, la suivait; +une fois cachée avec elle à Armentières, il était facile de lui faire +croire que d’Artagnan n’était pas venu à Béthune. Dans quinze jours au +plus, Rochefort serait de retour; pendant ces quinze jours, d’ailleurs, +elle aviserait à ce qu’elle aurait à faire pour se venger des quatre +amis. Elle ne s’ennuierait pas, Dieu merci, car elle aurait le plus +doux passe-temps que les événements pussent accorder à une femme de son +caractère: une bonne vengeance à perfectionner. + +Tout en rêvant, elle jetait les yeux autour d’elle et classait dans sa +tête la topographie du jardin. Milady était comme un bon général, qui +prévoit tout ensemble la victoire et la défaite, et qui est tout près, +selon les chances de la bataille, à marcher en avant ou à battre en +retraite. + +Au bout d’une heure, elle entendit une douce voix qui l’appelait; +c’était celle de Mme Bonacieux. La bonne abbesse avait naturellement +consenti à tout, et, pour commencer, elles allaient souper ensemble. + +En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d’une voiture qui +s’arrêtait a la porte. + +«Entendez-vous? dit-elle. + +— Oui, le roulement d’une voiture. + +— C’est celle que mon frère nous envoie. + +— Oh! mon Dieu! + +— Voyons, du courage!» + +On sonna à la porte du couvent, Milady ne s’était pas trompée. + +«Montez dans votre chambre, dit-elle à Mme Bonacieux, vous avez bien +quelques bijoux que vous désirez emporter. + +— J’ai ses lettres, dit-elle. + +— Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi, nous +souperons à la hâte, peut-être voyagerons-nous une partie de la nuit, +il faut prendre des forces. + +— Grand Dieu! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa poitrine, le +coeur m’étouffe, je ne puis marcher. + +— Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart d’heure vous +êtes sauvée, et songez que ce que vous allez faire, c’est pour lui que +vous le faites. + +— Oh! oui, tout pour lui. Vous m’avez rendu mon courage par un seul +mot; allez, je vous rejoins.» + +Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de Rochefort, +et lui donna ses instructions. + +Il devait attendre à la porte; si par hasard les mousquetaires +paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du couvent, +et allait attendre Milady à un petit village qui était situé de l’autre +côté du bois. Dans ce cas, Milady traversait le jardin et gagnait le +village à pied; nous l’avons dit déjà, Milady connaissait à merveille +cette partie de la France. + +Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient comme il +était convenu: Mme Bonacieux montait dans la voiture sous prétexte de +lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux. + +Mme Bonacieux entra, et pour lui ôter tout soupçon si elle en avait, +Milady répéta devant elle au laquais toute la dernière partie de ses +instructions. + +Milady fit quelques questions sur la voiture: c’était une chaise +attelée de trois chevaux, conduite par un postillon; le laquais de +Rochefort devait la précéder en courrier. + +C’était à tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n’eût des +soupçons: la pauvre jeune femme était trop pure pour soupçonner dans +une autre femme une telle perfidie; d’ailleurs le nom de la comtesse de +Winter, qu’elle avait entendu prononcer par l’abbesse, lui était +parfaitement inconnu, et elle ignorait même qu’une femme eût eu une +part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie. + +«Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est +prêt. L’abbesse ne se doute de rien et croit qu’on me vient chercher de +la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers ordres; prenez la +moindre chose, buvez un doigt de vin et partons. + +— Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons.» + +Milady lui fit signe de s’asseoir devant elle, lui versa un petit verre +de vin d’Espagne et lui servit un blanc de poulet. + +«Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit qui +vient; au point du jour nous serons arrivées dans notre retraite, et +nul ne pourra se douter où nous sommes. Voyons, du courage, prenez +quelque chose.» + +Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouchées et trempa ses +lèvres dans son verre. + +«Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien à ses lèvres, +faites comme moi.» + +Mais au moment où elle l’approchait de sa bouche, sa main resta +suspendue: elle venait d’entendre sur la route comme le roulement +lointain d’un galop qui allait s’approchant; puis, presque en même +temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux. + +Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d’orage réveille au milieu +d’un beau rêve; elle pâlit et courut à la fenêtre, tandis que Mme +Bonacieux, se levant toute tremblante, s’appuyait sur sa chaise pour ne +point tomber. + +On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui allait +toujours se rapprochant. + +«Oh! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu’est-ce que ce bruit? + +— Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang- froid +terrible; restez où vous êtes, je vais vous le dire.» + +Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pâle comme une +statue. + +Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à plus de +cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore, c’est que la +route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait si distinct qu’on +eût pu compter les chevaux par le bruit saccadé de leurs fers. + +Milady regardait de toute la puissance de son attention; il faisait +juste assez clair pour qu’elle pût reconnaître ceux qui venaient. + +Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux +galonnés et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq puis huit +cavaliers; l’un d’eux précédait tous les autres de deux longueurs de +cheval. + +Milady poussa un rugissement étouffé. Dans celui qui tenait la tête +elle reconnut d’Artagnan. + +«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Mme Bonacieux, qu’y a-t-il donc? + +— C’est l’uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant à +perdre! s’écria Milady. Fuyons, fuyons! + +— Oui, oui, fuyons», répéta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir faire un +pas, clouée qu’elle était à sa place par la terreur. + +On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre. + +«Venez donc! mais venez donc! s’écriait Milady en essayant de traîner +la jeune femme par le bras. Grâce au jardin, nous pouvons fuir encore, +j’ai la clef, mais hâtons-nous, dans cinq minutes il serait trop tard.» + +Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses genoux. + +Milady essaya de la soulever et de l’emporter, mais elle ne put en +venir à bout. + +En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui à la vue des +mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de feu +retentirent. + +«Une dernière fois, voulez-vous venir? s’écria Milady. + +— Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me manquent; +vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule. + +— Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais», s’écria Milady. + +Tout à coup, un éclair livide jaillit de ses yeux; d’un bond, éperdue, +elle courut à la table, versa dans le verre de Mme Bonacieux le contenu +d’un chaton de bague qu’elle ouvrit avec une promptitude singulière. + +C’était un grain rougeâtre qui se fondit aussitôt. + +Puis, prenant le verre d’une main ferme: + +«Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez.» + +Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme qui but +machinalement. + +«Ah! ce n’est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en +reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma foi! +on fait ce qu’on peut.» + +Et elle s’élança hors de l’appartement. + +Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle était comme +ces gens qui rêvent qu’on les poursuit et qui essayent vainement de +marcher. + +Quelques minutes se passèrent, un bruit affreux retentissait à la +porte; à chaque instant Mme Bonacieux s’attendait à voir reparaître +Milady, qui ne reparaissait pas. + +Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide à son +front brûlant. + +Enfin elle entendit le grincement des grilles qu’on ouvrait, le bruit +des bottes et des éperons retentit par les escaliers; il se faisait un +grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et au milieu +desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom. + +Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s’élança vers la porte, +elle avait reconnu la voix de d’Artagnan. + +«D’Artagnan! d’Artagnan! s’écria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par ici. + +— Constance! Constance! répondit le jeune homme, où êtes-vous? mon +Dieu!» + +Au même moment, la porte de la cellule céda au choc plutôt qu’elle ne +s’ouvrit; plusieurs hommes se précipitèrent dans la chambre; Mme +Bonacieux était tombée dans un fauteuil sans pouvoir faire un +mouvement. + +D’Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu’il tenait à la main, et +tomba à genoux devant sa maîtresse, Athos repassa le sien à sa +ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les +remirent au fourreau. + +«Oh! d’Artagnan! mon bien-aimé d’Artagnan! tu viens donc enfin, tu ne +m’avais pas trompée, c’est bien toi! + +— Oui, oui, Constance! réunis! + +— Oh! _elle_ avait beau dire que tu ne viendrais pas, j’espérais +sourdement; je n’ai pas voulu fuir; oh! comme j’ai bien fait, comme je +suis heureuse!» + +À ce mot, _elle_, Athos, qui s’était assis tranquillement, se leva tout +à coup. + +«_Elle!_ qui, _elle?_ demanda d’Artagnan. + +— Mais ma compagne; celle qui, par amitié pour moi, voulait me +soustraire à mes persécuteurs; celle qui, vous prenant pour des gardes +du cardinal, vient de s’enfuir. + +— Votre compagne, s’écria d’Artagnan, devenant plus pâle que le voile +blanc de sa maîtresse, de quelle compagne voulez-vous donc parler? + +— De celle dont la voiture était à la porte, d’une femme qui se dit +votre amie, d’Artagnan; d’une femme à qui vous avez tout raconté. + +— Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous donc +pas son nom? + +— Si fait, on l’a prononcé devant moi, attendez… mais c’est étrange… +oh! mon Dieu! ma tête se trouble, je n’y vois plus. + +— À moi, mes amis, à moi! ses mains sont glacées, s’écria d’Artagnan, +elle se trouve mal; grand Dieu! elle perd connaissance!» + +Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa +voix, Aramis courut à la table pour prendre un verre d’eau; mais il +s’arrêta en voyant l’horrible altération du visage d’Athos, qui, debout +devant la table, les cheveux hérissés, les yeux glacés de stupeur, +regardait l’un des verres et semblait en proie au doute le plus +horrible. + +«Oh! disait Athos, oh! non, c’est impossible! Dieu ne permettrait pas +un pareil crime. + +— De l’eau, de l’eau, criait d’Artagnan, de l’eau! + +«Pauvre femme, pauvre femme!» murmurait Athos d’une voix brisée. + +Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d’Artagnan. + +«Elle revient à elle! s’écria le jeune homme. Oh! mon Dieu, mon Dieu! +je te remercie! + +— Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel! à qui ce verre vide? + +— À moi, monsieur…, répondit la jeune femme d’une voix mourante. + +— Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre? + +— _Elle_. + +— Mais, qui donc, _elle?_ + +— Ah! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de Winter…» + +Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d’Athos +domina tous les autres. + +En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une douleur +sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de Porthos et +d’Aramis. + +D’Artagnan saisit les mains d’Athos avec une angoisse difficile à +décrire. + +«Et quoi! dit-il, tu crois…» + +Sa voix s’éteignit dans un sanglot. + +«Je crois tout, dit Athos en se mordant les lèvres jusqu’au sang. + +— D’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Mme Bonacieux, où es-tu? ne me quitte +pas, tu vois bien que je vais mourir.» + +D’Artagnan lâcha les mains d’Athos, qu’il tenait encore entre ses mains +crispées, et courut à elle. + +Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux vitreux n’avaient +déjà plus de regard, un tremblement convulsif agitait son corps, la +sueur coulait sur son front. + +«Au nom du Ciel! courez appeler Porthos, Aramis; demandez du secours! + +— Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu’elle verse il n’y a pas de +contrepoison. + +— Oui, oui, du secours, du secours! murmura Mme Bonacieux; du secours!» + +Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tête du jeune homme +entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute son âme +était passée dans son regard, et, avec un cri sanglotant, elle appuya +ses lèvres sur les siennes. + +«Constance! Constance!» s’écria d’Artagnan. + +Un soupir s’échappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant celle de +d’Artagnan; ce soupir, c’était cette âme si chaste et si aimante qui +remontait au ciel. + +D’Artagnan ne serrait plus qu’un cadavre entre ses bras. + +Le jeune homme poussa un cri et tomba près de sa maîtresse, aussi pâle +et aussi glacé qu’elle. + +Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe de +la croix. + +En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi pâle que ceux +qui étaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui, vit Mme +Bonacieux morte et d’Artagnan évanoui. + +Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les grandes +catastrophes. + +«Je ne m’étais pas trompé, dit-il, voilà M. d’Artagnan, et vous êtes +ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis.» + +Ceux dont les noms venaient d’être prononcés regardaient l’étranger +avec étonnement, il leur semblait à tous trois le reconnaître. + +«Messieurs, reprit le nouveau venu, vous êtes comme moi à la recherche +d’une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a dû passer par +ici, car j’y vois un cadavre!» + +Les trois amis restèrent muets; seulement la voix comme le visage leur +rappelait un homme qu’ils avaient déjà vu; cependant, ils ne pouvaient +se souvenir dans quelles circonstances. + +«Messieurs, continua l’étranger, puisque vous ne voulez pas reconnaître +un homme qui probablement vous doit la vie deux fois, il faut bien que +je me nomme; je suis Lord de Winter, le beau- frère de cette femme.» + +Les trois amis jetèrent un cri de surprise. + +Athos se leva et lui tendit la main. + +«Soyez le bienvenu, Milord, dit-il, vous êtes des nôtres. + +— Je suis parti cinq heures après elle de Portsmouth, dit Lord de +Winter, je suis arrivé trois heures après elle à Boulogne, je l’ai +manquée de vingt minutes à Saint-Omer; enfin, à Lillers, j’ai perdu sa +trace. J’allais au hasard, m’informant à tout le monde, quand je vous +ai vus passer au galop; j’ai reconnu M. d’Artagnan. Je vous ai appelés, +vous ne m’avez pas répondu; j’ai voulu vous suivre, mais mon cheval +était trop fatigué pour aller du même train que les vôtres. Et +cependant il paraît que malgré la diligence que vous avez faite, vous +êtes encore arrivés trop tard! + +— Vous voyez, dit Athos en montrant à Lord de Winter Mme Bonacieux +morte et d’Artagnan que Porthos et Aramis essayaient de rappeler à la +vie. + +— Sont-ils donc morts tous deux? demanda froidement Lord de Winter. + +— Non, heureusement, répondit Athos, M. d’Artagnan n’est qu’évanoui. + +— Ah! tant mieux!» dit Lord de Winter. + +En effet, en ce moment d’Artagnan rouvrit les yeux. + +Il s’arracha des bras de Porthos et d’Aramis et se jeta comme un +insensé sur le corps de sa maîtresse. + +Athos se leva, marcha vers son ami d’un pas lent et solennel, +l’embrassa tendrement, et, comme il éclatait en sanglots, il lui dit de +sa voix si noble et si persuasive: + +«Ami, sois homme: les femmes pleurent les morts, les hommes les +vengent! + +— Oh! oui, dit d’Artagnan, oui! si c’est pour la venger, je suis prêt à +te suivre!» + +Athos profita de ce moment de force que l’espoir de la vengeance +rendait à son malheureux ami pour faire signe à Porthos et à Aramis +d’aller chercher la supérieure. + +Les deux amis la rencontrèrent dans le corridor, encore toute troublée +et tout éperdue de tant d’événements; elle appela quelques religieuses, +qui, contre toutes les habitudes monastiques, se trouvèrent en présence +de cinq hommes. + +«Madame, dit Athos en passant le bras de d’Artagnan sous le sien, nous +abandonnons à vos soins pieux le corps de cette malheureuse femme. Ce +fut un ange sur la terre avant d’être un ange au ciel. Traitez-la comme +une de vos soeurs; nous reviendrons un jour prier sur sa tombe.» + +D’Artagnan cacha sa figure dans la poitrine d’Athos et éclata en +sanglots. + +«Pleure, dit Athos, pleure, coeur plein d’amour, de jeunesse et de vie! +Hélas! je voudrais bien pouvoir pleurer comme toi!» + +Et il entraîna son ami, affectueux comme un père, consolant comme un +prêtre, grand comme l’homme qui a beaucoup souffert. + +Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la bride, +s’avancèrent vers la ville de Béthune, dont on apercevait le faubourg, +et ils s’arrêtèrent devant la première auberge qu’ils rencontrèrent. + +«Mais, dit d’Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme? + +— Plus tard, dit Athos, j’ai des mesures à prendre. + +— Elle nous échappera, reprit le jeune homme, elle nous échappera, +Athos, et ce sera ta faute. + +— Je réponds d’elle», dit Athos. + +D’Artagnan avait une telle confiance dans la parole de son ami, qu’il +baissa la tête et entra dans l’auberge sans rien répondre. + +Porthos et Aramis se regardaient, ne comprenant rien à l’assurance +d’Athos. + +Lord de Winter croyait qu’il parlait ainsi pour engourdir la douleur de +d’Artagnan. + +«Maintenant, messieurs, dit Athos lorsqu’il se fut assuré qu’il y avait +cinq chambres de libres dans l’hôtel, retirons-nous chacun chez soi; +d’Artagnan a besoin d’être seul pour pleurer et vous pour dormir. Je me +charge de tout, soyez tranquilles. + +— Il me semble cependant, dit Lord de Winter, que s’il y a quelque +mesure à prendre contre la comtesse, cela me regarde: c’est ma +belle-soeur. + +— Et moi, dit Athos, c’est ma femme. + +D’Artagnan tressaillit, car il comprit qu’Athos était sûr de sa +vengeance, puisqu’il révélait un pareil secret; Porthos et Aramis se +regardèrent en pâlissant. Lord de Winter pensa qu’Athos était fou. + +«Retirez-vous donc, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez bien +qu’en ma qualité de mari cela me regarde. Seulement, d’Artagnan, si +vous ne l’avez pas perdu, remettez-moi ce papier qui s’est échappé du +chapeau de cet homme et sur lequel est écrit le nom de la ville… + +— Ah! dit d’Artagnan, je comprends, ce nom écrit de sa main… + +— Tu vois bien, dit Athos, qu’il y a un Dieu dans le ciel!» + + + + +CHAPITRE LXIV. +L’HOMME AU MANTEAU ROUGE + + +Le désespoir d’Athos avait fait place à une douleur concentrée, qui +rendait plus lucides encore les brillantes facultés d’esprit de cet +homme. + +Tout entier à une seule pensée, celle de la promesse qu’il avait faite +et de la responsabilité qu’il avait prise, il se retira le dernier dans +sa chambre, pria l’hôte de lui procurer une carte de la province, se +courba dessus, interrogea les lignes tracées, reconnut que quatre +chemins différents se rendaient de Béthune à Armentières, et fit +appeler les valets. + +Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se présentèrent et reçurent les +ordres clairs, ponctuels et graves d’Athos. + +Ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre à +Armentières, chacun par une route différente. Planchet, le plus +intelligent des quatre, devait suivre celle par laquelle avait disparu +la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tiré, et qui était +accompagnée, on se le rappelle, du domestique de Rochefort. + +Athos mit les valets en campagne d’abord, parce que, depuis que ces +hommes étaient à son service et à celui de ses amis, il avait reconnu +en chacun d’eux des qualités différentes et essentielles. + +Puis, des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de +défiance que leurs maîtres, et trouvent plus de sympathie chez ceux +auxquels ils s’adressent. + +Enfin, Milady connaissait les maîtres, tandis qu’elle ne connaissait +pas les valets; au contraire, les valets connaissaient parfaitement +Milady. + +Tous quatre devaient se trouver réunis le lendemain à onze heures à +l’endroit indiqué; s’ils avaient découvert la retraite de Milady, trois +resteraient à la garder, le quatrième reviendrait à Béthune pour +prévenir Athos et servir de guide aux quatre amis. + +Ces dispositions prises, les valets se retirèrent à leur tour. + +Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son épée, s’enveloppa dans +son manteau et sortit de l’hôtel; il était dix heures à peu près. À dix +heures du soir, on le sait, en province les rues sont peu fréquentées. +Athos cependant cherchait visiblement quelqu’un à qui il pût adresser +une question. Enfin il rencontra un passant attardé, s’approcha de lui, +lui dit quelques paroles; l’homme auquel il s’adressait recula avec +terreur, cependant il répondit aux paroles du mousquetaire par une +indication. Athos offrit à cet homme une demi-pistole pour +l’accompagner, mais l’homme refusa. + +Athos s’enfonça dans la rue que l’indicateur avait désignée du doigt; +mais, arrivé à un carrefour, il s’arrêta de nouveau, visiblement +embarrassé. Cependant, comme, plus qu’aucun autre lieu, le carrefour +lui offrait la chance de rencontrer quelqu’un, il s’y arrêta. En effet, +au bout d’un instant, un veilleur de nuit passa. Athos lui répéta la +même question qu’il avait déjà faite à la première personne qu’il avait +rencontrée, le veilleur de nuit laissa apercevoir la même terreur, +refusa à son tour d’accompagner Athos, et lui montra de la main le +chemin qu’il devait suivre. + +Athos marcha dans la direction indiquée et atteignit le faubourg situé +à l’extrémité de la ville opposée à celle par laquelle lui et ses +compagnons étaient entrés. Là il parut de nouveau inquiet et +embarrassé, et s’arrêta pour la troisième fois. + +Heureusement un mendiant passa, qui s’approcha d’Athos pour lui +demander l’aumône. Athos lui proposa un écu pour l’accompagner où il +allait. Le mendiant hésita un instant, mais à la vue de la pièce +d’argent qui brillait dans l’obscurité, il se décida et marcha devant +Athos. + +Arrivé à l’angle d’une rue, il lui montra de loin une petite maison +isolée, solitaire, triste; Athos s’en approcha, tandis que le mendiant, +qui avait reçu son salaire, s’en éloignait à toutes jambes. + +Athos en fit le tour, avant de distinguer la porte au milieu de la +couleur rougeâtre dont cette maison était peinte; aucune lumière ne +paraissait à travers les gerçures des contrevents, aucun bruit ne +pouvait faire supposer qu’elle fût habitée, elle était sombre et muette +comme un tombeau. + +Trois fois Athos frappa sans qu’on lui répondît. Au troisième coup +cependant des pas intérieurs se rapprochèrent; enfin la porte +s’entrebâilla, et un homme de haute taille, au teint pâle, aux cheveux +et à la barbe noire, parut. + +Athos et lui échangèrent quelques mots à voix basse, puis l’homme à la +haute taille fit signe au mousquetaire qu’il pouvait entrer. Athos +profita à l’instant même de la permission, et la porte se referma +derrière lui. + +L’homme qu’Athos était venu chercher si loin et qu’il avait trouvé avec +tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, où il était occupé à +retenir avec des fils de fer les os cliquetants d’un squelette. Tout le +corps était déjà rajusté: la tête seule était posée sur une table. + +Tout le reste de l’ameublement indiquait que celui chez lequel on se +trouvait s’occupait de sciences naturelles: il y avait des bocaux +pleins de serpents, étiquetés selon les espèces; des lézards desséchés +reluisaient comme des émeraudes taillées dans de grands cadres de bois +noir; enfin, des bottes d’herbes sauvages, odoriférantes et sans doute +douées de vertus inconnues au vulgaire des hommes, étaient attachées au +plafond et descendaient dans les angles de l’appartement. + +Du reste, pas de famille, pas de serviteurs; l’homme à la haute taille +habitait seul cette maison. + +Athos jeta un coup d’oeil froid et indifférent sur tous les objets que +nous venons de décrire, et, sur l’invitation de celui qu’il venait +chercher, il s’assit près de lui. + +Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu’il +réclamait de lui; mais à peine eut-il exposé sa demande, que l’inconnu, +qui était resté debout devant le mousquetaire, recula de terreur et +refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier sur lequel étaient +écrites deux lignes accompagnées d’une signature et d’un sceau, et le +présenta à celui qui donnait trop prématurément ces signes de +répugnance. L’homme à la grande taille eut à peine lu ces deux lignes, +vu la signature et reconnu le sceau, qu’il s’inclina en signe qu’il +n’avait plus aucune objection à faire, et qu’il était prêt à obéir. + +Athos n’en demanda pas davantage; il se leva, salua, sortit, reprit en +s’en allant le chemin qu’il avait suivi pour venir, rentra dans l’hôtel +et s’enferma chez lui. + +Au point du jour, d’Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce qu’il +fallait faire. + +«Attendre», répondit Athos. + +Quelques instants après, la supérieure du couvent fit prévenir les +mousquetaires que l’enterrement de la victime de Milady aurait lieu à +midi. Quant à l’empoisonneuse, on n’en avait pas eu de nouvelles; +seulement elle avait dû fuir par le jardin, sur le sable duquel on +avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait retrouvé la porte +fermée; quant à la clé, elle avait disparu. + +À l’heure indiquée, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent au +couvent: les cloches sonnaient à toute volée, la chapelle était +ouverte, la grille du choeur était fermée. Au milieu du choeur, le +corps de la victime, revêtue de ses habits de novice, était exposé. De +chaque côté du choeur et derrière des grilles s’ouvrant sur le couvent +était toute la communauté des Carmélites, qui écoutait de là le service +divin et mêlait son chant au chant des prêtres, sans voir les profanes +et sans être vue d’eux. + +À la porte de la chapelle, d’Artagnan sentit son courage qui fuyait de +nouveau; il se retourna pour chercher Athos, mais Athos avait disparu. + +Fidèle à sa mission de vengeance, Athos s’était fait conduire au +jardin; et là, sur le sable, suivant les pas légers de cette femme qui +avait laissé une trace sanglante partout où elle avait passé, il +s’avança jusqu’à la porte qui donnait sur le bois, se la fit ouvrir, et +s’enfonça dans la forêt. + +Alors tous ses doutes se confirmèrent: le chemin par lequel la voiture +avait disparu contournait la forêt. Athos suivit le chemin quelque +temps les yeux fixés sur le sol; de légères taches de sang, qui +provenaient d’une blessure faite ou à l’homme qui accompagnait la +voiture en courrier, ou à l’un des chevaux, piquetaient le chemin. Au +bout de trois quarts de lieue à peu près, à cinquante pas de Festubert, +une tache de sang plus large apparaissait; le sol était piétiné par les +chevaux. Entre la forêt et cet endroit dénonciateur, un peu en arrière +de la terre écorchée, on retrouvait la même trace de petits pas que +dans le jardin; la voiture s’était arrêtée. + +En cet endroit, Milady était sortie du bois et était montée dans la +voiture. + +Satisfait de cette découverte qui confirmait tous ses soupçons, Athos +revint à l’hôtel et trouva Planchet qui l’attendait avec impatience. + +Tout était comme l’avait prévu Athos. + +Planchet avait suivi la route, avait comme Athos remarqué les taches de +sang, comme Athos il avait reconnu l’endroit où les chevaux s’étaient +arrêtés; mais il avait poussé plus loin qu’Athos, de sorte qu’au +village de Festubert, en buvant dans une auberge, il avait, sans avoir +eu besoin de questionner, appris que la veille, à huit heures et demie +du soir, un homme blessé, qui accompagnait une dame qui voyageait dans +une chaise de poste, avait été obligé de s’arrêter, ne pouvant aller +plus loin. L’accident avait été mis sur le compte de voleurs qui +auraient arrêté la chaise dans le bois. L’homme était resté dans le +village, la femme avait relayé et continué son chemin. + +Planchet se mit en quête du postillon qui avait conduit la chaise, et +le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu’à Fromelles, et de +Fromelles elle était partie pour Armentières. Planchet prit la +traverse, et à sept heures du matin il était à Armentières. + +Il n’y avait qu’un seul hôtel, celui de la Poste. Planchet alla s’y +présenter comme un laquais sans place qui cherchait une condition. Il +n’avait pas causé dix minutes avec les gens de l’auberge, qu’il savait +qu’une femme seule était arrivée à onze heures du soir, avait pris une +chambre, avait fait venir le maître d’hôtel et lui avait dit qu’elle +désirerait demeurer quelque temps dans les environs. + +Planchet n’avait pas besoin d’en savoir davantage. Il courut au +rendez-vous, trouva les trois laquais exacts à leur poste, les plaça en +sentinelles à toutes les issues de l’hôtel, et vint trouver Athos, qui +achevait de recevoir les renseignements de Planchet, lorsque ses amis +rentrèrent. + +Tous les visages étaient sombres et crispés, même le doux visage +d’Aramis. + +«Que faut-il faire? demanda d’Artagnan. + +— Attendre», répondit Athos. + +Chacun se retira chez soi. + +À huit heures du soir, Athos donna l’ordre de seller les chevaux, et +fit prévenir Lord de Winter et ses amis qu’ils eussent à se préparer +pour l’expédition. + +En un instant tous cinq furent prêts. Chacun visita ses armes et les +mit en état. Athos descendit le premier et trouva d’Artagnan déjà à +cheval et s’impatientant. + +«Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu’un.» + +Les quatre cavaliers regardèrent autour d’eux avec étonnement, car ils +cherchaient inutilement dans leur esprit quel était ce quelqu’un qui +pouvait leur manquer. + +En ce moment Planchet amena le cheval d’Athos, le mousquetaire sauta +légèrement en selle. + +«Attendez-moi, dit-il, je reviens.» + +Et il partit au galop. + +Un quart d’heure après, il revint effectivement accompagné d’un homme +masqué et enveloppé d’un grand manteau rouge. + +Lord de Winter et les trois mousquetaires s’interrogèrent du regard. +Nul d’entre eux ne put renseigner les autres, car tous ignoraient ce +qu’était cet homme. Cependant ils pensèrent que cela devait être ainsi, +puisque la chose se faisait par l’ordre d’Athos. + +À neuf heures, guidée par Planchet, la petite cavalcade se mit en +route, prenant le chemin qu’avait suivi la voiture. + +C’était un triste aspect que celui de ces six hommes courant en +silence, plongés chacun dans sa pensée, mornes comme le désespoir, +sombres comme le châtiment. + + + + +CHAPITRE LXV. +LE JUGEMENT + + +C’était une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au ciel, +voilant la clarté des étoiles; la lune ne devait se lever qu’à minuit. + +Parfois, à la lueur d’un éclair qui brillait à l’horizon, on apercevait +la route qui se déroulait blanche et solitaire; puis, l’éclair éteint, +tout rentrait dans l’obscurité. + +À chaque instant, Athos invitait d’Artagnan, toujours à la tête de la +petite troupe, à reprendre son rang qu’au bout d’un instant il +abandonnait de nouveau; il n’avait qu’une pensée, c’était d’aller en +avant, et il allait. + +On traversa en silence le village de Festubert, où était resté le +domestique blessé, puis on longea le bois de Richebourg; arrivés à +Herlies, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit à gauche. + +Plusieurs fois, Lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient +essayé d’adresser la parole à l’homme au manteau rouge; mais à chaque +interrogation qui lui avait été faite, il s’était incliné sans +répondre. Les voyageurs avaient alors compris qu’il y avait quelque +raison pour que l’inconnu gardât le silence, et ils avaient cessé de +lui adresser la parole. + +D’ailleurs, l’orage grossissait, les éclairs se succédaient rapidement, +le tonnerre commençait à gronder, et le vent, précurseur de l’ouragan, +sifflait dans la plaine, agitant les plumes des cavaliers. + +La cavalcade prit le grand trot. + +Un peu au-delà de Fromelles, l’orage éclata; on déploya les manteaux; +il restait encore trois lieues à faire: on les fit sous des torrents de +pluie. + +D’Artagnan avait ôté son feutre et n’avait pas mis son manteau; il +trouvait plaisir à laisser ruisseler l’eau sur son front brûlant et sur +son corps agité de frissons fiévreux. + +Au moment où la petite troupe avait dépassé Goskal et allait arriver à +la poste, un homme, abrité sous un arbre, se détacha du tronc avec +lequel il était resté confondu dans l’obscurité, et s’avança jusqu’au +milieu de la route, mettant son doigt sur ses lèvres. + +Athos reconnut Grimaud. + +«Qu’y a-t-il donc? s’écria d’Artagnan, aurait-elle quitté Armentières?» + +Grimaud fit de sa tête un signe affirmatif. D’Artagnan grinça des +dents. + +«Silence, d’Artagnan! dit Athos, c’est moi qui me suis chargé de tout, +c’est donc à moi d’interroger Grimaud. + +— Où est-elle?» demanda Athos. + +Grimaud étendit la main dans la direction de la Lys. + +«Loin d’ici?» demanda Athos. + +Grimaud présenta à son maître son index plié. + +«Seule?» demanda Athos. + +Grimaud fit signe que oui. + +«Messieurs, dit Athos, elle est seule à une demi-lieue d’ici, dans la +direction de la rivière. + +— C’est bien, dit d’Artagnan, conduis-nous, Grimaud.» + +Grimaud prit à travers champs, et servit de guide à la cavalcade. + +Au bout de cinq cents pas à peu près, on trouva un ruisseau, que l’on +traversa à gué. + +À la lueur d’un éclair, on aperçut le village d’Erquinghem. + +«Est-ce là?» demanda d’Artagnan. + +Grimaud secoua la tête en signe de négation. + +«Silence donc!» dit Athos. + +Et la troupe continua son chemin. + +Un autre éclair brilla; Grimaud étendit le bras, et à la lueur bleuâtre +du serpent de feu on distingua une petite maison isolée, au bord de la +rivière, à cent pas d’un bac. Une fenêtre était éclairée. + +«Nous y sommes», dit Athos. + +En ce moment, un homme couché dans le fossé se leva, c’était +Mousqueton; il montra du doigt la fenêtre éclairée. + +«Elle est là, dit-il. + +— Et Bazin? demanda Athos. + +— Tandis que je gardais la fenêtre, il gardait la porte. + +— Bien, dit Athos, vous êtes tous de fidèles serviteurs.» Athos sauta à +bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de Grimaud, et +s’avança vers la fenêtre après avoir fait signe au reste de la troupe +de tourner du côté de la porte. + +La petite maison était entourée d’une haie vive, de deux ou trois pieds +de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu’à la fenêtre privée de +contrevents, mais dont les demi-rideaux étaient exactement tirés. + +Il monta sur le rebord de pierre, afin que son oeil pût dépasser la +hauteur des rideaux. + +À la lueur d’une lampe, il vit une femme enveloppée d’une mante de +couleur sombre, assise sur un escabeau, près d’un feu mourant: ses +coudes étaient posés sur une mauvaise table, et elle appuyait sa tête +dans ses deux mains blanches comme l’ivoire. + +On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre passa sur +les lèvres d’Athos, il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien celle +qu’il cherchait. + +En ce moment un cheval hennit: Milady releva la tête, vit, collé à la +vitre, le visage pâle d’Athos, et poussa un cri. + +Athos comprit qu’il était reconnu, poussa la fenêtre du genou et de la +main, la fenêtre céda, les carreaux se rompirent. + +Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la chambre. + +Milady courut à la porte et l’ouvrit; plus pâle et plus menaçant encore +qu’Athos, d’Artagnan était sur le seuil. + +Milady recula en poussant un cri. D’Artagnan, croyant qu’elle avait +quelque moyen de fuir et craignant qu’elle ne leur échappât, tira un +pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main. + +«Remets cette arme à sa place, d’Artagnan, dit-il, il importe que cette +femme soit jugée et non assassinée. Attends encore un instant, +d’Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs.» + +D’Artagnan obéit, car Athos avait la voix solennelle et le geste +puissant d’un juge envoyé par le Seigneur lui-même. Aussi, derrière +d’Artagnan, entrèrent Porthos, Aramis, Lord de Winter et l’homme au +manteau rouge. + +Les quatre valets gardaient la porte et la fenêtre. + +Milady était tombée sur sa chaise les mains étendues, comme pour +conjurer cette terrible apparition; en apercevant son beau-frère, elle +jeta un cri terrible. + +«Que demandez-vous? s’écria Milady. + +— Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s’est appelée +d’abord la comtesse de La Fère, puis Lady de Winter, baronne de +Sheffield. + +— C’est moi, c’est moi! murmura-t-elle au comble de la terreur, que me +voulez-vous? + +— Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos: vous serez libre +de vous défendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur d’Artagnan, à +vous d’accuser le premier.» + +D’Artagnan s’avança. + +«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir +empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir.» + +Il se retourna vers Porthos et vers Aramis. + +«Nous attestons», dirent d’un seul mouvement les deux mousquetaires. + +D’Artagnan continua. + +«Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme d’avoir voulu +m’empoisonner moi-même, dans du vin qu’elle m’avait envoyé de Villeroi, +avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes amis; Dieu m’a +sauvé; mais un homme est mort à ma place, qui s’appelait Brisemont. + +— Nous attestons, dirent de la même voix Porthos et Aramis. + +— Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme de m’avoir +poussé au meurtre du baron de Wardes; et, comme personne n’est là pour +attester la vérité de cette accusation, je l’atteste, moi. + +«J’ai dit.» + +Et d’Artagnan passa de l’autre côté de la chambre avec Porthos et +Aramis. + +«À vous, Milord!» dit Athos. + +Le baron s’approcha à son tour. + +«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir +fait assassiner le duc de Buckingham. + +— Le duc de Buckingham assassiné? s’écrièrent d’un seul cri tous les +assistants. + +— Oui, dit le baron, assassiné! Sur la lettre d’avis que vous m’aviez +écrite, j’avais fait arrêter cette femme, et je l’avais donnée en garde +à un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme, elle lui a mis le +poignard dans la main, elle lui a fait tuer le duc, et dans ce moment +peut-être Felton paie de sa tête le crime de cette furie.» + +Un frémissement courut parmi les juges à la révélation de ces crimes +encore inconnus. + +«Ce n’est pas tout, reprit Lord de Winter, mon frère, qui vous avait +faite son héritière, est mort en trois heures d’une étrange maladie qui +laisse des taches livides sur tout le corps. Ma soeur, comment votre +mari est-il mort? + +— Horreur! s’écrièrent Porthos et Aramis. + +— Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon frère, je +demande justice contre vous, et je déclare que si on ne me la fait pas, +je me la ferai.» + +Et Lord de Winter alla se ranger près de d’Artagnan, laissant la place +libre à un autre accusateur. + +Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de +rappeler ses idées confondues par un vertige mortel. + +«À mon tour, dit Athos, tremblant lui-même comme le lion tremble à +l’aspect du serpent, à mon tour. J’épousai cette femme quand elle était +jeune fille, je l’épousai malgré toute ma famille; je lui donnai mon +bien, je lui donnai mon nom; et un jour je m’aperçus que cette femme +était flétrie: cette femme était marquée d’une fleur de lis sur +l’épaule gauche. + +— Oh! dit Milady en se levant, je défie de retrouver le tribunal qui a +prononcé sur moi cette sentence infâme. Je défie de retrouver celui qui +l’a exécutée. + +— Silence, dit une voix. À ceci, c’est à moi de répondre!» + +Et l’homme au manteau rouge s’approcha à son tour. + +«Quel est cet homme, quel est cet homme?» s’écria Milady suffoquée par +la terreur et dont les cheveux se dénouèrent et se dressèrent sur sa +tête livide comme s’ils eussent été vivants. + +Tous les yeux se tournèrent sur cet homme, car à tous, excepté à Athos, +il était inconnu. + +Encore Athos le regardait-il avec autant de stupéfaction que les +autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mêlé en quelque +chose à l’horrible drame qui se dénouait en ce moment. + +Après s’être approché de Milady, d’un pas lent et solennel, de manière +que la table seule le séparât d’elle, l’inconnu ôta son masque. + +Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage pâle +encadré de cheveux et de favoris noirs, dont la seule expression était +une impassibilité glacée, puis tout à coup: + +«Oh! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu’au mur; non, +non, c’est une apparition infernale! ce n’est pas lui! à moi! à moi!» +s’écria-t-elle d’une voix rauque en se retournant vers la muraille, +comme si elle eût pu s’y ouvrir un passage avec ses mains. + +«Mais qui êtes-vous donc? s’écrièrent tous les témoins de cette scène. + +— Demandez-le à cette femme, dit l’homme au manteau rouge, car vous +voyez bien qu’elle m’a reconnu, elle. + +— Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille!» s’écria Milady en proie +à une terreur insensée et se cramponnant des mains à la muraille pour +ne pas tomber. + +Tout le monde s’écarta, et l’homme au manteau rouge resta seul debout +au milieu de la salle. + +«Oh! grâce! grâce! pardon!» s’écria la misérable en tombant à genoux. + +L’inconnu laissa le silence se rétablir. + +«Je vous le disais bien qu’elle m’avait reconnu! reprit-il. Oui, je +suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire.» + +Tous les yeux étaient fixés sur cet homme dont on attendait les paroles +avec une avide anxiété. + +«Cette jeune femme était autrefois une jeune fille aussi belle qu’elle +est belle aujourd’hui. Elle était religieuse au couvent des +bénédictines de Templemar. Un jeune prêtre au coeur simple et croyant +desservait l’église de ce couvent; elle entreprit de le séduire et y +réussit, elle eût séduit un saint. + +«Leurs voeux à tous deux étaient sacrés, irrévocables; leur liaison ne +pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle obtint de lui +qu’ils quitteraient le pays; mais pour quitter le pays, pour fuir +ensemble, pour gagner une autre partie de la France, où ils pussent +vivre tranquilles parce qu’ils seraient inconnus, il fallait de +l’argent; ni l’un ni l’autre n’en avait. Le prêtre vola les vases +sacrés, les vendit; mais comme ils s’apprêtaient à partir ensemble, ils +furent arrêtés tous deux. + +«Huit jours après, elle avait séduit le fils du geôlier et s’était +sauvée. Le jeune prêtre fut condamné à dix ans de fers et à la +flétrissure. J’étais le bourreau de la ville de Lille, comme dit cette +femme. Je fus obligé de marquer le coupable, et le coupable, messieurs, +c’était mon frère! + +«Je jurai alors que cette femme qui l’avait perdu, qui était plus que +sa complice, puisqu’elle l’avait poussé au crime, partagerait au moins +le châtiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée, je la +poursuivis, je l’atteignis, je la garrottai et lui imprimai la même +flétrissure que j’avais imprimée à mon frère. + +«Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à s’échapper à +son tour, on m’accusa de complicité, et l’on me condamna à rester en +prison à sa place tant qu’il ne se serait pas constitué prisonnier. Mon +pauvre frère ignorait ce jugement; il avait rejoint cette femme, ils +avaient fui ensemble dans le Berry; et là, il avait obtenu une petite +cure. Cette femme passait pour sa soeur. + +«Le seigneur de la terre sur laquelle était située l’église du curé vit +cette prétendue soeur et en devint amoureux, amoureux au point qu’il +lui proposa de l’épouser. Alors elle quitta celui qu’elle avait perdu +pour celui qu’elle devait perdre, et devint la comtesse de La Fère…» + +Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c’était le véritable nom, +et qui fit signe de la tête que tout ce qu’avait dit le bourreau était +vrai. + +«Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se débarrasser d’une +existence à laquelle elle avait tout enlevé, honneur et bonheur, mon +pauvre frère revint à Lille, et apprenant l’arrêt qui m’avait condamné +à sa place, se constitua prisonnier et se pendit le même soir au +soupirail de son cachot. + +«Au reste, c’est une justice à leur rendre, ceux qui m’avaient condamné +me tinrent parole. À peine l’identité du cadavre fut-elle constatée +qu’on me rendit ma liberté. + +«Voilà le crime dont je l’accuse, voilà la cause pour laquelle je l’ai +marquée. + +— Monsieur d’Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous réclamez +contre cette femme? + +— La peine de mort, répondit d’Artagnan. + +— Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous +réclamez contre cette femme? + +— La peine de mort, reprit Lord de Winter. + +— Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui êtes ses juges, +quelle est la peine que vous portez contre cette femme? + +— La peine de mort», répondirent d’une voix sourde les deux +mousquetaires. + +Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses juges +en se traînant sur ses genoux. + +Athos étendit la main vers elle. + +«Anne de Breuil, comtesse de La Fère, Milady de Winter, dit-il, vos +crimes ont lassé les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel. Si vous +savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et vous allez +mourir.» + +À ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se releva de +toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui manquèrent; elle +sentit qu’une main puissante et implacable la saisissait par les +cheveux et l’entraînait aussi irrévocablement que la fatalité entraîne +l’homme: elle ne tenta donc pas même de faire résistance et sortit de +la chaumière. + +Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent derrière +elle. Les valets suivirent leurs maîtres et la chambre resta solitaire +avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte et sa lampe fumeuse qui +brûlait tristement sur la table. + + + + +CHAPITRE LXVI. +L’EXÉCUTION + + +Il était minuit à peu près; la lune, échancrée par sa décroissance et +ensanglantée par les dernières traces de l’orage, se levait derrière la +petite ville d’Armentières, qui détachait sur sa lueur blafarde la +silhouette sombre de ses maisons et le squelette de son haut clocher +découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux pareilles à une +rivière d’étain fondu; tandis que sur l’autre rive on voyait la masse +noire des arbres se profiler sur un ciel orageux envahi par de gros +nuages cuivrés qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la +nuit. À gauche s’élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes +immobiles, dans les ruines duquel une chouette faisait entendre son cri +aigu, périodique et monotone. Çà et là dans la plaine, à droite et à +gauche du chemin que suivait le lugubre cortège, apparaissaient +quelques arbres bas et trapus, qui semblaient des nains difformes +accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre. + +De temps en temps un large éclair ouvrait l’horizon dans toute sa +largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait +comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l’eau en deux parties. +Pas un souffle de vent ne passait dans l’atmosphère alourdie. Un +silence de mort écrasait toute la nature; le sol était humide et +glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées +jetaient leur parfum avec plus d’énergie. + +Deux valets traînaient Milady, qu’ils tenaient chacun par un bras; le +bourreau marchait derrière, et Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, +Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau. + +Planchet et Bazin venaient les derniers. + +Les deux valets conduisaient Milady du côté de la rivière. Sa bouche +était muette; mais ses yeux parlaient avec leur inexprimable éloquence, +suppliant tour à tour chacun de ceux qu’elle regardait. + +Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux valets: + +«Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma fuite; mais si +vous me livrez à vos maîtres, j’ai ici près des vengeurs qui vous +feront payer cher ma mort.» + +Grimaud hésitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres. + +Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s’approcha vivement, Lord +de Winter en fit autant. + +«Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus +sûrs.» + +On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de +Mousqueton. + +Arrivés au bord de l’eau, le bourreau s’approcha de Milady et lui lia +les pieds et les mains. + +Alors elle rompit le silence pour s’écrier: + +«Vous êtes des lâches, vous êtes des misérables assassins, vous vous +mettez à dix pour égorger une femme; prenez garde, si je ne suis point +secourue, je serai vengée. + +— Vous n’êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous n’appartenez +pas à l’espèce humaine, vous êtes un démon échappé de l’enfer et que +nous allons y faire rentrer. + +— Ah! messieurs les hommes vertueux! dit Milady, faites attention que +celui qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un assassin. + +— Le bourreau peut tuer, sans être pour cela un assassin, madame, dit +l’homme au manteau rouge en frappant sur sa large épée; c’est le +dernier juge, voilà tout: _Nachrichter_, comme disent nos voisins les +Allemands.» + +Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou +trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et étrange en +s’envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du bois. + +«Mais si je suis coupable, si j’ai commis les crimes dont vous +m’accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal, vous +n’êtes pas des juges, vous, pour me condamner. + +— Je vous avais proposé Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi +n’avez-vous pas voulu? + +— Parce que je ne veux pas mourir! s’écria Milady en se débattant, +parce que je suis trop jeune pour mourir! + +— La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune encore +que vous, madame, et cependant elle est morte, dit d’Artagnan. + +— J’entrerai dans un cloître, je me ferai religieuse, dit Milady. + +— Vous étiez dans un cloître, dit le bourreau, et vous en êtes sortie +pour perdre mon frère.» + +Milady poussa un cri d’effroi, et tomba sur ses genoux. + +Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l’emporter vers le +bateau. + +«Oh! mon Dieu! s’écria-t-elle, mon Dieu! allez-vous donc me noyer!» + +Ces cris avaient quelque chose de si déchirant, que d’Artagnan, qui +d’abord était le plus acharné à la poursuite de Milady, se laissa aller +sur une souche, et pencha la tête, se bouchant les oreilles avec les +paumes de ses mains; et cependant, malgré cela, il l’entendait encore +menacer et crier. + +D’Artagnan était le plus jeune de tous ces hommes, le coeur lui manqua. + +«Oh! je ne puis voir cet affreux spectacle! je ne puis consentir à ce +que cette femme meure ainsi!» + +Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s’était reprise à une +lueur d’espérance. + +«D’Artagnan! d’Artagnan! cria-t-elle, souviens-toi que je t’ai aimé!» + +Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle. + +Mais Athos, brusquement, tira son épée, se mit sur son chemin. + +«Si vous faites un pas de plus, d’Artagnan, dit-il, nous croiserons le +fer ensemble. + +D’Artagnan tomba à genoux et pria. + +«Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir. + +— Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je suis +bon catholique, je crois fermement être juste en accomplissant ma +fonction sur cette femme. + +— C’est bien.» + +Athos fit un pas vers Milady. + +«Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m’avez fait; je vous +pardonne mon avenir brisé, mon honneur perdu, mon amour souillé et mon +salut à jamais compromis par le désespoir où vous m’avez jeté. Mourez +en paix.» + +Lord de Winter s’avança à son tour. + +«Je vous pardonne, dit-il, l’empoisonnement de mon frère, l’assassinat +de Sa Grâce Lord Buckingham; je vous pardonne la mort du pauvre Felton, +je vous pardonne vos tentatives sur ma personne. Mourez en paix. + +— Et moi, dit d’Artagnan, pardonnez-moi, madame, d’avoir, par une +fourberie indigne d’un gentilhomme, provoqué votre colère; et, en +échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos +vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous. +Mourez en paix! + +— _I am lost!_ murmura en anglais Milady. _I must die._» + +Alors elle se releva d’elle-même, jeta tout autour d’elle un de ces +regards clairs qui semblaient jaillir d’un oeil de flamme. + +Elle ne vit rien. + +Elle écouta et n’entendit rien. + +Elle n’avait autour d’elle que des ennemis. + +«Où vais-je mourir? dit-elle. + +— Sur l’autre rive», répondit le bourreau. + +Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y mettre le +pied pour la suivre, Athos lui remit une somme d’argent. + +«Tenez, dit-il, voici le prix de l’exécution; que l’on voie bien que +nous agissons en juges. + +— C’est bien, dit le bourreau; et que maintenant, à son tour, cette +femme sache que je n’accomplis pas mon métier, mais mon devoir.» + +Et il jeta l’argent dans la rivière. + +Le bateau s’éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la +coupable et l’exécuteur; tous les autres demeurèrent sur la rive +droite, où ils étaient tombés à genoux. + +Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet +d’un nuage pâle qui surplombait l’eau en ce moment. + +On le vit aborder sur l’autre rive; les personnages se dessinaient en +noir sur l’horizon rougeâtre. + +Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait +ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle sauta légèrement à terre et +prit la fuite. + +Mais le sol était humide; en arrivant au haut du talus, elle glissa et +tomba sur ses genoux. + +Une idée superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le Ciel +lui refusait son secours et resta dans l’attitude où elle se trouvait, +la tête inclinée et les mains jointes. + +Alors on vit, de l’autre rive, le bourreau lever lentement ses deux +bras, un rayon de lune se refléta sur la lame de sa large épée, les +deux bras retombèrent; on entendit le sifflement du cimeterre et le cri +de la victime, puis une masse tronquée s’affaissa sous le coup. + +Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l’étendit à terre, y +coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les quatre coins, le +chargea sur son épaule et remonta dans le bateau. + +Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son +fardeau au-dessus de la rivière: + +«Laissez passer la justice de Dieu!» cria-t-il à haute voix. + +Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l’eau, qui se referma +sur lui. + +Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris; ils +étaient restés dans les limites de leur congé, et le même soir ils +allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville. + +«Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes- vous +bien amusés dans votre excursion? + +— Prodigieusement», répondit Athos, les dents serrées. + + + + +CHAPITRE LXVII. +CONCLUSION + + +Le 6 du mois suivant, le roi, tenant la promesse qu’il avait faite au +cardinal de quitter Paris pour revenir à La Rochelle, sortit de sa +capitale tout étourdi encore de la nouvelle qui venait de s’y répandre +que Buckingham venait d’être assassiné. + +Quoique prévenue que l’homme qu’elle avait tant aimé courait un danger, +la reine, lorsqu’on lui annonça cette mort, ne voulut pas la croire; il +lui arriva même de s’écrier imprudemment: + +«C’est faux! il vient de m’écrire.» + +Mais le lendemain il lui fallut bien croire à cette fatale nouvelle; La +Porte, retenu comme tout le monde en Angleterre par les ordres du roi +Charles Ier, arriva porteur du dernier et funèbre présent que +Buckingham envoyait à la reine. + +La joie du roi avait été très vive; il ne se donna pas la peine de la +dissimuler et la fit même éclater avec affectation devant la reine. +Louis XIII, comme tous les coeurs faibles, manquait de générosité. + +Mais bientôt le roi redevint sombre et mal portant: son front n’était +pas de ceux qui s’éclaircissent pour longtemps; il sentait qu’en +retournant au camp il allait reprendre son esclavage, et cependant il y +retournait. + +Le cardinal était pour lui le serpent fascinateur et il était, lui, +l’oiseau qui voltige de branche en branche sans pouvoir lui échapper. + +Aussi le retour vers La Rochelle était-il profondément triste. Nos +quatre amis surtout faisaient l’étonnement de leurs camarades; ils +voyageaient ensemble, côte à côte, l’oeil sombre et la tête baissée. +Athos relevait seul de temps en temps son large front; un éclair +brillait dans ses yeux, un sourire amer passait sur ses lèvres, puis, +pareil à ses camarades, il se laissait de nouveau aller à ses rêveries. + +Aussitôt l’arrivée de l’escorte dans une ville, dès qu’ils avaient +conduit le roi à son logis, les quatre amis se retiraient ou chez eux +ou dans quelque cabaret écarté, où ils ne jouaient ni ne buvaient; +seulement ils parlaient à voix basse en regardant avec attention si nul +ne les écoutait. + +Un jour que le roi avait fait halte sur la route pour voler la pie, et +que les quatre amis, selon leur habitude, au lieu de suivre la chasse, +s’étaient arrêtés dans un cabaret sur la grande route, un homme, qui +venait de La Rochelle à franc étrier, s’arrêta à la porte pour boire un +verre de vin, et plongea son regard dans l’intérieur de la chambre où +étaient attablés les quatre mousquetaires. + +«Holà! monsieur d’Artagnan! dit-il, n’est-ce point vous que je vois +là-bas?» + +D’Artagnan leva la tête et poussa un cri de joie. Cet homme qu’il +appelait son fantôme, c’était son inconnu de Meung, de la rue des +Fossoyeurs et d’Arras. + +D’Artagnan tira son épée et s’élança vers la porte. + +Mais cette fois, au lieu de fuir, l’inconnu s’élança à bas de son +cheval, et s’avança à la rencontre de d’Artagnan. + +«Ah! monsieur, dit le jeune homme, je vous rejoins donc enfin; cette +fois vous ne m’échapperez pas. + +— Ce n’est pas mon intention non plus, monsieur, car cette fois je vous +cherchais; au nom du roi, je vous arrête et dis que vous ayez à me +rendre votre épée, monsieur, et cela sans résistance; il y va de la +tête, je vous en avertis. + +— Qui êtes-vous donc? demanda d’Artagnan en baissant son épée, mais +sans la rendre encore. + +— Je suis le chevalier de Rochefort, répondit l’inconnu, l’écuyer de M. +le cardinal de Richelieu, et j’ai ordre de vous ramener à Son Éminence. + +— Nous retournons auprès de Son Éminence, monsieur le chevalier, dit +Athos en s’avançant, et vous accepterez bien la parole de M. +d’Artagnan, qu’il va se rendre en droite ligne à La Rochelle. + +— Je dois le remettre entre les mains des gardes qui le ramèneront au +camp. + +— Nous lui en servirons, monsieur, sur notre parole de gentilshommes; +mais sur notre parole de gentilshommes aussi, ajouta Athos en fronçant +le sourcil, M. d’Artagnan ne nous quittera pas.» + +Le chevalier de Rochefort jeta un coup d’oeil en arrière et vit que +Porthos et Aramis s’étaient placés entre lui et la porte; il comprit +qu’il était complètement à la merci de ces quatre hommes. + +«Messieurs, dit-il, si M. d’Artagnan veut me rendre son épée, et +joindre sa parole à la vôtre, je me contenterai de votre promesse de +conduire M. d’Artagnan au quartier de Mgr le cardinal. + +— Vous avez ma parole, monsieur, dit d’Artagnan, et voici mon épée. + +— Cela me va d’autant mieux, ajouta Rochefort, qu’il faut que je +continue mon voyage. + +— Si c’est pour rejoindre Milady, dit froidement Athos, c’est inutile, +vous ne la retrouverez pas. + +— Qu’est-elle donc devenue? demanda vivement Rochefort. + +— Revenez au camp et vous le saurez.» + +Rochefort demeura un instant pensif, puis, comme on n’était plus qu’à +une journée de Surgères, jusqu’où le cardinal devait venir au-devant du +roi, il résolut de suivre le conseil d’Athos et de revenir avec eux. + +D’ailleurs ce retour lui offrait un avantage, c’était de surveiller +lui-même son prisonnier. + +On se remit en route. + +Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, on arriva à Surgères. Le +cardinal y attendait Louis XIII. Le ministre et le roi y échangèrent +force caresses, se félicitèrent de l’heureux hasard qui débarrassait la +France de l’ennemi acharné qui ameutait l’Europe contre elle. Après +quoi, le cardinal, qui avait été prévenu par Rochefort que d’Artagnan +était arrêté, et qui avait hâte de le voir, prit congé du roi en +l’invitant à venir voir le lendemain les travaux de la digue qui +étaient achevés. + +En revenant le soir à son quartier du pont de La Pierre, le cardinal +trouva debout, devant la porte de la maison qu’il habitait, d’Artagnan +sans épée et les trois mousquetaires armés. + +Cette fois, comme il était en force, il les regarda sévèrement, et fit +signe de l’oeil et de la main à d’Artagnan de le suivre. + +D’Artagnan obéit. + +«Nous t’attendrons, d’Artagnan», dit Athos assez haut pour que le +cardinal l’entendit. + +Son Éminence fronça le sourcil, s’arrêta un instant, puis continua son +chemin sans prononcer une seule parole. + +D’Artagnan entra derrière le cardinal, et Rochefort derrière +d’Artagnan; la porte fut gardée. + +Son Éminence se rendit dans la chambre qui lui servait de cabinet, et +fit signe à Rochefort d’introduire le jeune mousquetaire. + +Rochefort obéit et se retira. + +D’Artagnan resta seul en face du cardinal; c’était sa seconde entrevue +avec Richelieu, et il avoua depuis qu’il avait été bien convaincu que +ce serait la dernière. + +Richelieu resta debout, appuyé contre la cheminée, une table était +dressée entre lui et d’Artagnan. + +«Monsieur, dit le cardinal, vous avez été arrêté par mes ordres. + +— On me l’a dit, Monseigneur. + +— Savez-vous pourquoi? + +— Non, Monseigneur; car la seule chose pour laquelle je pourrais être +arrêté est encore inconnue de Son Éminence.» + +Richelieu regarda fixement le jeune homme. + +«Oh! Oh! dit-il, que veut dire cela? + +— Si Monseigneur veut m’apprendre d’abord les crimes qu’on m’impute, je +lui dirai ensuite les faits que j’ai accomplis. + +— On vous impute des crimes qui ont fait choir des têtes plus hautes +que la vôtre, monsieur! dit le cardinal. + +— Lesquels, Monseigneur? demanda d’Artagnan avec un calme qui étonna le +cardinal lui-même. + +— On vous impute d’avoir correspondu avec les ennemis du royaume, on +vous impute d’avoir surpris les secrets de l’État, on vous impute +d’avoir essayé de faire avorter les plans de votre général. + +— Et qui m’impute cela, Monseigneur? dit d’Artagnan, qui se doutait que +l’accusation venait de Milady: une femme flétrie par la justice du +pays, une femme qui a épousé un homme en France et un autre en +Angleterre, une femme qui a empoisonné son second mari et qui a tenté +de m’empoisonner moi-même! + +— Que dites-vous donc là? Monsieur, s’écria le cardinal étonné, et de +quelle femme parlez-vous ainsi? + +— De Milady de Winter, répondit d’Artagnan; oui, de Milady de Winter, +dont, sans doute, Votre Éminence ignorait tous les crimes lorsqu’elle +l’a honorée de sa confiance. + +— Monsieur, dit le cardinal, si Milady de Winter a commis les crimes +que vous dites, elle sera punie. + +— Elle l’est, Monseigneur. + +— Et qui l’a punie? + +— Nous. + +— Elle est en prison? + +— Elle est morte. + +— Morte! répéta le cardinal, qui ne pouvait croire à ce qu’il +entendait: morte! n’avez-vous pas dit qu’elle était morte? + +— Trois fois elle avait essayé de me tuer, et je lui avais pardonné, +mais elle a tué la femme que j’aimais. Alors, mes amis et moi, nous +l’avons prise, jugée et condamnée.» + +D’Artagnan alors raconta l’empoisonnement de Mme Bonacieux dans le +couvent des Carmélites de Béthune, le jugement de la maison isolée, +l’exécution sur les bords de la Lys. + +Un frisson courut par tout le corps du cardinal, qui cependant ne +frissonnait pas facilement. + +Mais tout à coup, comme subissant l’influence d’une pensée muette, la +physionomie du cardinal, sombre jusqu’alors, s’éclaircit peu à peu et +arriva à la plus parfaite sérénité. + +«Ainsi, dit-il avec une voix dont la douceur contrastait avec la +sévérité de ses paroles, vous vous êtes constitués juges, sans penser +que ceux qui n’ont pas mission de punir et qui punissent sont des +assassins! + +— Monseigneur, je vous jure que je n’ai pas eu un instant l’intention +de défendre ma tête contre vous. Je subirai le châtiment que Votre +Éminence voudra bien m’infliger. Je ne tiens pas assez à la vie pour +craindre la mort. + +— Oui, je le sais, vous êtes un homme de coeur, monsieur, dit le +cardinal avec une voix presque affectueuse; je puis donc vous dire +d’avance que vous serez jugé, condamné même. + +— Un autre pourrait répondre à Votre Éminence qu’il a sa grâce dans sa +poche; moi je me contenterai de vous dire: «Ordonnez, Monseigneur, je +suis prêt.» + +— Votre grâce? dit Richelieu surpris. + +— Oui, Monseigneur, dit d’Artagnan. + +— Et signée de qui? du roi?» + +Et le cardinal prononça ces mots avec une singulière expression de +mépris. + +«Non, de Votre Éminence. + +— De moi? vous êtes fou, monsieur? + +— Monseigneur reconnaîtra sans doute son écriture.» + +Et d’Artagnan présenta au cardinal le précieux papier qu’Athos avait +arraché à Milady, et qu’il avait donné à d’Artagnan pour lui servir de +sauvegarde. + +Son Éminence prit le papier et lut d’une voix lente et en appuyant sur +chaque syllabe: + +«C’est par mon ordre et pour le bien de État que le porteur du présent +a fait ce qu’il a fait. + + +«Au camp de la Rochelle, ce 5 août 1628. + «Richelieu.» + + +Le cardinal, après avoir lu ces deux lignes, tomba dans une rêverie +profonde, mais il ne rendit pas le papier à d’Artagnan. + +«Il médite de quel genre de supplice il me fera mourir, se dit tout bas +d’Artagnan; eh bien, ma foi! il verra comment meurt un gentilhomme.» + +Le jeune mousquetaire était en excellente disposition pour trépasser +héroïquement. + +Richelieu pensait toujours, roulait et déroulait le papier dans ses +mains. Enfin il leva la tête, fixa son regard d’aigle sur cette +physionomie loyale, ouverte, intelligente, lut sur ce visage sillonné +de larmes toutes les souffrances qu’il avait endurées depuis un mois, +et songea pour la troisième ou quatrième fois combien cet enfant de +vingt et un ans avait d’avenir, et quelles ressources son activité, son +courage et son esprit pouvaient offrir à un bon maître. + +D’un autre côté, les crimes, la puissance, le génie infernal de Milady +l’avaient plus d’une fois épouvanté. Il sentait comme une joie secrète +d’être à jamais débarrassé de ce complice dangereux. + +Il déchira lentement le papier que d’Artagnan lui avait si +généreusement remis. + +«Je suis perdu», dit en lui-même d’Artagnan. + +Et il s’inclina profondément devant le cardinal en homme qui dit: +«Seigneur, que votre volonté soit faite!» + +Le cardinal s’approcha de la table, et, sans s’asseoir, écrivit +quelques lignes sur un parchemin dont les deux tiers étaient déjà +remplis et y apposa son sceau. + +«Ceci est ma condamnation, dit d’Artagnan; il m’épargne l’ennui de la +Bastille et les lenteurs d’un jugement. C’est encore fort aimable à +lui.» + +«Tenez, monsieur, dit le cardinal au jeune homme, je vous ai pris un +blanc-seing et je vous en rends un autre. Le nom manque sur ce brevet: +vous l’écrirez vous-même.» + +D’Artagnan prit le papier en hésitant et jeta les yeux dessus. + +C’était une lieutenance dans les mousquetaires. + +D’Artagnan tomba aux pieds du cardinal. + +«Monseigneur, dit-il, ma vie est à vous; disposez-en désormais; mais +cette faveur que vous m’accordez, je ne la mérite pas: j’ai trois amis +qui sont plus méritants et plus dignes… + +— Vous êtes un brave garçon, d’Artagnan, interrompit le cardinal en lui +frappant familièrement sur l’épaule, charmé qu’il était d’avoir vaincu +cette nature rebelle. Faites de ce brevet ce qu’il vous plaira. +Seulement rappelez-vous que, quoique le nom soit en blanc, c’est à vous +que je le donne. + +— Je ne l’oublierai jamais, répondit d’Artagnan. Votre Éminence peut en +être certaine.» + +Le cardinal se retourna et dit à haute voix: + +«Rochefort!» + +Le chevalier, qui sans doute était derrière la porte entra aussitôt. + +«Rochefort, dit le cardinal, vous voyez M. d’Artagnan; je le reçois au +nombre de mes amis; ainsi donc que l’on s’embrasse et que l’on soit +sage si l’on tient à conserver sa tête. + +Rochefort et d’Artagnan s’embrassèrent du bout des lèvres; mais le +cardinal était là, qui les observait de son oeil vigilant. + +Ils sortirent de la chambre en même temps. + +«Nous nous retrouverons, n’est-ce pas, monsieur? + +— Quand il vous plaira, fit d’Artagnan. + +— L’occasion viendra, répondit Rochefort. + +— Hein?» fit Richelieu en ouvrant la porte. + +Les deux hommes se sourirent, se serrèrent la main et saluèrent Son +Éminence. + +«Nous commencions à nous impatienter, dit Athos. + +— Me voilà, mes amis! répondit d’Artagnan, non seulement libre, mais en +faveur. + +— Vous nous conterez cela? + +— Dès ce soir.» + +En effet, dès le soir même d’Artagnan se rendit au logis d’Athos, qu’il +trouva en train de vider sa bouteille de vin d’Espagne, occupation +qu’il accomplissait religieusement tous les soirs. + +Il lui raconta ce qui s’était passé entre le cardinal et lui, et tirant +le brevet de sa poche: + +«Tenez, mon cher Athos, voilà, dit-il, qui vous revient tout +naturellement.» + +Athos sourit de son doux et charmant sourire. + +«Amis, dit-il, pour Athos c’est trop; pour le comte de La Fère, c’est +trop peu. Gardez ce brevet, il est à vous; hélas, mon Dieu! vous l’avez +acheté assez cher.» + +D’Artagnan sortit de la chambre d’Athos, et entra dans celle de +Porthos. + +Il le trouva vêtu d’un magnifique habit, couvert de broderies +splendides, et se mirant dans une glace. + +«Ah! ah! dit Porthos, c’est vous, cher ami! comment trouvez-vous que ce +vêtement me va? + +— À merveille, dit d’Artagnan, mais je viens vous proposer un habit qui +vous ira mieux encore. + +— Lequel? demanda Porthos. + +— Celui de lieutenant aux mousquetaires. + +D’Artagnan raconta à Porthos son entrevue avec le cardinal, et tirant +le brevet de sa poche: + +«Tenez, mon cher, dit-il, écrivez votre nom là-dessus, et soyez bon +chef pour moi. + +Porthos jeta les yeux sur le brevet, et le rendit à d’Artagnan, au +grand étonnement du jeune homme. + +«Oui, dit-il, cela me flatterait beaucoup, mais je n’aurais pas assez +longtemps à jouir de cette faveur. Pendant notre expédition de Béthune, +le mari de ma duchesse est mort; de sorte que, mon cher, le coffre du +défunt me tendant les bras, j’épouse la veuve. Tenez, j’essayais mon +habit de noce; gardez la lieutenance, mon cher, gardez.» + +Et il rendit le brevet à d’Artagnan. + +Le jeune homme entra chez Aramis. + +Il le trouva agenouillé devant un prie-Dieu, le front appuyé contre son +livre d’heures ouvert. + +Il lui raconta son entrevue avec le cardinal, et tirant pour la +troisième fois son brevet de sa poche: + +«Vous, notre ami, notre lumière, notre protecteur invisible, dit- il, +acceptez ce brevet; vous l’avez mérité plus que personne, par votre +sagesse et vos conseils toujours suivis de si heureux résultats. + +— Hélas, cher ami! dit Aramis, nos dernières aventures m’ont dégoûté +tout à fait de la vie d’homme d’épée. Cette fois, mon parti est pris +irrévocablement, après le siège j’entre chez les lazaristes. Gardez ce +brevet, d’Artagnan, le métier des armes vous convient, vous serez un +brave et aventureux capitaine.» + +D’Artagnan, l’oeil humide de reconnaissance et brillant de joie, revint +à Athos, qu’il trouva toujours attablé et mirant son dernier verre de +malaga à la lueur de la lampe. + +«Eh bien, dit-il, eux aussi m’ont refusé. + +— C’est que personne, cher ami, n’en était plus digne que vous.» + +Il prit une plume, écrivit sur le brevet le nom de d’Artagnan, et le +lui remit. + +«Je n’aurai donc plus d’amis, dit le jeune homme, hélas! plus rien, que +d’amers souvenirs…» + +Et il laissa tomber sa tête entre ses deux mains, tandis que deux +larmes roulaient le long de ses joues. + +«Vous êtes jeune, vous, répondit Athos, et vos souvenirs amers ont le +temps de se changer en doux souvenirs!» + + + + +ÉPILOGUE + + +La Rochelle, privée du secours de la flotte anglaise et de la division +promise par Buckingham, se rendit après un siège d’un an. Le 28 octobre +1628, on signa la capitulation. + +Le roi fit son entrée à Paris le 23 décembre de la même année. On lui +fit un triomphe comme s’il revenait de vaincre l’ennemi et non des +Français. Il entra par le faubourg Saint-Jacques sous des arcs de +verdure. + +D’Artagnan prit possession de son grade. Porthos quitta le service et +épousa, dans le courant de l’année suivante, Mme Coquenard, le coffre +tant convoité contenait huit cent mille livres. + +Mousqueton eut une livrée magnifique, et de plus la satisfaction, qu’il +avait ambitionnée toute sa vie, de monter derrière un carrosse doré. + +Aramis, après un voyage en Lorraine, disparut tout à coup et cessa +d’écrire à ses amis. On apprit plus tard, par Mme de Chevreuse, qui le +dit à deux ou trois de ses amants, qu’il avait pris l’habit dans un +couvent de Nancy. + +Bazin devint frère lai. + +Athos resta mousquetaire sous les ordres de d’Artagnan jusqu’en 1633, +époque à laquelle, à la suite d’un voyage qu’il fit en Touraine, il +quitta aussi le service sous prétexte qu’il venait de recueillir un +petit héritage en Roussillon. + +Grimaud suivit Athos. + +D’Artagnan se battit trois fois avec Rochefort et le blessa trois fois. + +«Je vous tuerai probablement à la quatrième, lui dit-il en lui tendant +la main pour le relever. + +— Il vaut donc mieux, pour vous et pour moi, que nous en restions là, +répondit le blessé. Corbleu! je suis plus votre ami que vous ne pensez, +car dès la première rencontre j’aurais pu, en disant un mot au +cardinal, vous faire couper le cou.» + +Ils s’embrassèrent cette fois, mais de bon coeur et sans arrière- +pensée. + +Planchet obtint de Rochefort le grade de sergent dans les gardes. + +M. Bonacieux vivait fort tranquille, ignorant parfaitement ce qu’était +devenue sa femme et ne s’en inquiétant guère. Un jour, il eut +l’imprudence de se rappeler au souvenir du cardinal; le cardinal lui +fit répondre qu’il allait pourvoir à ce qu’il ne manquât jamais de rien +désormais. + +En effet, le lendemain, M. Bonacieux, étant sorti à sept heures du soir +de chez lui pour se rendre au Louvre, ne reparut plus rue des +Fossoyeurs; l’avis de ceux qui parurent les mieux informés fut qu’il +était nourri et logé dans quelque château royal aux frais de sa +généreuse Éminence. + +FIN + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS MOUSQUETAIRES *** + + + + +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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